Berbrugger, le Penon dAlgei
pour rester seul maître, il Tégorgea avec ses sept fils et un millier d'habitants. Les Espagnols, inquiets de ses progrès et menacés dans Oran, résolurent de se débarrasser d'un voisinage aussi redoutable. Le marquis de Comarès marcha sur Tlemcen; Aroudj se Jeta dans le Méchouar, où il fut étroitement bloqué ; réduit aux extrémités, il tenta de s'échapper pendant la nuit; il fut poursuivi, rejoint sur les bords du rio Salado et périt après une résistance désespérée. Il n'avait que quarante-quatre ans. Khéreddine, resté à Alger, recueillit la succession de son frère ; il était doué de la même intrépidité, mais il y joignait d'éminentes qualités politiques. Il débuta par un coup de maître en faisant hommage de ses Etats au sultan de Constanti* nople. Sélim I*' lui conféra le titre de pacha, lui expédia 2000 hommes et proclama que tous ceux qui voudraient aller faire la guerre en Afrique auraient la paye et les pri»vilèges des janissaires. Dès lors, Khéreddine n'était plus un simple chef de pirates, isolé et facile à accabler. Il avait derrière lui toute la puissance des Turcs, dont il était dans l'ouest la sentinelle avancée. Les Espagnols apprirent à leurs dépens que, si Aroudj était mort, il était remplaeé» Hugo de Moncade fut battu devant Alger, comme l'avait été Diego de Vera. Le Peîion, après une héroïque résistance de sa garnison, fut pris et rasé ; les matériaux pro* venant de la démolition furent employés à constrnire lA jetée qui aujourd'hui encore rattache l'îlot à k terre et ferme le port au nord-ouest. Alger eut ainsi une petite darse qui devait servir de port à ses corsaires jusqu'en 1830. Les succès de Khéreddine lui valurent un honneur inespéré. Soliman l'appela à Constantinople et lui donna, avec le titre de capitan-pacha, le coffîmân*' dément de sa marine. Il quitta dès lors Alger, mais il n'oublia pas le pays où il avait fondé sa fortune. En 1534, il vint détrôner le roi de Tunis Moula-Hassan et prit pos*session de la ville au nom du sultan. L'année suivante, il eut à s'y défendre contre Chartes-Quint en personne; il
résista avec son énergie habituelle^ mais il ne put empêcher la prise de la ville. U répara cet échec par les coups d'audace dont il était coutumier. Malgré son âge avancé, on le vit longtemps encore commander les flottes ottomanes sur les côtes de France et dltalie. Il mourut en 1547, chargé d'ans et d'honneurs.
Il avait été le véritable fondateur de la régence d'Alger ; l'agha Hassan, qui conmiandait depuis son départ, avait réussi en 1541 à repousser une formidable attaque. Secondé par une tempête opportune, il avait obligé Charles- Quint à se rembarquer précitamment ; Alger avait gagné la réputation d'imprenable. En même temps, la domination turque s'étendait dans tous les sens ; à l'est, Khéreddine avait déjà fait occuper Djijelli, CoUo, Constantine ; les Espagnols se trouvèrent bientôt resserrés dans leurs garnisons du littoral. En 1552, le pacha Salah-Reïs leur enleva Bougie; en 1555, les chevaliers de Saint-Jean furent chassés de Tripoli ; Tunis, prise et reprise, resta définitivement à partir de 1574 à un bey relevant du sultan. Dans l'ouest, les Turcs s'emparaient de Mostaganem et de Tlemcen et poussaient même jusqu'à Fez. Hassan-ben-Khéreddine ne put, il est vrai, emporter Oran et Merz-el-Kebir ; mais les Espagnols, réduits à ces deux places, où ils étaient comme bloqués, perdirent l'espoir et les moyens de réaliser le plan de Ximénès. Vers la même époque, la dynastie des chérifs qui s'était installée à Fez chassait les Portugais des côtes du Maroc.
L'organisation du gouvernement d'Alger avait été ébauchée par Aroudj, elle se compléta plus tard en se modifiant ; mais c'était et ce fut toujours une république militaire. La suzeraineté du sultan fut d'abord eflfective, mais il était difficile de maintenir de si loin une obéissance qu'on ne pouvait imposer. Dès 1556, la milice égorgeait un pacha; en 1561, elle embarquait de force pour la Turquie Hassanben-Ehéreddine. Le pacha, quand on voulait bien l'accepter, ne pouvait rien sans l'assentiment de l'agha chef des troupes et de l'assemblée du divan, où tous les soldats
avaient accès ; au commencement du xvii« siècle , son autorité était devenue toute nominale. L'agha, élu d'abord pour deux mois, investi plus tard d'un pouvoir viager, était le premier personnage de l'Etat; il prit le nom de dey, oncle, patron, appellation familière qui se transforma ainsi en un titre officiel. La Porte se lassa bientôt d'envoyer à Alger des représentants qui étaient comptés pour rien. Le dey fut en même temps pacha; c'était lui qui nommait les trois beys de Gonstantine, de l'Ouest et de Titteri. Il gouvernait avec son divan, sorte de conseil privé qui s'était substitué à la bruyante assemblée des premiers temps ; il y avait quatre ministres : le khaznadji pour les finances, Vagha pour la guerre, Voukil-el-hardj pour la marine, et le khodja^ chef du personnel administratif. Mais le véritable souverain était toujours la milice ; c'était elle qui choisissait le dey dans des élections tumultueuses; les révoltes, les séditions, les meurtres rendaient fréquente la vacance du pouvoir. La plupart des deys mouraient de mort violente; la situation des beys n'était guère plus solide : toujours menacés d'une disgrâce qui les envoyait au supplice, ils tremblaient devant le dey, qui tremblait lui-même devant ses soldats *.
