Voy. BeUemare, Histoire dT Abd-el-Kader
Wahl. 8
paternelle, il avait appris le Coran, étudié à fond la jurisprudence musulmane ; son esprit s'était aiguisé aux subtilités de la casuistique. Nul mieux que lui ne citait à propos les textes sacrés en les interprétant toujours à son avantage ; il savait aussi traduire à sa façon le texte d'un traité. De taille moyenne et bien prise, pâle, les traits fins, l'œil ardent, il avait toute la dignité élégante d'un aristocrate arabe avec la mine austère d'un saint. Brillant cavalier, il s'exposait bravement au péril, mais sa vaillance était plus raisonnée qu'instinctive ; son tempérament était d'un thaleb, non d'un guerrier; son geste favori était celui de la prière quand de ses doigts effilés il maniait les grains d'un chapelet. La parole était un de ses moyens d'action ; il montait en chaire et prêchait : alors sa cause devenait celle de Dieu même et du Prophète. Il ne faudrait pas voir en lui un imposteur habile. Sa foi était sincère; mais il y avait dans ce croyant un politique et un ambitieux. Il ne se servit si bien des passions religieuses que parce qu'il les ressentait. En général, les Français, après l'avoir estimé trop peu, l'ont ensuite élevé trop haut. On eut tort de le dédaigner comme un simple barbare ; mais on se trompait également quand on lui prêtait les idées d'un homme d'État européen. Pour rusé diplomate, il le fut, comme beaucoup de ses compatriotes ; il avait assez de pénétration pour voir très vite le faible d'un chacun; il devinait les vices et les faiblesses de ses ennemis et agissait en conséquence. Il montra de réelles qualités d'organisateur, énergique, actif, avec du coup d'œil pour choisir les hommes ; mais son gouvernement ne fut guère qu'une copie un peu corrigée de celui des Turcs; il n'inventa rien de nouveau. Avec toute son intelligence, il ne sut pas comprendre les supériorités de la civilisation ; il se renferma dans ce mépris haineux et invincible que ceux de sa religion presque tous éprouvent pour ce qui n'est pas musulman. Il n'avait pas dans le caractère la sauvagerie bestiale de tant d'autres chefs de révolte ; mais le sang ne lui faisait
LES ÉVÉNEMErïTS DE L'OUEST 115
pas peur, pourvu qu'il ne fût pas inutile. Sa franchise et sa perfidie, sa clémence et sa cruauté, tout était calculé, tout lui semblait justifié par la sainteté du but. Pour trouver à un tel homme ses égaux et ses pareils, il faut remonter aux, siècles théocratique»; le moyen âge a produit, surtout parmi les politiques d'ÉgUse, de ces cerveaux vigoureux et étroits qu^emplissait une seule idée, hommes passionnés et froids, souples et violents, flai&ant servir leur habileté au triomphe de leui's croyances et leurs croyances à leurs ambitions. Tei était AJ)d-el-Kader, expression vivante de cette société musultaane si attardée dans son passé, si différente de la nôtre et que notfô commençons à peine à connaître après un si long contact.
Malgré tous ses talents-, il eut des commencements difficiles ; la plupart des chefs qu'il avait convoqués pour la guerre sainte refusèrent de reconnaître son autorité ; de tous côtés, il vit se dresser des ennemis : dans le Bas-Chélif, le marabout Si-El-Aribi ; au sud, les Ouled»-Sidî-Cheikh ; à l'ouest, ElnGhomaci, cheikh, des Angad; au nord enfin, à la tête des Douairs , des Turcs et des Goulburlis , le brave Mustapha-ben-Ismaël. Si les généraux français qui commandèrent alors à Oran avaient su mettre à profit ces rivalités, il& auraient eu bon mardiéd'Aibd-cl-Eader.. Mais le général Boyer ne sortait point d'Oran. Desiiiidlels, son successeur, après quelques démonstrations assez décousues, entra en rapports^ avec le jeune chef et fit la pais. Abd-el-Kader recevaiti un consul à Mascara et envoyait les siens à Alger, Oran et Arzeu ; de part et d'autre, on se restituait les prisonniers et Ifes déserteurs ; tout Français qui voulait voyager dans l'intérieur devait avoir une autorisation revêtue du cachet de l'éndr ; quant auxi musulmans, ils étaient libres d'aller et de venir et il était spécifié « que le général commandant à Alger n'aurait pas de pouvoir sur ceux qui viendraient auprès de lui avec le consentement de lôuiîs chefs ». Les Arabes pouvaient acheter et vendre de la poudre, du soufre, des armes, « tout ce qui
