CHAPITRE VIII
Avec les moyens de communication, ce qu'il faut surtout à un pays no\iveau, c'est le crédit; longtemps TAlgérie a manqué de l'un comme des autres. L'argent était rare et par conséquent était cher. Il y a quelques mois seulement que le taux légal en matière civile a été ramené à 6 0/0 ; en 1835, on l'avait fixé à 10, en laissant d'ailleurs toute liberté à l'intérêt conventionnel. Pendant les vingt premières années qui suivirent la conquête, il n'y eut pas d'industrie plus lucrative que la petite banque : on prêtait à 15 ou 20 0/0 sur hypothèque, à 20 ou 25 sur billet. En 1867 l'enquête du comte Lehon constata encore que, dans les trois provinces, les agriculteurs payaient avec hypothèque de 8 à 12 pour 100, de 10 à 18 avec billet. Quant aux Arabes, on leur demandait 4 ou 5 par mois, ce qui constituait un taux monstrueux de 50 à 60 pour 100.
Dès 1849, le gouvernement se préoccupa d'arracher la colonie à cette ruineuse exploitation ; il patronna un comptoir d'escompte ; deux ans plus tard, une loi créait la Banque de l'Algérie; elle était autorisée à émettre des billets ayant cours légal, à recevoir des dépôts, à faire des prêts sur titres, à escompter le papier de commerce. On peut regretter que cet établissement n'ait pas été dès le début une succursale de la Banque de France et qu'on n'ait pas profité récemment de l'expiration de son privilège pour opérer une fusion réclamée par l'opinion pu-
blique. Mais, il faut le reconnaître, la Banque de TAlgérie telle qu'elle est a rendu et rend encore d'inappréciables services. Mieux que tous les raisonnements, la rapidité avec laquelle elle s'est développée montre à quels besoins réels sa fondation répondait. Son capital primitif était de 3 millions; il a été porté successivement à 10, puis à 20 ; son escompte est actuellement à 5 pour 100, elle négocie le papier sur France à 2 1/2 *. Par ses succursales d'Oran et de Tlemcen, de Philippeville, de Constantine et de Bône, elle étend ses opérations à toutes les parties de l'Algérie. La première année de son existence, en 1851-52, elle escomptait pour 8 700 000 francs de papier, la circulation de ses billets représentait une moyenne de 341 000 francs. En 1859-60 , l'escompte est déjà de 53 millions, la circulation dépasse 4 millions; dix ans plus tard, en 1869-70, l'escompte atteignait à 153 millions, la circulation à 15 800 000 francs. Les derniers exercices accusent un mouvement toujours croissant : en 1878-79, l'escompte a été de 265 millions, la circulation de 48 millions; en 1879-80, les opérations d'escompte avaient porté sur 423 535 effets, valant ensemble 351 millions, la circulation arrivait presque à 60 millions; en 80-81, l'escompte s'élevait à 485 millions, la circulation à 62 746 000 fr.
En 1866, le gouvernement impérial favorisa la formation d'une société générale algérienne, à la fois industrielle et financière. Elle devait employer à des entreprises telles que travaux publics, exploitation de mines, de terres, de forêts, établissement d'usines, un capital de 100 millions; elle s'engageait en outre à faire à l'Etat l'avance d'une somme égale; en retour, on lui donnait au prix de 1 franc de rente par hectare 100 000 hectares de terre pour y créer des centres européens ou des exploitations agricoles. La société reçut ses 100 000 hectares, mais ne remplit pas les conditions de son contrat ; même
1. Depuis le 9 janvier 1882 l'escompte a remonté à 6, le papier sur France à 4.
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SOUS le rapport financier, elle fut d'une utilité médiocre. Engagée dans des spéculations étrangères à Tobjet pour lequel elle s'était constituée, elle subit des pertes qui amenèrent une liquidation. La Compagnie algérienne a recueilli sa succession; elle se livre à différentes opérations de banque : avances sur hypothèque, sur nantissement, sur dépôt, souscription ou émission d'emprunts. Elle continue de détenir les 100 000 hectares, qu'elle loue pour la plus grande partie h des Européens ou à des indigènes. On comprend mal qu'en un temps où les terres font défaut à la colonisation, TEtat né revienne pas sur un marché si désavantageux pour lui et frappé d'ailleurs de nullité par l'inexécution des clauses principales.