La milice se recrutait surtout dans les ports du Levant, mais elle ouvrait ses rangs aux aventuriers de toute provenance, pourvu qu'ils se fissent musulmans. Après trois ans, le jeune soldat était promu vétéran; il obtenait alors l'un après l'autre les divers grades inférieurs qui se donnaient à l'ancienneté. Il y avait une solde fixe, plus élevée pour le vétéran, accrue dans les grandes occasions par des gratifications ; en service, les hommes touchaient des vivres ; ils n'étaient pas constamment en activité : chacun d'eux faisait successivement une année de nouba
1. Voy. Walsin Esterhazy, De la domination turque dans V ancienne Régence d* Alger, Voy. également V Histoire de Barbarie et de ses corsaires ^ du père Dan ; V Histoire du royaume cC Alger, de Laugier de Tassy ; VHistoire et topographie d'Alger, de Haëdo.
iO L'ALGÉRIE DANS LE PASSÉ
OU de garnison, une année de mehalla ou de colonne et une année de krezour ou de repos. Les noubas occupaient les villes importantes et les points stratégiques ; toutes ensemble donnaient un total de 1500 à 2000 hommes. Elles étaient régulièrement visitées et au besoin secourues par les colonnes mobiles. Ces petits corps d'armée étaient organisés pour les marches rapides, its étaient partout à la fois ; leur armement et leur discipline leur assuraient une supériorité écrasante sur les populations indigènes. D'ailleurs ils avaient rarement Toccasioa de combattre. Le gouvernement turc s'était créé des auxiliaires qui faisaient pour lui la police du pays et su^ usaient presque toujours à réprimer les révoltes partielles. Les Zemoul et les Deira dans l'est, les Douairs et les Zmélas dans l'ouest, rendirent aux beys les plus signalés services. Leurs tribus étaient makhzen, c'est-à-dire indemnes d'une partie de l'impôt. Les autres, les raïas^ payaient double ; mais le plus souvent il fallait lever les contributions les armes à la main. Jamais les Turcs ne purent obtenir la soumission de la Kabylie ; ils ne pénétrèrent qu'une fois dans l'extrême sud, avec Salah Reïs. Ils n'étaient obéis que là où ils se présentaient en force. Ce fut moins un gouvernement qu'une occupation militaire.
Les revenus réguliers consistaient dans les produits du domaine, les droits de douane et d'octroi, les confiscations, les amendes, les déshérences et surtout dans les tributs payés par les beys et les caïds. Mais ces revenue n'étaient rien moins qu'assurés. De plus, l'administration manquait à la fois d'ordre et de probité. Le système oriental des cadeaux, des gratifications intéressées détournait au profit des fonctionnaires de tout grade le meilleur des recettes. L'incurie et le gaspillage plus e»core que le vol appauvrissaient le trésor. Ainsi manipulé, le produit des impôts ne pouvait suffire, la piraterie fournissait le surplus.
