Voy. FiUias, Récits militaires
(l'une indulgence par trop bénévole. Le traité de Tanger, conclu le 10 septembre 1844, n'imposa au Maroc aucune indemnité pécuniaire. Abd-er-Rahman s'engageait à interner Abd-el-Kader dans une ville de l'ouest, « au cas où il tomberait dans les mains de ses troupes. » L'événement montra ce que valait cette promesse. L'émir, mandé à Fez, ne bougea pas et resta sur les confins de l'Algérie, attendant une occasion d'opérer sa rentrée. La délimitation des frontières devait être conforme à celle qui existait au temps des Turcs. Mais le général de La Rue, chargé de négocier la convention spéciale qui intervint ensuite, se laissa jouer parles plénipotentiaires marocains. Il abandonna la limite traditionnelle de la Molouïa pour un tracé bizarre qui coupe en deux des tribus et n'oppose aucune barrière aux incursions des maraudeurs et aux razzias des dissidents. Vers le sud, il laissa au Maroc Yiche et Figuig, c'est-àdire la route du Touat et du Sahara par l'oued Guir. Les fautes qui furent alors commises sont de celles dont les conséquences se font sentir longtemps ; après un intervalle de trente-six années , nous en portons encore le poids.
L'agitation religieuse n'était pas apaisée en Algérie; les Khouans de tous les ordres et surtout les Derkaoua travaillaient à l'entretenir. L'attaque tentée en plein jour sur le camp de Sidi-bel-Abbès montra combien les passions ennemies avaient encore de puissance. Abd-el-Kader, qui étudiait de loin ces symptômes, crut le moment propice pour reparaître; mais les troupes établies à Sebdou, à Daïa, à Saïda et à Frenda lui interdirent l'entrée du Tell; des colonnes s'avancèrent dans le sud ; il dut rétrograder et aller attendre au Maroc une occasion plus favorable qui ne tarda pas à se présenter.
Le Dahra, ce4)ays montagneux qui borde le nord du Chélif entre Mostaganem, Orléansville et Ténès, est habité par une population d'origine berbère, remuante et belliqueuse. Ce fut là qu'éclata en avril 1845 le soulèvement de
Bou-Maza *. Ce n'était point, comme Abd-el-Kader, le descendant d'une grande famille, l'héritier d'une haute influence traditionnelle; c'était un aventurier obscur, une sorte de mendiant dévot, d'origine inconnue, d'intelligence médiocre, d'instruction nulle, mais tout plein d'une ardeur sauvage, se présentant et se regardant comme l'envoyé de Dieu ; il fut le premier de ces chérifs qui ont surgi périodiquement dans tous les coins de l'Algérie, fanatiques furibonds ou imposteurs grossiers, dont la foule crédule acclame les divagations et les jongleries, pendant que les habiles font d'eux les instruments de leurs intrigues. Bou- Maza gagna d'abord la confiance des gens du Dahra par ses pratiques pieuses, il vécut comme une manière d'ermite, puis un beau jour il commença ses prédications; le bruit courut qu'il faisait des miracles, et, les Khouans aidant, on vit bientôt en lui le vengeur messianique, le « maître de l'heure » qui devait balayer l'infidèle et faire triompher l'islam; de tous côtés on lui envoyait des offrandes et des soldats ; il courait les tribus, promettant à ceux qui voudraient le suiVre la victoire et le pillage. Il avait déjà 500 hommes quand le colonel Saint-Arnaud le battit à Aïn Meran; ses émissaires publièrent partout qu'il avait été vainqueur. L'insurrection s'étendit vers le nord jusqu'aux portes de Ténès; mais la répression fut énergique et prompte. Pendant que Ladmirault manœuvrait autour de Cherchell, Saint-Arnaud dégageait Ténès et poursuivait le chérif, qui venait d'échouer devant ()rléansville. Le gouverneur lui-même alla faire campagne dans le Chélif et dans l'Ouarensenis. Bientôt il crut pouvoir rentrer à Alger, laissant à ses lieutenants le soin d'en finir avec les débris de la révolte. Le colonel Pélissier opérait dans le Dahra contre les Ouled-Ria; ceux-ci se réfugièrent dans des grottes d'où il était difficile de les déloger; comme ils refusaient de se rendre, on fit allumer
1. Voy. Richard, La révolte du Dahra; P. de Castellane, Souvenirs de la vie militaire en Afrique; Saint-Arnaud, Correspondance,
de grands feux à l'entrée ; la fumée les asphyxia ; ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. L'opinion publique en France s'indigna de cette cruauté; nous n'étions pas venus en Afrique pour rivaliser de barbarie avec les Arabes.
