‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 41 sur 93 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PUISSANCE d'aBD-EL-KADER. — BUGEAUD GOtJVERNEUR

Abd-el-Kader avait signé avec joie le traité de la Tafna. Il aurait été satisfait à moins. Il sentait qu'il avait besoin de la paix pour préparer une action décisive ; son fanatisme savait attendre ; avec toute l'activité dont il était capable, il mit à profit le répit qu'on lui accordait et travailla tout ensemble à étendre son autorité, à détruire ses ennemis et à organiser ses forces. La province de l'ouest s'accoutumait à lui obéir; mais l'ancien beylick de Titteri était moins fait à la soumission ; les tribus qui ne voulaient pas payer l'impôt, que ce fût à la France ou à l'émir, formèrent une confédération. Il marcha contre elles, les battit et, par un coup de politique habile, leur donna comme agha. le chef qu'elles-mêmes s'étaient choisi. Interprétant ensuite à sa manière le traité de la Tafna, il osa intervenir dans les affaires de la province de Constantine ; son Heutenant El Barkhani alla chasser de Biskra Ahmed-Bey. C'était encore une influence rivale qu'il détruisait à son profit. Mais, tandis qu'il s'étendait de l'ouest à l'est, le sud semblait lui échapper; le marabout Tedjini, chef d'une confrérie importante qui englobait tout le Sahara, refusait nettement son concours pour la guerre sainte. Après quelques négociations inutiles, l'émir se décida à employer la force. Tedjini n'avait que 700 hommes, mais son ksar d'Aïn-Mahdi, défendu par une muraille et par des jardins

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de palmiers, avait déjà soutenu un siège contre un bey d'Oran; ses gens étaient dévoués, bons tireurs, habiles à profiter des avantages que leur donnait le terrain. Abd-el- Kader essaya de tous les moyens ; mais les assiégés supportèrent sans grand dommage le feu de son artillerie, repoussèrent ses colonnes d'assaut, éventèrent les mines qu'il avait pratiquées et lui firent essuyer de fortes pertes. Les Larbâa, affiliés à la confrérie de Tedjini, coupaient ses convois et menaçaient de l'affamer; ses troupes commençaient à se décourager ; il n'était pas sans inquiétudes du côté du Tell, des difficultés s'étant déjà engagées sur l'interprétation du traité de la Tafna. Une rupture avec la France l'aurait mis aux abois. Nos fautes pourvurent à son salut : Ben-Arrach, qu'il avait envoyé à Paris, lui apporta des présents offerts par le roi Louis-Philippe ; d'Alger, on lui expédia 400 obus. Il reprit toute son assurance, s'acharna devant Aïn-Madhi. Tedjini, jugeant que cinq mois de siège étaient pour les siens une assez longue épreuve, consentit à traiter. Il partit avec ses fidèles. Abdel-Kader fit ensuite son entrée dans Aïn-Madhi, fier de réussir là où avait échoué la puissance des Turcs. Aucun chef indigène ne songea plus à lui résister.

Il compléta alors l'organisation politique, seulement ébauchée après le traité Desmichels. Le pays qui reconnaissait son autorité était partagé en huit gouvernements administrés par des khalifes. Chacun des khalifas avait sous ses ordres les aghas et les caïds, chefs de tribu ou de groupes de tribus. Tous avaient pour tâche principale la perception de l'impôt; au printemps, ils levaient le zekkat, à l'automne l'achour ; ils ne faisaient leurs tournées que bien accompagnés, de façon à arracher par la force ce qu'on ne donnerait pas de bon gré ; des razzias punissaient les récalcitrants. Avec les revenus qu'il se procurait ainsi, Abd-el-Kader montait son armée. Il avait 10 000 réguliers dont 8 000 fantassins, 2 000 cavaliers et 240 artilleurs avec une vingtaine de pièces ; des poudre-

ries fonctionnaient à Mascara, à Miliana, à Médéa, à Tagdempt; une manufacture d'armes était installée à Miliana, une fonderie de canons à Tlemcen. Sebdou, Saïda, Tagdempt, Boghar, Biskra formaient de Touest à IVst une ligne de places qu'il avait construites ou réparées ; c'étaient autant de forteresses pour mater, les tribus, de magasins où s'amassaient les approvisionnements, de retraites en cas de guerre malheureuse.

A l'égard de la France, sa politique était un mélange habile d'audace et de ruse. Il soutenait hardiment que le traité de la Tafna ne nous permettait pas de nous étendre à l'est de la Mitidja ; l'ambiguïté des termes prêtait à la contestation; cependant nous ne pouvions nous interdire les communications par terre entre Constantine et Alger. Valée, devenu maréchal et gouverneur, demanda un remaniement du traité. Abd-el-Kader évita toute réponse catégorique; il était parfaitement informé de tout ce qui se passait à Paris, où dominait alors le système de l'occupation restreinte; on caressait l'idée impossible de conserver une zone étroite voisine du littoral, d'y installer la colonisation et de gagner peu à peu, par le commerce et les relations pacifiques, la masse des populations indigènes. L'émir adressa à Louis-Philippe une lettre savamment composée ; il y protestait de son amour pour la paix ; flattant les chimères françaises, il se posait en prince éclairé et en propagateur de civilisation. Cela ne Tempêchait pas d'écarter ses Arabes de notre contact; il punissait durement ceux qui entraient en rapport avec les infidèles. Ses lieutenants commettaient à chaque instant des violalions de territoire. La paix qu'il voolait maintenir était une paix armée, dans laquelle grandissaient tous les jours à nos dépens son prestige et sa puissance.

