‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 42 sur 93 · PUISSANCE D*ABD-EL-KADER · texte numérisé non relu

PUISSANCE D*ABD-EL-KADER

situation; mais^ quand il y fut parvenu, il s'en montra tout à fait digne. Depuis 1815, la France n'a pas eu un militaire de cette trempe. Il possédait les qualités extérieures du commandement : allure imposante, vigueur physique, santé invincible à la fatigue et à la vieillesse. Brave et réfléchi, résolu et prudent, il savait combiner et agir. Doué d'une remarquable aptitude aux choses de la guerre, plein de confiance en lui-même, il n'était pas de ceux auxquels en impose l'autorité de la routine ; son bon sens aidé de son expérience personnelle lui paraissait supérieur à toutes les traditions. Il fit à son usage une tactique et une stratégie nouvelles, et ses leçons, qu'il appuyait d'éclatants exemples, n'ont pas encore perdu de leur actualité *. Il tenait assez à ses idées pour les imposer, mais il aimait mieux les faire partager; officiers et soldats, tout le monde était instruit d'avance de ce qu'on allait faire et n'en montrait que plus d'intelligence et d'ardeur. Les troupes savaient où il les menait; sûr de lui-même, il leur communiquait son assurance. Vigilant et actif, il s'occupait des moindres détails, parce qu'il savait qu'à la guerre il n'en est point d'insignifiants. Bien (ju'il fût de nature peu tendre, il veillait avec le plus grand soin au bien-être du soldat; il y voyait avec raison l'élément essentiel du succès. Malgré ses imperfections morales et une âpreté d'humeur dont ses lieutenants eurent Souvent à souffrir, il se fit une réelle popularité militaire. Le « père Bugeaud » fut pour l'armée d'Afrique ce qu'avait été pour la grande armée le « petit caporal ».

Au commencement de 1841, l'effectif des troupes d'Afrique était de 63 000 hommes ; il fut porté et maintenu à 100 000; on ne ménageait pas à Bugeaud les moyens d'action, mais il avait le mérite de savoir s'en servir. A peine arrivé, il alla inspecter les possessions de l'est, revint au centre pour conduire des convois à Médéa et à

1. Les instructions et les manuels militaires du maréchal Bugeaud sont encore utilisés dans Tsurmée.

Miliana et livra en passant quelques petits combats, dont le succès fut d'un bon effet sur le moral des troupes. Mais il n'entendait pas se borner à des opérations de ravitaillement. Il résolut de marcher contre les places qu'Abd-el- Kader avait occupées ou construites à la lisière des hauts plateaux. Pendant qu'une colonne organisée à Blida se dirigeait droit au sud, le gouverneur se porta dans l'ouest, où devaient se frapper les plus grands coups. La colonne de Blida trouva évacuées et incendiées les villes de Boghar et de Thaza ; ce qui en restait fut détruit par la pioche et la mine. Bugeaud, parti de Mostaganem, arriva en huit jours devant Tagdempt, qu'il traita de la même manière. Il se rabattit ensuite sur Mascara, où il entra sans résistance; mais il ne renouvela pas la faute de Clauzel : une forte garnison fut laissée dans cette ville, qui devait devenir la base de nos opérations dans toute la région. Abd-el-Kader se refusait toujours à une bataille ; mais il ne put éviter quelques engagements, où il eut toujours le dessous. Les tribus qui lui restaient fidèles voyaient brûler leurs récoltes , enlever leurs troupeaux et commençaient à trouver que la guerre coûtait cher.

Occuper dans l'intérieur même du pays des positions solides, autour desquelles rayonneraient de fortes colonnes^ c'était l'idée dans laquelle Bugeaud se confirmait de plus en plus. En janvier 1842, il alla lui-même s'emparer de Tlemcen et poussa une pointe sur Sebdou, qu'il ruina. Le général Bedeau resta à Tlemcen tandis que Lamoridère, avec les troupes disponibles de la division d'Oran, s'Uatblissaît à Mascara. La présence au milieu d'eux des troupes françaises donnait à réfléchir aux indigènes; dès l'année précédente, la grande confédération de l'Yaooubia^ située bien loin dans le sud, s'était soumise. Au nord, les Gharaba, les Beni-Clhougran, les Bordjia, pris entre les garnisons d'Oran, de Mascara et de Mostaganem, jugèrent à propos de suivre cet exemple. On songeait alors à agir plus fortement sur les populations, en suscitant un rival à