Bou-Maza avait disparu sans laisser de traces ; on le disait mort; il démentit bientôt ces bruits en massacrant près de Mazouna Tagha El-Hadj Ahmed, un des plus dévoués serviteurs de la France. A l'instant, la révolte éteinte se rallume partout; chassé du Dahra, Bou-Maza se réfugie dans l'Ouarensenis et y tient la campagne. Abdel-Kader, qui a reconstitué sa smala et qui compte maintenant 6000 tentes, franchit la Tafna. Le lieutenant-colonel Montaignac, qui commandait à Djema-Ghazouat, eut l'imprudence de sortir avec 430 hommes ; le 23 septembre, il se trouva en présence de l'émir ; la petite colonne, affaiblie encore par un fractionnement malencontreux, est écrasée ; le capitaine Géreaux, retranché avec une compagnie dans le marabout de Sidi-Brahim, dédaigne les sommations, repousse les attaques et tient jusqu'au 26 ; il essaye alors de se faire jour jusqu'à Djema Ghazouat et périt avec presque tout son monde. 12 hommes seulement purent entrer dans la place. 92 prisonniers étaient aux mains de l'ennemi, le reste était mort. Quelques jours après, un détachement de 200 hommes mettait bas les armes devant le khalifa Bou-Hamedi. Cetta double catastrophe, amphfiée par les récits des indigènes, mit en émoi toute la province de l'ouest; l'insurrection sembla un moment devenir générale. Bugeaud, alors en France, se hâta de revenir; le 15 obtobre, il était à Alger. Il agit avec la décision et la vigueur que réclamaient les circonstances. 15 colonnes furent sur pied à la fois. Dans l'est, Bedeau et d'Arbouville réprimaient les troubles du Dira ; au centre, Saint-Arnaud et Comman tenaient le pays entre Ténès et Orléansville ; le maréchal lui-même opérait dans la vallée du Chélif et, par sa seule présence, retenait ou ramenait les tribus ; à
Touesl, tandis que Cavaignac, pivotant autour de ïlemcen, manœuvrait de Djema-Ghazouat à Sebdou, de forts détachements allaient dégager les postes un instant bloqués de Bel- Abbés, de Daïa et de Saïda.
Après avoir ainsi couvert le Tell, Bugeaud songea à poursuivre Abd-el-Kader, qui s'était jeté dans le sud. Alors commença une véritable chasse à courre. Bedeau à gauche s'avançait par Boghar, Lamoricière à droite par Tiaret ; le gouverneur marchait au centre, poussant devant lui une colonne légère de 1500 hommes. L'émir, manœuvrant avec une incroyable rapidité, feint de s'enfoncer dans le Sahara, puis apparaît dans la vallée du Chéhf. Mais les tribus qu'il appelle à lui ne bougent pas, les colonnes se rapprochent pour l'envelopper. Il se dérobe avant que le cercle se soit fermé , court au sud, fait un crochet vers l'est et va rejoindre en Kabylie son khalifa Ben-Salem. Mais ce mouvement était prévu, des précautions avaient été prises pour protéger la Mitidja; le gé' néral Gentil, qui gardait le col des Beni-Aïcha, fut en mesure d'infliger un échec assez grave à Ben-Salem en présence d'Abd-el-Kader, qui faillit être pris. Quelques jours après. Bedeau et d'Arbouville puis le maréchal arrivaient sur l'Isser. La Kabylie était l'espoir suprême <l'Abd-el-Kader; elle n'avait pas encore été entamée; dans ses rudes montagnes, elle pouvait nourrir une longue résistance. Mais les Kabyles ne voulaient pas reconnaître l'autorité de l'émir; en gens avisés qu'ils étaient, ils refusèrent de se compromettre dans une querelle qui n'était pas la leur et pour une cause qui leur semblait perdue. Mal accueilli par eux, Abd-el-Kader se mit en retraite vers le sud-ouest. Il trouva quelque temps un refuge chez les Ouled-Naïl, puis chez les Harrar. Ces tribus ayant fait leur soumission, il gagna les Ksours des Ouled-Sidi-Cheikh ; mais on ne le laissa pas s'y reposer longtemps; le colonel Renault, s'avançant par le Ksel et Chellala, pénétra jusqu'à El-Abiod. Abandonné successi-
vement par tous ses alliés, voyant diminuer son intrépide escorte, Ternir fugitif se décida à rentrer au Maroc par Figuig. Pendant qu'il était dans le sud de l'Algérie, les gens de sa déira restés sur la frontière égorgeaient les prisonniers français ; les officiers et quelques soldats attachés à leur spersonne furent seuls épargnés; plus tard, on les remit en liberté moyennant rançon. Abd-el-Kader s'est, dans la suite, défendu d'avoir ordonné ce massacre; mais les faits ne semblent pas déposer en sa faveur; il n'était pas cruel par tempérament , mais il était capable de le devenir par politique ou par exaspération *.
