CHAPITRE V
La diversité des productions que donnent les différentes régions de l'Algérie a toujours déterminé dans Tintérieur du pays un mouvement d'échange assez important. De temps immémorial, le Tell a vu arriver les caravanes des nomades, apportant à dos de chameau leurs dattes, leurs haïcks, leurs tapis, leurs plumes d'autruche, ramenant en échange des céréales, des produits fabriqués, des armes, des munitions. A ce va-et-vient régulier s'ajoutaient les courses des colporteurs juifs ou kabyles, des Mozabites, intermédiaires actifs et négociants résolus. Dans les tribus se tenaient régulièrement des marchés, des Souks, dont quelques-uns très fréquentés; chacun avait son jour : il y avait le marché du dimanche, Souk-el-Hâd; le marché du mercredi, Souk-el-arba; le marché du vendredi, Soukel'Djema. Plusieurs localités ne sont pas désignées par d'autres noms. En pays kabyle, le jour où se tenait le marché, les guerres et les inimitiés faisaient trêve. Maintenant les villes françaises ont aussi leur marché hebdomadaire ; celui qui se tient à Boufarik le lundi est un des plus considérables. Cela n'empêche pas que les Souks subsistent, les colons et les commerçants européens s'y rencontrent avec les indigènes. Les caravanes vont et viennent comme par le passé du sud au nord et du nord au sud; en pays arabe, les colporteurs continuent leur négoce ambulant, le commis voyageur ne leur fait pas encore concurrence et ne tente guère d'affaires en dehors
des villes. Il est bien malaisé d'évaluer ce mouvement du commerce intérieur, mais on peut affirmer qu'il s'est accru dans de fortes proportions depuis la conquête. Il ira en se développant à mesure que la production augmentera, que les industries se multiplieront et qu'avec les ressources grandiront les besoins.
Le commerce extérieur de l'Algérie est encore soumis, à certains égards, à une législation spéciale \ Au début, des droits étaient perçus à l'entrée et à la sortie, les produits algériens payaient encore en arrivant dans la métropole. La France et l'Algérie étaient l'une pour l'autre à l'état « d'étrangers effectifs ». En 1835, une franchise absolue fut établie à l'importation pour les produits français et pour ceux des produits étrangers qui n'avaient pas leurs similaires en France ou qui étaient jugés indispensables; à l'exportation, les marchandises destinées à la métropole sortaient librement, celles qui allaient à l'étranger payaient selon le tarif français. L'ordonnance de 1843 maintint à rimportation l'exemption de droits pour les produits français et rétendit à tous les articles destinés à l'alimentation, à Tagriculture et aux constructions, quelle que fût leur provenance. Les produits algériens obtinrent un traitement de faveur à l'entrée en France. La loi de 1851 et celle de 1867 prononcèrent l'assimilation douanière. Actuellement, l'Algérie exporte en franchise ses produits naturels ou fabriqués, à l'exception de quelques articles {chiffons autres que ceux de laine, drilles, cordages, cartons de simple moulage ou pâte à papier). Sauf les tabacs, tous sont admis en France sans avoir à acquitter aucun droit. A l'importation, les provenances françaises, les sucres exceptés, ont la hbre entrée. Les marchandises étrangères sont divisées en trois séries : les unes (morues, tissus, bâtiments de mer et embarcations, effets à usage, boissons distillées et fermentées) sont tarifées comme
4. Voy. Guy, L'Algérie agricole, industrielle et commerciale.
dans la métropole; d'autres (métaux, produits chimiques, poterie, verrerie, papier, armes de commerce, machines, outilSy ouvrages en métaux) ne payent qu'un tiers des droits exigés en France ; les machines, outils, etc., destinés à l'agriculture obtiennent même pleine franchise ; une troisième catégorie de produits (café, poivre, piment, girofle, cannelle, vanille, muscade, tabacs) est soumise à un tarif spécial. Les prohibitions n'ont qu'un caractère politique, comme celle des poudres et armes de guerre, ou bien elles sont transitoires, comme celle des ceps et feuilles de vigne, des fruits et légumes frais provenant de pays phylloxérés.
Bien que perçu par le service des douanes, l'octroi de mer est un véritable octroi, c'est-à-dire un impôt municipal. L'administration exerce seulement, pour se dédommager des frais de perception, un prélèvement de 5 0/0. Le reste est réparti entre les communes de plein exercice et les communes mixtes au prorata de leur population, les habitants européens comptant chacun pour une unité, les Israélites et les musulmans pour un huitième dans les communes de plein exercice, pour un quarantième dans les communes mixtes. En 1879, le produit de l'octroi de mer a été de 4 617 512 francs, soit 4 268 789 francs pour la part des communes. En 1880, les tarifs ont été remaniés, on a imposé des objets non taxés jusqu'alors, élevé les droits déjà existants. On comptait obtenir ainsi au bénéfice des communes une plus-value de 1 700 000 francs.
