CHAPITRE IV
Placée au nord du SO^ de latitude, TAlgérie se trouve en dehors de la zone des calmes. Elle reçoit les courants atmosphériques de Touest, qui lui viennent à travers le Maroc; les vents du nord-ouest et du nord l'abordent par son littoral ; les vents du nord-est et de Test, se développant le long de la Méditerranée, l'effleurent ou la parcourent; au sud, au sud-est et au sud-ouest, elle s'ouvre aux vents formés dans le Sahara.
Les vents d'ouest sont les bienfaiteurs de l'Europe, où ils renouvellent l'atmosphère et déterminent les pluies ; ils ne rendent pas d'aussi grands services à l'Algérie; du 30** au 36°, ils ne sont pas encore bien établis, ils n'ont pas la force et la régularité qu'ils obtiendront plus au nord ; leur intensité est presque toujours médiocre; au passage, les montagnes du Maroc leur enlèvent l'humidité et les effluves généreuses dont ils s'étaient chargés en traversant rOcéan. Ils arrivent hors d'haleine, poussant à peine quelques maigres nuages. Il ne faut attendre d'eux ni des pluies abondantes ni une ventilation énergique. Tout autrement se comportent les vents du nord-ouest et du nord. Moins fréquents et moins durables, leur souffle est court, mais puissant. C'est d'ordinaire à la suite d'une brusque saute qu'ils se déchaînent avec violence, pour s'arrêter tout à coup. En hiver et au printemps, ils char-
rient des nuées épaisses qui crèvent en pluies torrentielles et poudrent de neige les montagnes. En été, ils sont rares ; lorsqu'ils surviennent, c'est pour rafraîchir la température et agiter fortement la mer. De vents d'est bien caractérisés, on n'en a pas souvent. Pendant les mois d'été, le courant •qui s'établit avec le plus de persistance est celui du nordest, d'une intensité quelquefois très marquée. La Méditerranée, sur laquelle il passe, le charge de vapeur d'eau, mais ne lui en donne pas assez pour verser des pluies ; l'humidité qu'il apporte se dépose en brumes qui enveloppent le sol pendant des journées entières. On a ainsi l'aspect sombre d'un ciel voilé, sans la compensation d'une •ondée toujours désirée en cette saison.
Du sud-est et du sud-ouest aussi bien que du sud viennent les vents sahariens. Quand ils soufflent avec force, ils présentent les caractères du siroco : des courants de feu traversent l'atmosphère, aspirant l'humidité, desséchant l'air et le sol ; un vague malaise oppresse la poitrine des hommes et accable les animaux, les plantes souffrent aussi, les feuilles jaunissent et se tordent comme sous la brûlure de la gelée. Une poussière ténue se répand, s'élève <le terre et donne au ciel des teintes rouges d'incendie. Le siroco peut s'établir en toute saison; il est plus fréquent en hiver, plus pénible en été. Par bonheur, il n'est pas tenace, ce n'est qu'un fléau passager. Mais les mêmes points de l'horizon envoient d'une façon presque continue des vents plus légers, presque imperceptibles. Ils ébranlent à peine les couches tranquilles de l'air ; les paysages se dessinent nettement, baignant leurs lignes dans une lumière limpide. Ces faibles vents sont les ennemis subtils de l'organisme humain; dans les grands espaces dénudés du sud, ils ont perdu toute électricité positive; ils agissent négativement sur les corps vivants, provoquent des douleurs musculaires ou nerveuses et, à la longue, exercent une influence débilitante.
La brise de mer est l'antidote des vents |fahariens. Elle
est produite par la rupture d'équilibre à laquelle donne lieu, pendant les belles journées, l'ardeur des rayonssolaires. L'air chaud s'élève, et pour le remplacer des courants s'établissent; ils sont à peu près réguliers en été et en automne, intermittents dans les autres saisons; il& commencent à souffler vers dix heures du matin et ne tombent guère qu'avec le jour. Ces brises fraîches, imprégnées d'arômes salubres, allègent le poids de la saison chaude. Mais on ne les respire que sur le littoral ; parailèles à la côte, les montagnes les arrêtent et leur ferment l'accès des vallées intérieures.