concerne la guerre. » Enfin le commerce maritime de l'ouest devait se fairepar Arzeu, « sous le gouvernement du prince des croyants. » Ce traité nous ramenait au temps des capitulations avec les deys. Nous reconnaissions en Algérie « un prince des croyants », auquel toutes les populations devaient obéissance. Quant aux infidèles, ils occupaient quelques points de la côte où le souverain légitimé voulait bien les tolérer jusqu'au moment où il jugerait à propos de les jeter à la mer. Tel était pour les indigènes le sens de ce traité. Cependant Abd-el-Kader, faiblement soutenu par l'inconstance de ses partisans, menacé à la fois par tous ses ennemis, se trouvait dans le plus cruel embarras. Tandis queSi-El-Aribi et El-Ghomari s'armaient, le chef des Douairs et des Smélas, Mustapha-ben-Ismaél, s'était mis en pleine révolte ; c'était un redoutable soldat que ce vieux cavalier à barbe blanche * ; il défit les contingents des Beni-Amer, commandés par Abd-el-Kader en personne. Heureusement pour celui-ci, son allié Desmichels était là. Il lui conseilla d'organiser un bataillon de fantassins réguliers, lui donna de la poudre et des fusils ; sortant lui-même d'Oran avec une partie de la garnison, il prit position près de Misserghin, de manière à en imposer aux Douairs et aux Smélas. Cette intervention sauva l'émir. Mustapha-ben-Ismaël se soumit; mais, peu confiant dans la clémence du vainqueur, il alla s'enfermer dans le Méchouar de Tlemcen. Dès lors, Abd-el-Kader marche de succès en succès : le cheikh des Angad El-Ghomari, tombé entre ses mains, est traduit devant un tribunal d'ulémas qui le condamne à mort. Si-el-Aribi, après plusieurs défaites, se rend prisonnier et meurt en captivité. Ainsi, par la grâce du général Desmichels, le chef contesté de quelques tribus devenait un prince puissant; à l'exception d'Oran, d'Arzeu et de Mostaganem, où nous étions, et du Méchouar de Tlemcen, occupé par Mustapha, toute la province de l'ouest reconnaissait l'autorité d'Abd-el-Kader.
l. V. Cîtôtellane, Souvenirs de la vie militaire en Afrique,
Si grand que fût alors l'aveuglement, de telles fautes ne pouvaient passer inaperçues ; on cria à l'impéritie, le mot de trahison fut même prononcé. Drouet d'Erlon, bien inspiré cette fois, rappela Desmichels et envoya à Oran le général Trézel. Mais cette fermeté ne se soutint pas. Malgré des défenses réitérées, Abd-el-Kader alla occuper Miliana et Médéa et le fit impunément. Cependant Trézel, à peine arrivé, travaillait à réparer les erreurs commises avant lui; par la convention dite du Figuier, les Douairs et les Smélas se placèrent sous la protection de la France et reprirent leur ancienne position de tribus Makhzen. Aussitôt Abd-el-Kader, invoquant le traité Desmichels, les réclama comme des rebelles et des transfuges. Sa religion, disait-il, lui défendait d'admettre qu'un musulman fût sous le pouvoir d'un chrétien; en même temps, il se portait sur le Sig. Trézel savait combien peu il pouvait compter sur le gouverneur, qui se laissait alors circonvenir par les émissaires de l'émir. Il lui adressa une lettre où il exposait clairement la situation, montrant qu'une retraite était incompatible avec l'intérêt et l'honneur. Si sa conduite n'était pas approuvée, il offrait sa démission. Il avait établi son camp au Tlélat; le 22 juin 1835, un convoi qu'il faisait venir d'Oran fut attaqué ; le 26, il se décida à marcher à l'ennemi. Il menait avec lui 2500 hommes et 6 canons; c'était peu, mais il ne croyait pas qu'Abd-el- Kader osât lui faire tête; cette confiance était exagérée. L'avant-garde, en pénétrant dans le bois de Muley-Ismaël, fut brusquement assaillie ; après un instant de désordre, on reprit l'avantage, mais cet engagement avait coûté 50 tués et de nombreux blessés. Arrivé sur le Sig, Trézel s'y arrêta toute une journée, puis il résolut de se porter sur Arzeu pour y refaire ses troupes et y déposer ses blessés. Mais, au lieu de suivre simplement la route, il voulut passer par les gorges de l'Habra et de la Macta ; le chemin était étroit, bordé de ravins et de marais ; Abd-el- Kader avait mis en embuscade ses meilleures troupes.