Le maréchal Valée commençait à voir dair dans ce jeu perfide; il comprit qu'il fallait sortir d'une situation aussi fausse. Mais le moyen qu'il employa n'était qu'un assee pauvre expédient. Au mois d'octobre 1889, accompagné dti

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duc d'Orléans, il se rendit par mer dans la ville nouvellement créée de Pfailippeville et de là à Constantine. On forma une colonne qui, s'avançant par Mila et Sétif, franchit le défilé des Portes-de-Fer, passa par les Beni-Mansour et les Issers et vint au Fondouk rejoindre les troupes d'Alger. Le passage des Portes-de-Fer, célébré alors comme une marche triomphale, ne fut qu'une promenade militaire très rapide, presque furtive et que rendit facile Fétonnement de l'ennemi. On croyait avoir ainsi tranché toutes les difficultés et qu'Abd-el-Kader s'inclinerait devant le fait accompli. Le gouverneur fut bientôt détrompé; il était arrivé à Alger le 2 novembre; le 3, il reçut une lettre où l'émir lui reprochait d'avoir rompu la paix et lui annonçait la reprise prochaine des hostilités. Valée répondit par l'envoi d'un émissaire; comptant sur le succès des négociations qu'il engageait, il ne prit aucune des précautions que la prudence commandait. Le 20 novembre, une nouvelle lettre dénonça formellement le traité de la Tafna; le même jour, 3000 cavaliers débouchant à la fois de l'ouest, de l'est et du sud se ruèrent sur la Mitidja. Les établissemente agricoles, déjà florissants, furent saccagés et brûlés, les colons massacrés, les petits détachements et les convois enlevés ; les troupes qui gardaient le camp d'Oued-el-Alleg, compromises par une sortie imprudente, perdirent plus de 100 hommes. L'épouvante succéda à la confiance. Alger se crut menacée, le maréchal lui-même fit démeubler sa campagne de Mustapha. C'était manquer de sang-froid après avoir manqué de prévoyance. On avait 20 000 hommes autour d'Alger; on pouvait tout au moins] nettoyer la Mitidja et châtier les pillards. Le gouverneur se borna à ordonner quelques mouvements de concentration, pendant lesquels se livra le combat de Boufarik. Au printemps seulement, après avoir reçu des renforts, il se décida à prendre l'offensive. Il occupa Cherchell, puis marcha sur Médéa. Abd-el-Kader avait fortifié le passage du Ténia, rassemblé sur ce point

ses meilleures troupes; mais les colonnes françaises, lancées par Du vivier, Changarnier et Lamoricière, escaladèrent les crêtes, franchirent les retranchements et culbutèrent les réguliers à Tarme blanche. Une garnison fut installée à Midéa; au mois de juin, on s'empara presque sans combat de Miliana. Mais les troupes laissées à Miliana, àMédéa etàCherchell se trouvèrent bientôt étroitement bloquées; elles périssaient de misère et d'ennui. Il fallait les secourir , les approvisionner , les renouveler; chaque ravitaillement nécessitait une campagne. Les hostilités avaient également recommencé dans les provinces de Constantine et d'Oran ; le frère de l'émir, El-Hadj Mustapha, fut battu près de Sétif; dans l'ouest, le combat de Mazagran eut un retentissement glorieux; 123 hommes du premier bataillon d'Afrique, établis dans un fortin, repoussèrent les 2000 soldats du khalifa Ben- Tami.

Le 22 février 1841, le général Bugeaud, nommé en remplacement du maréchal Valée, vint prendre possession de son commandement. Le nouveau gouverneur n'était pas un inconnu en Algérie ; il s'y était assez tristement signalé par le traité de la Tafna, et depuis lors il n'avait pas manqué une occasion de se prononcer contre l'occupation. Le rôle qu'il avait joué en gardant à Blaye la duchesse de Berry, l'épisode sanglant de la rue Transnonain ne lui avaient pas valu en France plus qu'en Algérie les sympathies de l'opinion. Ambitieux, sans grands scrupules, sa probité même avait pu être contestée. Il passait alors pour l'homme à tout faire de la monarchie de Juillet. Plus tard, il n'y eut plus pour lui que des éloges, et la gloire du conquérant de l'Algérie couvrit tout. Bugeaud fut un de ces hommes qui ont conscience de leur supériorité, qui veulent avoir les moyens de la déployer et à qui rien ne coûte pour s'ouvrir la carrière. Des services de toute nature lui gagnèrent les bonnes grâces de Louis- Philippe; on lui donna pour sa récompense une haute

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