Le peu d'intensité des vents, la fréquence des calmes atmosphériques déterminent des rosées et des brumes abondantes. La chaleur du soleil évapore pendant Je jour une partie de l'humidité terrestre que la fraîcheur de la nuit condense de nouveau et précipite sur le sol. Dans les années sèches, les rosées sont quelquefois le salut de la végétation. Les brumes ne sont pas particulières au littoral où les vents d'est les amènent en été. Dans toutes les saisons, elles se forment la nuit, se lèvent avec le soleil et planent pendant les premières heures du jour sur les plaines et les vallées creuses.
En Algérie comme dans tout le bassin de la Méditer-^ ranée, les pluies ont leur saison. Elles commencent en septembre et s'arrêtent en mai. Des orages ou des averses peuvent rafraîchir quelques heures de mai, de juin, de juillet et d'août, mais leurs larges gouttes sont bues si vite qu'il n'en faut pas tenir compte. Les huit autres mois sont assez inégalement partagés ; la répartition des pluies n'est pas régulière et varie suivant les années. Quelquefois la saison pluvieuse est tardive et ne se prononce franchement que vers la fin de l'hiver, les labours attendent, on ne sème qu'avec défiance. Mais la culture a surtout à souffrir quand la sécheressse estivale empiète sur le printemps et qu'elle commence, comme en 1878, avec le mois d'avril. Les pluies sont amenées par les vents d'ouest, du
nord et surtout du nord-ouest ; si ces vents font défaut ou ne soufflent que faiblement, la hauteur d'eau diminue. Les vents du nord-est donnent quelques averses, mais rares et légères; après les périodes de siroco, les couches supérieures de Tair, saturées de Thumidité prise au sol, puis brusquement refroidies, laissent tomber des ondées. Mais les vraies pluies, abondantes et continues, celles dont dépend la fécondité de Tannée, sont les pluies du nord-ouest.
Dans les régions tempérées, la pluie annuelle, distribuée à un grand nombre de jours, descend goutte à goutte, de manière à s'infiltrer lentement dans les profondeurs du sol. En Algérie, elle s'abat par averses violentes qui ravinent et dégradent les terrains ; il n'est pas' rare de recueillir 30 ou 40 millimètres en vingt-quatre heures. Sans transition, l'inondation succède à la sécheresse; le «champ qu'on a vu la veille assoiffé, fendu de crevasses, est noyé le lendemain. Les pluies sont plus fréquentes en Europe, mais plus intenses en Algérie. Ces chutes d'eau torrentielles rappelleraient plutôt les tropiques ; mais aux Antilles, aux Indes, dans le Soudan les pluies sont régulières et abondantes. En Algérie, elles ont leurs caprices, varient non pas seulement dans leur répartition, mais aussi dans leur quantité. Cette quantité même est assez maigre pour la chaude contrée qu'il s'agit d'arroser.
Une moyenne générale pour un pays aussi accidenté ne donnerait qu'une notion inexacte; pour être absolument vrai, il faudrait prendre des moyennes presque pour chaque localité; tout au plus peut-on déterminer des régions. L'abondance des eaux pluviales décroît ou augmente, suivant les latitudes, l'élévation du sol, l'exposition, les vents dominants. La zone la mieux partagée est le littoral de la Kabylie, vers Bougie et Djijelli, où l'on obtient des moyennes de 1100 et de 1200 millimètres. Le reste de la Kabylie, Alger et ses environs, le nord-est de la province de Constantine reçoivent à peu près 800 millimètres. Les
autres parties du Tell, aussi bien le littoral que les plaines et les montagnes de l'intérieur, n'ont qu'une tranche an-^ nuelle de 500 millimètres. Sur les hauts plateaux et dans^ la région saharienne, la moyenne est à peine de 200 ; plus au sud, en plein Sahara, les pluies ne sont que des accidents exceptionnels; elles tombent à plusieurs années d'intervalle et font époque dans la vie des habitants.
Les vents du nord-ouest, qui amènent les plus fortes^ pluies, donnent aussi des neiges, mais seulement sur les hauts plateaux et dans les parties montagneuses du Tell. En aucun point les neiges ne se maintiennent toute l'année, il n'arrive pas souvent qu'elles persistent une saison entière. Presque toujours elles fondent sous un souffle de siroco ; le retour d'un temps calme et la chaleur normale du jour suffisent à les détruire. D'Alger, on voit le Djurjura renouveler jusqu'à trois fois, en novembre, en janvier et en mars son manteau blanc, toujours mangé par lesoleil.