118 LA COxNQUÈTE FRANÇAISE
De droite et de gauche, la colonne est attaquée, les détachements envoyés vers les hauteurs sont culbutés, le convoi reste à découvert; les conducteurs, pris de panique, coupent les traits des chevaux et s'enfuient; les blessés, criblés de balles ou «abrés, poussent des cris affreux; la terreur et la confusion sont partout. Seuls les artilleurs et quelques cavaliers font bonne contenance et en imposent à Tennemi. Enfin on atteint la sortie du défilé ; à la vue de la mer et d'Arzeu qu'on découvre dans le lointain, les soldats reprennent courage, les Arabes <îessent leur poursuite. Mais on avait perdu près de 500 hommes tués ou blessés; l'impression était telle que sans Lamoricière, qui ramena quelques centaines de Douairs, on n'aurait pas osé retourner à Oran par la route de terre. Trézel fut remplacé; mais on se décida aussi à rappeler Drouet d'Erlon, dont l'insuffisance était évidente. Le maréchal Glauzel fut pour la seconde fois envoyé en Afrique.
Il arrivait avec la mission de venger l'échec de la Macta et de relever le prestige compromis de nos armes. Dès le mois de novembre, des troupes furent réunies à Oran; avec les Douairs et les Smélas, elles formaient un corps de 11 000 hommes. Le maréchal, accompagné du duc d'Orléans, vint prendre le commandement; on devait marcher sur Mascara, enlever à l'émir sa capitale et y installer un bey relevant de la France. Abd-el-Kader tint la campa^e avec un corps volant; il comptait disputer les passages difficiles et peut-être renouveler Theureuse attaque de la Macta. Mais Glauzel ne lui en fournit pas l'occasion, le déconcerta par l'imprévu et la rapidité de ses manœuvres. A soai approche, la garnison arabe pilla Mascara et s'enfuit. L'armée française entra dans la ville sans résistance. Rien n'empêchait que le plan adopté ii Oran ne fût exécuté jusqu'au bout. A la grande surprise de tous. Mascara fut évacué au bout de deux jours ^ il parait que le duc dM)rléans était malade et «qu'il fallait toute une armée pour escorter jusqu'à Oran ce fils de
France. En partant, on mit le feu à la ville. Quelques jours après, Abd-el-Kader reparaissait et ralliait se^ partâ«an«. Pour bien montrer que sa puissance n'avait pas subi d'atteinte, il alla assiéger dans le Méchouar de Tk«icen les 750 Turcs ou Coulourlis de Mustapha-lsmaèl; les Angad s'avancèrent au secours, ils furent "barttus, et leur cbdT, le jeune El-Ghomari, fat tué. Le neveu de Mustaptia, El-Mazari, insista vivement auprès du maréchal et le décida à entreprendre une expédition sur Tlemcen. Abdel-Kader n'attendit pas la colonne; les défenseurs de Méchouar furent débloqués, et on leur laissa un bataillon, coraranandé par le capitaine Cavaignac. Mais il fallait des fonds pour l'entretien de cette troupe et pour solder les frais de cette campagne supplémentaire. On imagina alors de frapper une contribution dans laquelle tous les habitants, amis ou ennemis, devaient être compris. Les Goulouriis réclamèrent vainement, alléguant leur pauvreté; on leur fit donner les bijoux de leurs femmes^t la bastonnade eut raison des récalcitrants. Cette affaire eut plus tard un ^rand retentissement et M naître des interprétations blessantes pour l'honneur du maréchal. Il se justifia, el sa réputation de probité sortit intacte du débat; mais il ne put prouver qu'il n'avait pas cormmis une lourde faute, en maltraitant des alliés et en doimnMit une apparence d'avidité à la conquête française *.
Une garnison avait été établie à Tlemcen; il fallait assurer son ravitaillement. La vallée de la Tafna formait nne route naturelle, beaucoup plus courte que celle de nemcen à Oran; Olauzel voulut la rendre praticable et Oinrir de ce côté des communications; mais il trouva devant lui Abd-el-Kader; après quelques combats assez disputés, il retourna directement à Oran, sans renoncer toutefois à son projet. En partant pour Alger, il laissa au général d'Arlanges l'ordre d'installer un camp à l'embou-
