CHAPITRE III
Les Romains n'occupèrent d'abord que le territoire laissé vacant par la chute de Carthage, la bordure du littoral depuis Tabarque jusqu'à la hauteur des îles Kerkenna ; ils laissèrent subsister dans l'ouest le royaume de Mauritanie ; ils permirent que la Numidie, récemment accrue par les envahissements de Massinissa, enveloppât de trois côtés leur étroite province. Certes il n'eût tenu qu'à eux de se faire la part plus belle, mais la victoire ne les enivrait pas, et leur politique ne se départissait pas de sa prudence traditionnelle. Strabon explique fort bien que le sénat ne voulut point en cette circonstance assumer un fardeau qui lui semblait trop lourd. Au lieu de se donner dans un pays étendu, difficile, mal connu, les soucis d'un gouvernement direct et d'une occupation militaire, on préféra conserver les royautés africaines. Chacun de ces petits princes se débrouillait avec ses sujets, faisait luimême la police de ses États'; mais ils étaient surveillés, tenus en main ; la docilité était la condition de leur existence. Us n'étaient pas plus indépendants que les souverains indigènes que l'Angleterre tolère encore dans les Indes.
Massinissa était mort avant la prise de Carthage; son successeur Micipsa était attaché à Rome par les liens de la reconnaissance et de l'intérêt ; d'ailleurs les ambitions
de sa famille avaient été trop largement satisfaites pour qu'il lui restât quelque chose à désirer. Pendant tout son règne, de 149 à 118, il fut un allié fidèle au sens où l'entendait le sénat. Il laissa les commerçants et les banquiers italiens pénétrer chez lui, s'installer dans ses principales villes, dans sa capitale. Ses contingents de cavalerie servaient dans l'armée romaine et combattirent devant Numance. Après lui, les difficultés commencèrent; les deux fils qu'il avait laissés, Hiempsal et Adherbal, ne purent s'entendre avec leur cousin Jugurtha. Celui-ci reproduisait parmi ces figures effacées le type énergique du grand aïeul Massinissa. Brillant cavalier, chasseur intrépide, beau, brave, généreux, il s'était fait chez les Numides une popularité précoce. Au siège de Numance, il avait appris la guerre sous Scipion Emilien, qui l'estimait un de ses meilleurs officiers. C'était alors, pendant son séjour au camp romain^ parmi cette jeune noblesse élégante et dépravée qui formait les états-majors, que son ambition avait mûri; il savait maintenant de quels hommes était faite cette aristocratie qui commandait au monde ; avec de l'audace et de l'or, il croyait pouvoir tout tenter ; peu s'en fallut qu'il n'eût calculé juste.
Il n'attend pas longtemps. Micipsa est mort en 118; en 117, Hiempsal est assassiné, Adherbal vaincu fuit en Italie. Jugurtha n'a pas encore la pensée d'une lutte ouverte contre Rome, il fait plaider sa cause devant le sénat, il accepte l'arbitrage de la république, seulement il a pris soin de préparer le terrain; les personnages les plus influents sont gagnés, gagnés aussi les commissaires envoyés en Numidie pour effectuer un nouveau partage. 11 est absous du meurtre d'Hiempsal, et c'est à lui qu'on adjuge le meilleur lot ; encouragé, il recommence la guerre. Adherbal, incapable de résister, se réfugie dans Cirta et appelle les Romains à son secours ; pendant que les ambassades se croisent, Cirta capitule, Adherbal est égorgé, et avec lui les Italiens, soldats ou marchands, qui ont pris
son parti. L'indignation publique força le sénat à déclarer la guerre, mais le consul Calpurnius se laisse acheter et traite à des conditions dérisoires. Le traité n'est pas ratifié ; Jugurtha se rend alors à Rome et, faute de bonnes raisons, plaide sa cause avec des présents et des largesses. Mais la violence du Numide compromit un succès presque assuré ; on parlait de lui opposer un Massiva, son cousin ; il le fit poignarder. L'outrage était sanglant, et c'était trop compter sur la puissance de l'or ; la corruption romaine entendait sauver au moins les apparences. Il disait vrai quand il appelait Rome une ville à vendre, mais il n'était pas prudent de le crier si haut. Le sénat lui ordonna de quitter l'Italie.
L'ancien officier de Scipion connaissait l'armée dans laquelle il avait servi et la puissance de son organisation ; mais il connaissait aussi les ressources qu'offrait pour une guerre défensive la nature de son pays. Il en profita avec une remarquable intelligence ; il garnit ses places et battit la campagne à la tête de sa cavalerie ; évitant les batailles rangées, il multiplia les escarmouches, les surprises, les petits engagements où il risquait peu. Vaincu, il éparpillait ses troupes et disparaissait dans le sud ou au fond de la Mauritanie. Cette lactique lui réussit au début : il attira dans un piège une armée mal commandée et la défit. Mais il n'eut plus la partie si facile quand on eut envoyé contre lui des hommes tels que Métellus et Marins. Métellus repousse avec mépris ses propositions de paix, le bat sur le Muthul, lui prend ses villes l'une après l'autre. Marins châtie cruellement ses retours offensifs, le poursuit dans le sud et défait avec lui son allié Bocchus, roi de Mauritanie. Une trahison termine enfin cette lutte opiniâtre. Sylla, diplomate habile, séduit Bocchus, qui livre son gendre. Jugurtha va mourir dans les cachots du ïullianum.