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Abd-el-Kader ; mais le prétendu sultan Mohammed-ben- Abdallah ne joua qu'un personnage assez insignifiant; ses menées furent beaucoup moins efficaces que les opérations des généraux*. Bedeau, tout en s'affermissant à Tlemcen, infligea plusieurs échecs à Témir, détacha de sa cause les Kabyles de Nedroma et lui coupa la route du Maroc, où il allait chercher un refuge et des renforts; d'Arbouville soumettait les tribus du Bas-Chélif et bataillait au sud du fleuve contre les Flittas; Lamoricière dégageait les environs de Mascara et poursuivait la tribu d' Abd-el- Kader, les Hachem. Des razzias, des troupeaux enlevés, le pillage des silos ruinaient les partisans de Témir et nous donnaient des alliés qu'attirait l'appât du butin. De nombreux indigènes figuraient comme auxiliaires dans la colonne avec laquelle le gouverneur, partant au mois de mai de Mostaganem, remonta lentement la vallée du Chélif. A Toued Rouina, il fit sa jonction avec les troupes qu'amenait d'Alger le général Changarnier. Ce mouvement rappelait l'expédition des Bibans, mais avec un caractère plus s^ieux; il se rattachait à un ensemble d'opérations dont il était la conséquence et le complément.

Pendant que la domination française s'étendait ainsi à l'ouest et à l'est, où le général Négrier occupait Msila en 1841 et Tébessaen 1842, on ne négligeait pas de l'affermir au centre. Au commencemeiit de 1842, la sécurité était encore loin de régner dans la Mitidja. Le 15 avril, un détachement de 22 hommes escortant la correspondance de Boufarik à Blida fut soudainement enveloppé par 300 cavaliers arabes. Sommé de se rendre, le sergent Blandan, chef de la petite troupe^ répond d'un coup de fusil; un combat désespéré s'engage ; dnq hommes restaient debout quand les secours arrivèrent. U ne fallait pas que de semblables agressions pussent se r^iouveler aussi près 4'Alger. Bugeaud s'empressa d'y mettre ordre; il com-

1. Cet auxiliaire médiocre fut plus tard un ennemi gênant. Voy. au chapitre VII.

bina avec Changarnier un double mouvement dans lequel se trouvèrent enveloppées toutes les tribus limitrophes de la plaine. Les Mouzaïa, les Soumata, les Beni-Sala, même les indomptables Hadjoutes sollicitèrent Taman. Dès lors, les environs d'Alger furent tranquilles. Dans un rayon plus étendu, les marches et les razzias de Changarnier dans la plaine du Ghélif , les négociations engagées par le colonel Comman au sud de Médéa, une démonstration conduite aux abords de la Grande Kabylie par le gouverneur, donnèrent lieu à de nombreuses soumissions^

Abd-el-Kader se sentait hors d'état de tenir franchement la campagne; il évitait soigneusement les rencontres décisives. Il abritait bien loin dans le sud sa smala, où étaient sa famille, ses troupeaux et une multitude d'émigrants de toutes les tribus. Lui-même, avec une poignée de cavaliers, courait le pays, passait entre nos colonnes; paraissant tout à coup dans les régions nouvellement pacifiées, il ramenait les indécis, réveillait les dévouements, punissait les défections. Les indigènes les moins belliqueux tremblaient de le voir tomber sur leurs douars; moitié par peur, moitié par entraînement, tous revenaient à lui au premier appel. A plusieurs reprises. Bedeau et Lamoricière le serrèrent d'assez près, mais il échappait toujours. Même dans le Tell, il avait des asiles dans tous les massifs montagneux; l'Ouarensenis surtout était comme sa forteresse centrale. Trois colonnes parties de Miliana y marchèrent; après quelques combats, une des tribus les plus remuantes, celle des Beni-Ourar, fit sa soumission. Abd-el-Kader était déjà loin. Dès les premiers jours de 1843, il se montrait dans la plaine du ChéUf; en même temps, son lieutenant El-Barkani soulevait les montagnards des environs de Cherchell. Il fallut couvrir la Mitidja. Mais on n'était plus au temps du maréchal Valée : les Beni-Ménacer furent vigoureusement refoulés. Bugeaud, comprenant la nécessité de garder solidement le Chélif entre Miliana et Mostaganen, choisit le point stra-

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