Le Crédit foncier de France avait depuis longtemps étendu son action à l'Algérie et y faisait des prêts aux communes et aux propriétaires. L'idée devait naître tout naturellement de créer un établissement du même genre spécial à l'Algérie. Le Crédit foncier et agricole d'Algérie a son siège à Alger, des succursales à Oran et à Constantine, dés agences à Bône et à Bougie. Son objet est double : comme crédit foncier, il doit prêter sur hypothèque aux propriétaires d'immeubles, aux douars, aux communes, aux départements, et négocier les obligations émises par ces dernières collectivités ; comme crédit agricole, il doit ouvrir des magasins généraux, prêter sur warrants, connaissements, chargements et même sur récoltes pendantes. Le capital est de 60 millions, mais il est destiné exclusivement à la deuxième catégorie d'opérations ; pour les prêts à long terme, les fonds sont fournis par le crédit foncier de France. Le taux des prêts. hypothécaires est pour les particuliers, pour les communes mixtes et les douars de 5 à 6 pour 100 ; pour les communes de plein exercice, il est de 4 1/2, comme dans la métropole. Cette institution nouvelle a été accueillie avec la plus grande faveur ; dans les six premiers mois de son existence, elle a fait pour plus de 20 millions de prêts fon-
ciers à des particuliers. Elle se prépare à combiner son action avec celle d'autres sociétés, les Magasins généraux de France et d'Algérie, la Foncière de France et d'Algérie, fondées comme elle sous les auspices du Crédit foncier de France, pour installer des magasins généraux, organiser les prêts sur warrants, connaissements, etc.; quant au crédit agricole proprement dit, elle semble déjà renoncer à l'organiser.
Sans parler de la situation du colon concessionnaire, dont la propriété ne devient définitive qu'au bout de cinq années, il est certain qu'en Algérie comme partout ailleurs la création du crédit agricole présente de sérieuses difficultés. Le cultivateur n'est pas un commerçant et ne peut négocier directement son papier ; l'emprunt sur hypothèque lui impose des formalités coûteuses, des frais d'inscription qui se cumulent avec les intérêts; il n'est pas certain de pouvoir rembourser en temps voulu. Ce qu'il lui faut, ce n'est pas tant une somme prêtée à long terme, mais une avance de saison lui permettant d'entreprendre sa campagne et d'attendre la récolte. Seuls les comptoirs d'escompte locaux sont en mesure de répondre à ces besoins. Dans un centre agricole, un certain nombre de propriétaires ou de commerçants se réunissent et constituent une société anonyme à capital peu élevé. La société se livre aux diverses opérations de banque, escompte, réescompte, prêt sur billet, prêt sur hypothèque ou sur nantissement. Les hypothèques peuvent être à compte courant : ce sont alors comme des ouvertures de crédit, autorisant des emprunts ou des remboursements partiels, des libérations antérieures au terme de l'inscription. La zone d'action étant peu étendue, les administrateurs connaissent la place et sont exactement renseignés sur la solvabilité de chacun. Il leur est loisible de considérer comme nantissement -des valeurs en nature, des récoltes sur pied ; ils peuvent sans courir de risques prêter sur une seule signature ; leur endos fait du billet
souscrit par Fagriculteur un papier de commerce négociable. Réduits à leurs propres ressources, ces petits établissements ne sauraient subsister; mais la Banque de l'Algérie, qui voit dans leur existence un moyen d'étendre presque indéfiniment le champ de ses opérations, les encourage et les soutient. La plus ancienne de ces banques agricoles, celle de Saint-Denis-du-Sig, est en pleine prospérité; elle réalise dans les bonnes années jusqu'à 14 pour 100 de bénéfices. C'est sur son modèle que se sont organisés les établissements similaires de Bel-Abbés, de Mascara, de Boufarik, de l'Arba.
Actuellement, le crédit est constitué dans les villes d'une manière satisfaisante; les négociants avec deux signatures escomptent leur papier à 5 pour 100; les propriétaires empruntent sur hypothèque à un taux à peine plus élevé ; les départements et les communes trouvent des fonds à bas prix avec la faculté précieuse de se libérer par amortissement. Dans les campagnes, la situation ira s'améliorant à mesure que les banques agricoles, intermédiaires obligés entre les cultivateurs et les grandes institutions, se multiplieront davantage. Quant aux indigènes, ils ne bénéficient encore du crédit que sous la forme collective ; des prêts hypothécaires sont consentis aux communes mixtes et aux douars-communes ; mais la plupart du temps il est impossible gu'il en soit accordé à des particuliers, à cause de l'indivision de la propriété.
Le Crédit foncier et agricole n'est pas le seul établissement financier qui se soit ces derniers temps installé en Algérie. Le Crédit lyonnais, qui possède dans la colonie plusieurs agences, a contribué à faciliter les affaires et à provoquer une baisse de l'escompte ; le* Crédit algérien s'est récemment constitué au capital de 20 millions; la Société des comptoirs maritimes, fondée à Marseille, a ouvert une succursale à Alger; d'autres sociétés encore sont en voie de formation. Un mouvement bien prononcé entraîne enfin vers l'Algérie les capitaux français. A tous
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égards, il y a lieu de s'en féliciter. Assez longtemps notre finance s'est livrée aux spéculations lointaines et hasardeuses; le Mexique, la Turquie, TÉgypte ont englouti, sans profit pour les particuliers ni pour la nation, des centaines de millions. Pourquoi chercher à l'étranger des placements aléatoires quand une terre française s'ouvre aux entreprises et appelle les initiatives? L'Algérie est un pays neuf; l'agriculture, l'élevage, l'exploitation des mines, les chemins de fer, les industries, tout y existe à l'état d'ébauche, tout est à développer ou à créer; une immense richesse latente sollicite la mise en œuvre; la semence jetée* dans cette terre fertile donnera de magnifiques moissons. L'épargne française ne saurait trouver un emploi qui soit plus avantageux, plus sûr et surtout plus patriotique.