On avait tenu à en finir avec lui, parce que l'honneur des armes romaines était engagé, mais on sembla dédaigner
ses dépouilles; Bocchus, en récompense du service rendu, reçut la Numidie occidentale ; le reste fut laissé à la famille de Massinissa ; un certain Gauda, frère de Jugurtha, sans talent et sans prestige, y régna obscurément. C'était toujours le même système de modération intéressée; de ces menus rois on pouvait tout attendre, on n'avait rien à craindre. Jugurtha détruit, aucun ne songera plus à secouer le joug; à la génération suivante, ils sont si bien incorporés au monde romain qu'ils partagent ses passions, se mêlent à ses guerres civiles; chacun, suivant ses affections ou ses haines, se fait le client d'un chef de parti. Comme ils se jalousent et se détestent, la pensée ne leur viendra jamais de s'entendre, de travailler tous ensemble à une délivrance commune. Il suffit que l'un d'eux serve une cause pour que son voisin se jette dans le camp opposé. En Numidie, Hiempsal II, partisan de Sylla, est renversé par les lieutenants de Marins, rétabli par Pompée ; son fils Juba est pompéien ardent; par contre, les rois de Mauritanie, Bocchus et Bogud, se déclarent pour César. Après Pharsale, le champ de bataille est en Afrique ; César y vient en personne et défait ses ennemis à Thapsus. Juba désespère comme Caton et se tue comme lui. La Numidie cette fois est complètement démembrée, la province romaine s'agrandit et aussi la Mauritanie : entre les deux, l'Ampsagas * sert de frontière. Cette immense Mauritanie, grande comme le Maroc et les deux tiers de l'Algérie, avait besoin d'être surveillée. Quand elle fut devenue vacante par l'extinction de ses rois, Auguste la donna à Juba II en échange de la Numidie qu'il lui avait un instant rendue. Il savait placer ses faveurs. Juba II, élevé à Rome, y avait reçu une haute culture intellectuelle; philologue, naturaliste, géographe, historien, il a composé des ouvrages dont les écrivains anciens parlent avec admiration. Ceesarea, sa
i. On désignait sous ce nom l'oued el Kebir depuis l'embouchure jusqu'à Gonstantine et au-delà de Constantine son affluent le Bou Merzoug. • . • -
capitale, se couvrit de monuments, la Mauritanie se transforma. Gomme son aïeul Massinissa et son père Juba P% il fut un civilisateur, un éducateur de peuples ; il dégrossit ses sujets, les façonna à un gouvernement régulier. Lorsqu'il rencontrait des résistances, on lui prétait quelques cohortes ; la forte main de Rome le soutenait, parce que c'était pour Rome qu'il travaillait. Quand il mourut après un règne de près de cinquante ans, les lois, les mœurs, la langue latines avaient fait la conquête de la Mauritanie ; tout était prêt pour une annexion ; elle se fût opérée d'une façon pacifique sans la brutalité de Caligula, qui fit étrangler le dernier roi Ptolémée et provoqua ainsi un soulèvement, d'ailleurs facilement réprimé. Dès lors, il n'y a plus en Afrique d'Etat indépendant, tout est romain de la Grande-Syrte aux Golonnes d'Hercule ; mais cette prise de possession a mis deux siècles à se faire.
Après la troisième guerre punique, la province romaine avait été organisée dans le nord-est; après Thapsus, elle embrassa la Numidie ; en l'an 40, elle absorba toute la Mauritanie. On distingua alors l'Afrique propre, la Numidie, la Mauritanie césarienne et la Mauritanie tingitane; l'Afrique propre se subdivisait en diocèses. Garthage, relevée de ses ruines, était le chef-lieu de toutes ces possessions, la résidence du proconsul. Ge magistrat était un sénateur désigné pour une année ; à l'origine, il réunissait dans ses mains l'autorité civile et le commandement militaire. Galigula s'inquiéta de l'importance d'un personnage qui disposait à la fois de l'approvisionnement de Rome et de toute une armée *. Pour le diminuer, il plaça près de lui le legatus proprœtore; c'était un officier qui relevait directement de l'empereur ; il était le chef delà III® légion et des troupes auxiliaires, et en même temps il administrait la Numidie. Les procurateurs dans les deux Mauritanies, les légats dans les diocèses de l'Afrique propre étaient les