CHAPITRE III
La côte de TAlgérie commence au cap Roux pour finir à la baie d'Adjeroud, formée par Tembouchure de Toued Kiss. Jusqu'à Dellys, elle dessine avec quelques faibles ressauts une ligne à peu près horizontale, puis elle oblique un peu pour prendre franchement, à partir de Ténès, la direction du sud-ouest. Faiblement découpé, ce littoral ne présente ni fortes saillies ni échancrures profondes : ses îles sont des écueils, ses presqu'îles des caps , ses golfes de simples baies. En ligne droite, son développement est de 1100 kilomètres ; on n'arrive qu'à 1294 en tenant compte de toutes les sinuosités. L'aspect général est sévère : presque partout de hautes falaises, de couleur brune ou rougeâtre, dressent à pic leurs escarpements ; quelques brèches étroites, plages de galet ou de sable fin, interrompent par intervalle ce rempart monotone. Aux abords des villes, on distingue des villages et des maisons de campagne, en Kabylie des cultures ; partout ailleurs, le rivage est nu et inhabité.
« Mare sœvum, littus importuosum, » dit Salluste en parlant de la côte africaine. Ce jugement sévère n'est pas si immérité ; c'est surtout pour la navigation à voiles
1. Voir les cartes marines dressées sous la direction de l'amiral Mouchez, les Instructions nautiques du même auteur, les Ports de TAlgérie de Lieussou.
que ces parages sont incommodes et dangereux. Un fort courant, parti du détroit de Gibraltar, longe le littoral et porte violemment à Test ; dans les baies, il se heurte aux caps et s'infléchit de façon à produire un contrecourant vers l'ouest. En été, les vents d'est apportent des brumes épaisses qui masquent les écueils , cachent les points de repère et déroutent le marin. En hiver souffle le vent du nord , le grand démolisseur de navires, « le charpentier mayorquain ». L^ navigation à vapeur, les travaux des ports, l'établissement, le long de la côte, de 45 phares, dont 6 de première grandeur, ont en partie corrigé ces graves inconvénients naturels ; les rivages algériens ont aujourd'hui meilleure réputation qu'au temps de César ou de Charles-Quint.
Le cap Roux, qui forme la limite littorale entre la Tunisie et l'Algérie, n'est pas très éloigné de la Calle *, le premier point où la France ait posé le pied sur le sol barbaresque ; on abandonne actuellement l'ancien mouillage, presque impossible à abriter, pour un port qui sera situé un peu plus loin dans l'ouest. Après le cap Rosa , qui baigne dans une mer riche en corail, la côte se creuse légèrement pour former la baie de Bône; à l'est et au sud, elle est bordée de terres basses ; à l'ouest, elle abrite derrière les marbres blancs du cap de Garde les trois anses du Fort-Génois, du Caroubier et du Cassarin. C'est dans l'anse du Cassarin qu'est située Bône ; le port peu profond , menacé d'ensablement par les apports de la Seybouse, ne suffit plus aux besoins d'un trafic toujours croissant. Une longue falaise hérissée de caps , prolongement des hautes terres de l'Edough, sépare le golfe de Bône du golfe de Philippeville. Celui-ci, largement ouvert et assez profond, décrit une grande courbe dont les extrémités sont marquées par des caps : le cap de Fer, profilant vers l'ouest
1. Ce n^est pas tout à fait à la Calle, mais un peu plus à l'est, au Bastion de France, que fut fondé le premier établissement; voir au livre II.
sa pointe crochue, et le Bugiarone ou Trompeur, partout escarpé et inabordable. La pointe Esra, située au fond du golfe, le divise en deux baies d'importance inégale ; celle de Test contient le port de Philipperille , installé à grands frais, mais d'accès difficile et de séjour dangereux; parles gros temps, les navires vont chercher un abri au mouillage naturel de Stora, rarement agité, excepté quand la houle des vents d'ouest est réfléchie par le cap de Fer. Dans l'autre baie, le mouillage de CoUo, situé sur une plage facilement abordable, bien défilé de tous les côtés, pourrait être, sans trop de dépenses, converti en port : ce qui arrivera sans doute lorsque l'exploitation des mines de fer avoisinantes aura déterminé un trafic suffisant. L'énorme saillie du Bugiarone protège de loin contre les vents d'est la petite rade de Djijelli, formée, dans un rentrant de la côte, par une presqu'île et quelques rochers sur lesquels on s'occupe d'asseoir une jetée. La baie de Bougie, un peu moins large que le golfe de Philippeville , mais plus profonde et plus régulière, s'ouvre entre les deux pointes du cap Cavallo et le gros massif du Gouraya, dont le cap Carbon est l'éperon. De même que la baie de Bône, elle abrite dans sa partie occidentale trois anses successives : Sidi-Yaya, Abd-el-Kader et Darsenâa. La Darsenâa n'est autre que l'ancien port romain aujourd'hui presque comblé; le mouillage de Bougie, établi dans l'anse du milieu, est excellent; cependant le mouvement n'y est pas considérable, et il s'en faut que la ville ait l'importance de la Saldae romaine et de la Bedjaïa arabe : elle espère beaucoup de la construction du chemin de fer qui doit la relier à Sétif. Au delà les caps Sigli, Corbelin, Tédlès accidentent le httoral jusqu'au mouillage de Dellys , protégé par la corne que le cap Bengut projette vers le nord-est. Une plage presque régulière, interrompue par quelques pointes rocheuses, comme celle du cap Djinet, court ensuite jusqu'à la baie d'Alger. La baie d'Alger, beaucoup plus petite que toutes celles