Bou-Maza, devenu le lieutenant d'Abd-el-Kader, avait partagé sa fortune et l'avait suivi au Maroc. Au commencement de 1847, il reparut en Algérie chez les Ouled-Naïl, puis dans les Ziban. Les généraux Marey et Herbillon se mirent aussitôt en campagne et ramenèrent le pays dans l'obéissance. Bou-Maza se dirigea alors vers le Dahra, où il espérait renouveler l'insurrection de 1845; mais, lorsqu'il y arriva, les menées de ses agents étaient découvertes, le plus actif avait été tué. Pris alors de découragement, il se rendit au colonel Saint-Arnaud. Pendant ce temps, Abd-el-Kader, resté au Maroc, se brouillait avec Abd-er- Rahman; celui-ci, qui commençait à voir en lui un compétiteur dangereux, se décida enfin à exécuter sérieusement les promesses du traité de Tanger. Il le somma de se remettre entre ses mains ou de s'en aller dans le désert; une armée appuya ces injonctions; les montagnards du Rif, à qui l'on faisait espérer le pillage de la déira, accouraient à la curée. Abd-el-Kader tenta de surprendre le camp marocain. Repoussé avec perte, il fit passer sa déira sur le territoire français et couvrit vaillamment la retraite. La déira devait faire sa soumission ; lui-même , avec la poignée de fidèles qui lui restaient, comptait s'ouvrir un chemin vers le désert. Mais Lamoricière suivait tous ses
i. Voy. Sclimitz, Les prisonniei^s d'Abd-el-Kader,
mouvements ; quand il se présenta au col de Kerbous, il le trouva gardé par des spahis qui le reçurent à coups de fusil; la nuit était obscure, la pluie tombait à torrents; Tofficier qui commandait le poste avait peine à reconnaître, dans ce groupe de cavaliers fugitifs, le puissant émir et ses compagnons d'armes. Cette dernière déception acheva d'abattre l'énergie d'Abd-el-Kader ; après tanl de luttes, il désespéra enfin de lui-même et de sa cause. Il offrit de se rendre, pourvu qu'on lui permît de se retirer avec sa famille à Alexandrie ou à Saint- Jean-d' Acre. Lamoricière accepta ces conditions et , comme gage de sa parole, envoya son sabre et le cachet du bureau arabe de Tlemcen. Le 23 décembre 1847, le chef musulman se remettait aux mains du colonel Montauban; le lendemain, il fut présenté au duc d'Aumale, qui venait de remplacer Bugeaud comme gouverneur; deux jours après, on l'embarqua pour Toulon. La promesse qui lui avait été faite ne fut tenue que quelques années plus tard. Cependant on ne peut pas dire que la France ait manqué envers lui de générosité ; la curiosité et la sympathie qu'il inspira allèrent même jusqu'à l'engouement. Mais dès lors il disparut de la scène. Il avait été pendant quinze ans le plus redoutable et le plus persévérant de nos adversaires ; il avait su se créer des ressources et discipliner à son profit un peuple indisciplinable ; vaincu, il avait longtemps déjoué toutes les poursuites ; fugitif et émigré, il nous avait causé autant d'embarras qu'aux jours de sa plus grande puissance. Il avait sur ses compatriotes une supériorité que tous comprenaient instinctivement et qui les dominait; la dignité un peu théâtrale de son maintien et de son langage en imposait même à ses ennemis. On peut dire, et c'est à son éloge, que du jour de sa capture date vraiment la conquête de l'Algérie par les Français. Après cela , il y eut encore des soumissions à obtenir et des révoltes à comprimer, mais la résistance sérieuse était finie et la période des grandes guerres d'Afrique définitivement fermée.