1. Voy. le mémoire justificatif publié parle maréchal Clauzel.
chure de la ïafna et de s'appuyer sur cette base pour secourir le Méchouar. D'Arlanges avec 3000 hommes parvint jusqu'à la Tafna ; mais, à peine arrivé il se vit entouré . par les populations kabyles qu'Abd-el-Kader lançait sur lui. Il voulut se dégager; la sortie qu'il tenta lui coûta 300 hommes ; le blocus se resserra, et la famine commençait à se faire sentir, quand le général Bugeaud envoyé de France débarqua avec trois régiments. Les assiégeants, déjà las de cette longue lutte, se dispersèrent presque aussitôt. Bugeaud put sans combattre ramener une partie des troupes à Oran, se rendre d'Oran à Tlemcen et revenir de Tlemcen au camp de la Tafna. Il y organisa un grand convoi de vivres, dont les défenseurs du Méchouar avaient le plus pressant besoin. Lui-même commanda l'escorte. Il déroba une marche à Abd-el-Kader , qui l'attendait dans les montagnes, passa l'Isser et remonta le torrent de la Sikkak. Cependant les troupes de l'émir accouraient, formées en deux corps, comme à la Macta, pour attaquer à droite et à gauche. Bugeaud accélère son mouvement, fait filer son convoi sur Tlemcen et, sortant des gorges, débouche sur un plateau assez large compris entre la Sikkak, Tisser et la Tafna; les Arabes le suivaient; satisfait de les avoir attirés sur un terrain à sa convenance, il s'arrête et les canonne. Abd-el-Kader, s'apercevant du danger, essaye de replier ses troupes. Bugeaud lance alors sa cavalerie ; ramenée une première fois, elle est soutenue par l'infanterie, se renforce des goums indigènes et charge de nouveau avec un irrésistible élan. Les Arabes sont sabrés, culbutés du haut des rochers dans les ravins de l'Isser; 250 sont tués, 1200 blessés; 130 réguliers, enveloppés de toutes parts, mettent bas les armes.
C'était la première fois qu'Abd-el-Kader subissait une défaite sérieuse ; le départ du général Bugeaud et surtout l'expédition de Constantine, qui attirait d'un autre côté les forces françaises, lui permirent de la réparer. Bientôt nos garnisons se trouvèrent de nouveau resserrées dans les
places. Le général Brossard, qui venait d'arriver à Oran, se prêta alors à un étrange compromis : des vivres, fournis d'une manière plus ou moins directe par l'émir, furent introduits à Oran et dans le Méchouar; mais Abd-el-Kader reçut en échange de l'acier, du fer, du plomb, dont il manquait, et ses 130 réguliers pris à la Sikkak. Ce n'était là que le prélude d'autres négociations beaucoup plus importantes. Le général Bugeaud, sur sa'demande, fut de nouveau envoyé dans la province de l'ouest ; ses instructions, d'ailleurs peu précises, le laissaient presque indépendant du gouverneur ; il était libre de traiter ou de combattre ; il semblait que pour un tel soldat le choix ne dût pas être douteux ; mais Bugeaud savait que faire la paix était un 4 moyen de faire sa cour. Il n'avait pas alors sur l'Algérie les opinions qu'il professa plus tard, lorsque, nommé gouverneur général, il trouva toutes sortes de raisons pour préconiser la conquête. Pour le moment, il était partisan de l'occupation restreinte ; sa conduite fut d'ailleurs peu correcte dans toute cette affaire, et le procès du général Brossard, accusé de concussion, donna heu à des révélations attristantes. Bugeaud lui-même avoua qu'il avait vendu à un négociant d'Oran le secret de la paix; qu'il avait demandé à Abd-el-Kader 100 000 boudjous (180 000 fr.) ; il ajoutait que cet argent avait été donné à ses compatriotes d'Excideuil pour leurs chemins vicinaux ou distribué aux principaux officiers de l'état-major *.
Préparée dans de telles conditions, la paix ne pouvait être avantageuse. Par le traité de Tafna, qui fut signé le 30 mai 1837, Abd-el-Kader déclarait « savoir que le sultan est grand ». C'est ce qu'on appelait, dans la traduction française, une reconnaissance de souveraineté. Les instructions du gouvernement prescrivaient d'exiger des otages et un tribut annuel ; d'otages, il n'en fut pas question ; un peu de blé et d'orge, quelques milliers de bœufs une fois
1. Voy. Annales algériennes, Voy. également les journaux du temps.
donnés tinrent lieu de tribut. La France abandonnait Racbgoun et le camp de la Tafna, Tlemcen et le Méchouar. Elle se rés^vait Oran, Arzeu, Mostaganem, Mazagran et leur banlieue ; autour d'Alger, le Sahel et la Mitidja, « bornée à l'est jusqu'à l'oued Keddara et au delà ». Tout le reste était laissé à l'émir, dont on reconnaissait formellement l'autorité sur la province d'Oran, sur celle de Titteri et sur celle d'Alger. La manière très vague dont était indiquée dans cette dernière province la limite de nos possessions prêtait à l'équivoque ; ce fut plus tard Toccasion de la rupture; mais ce n'était là qu'un inconvénient de détail. Le plus grave, c'est que la France consacrait une fois de plus les prétentions du sultan de l'Algérie ; la paix de la Tafna n'était que la reproduction considérablement aggravée du traité Desmichels. Nos généraux se montraient médiocres diplomates.