qui la précèdent à Test, s'ouvre entre une presqu'île plate que terminent la pointe Matifou et le gros massif de la Bouzaréa avec les caps Caxine et Pescade. A l'est d'Alger s'arrondit en larges ondulations une plage basse et régulière que dominent les pentes gracieuses du Sahel; les vents venus du large s'y déploient en toute liberté; les vagues les plus fortes y mollissent en s'étalant; à l'ouest, au contraire, la mer vient briser sur des falaises abruptes et ravagées. Le port d'Alger, choisi par les pirates comme un repaire inaccessible aux gros vaisseaux, ne fut longtemps qu'une darse mal abritée, d'une contenance de 3 hectares. Aujourd'hui, les deux jetées enferment une surface d'environ 100 hectares, mais la sécurité n'y est pas complète par les gros temps du nord au nord-ouest ; on signale comme défectueuse la disposition de la jetée nord, dont la convexité, au lieu d'être opposée au large, se trouve à l'intérieur. Après la baie d'Alger, les falaises, prolongement du Sahel, alternent avec quelques dunes d'où sort, s'allongeant à l'ouest, la petite presqu'île de Sidi-Ferruch. Elle regarde vers l'occident la masse du Chenoua, qui trempe dans la mer sa lourde base. Le port de Cherchell, creusé sur l'emplacement d'une ancienne darse romaine, n'a que 2 hectares d'étendue ; l'entrée et la sortie en sont également impossibles dès qu'il vente un peu frais. Ténès n'est pas mieux partagé; le port qu'on a essayé d'y construire a été presque aussitôt démoli par la mer ; cependant il serait utile d'avoir sur cette partie de la côte un point de relâche et un débouché pour Orléansville ; l'amiral Mouchez indique comme favorable la position de Taragnia, un peu à l'est de Ténès. Un rivage bas et rocailleux, mais serré de près par de hautes terres, se développe ensuite vers le sud-ouest. La baie d'Arzeu commence au cap Ivi et se termine au cap Carbon ; elle est spacieuse et régulière ; des deux villes maritimes qu'elle contient, l'une est en décadence, l'autre en progrès. La navigation abandonne
avec raison le mauvais mouillage de Moslaganem pour Arzeu, « le meilleur port naturel de l'Algérie ». Pour aller d'Arzeu à Oran, il faut doubler les falaises du cap Ferrât, toujours battu par les vents et les courants et que les caboteurs ont surnommé l'Excommunié. La baie d'Oran se creuse entre la pointe de l'Aiguille et le cap Falcon ; moins grande que celle d'Arzeu , elle offre en outre le grave inconvénient d'être entièrement ouverte au nord-ouest. Le mouillage de Merz-el-Kébir, le Portas divinus des Romains, est un abri sftr en toute saison et pour les navires de toute dimension. Il a été délaissé pour Oran, comme Stora pour Philippeville ; le port d'Oran, insuffisant en étendue, d'accès difficile pour les bâtiments à voiles, mal garanti par des jetées sans solidité, est cependant le théâtre d'un mouvement très actif; il l'emporte déjà sur Alger pour Timportancede son trafic. Les caps Lindlès, Figalo, Noé et Milonia indiquent à l'ouest les ressauts de la côte toujours médiocrement découpée. Quelques îlots, les Habibas, Rachgoun, les ^affarines, bordent le rivage à une petite distance ; mais ce sont des rochers arides, sans eau et sans végétation. Cependant Rachgoun pourra être utilisé pour la création d'un port à l'embouchure de la Tafna, quand on aura construit le chemin de fer qui doit relier directement Tlemcen à la mer. Non loin de là, le petit port de Beni- Saf, affecté surtout à rembarquement des minerais, est en voie de prospérité. Tout près de la frontière, Nemours, tout mal situé qu'il est et inabordable à la moindre houle, fait un commerce assez important.
Les défectuosités que présente encore le littoral algérien sont surtout l'œuvre de la nature ; mais les hommes, même depuis 1830, y sont bien pour quelque chose. Lorsqu'il s'est agi de créer des ports, les marins, seuls compétents, n'ont pas été consultés : de là le mauvais choix des emplacements, les erreurs de construction difficilement réparables. Sur certains points, les intérêts
engagés sont si importants qu'on est forcé de se maintenir à tout prix ; il ne saurait être question par exemple (l'abandonner les ports d'Oran et de Philippe ville. Mais, au lieu de s'épuiser en travaux ruineux à Mostaganem ou à Ténès, ne vaudrait-il pas mieux fonder, sur des emplacements plus favorables et déjà désignés , des établissements nouveaux? L'amiral Mouchez * recommande la colonisation de la côte et indique comme moyen l'organisation d'un petit service de vapeurs touchant partout où il serait possible d'accoster. On aurait ainsi, sur toute la longueur du littoral , des points de débarquement ; on peuplerait ce rivage actuellement inhospitalier et désert ; on y installerait des industries côtières et maritimes resserrées dans quelques localités. L'animation et la vie circxileraient partout, les nouveaux ports se créeraient d'eux-mêmes dans les sites les meilleurs et les plus fréquentés.
1. Communication faite au Congrès de {'association pour ravaucement des sciences^ session de 1881.
Wahl.