Les prohibitions qui avaient d'abord fermé l'Algérie aux produits du Maroc et de la Tunisie furent levées en 1853; la même année, on organisait sur les frontières de ces deux Etats un service de douanes. A partir de 1860, on reçut en franchise les produits naturels ou fabriqués originaires du Sahara et du Soudan. Ces mesures n'ont pas donné les résultats qu'on en attendait. Le commerce de terre est demeuré insignifiant. Au reste, il est douteux que les transactions avec le sud aient jamais eu l'importance qu'on a bien voulu leur attribuer. Si l'on veut trouver un
vrai centre de production et de consommation, il faut aller jusqu'au Soudan; or, dans l'état actuel, la traversée du Sahara est un obstacle trop sérieux pour que de grandsv courants de circulation se puissent établir. Le commerce de caravanes qui se fait îi l'ouest par Figuig et le Touât, à l'est par Ghadamès et Ghât, ne représente qu'un transit assez faible et consiste surtout dans la traite des noirs. L'achèvement du réseau algérien, la construction de lignes pénétrantes poussées vers le sud modifieront peut-être cette situation en exerçant un appel énergique. C'est pareillement de la création d'une voie ferrée projetée entre Tlemcen et la frontière de l'ouest, de l'exécution du tronçon entre Souk-Arrhas et Ghardimaou, qu'il faut attendre le développement de nos relations par la route de terre avec le Maroc et la Tunisie.
Jusqu'aujourd'hui, le commerce maritime seul a présenté une réelle importance. Depuis 1830, il a progressa d'une manière à peu près continue. Il était :
En 1831, de 7,983,600 fr.
En 1840, de 58,660,936
«»En 1850, de 91,955,165
En 1860, de 157,243,436
En 1870, de 297,146,962
[| atteignait :
En 1879, à 424,044,523
En 1880, à 472,265,777
La valeur totale à compter de la conquête jusqu'en 1881 a été de 9 017 845 241 francs.
Au début, le commerce extérieur de l'Algérie consistait d'une manière presque exclusive en importations. Les soldats de l'armée d'Afrique, les employés d'administration, quelques émigrants libres formaient l'élément européen; ils consommaient beaucoup et ne produisaient guère. En 1831, on importe pour 6 504 000 francs de marchandises, on exporte seulement pour 1 479 600 francs ;
c'est une proportion d'un cinquième. En 1840, au fort de la lutte contre Abd-el-Kader, l'exportation est presque nulle : elle représente environ la quinzième partie du mouvement total (3 788 834 francs sur 58 660 936). En 1850, lorsque les grandes guerres sont terminées, elle se relève au-dessus du cinquième : elle est de 19 262 383 francs sur 91 955 165. En 1870, elle a été de 124 456 249 sur 297 146 962; en 1879, de 151 918 421 sur 424 044 523, soit à peu près les trois huitièmes. Les chargements ne se font plus seulement dans deux ou trois grands ports, mais sur toute la longueur du littoral; quand les produits de rintérieur y seront apportés par des voies ferrées, le mouvement s'accentuera. Avant qu'il soit longtemps, l'équilibre se sera établi, le chiffre des exportations balancera à peu près celui des importations.
Nous reproduisons à la fin de ce chapitre le tableau des exportations et des importations par nature de marchandises tel qu'il est fourni pour l'année 1879 par la publication officielle intitulée : Etat actuel de l'Algérie. Les articles qui figurent en plus grande quantité à l'importalation sont les ouvrages en métaux et en bois, les fontes, fers, aciers, les matériaux de construction, les tissus, les effets à usage, les sucres et les vins; encore l'importation des vins diminue-t-elle rapidement. En somme, peu fie produits alimentaires, mais surtout des vêtements, des Fuatières premières et des instruments de travail, c'est-àdire tout ce qui révèle une prospérité croissante et une sérieuse activité.
Pour les houilles, les matériaux de construction, les tissus, 1879 indiquait une augmentation sur 1878; la progression continue en 1880. Parmi les marchandises exportées figurent au premier rang les produits naturels : minerais, lièges, halfas; les produits agricoles : céréales, fruits, légumes; enfin les animaux sur pied ou leurs peaux et toisons. Ce sont là des ressources qui ne sont pas près de s'épuiser. Les statistiques déjà dressées pour 1880 indi-
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quent une forte augmentation sur les halfas, les minerais et les céréales.
La meilleure partie des transactions se fait avec la France. Sa part est à l'importation de 75,12 0/0, à l'exportation de 69,86. L'Angleterre, dont on retrouve partout l'activité commerciale, participe aux importations pour 6,61 0/0 et aux exportations pour 11,45. Elle envoie à l'Algérie des houilles, des tissus et des conserves alimentaires; elle en tire des halfas et des minerais. Vient ensuite l'Espagne, qui importe peu, mais qui exporte beaucoup : 7,62 0/0; les autres puissances suivent par ordre d'importance : Italie, Etats barbaresques, Suède et Norvège, Autriche, Belgique, Etats-Unis, Turquie, Pays-Bas, Egypte, Russie, Allemagne, Portugal et Grèce. Il faut remarquer la place qu'occupent malgré leur éloignement la Suède et la Norvège et les Etats-Unis; les pays Scandinaves expédient à l'Algérie des bois; la république américaine lui achète une partie de ses minerais. Somme toute, c'est à la métropole que profite surtout ce mouvement d'affaires déjà considérable. La France trouve déjà dans sa colonie un centre de production qui lui permet de s'approvisionner pour 122 millions, et un débouché où elle écoule pour plus de 200 millions de marchandises. Marseille a du en grande partie à l'Algérie le réveil de sa prospérité maritime.