Les fondateurs de la régence n'étaient pas, à propre-
ment parler, des pirates. Ils faisaient la guerre sainte sur mer et respectaient les puissances en paix avec la Turquie. Mais bientôt le zèle religieux s'affaiblit ; les armateurs et les capitaines, renégats pour la plupart, s'inquiétaient peu de rislamisme et n'avaient que des pensées de lucre. Dans un pays où il n'existait ni industrie m commerce, les particuliers ne pouvaient espérer de bénéfices qu'en participant aux armements ou en spéculant sur la vente des captures. Quand il n'y avait pas de prises, l'argent mancjuait pour la paye de la milice et les soldats se révoltaient; la sûreté de l'Etat dépendait donc des résultats de la course : aussi la piraterie devmt-elle une institution. Quand les marins levantins compagnons de Barberousse eurent disparu, les équipages se recrutèrent au hasard dans la population mêlée qui remplissait la ville ; des chiourmes d'esclaves ramaient sur les galères ; chaque navire embarquait en outre un détachement de soldats commandé par un agha. Pendant le xvi« siècle, les Algériens n'eurent guère que des vaisseaux légers, galères ou galiotes ; plus tard, le Flamand Simon Dansa leur apprit l'usage des vaisseaux ronds ou de haut bord avec lesquels on pouvait tenir la mer dans l'Océan. Ils osèrent alors franchir le détroit de Gibraltar; les navires portugais , anglais , hollandais, qui allaient en Guinée ou aux Indes, ne naviguèrent plus en sûreté ; Madère fut pillée de fond en comble, les côtes de l'Angleterre furent insultées. En 1617, le reïs Mourad alla jusqu'en Islande d'où il ramena 400 prisonniers. Dans une période de huit ans, le nombre des bâtiments capturés s'élevait à 936, dont 193 français ; pendant les saisons favorables , la valeur des prises se chiffrait par des millions. Les expéditions étaient de véritables entreprises commerciales , auxquelles s'intéressaient les riches particuhers , souvent le dey lui-même. Tout était réglé avec la plus grande précision. Au retour, un secrétaire des prises, assisté de chaouchs, de changeurs, de mesureurs, de
crieurs, faisait débarquer et vendre les marchandises et les esclaves ; ensuite il procédait à la répartition ; un droit fixe était prélevé par l'Etat ; le reste, les frais déduits, était partagé par moitié entre Tarmateur et Téquipage. Personne à bord ne touchait de solde, on naviguait à la part.
Au temps de Haêdo * il n'y avait pas moins de 25000 esclaves; on les vendait à la criée sur un marché spécial. Le prix variait beaucoup suivant qu'il s'agissait d'esclaves de travail ou d'esclaves de rançon. Les premiers, matelots, pécheurs, paysans, étaient mis à la rame ou aux travaux de la campagne ; beaucoup se convertissaient et s'enrôlaient dans les équipages. Les captifs qui semblaient appartenir à la classe aisée étaient l'objet d'un commerce très important : on les achetait, on les revendait, on négociait leur rachat avec leurs familles ou avec eux-mêmes. D'ordinaire, ils étaient bien traités ; on les considérait comme marchandise précieuse, qu'il fallait se garder d'eïidommager. Comme partout, la condition des esclaves variait selon l'humeur des maîtres ; souvent on leur permettait d'aller par la ville en toute liberté, mais en leur laissant le soin de pourvoir à leur subsistance. Heureusement la vie n'était pas chère, la population se montrait assez charitable ; les deux ordres de la Trinité et de la Merci, installés à Alger dès le xvn* siècle, faisaient d'abondantes aumônes. Excepté dans les jours d'effervescence, on ne voit pas qu'il y ait eu de persécutions exercées contre les captifs. Ces gens faisaient la course et la traite des blancs avec tranquillité, sans haine ni colère. C'était leur négoce et leur industrie.
Il reste aujourd'hui peu de chose de l'Alger des deys; cependant les ruelles étroites de la haute ville peuvent encore en donner une idée. C'étaient les mêmes maisons basses, muettes, penchées les unes vers les autres, laissant à peine filtrer un rayon de lumière. Dans cet espace
1 Haêdo, Topographie et histoire générale d Alger,
étroit grouillait toute une multitude : 100 000 habitants au temps de Haêdo, 200 000 d'après un résident français duxvii' siècle. Turcs, Coulourlis, Arabes, Maures, Juifs, Kabyles, Biskris, renégats et captifs venus des quatre coins de TËurope, assemblage confus des races les plus diverses et les types les plus opposés. L'arabe, le provençal, l'italien, l'espagnol, le français, toutes les langues et tous les idiomes se heurtaient dans cette Babel. Quand un navire entrait dans la darse, arborant fièrement le pavillon vert semé d'étoiles, tout se ruait vers la marine ; c'était le moment d'acheter, de vendre, de spéculer. Parfois, si l'on avait capturé quelque barque espagnole chargée de vin, les pauvres diables d'esclaves se grisaient à bon marché ; ils avaient aussi leur part de liesse i. A de certains jours, toute la ville devenait morne : les rues étaient , désertes , les maisons closes; la milice venait d'égorger le dey, les Coulourlis se révoltaient, une escadre européenne lançait à toute volée ses boulets et ses bombes; mais, l'orage passé, on reprenait avec insouciance la vie accoutumée. Telle fut Alger pendant trois siècles, métropole de la piraterie, rendez-vous de tous les forbans, patrie cosmopolite des aventuriers sans scrupule, terreur des nations civilisées, qu'elle bravait avec l'audace d'une longue impunité.
Cette impunité est l'étonnement de l'histoire. Les Etats européens s'estimaient heureux de faire leur paix avec le dey et d'obtenir, même par des sacrifices d'argent et de dignité, une sécurité relative pour leur marine ; encore suffisait-il, pour amener une rupture, d'un changement de dey, d'un caprice des reïs ou des plus futiles prétextes. On dévorait tous les outrages. Quelquefois cependant, l'indignation était plus forte que la crainte. L'Espagne, qui avait beaucoup à souffrir de la piraterie, voulut au xvni« siècle essayer d'une répression énergique. Oran,