PUISSANCE D'ABD-EL-KADER
tégique d'El-Esnam pour y établir un camp permanent, qui devint bientôt Orléansville. Ténès fut également occupée et reliée à Orléansville par une route ; on coupait ainsi en deux tronçons l'énorme quadrilatère montagneux qui s'étend au nord du Chélif depuis Cherchell et Miliana. L'expérience des précédentes campagnes prouvait l'insuffisance de la ligne de postes formée par Médéa, Miliana, Mascara et Tlemcen ; on s'enfonça plus avant dans l'intérieur, des garnisons furent installées sur la lisière des hauts plateaux, à Boghar, à Téniet-el-Had, à Tiaret et à Sidi-bel-Abbès. On était loin de l'occupation restreinte, jadis si chère au général Bugeaud.
L'armée d'Afrique, bien dirigée, se formait à ce genre de guerre tout spécial, qu'indiquaient la nature du pays et les mœurs de ses habitants. Au lieu des lourdes colonnes d'autrefois, toujours empêtrées dans des marches pénibles, toujours attaquées et harcelées, on avait des troupes alertes, capables d'offensive, menant aussi lestement que les Arabes eux-mêmes les razzias et les coups de main. Au mois d'avril, tandis que Lamoricière détournait vers lui l'attention de l'émir, le duc d'Aumale partit de Boghar pour tâcher de surprendre la smala. Il la chercha d'abord vers Goudjla, puis à Taguin, où elle était réellement. Laissant en arrière son convoi et presque toute son infanterie, il marcha rapidement avec la cavalerie, les zouaves et l'artillerie de montagne. Il n'avait sous la main que ses cavaliers, 600 sabres environ, quand, dans la journée du 16, il se trouva en présence de la smala. C'était comme une grande ville détentes, où campaient avec leurs femmes^ leurs enfants, leurs troupeaux, des fractions de tribus et des tribus entières ; il y avait là 60 000 personnes, dont 5000 en état de combattre. On ne leur laissa pas le temps de se reconnaître; Morris avec les chasseurs, Yusuf avec les spahis chargent ensemble. En voyant les burnous rouges, les femmes croient reconnaître l'escorte du maître; elles poussent des cris joyeux, qui se changent bientôt en cris de
terreur ; toute cette foule est prise de panique ; quelquesuns veulent résister, mais la confusion paralyse leurs efforts. Cependant la cavalerie française, isolant une partie de la smala, laisse écouler tout le resté, qu'elle ne peut entourer ; elle a perdu une vingtaine de tués ou de blessés, mais elle a tué 300 hommes, fait 3000 prisonniers et enlevé un immense butin.
Cette surprise, vivement conduite, eut les conséquences d'une grande victoire. En même temps, des expéditions dirigées parle gouverneur, le général BourjoUy, le colonel Pélissier, tenaient en respect les tribus de l'Ouarensenis^ D'autres colonnes pénétraient dans le sud et donnaient la chasse à l'émir; à deux reprises, celui-ci faillit être enlevé par le général Géry. Son meilleur lieutenant, Ben-AUal, serré de près, se retourna, livra un furieux combat et se fit tuer après avoir vu écraser ses troupes. Abd-el-Kader était aux abois ; les populations épuisées ne voulaient plus combattre; les bataillons réguliers, formés avec tant de peine, étaient à peu près détruits; la smala, après le grand coup de filet de Taguin, faisait chaque jour en détail de nouvelles pertes. Il se décida à quitter momentanément l'Algérie. Le Maroc pouvait lui fournir les moyens de recommencer la lutte; à tout événement, il était sûr d'y trouver un refuge pour réparer ses forces. Il opéra une razzia sur les Hamyan, alors en guerre avec l'empereur Abâ-er-Rahman, et envoya à Ouchda les prisonniers et le butin. Après cet acte de courtoisie arabe, il franchit la frontière et installa de l'autre côté du chott Rarbi ce qui restait de la smala.