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CHAPITRE II

La prise d'Alger semblait terminer l'expédition ; mais elle n'était que le commencement de la conquête. Par la présence de ses troupes sur le sol africain, la France allait se trouver entraînée à étendre de plus en plus le champ de son action. Malheureusement, il n'y eut pas dès le début un plan bien arrêté; on se laissa mener par les événements au lieu de les conduire. Si dès 1830 on s'était décidé à fonder en Algérie un établissement durable, il y aurait eu économie de temps, d'argent et d'hommes. Mais savait-on ce qu'on voulait faire? Il n'est pas bien sûr que le gouvernement de la Restauration lui-même ait compris la portée du succès qu'il venait d'obtenir; en tout cas, la révolution de 1830 ne lui laissa pas le loisir d'en poursuivre les conséquences. La royauté de Juillet, au milieu des embarras politiques et des dangers qui la menaçaient, parut d'abord peu soucieuse de conserver l'Algérie ; elle ne se décida pourtant pas à l'abandonner; plus tard, elle crut y voir un dérivatif pour les instincts belliqueux de la nation, une école pour ses généraux, un terrain commode pour faire gagnerleurs éperons aux jeunes princes d'Orléans. D'autre part, on craignait, si l'on s'étendait trop, de mécontenter l'Angleterre; on se laissait toucher par les objections parcimonieuses d'une partie du Parlement; on flottait entre les

1. Voy. pour ce chapitre et les suivants, les Annales algériennes de Pélissier de Raynaud; Dieuzaide, Histoire de V Algérie, Tableau des Établissements français dans l'Afrique du Nord; Camille Rousset,Z-'-(4/^érte de 1830 à i840; Cat, ouvrage cité.

idées de conquête définitive, d'occupation restreinte ou de complète évacuation. Suivant l'opinion dominante , les effectifs étaient augmentés ou réduits ; à chaque instant, l'armée changeait de chef et la colonie d'administrateur. Au lendemain même de la prise d'Alger, les tâtonnements commencèrent. La chute de l'odjak avait consterné les indigènes, ils étaient prêts à accepter l'autorité du vainqueur. Les Turcs, mercenaires sans patrie, ne demandaient qu'à s'enrôler au service de la France. Le bey de Titteri venait se faire donner l'investiture ; le bey d'Oran sollicitait une occupation de sa ville; seul, à Constantine, Ahmed gardait une attitude menaçante. Mais Bourmont connaissait mal l'Algérie ; il marchait au hasard dans ce pays, dont il ignorait les traditions, les mœurs et les idées. Il se laissa persuader que les soldats turcs restés à Alger conspiraient; il les fit embarquer pour l'Orient et se priva ainsi d'auxihaires qui eussent été précieux. Il négligea les avances que lui faisait le puissant chef kabyle Ben-Zamoun ; malgré ses avis, il poussa jusqu'à Bhda une reconnaissance qui fut ramenée à coups de fusil ; aussitôt tous les Arabes des environs furent en armes ; le bey de Titteri, qu'on avait froissé, devint le plus gênant de nos ennemis, parce qu'il était le plujS proche. Sur ces entrefaites arriva la nouvelle des événements de Paris. Bourmont, qui espérait encore pouvoir relever le trône de Charles X, concentra ses forces et ramena à lui les détachements qu'il avait envoyés à Bône et à Oran. L'armée entière se trouva resserrée dans Alger; les maladies avaient diminué son effectif, mais le moral surtout était atteint. Le jour même de l'entrée dans Alger, des officiers avaient donné les plus fâcheux exemples. Le vol du trésor de la Casba est une légende ; mais il s'était commis des désordres partiels que le général en chef n'avait su ni empêcher ni punir. La discipline, très molle pendant toute campagne, s'était relâchée davantage après la victoire. De toutes les façons, la situation était compromise.

Le général Clauzel, qui succéda à Bourmont, avait de brillantes qualités militaires ; vétéran illustre des guerres de l'Empire, il apportait en Algérie l'ardeur d'un jeune homme. Il voulait organiser, négocier, conquérir; mais son activité s'égarait quelquefois; il écoutait trop facilement des conseils intéressés ou imprudents; enfin, comme politique et comme administrateur, il était de l'école impériale. Il n'était pas homme à se laisser enfermer entre les murs d'Alger ; son plan fut vite dressé. Il voulait agir lui-même au centre, déposséder Mustapha-bou-Mezrag et le remplacer par une créature de la France; il voulait également installer dans les beylicks de l'est et de l'ouest des princes vassaux. Le 17 novembre, il sortit d'Alger avec un corps de 8000 hommes, pénétra de vive force dans Blida, puis aborda les montagnes. Le passage du Ténia, où Bou- Mezrag avait concentré ses forces, fut enlevé après un brillant combat; les gens de Médéa chassèrent eux-mêmes leur bey. Mais, pendant ce temps, les Kabyles de Ben-Zamoun se répandaient dans la plaine, détruisaient un convoi et pressaient vivement le colonel Rullière, resté à Blida. Leur attaque fut repoussée ; les malheureux Blidéens payèrent pour eux, et un affreux massacre ensanglanta la ville.

Cette exécution et d'autres du même genre irritèrent les indigènes. La garnison laissée dans Médéa, harcelée sans relâche, difficilement ravitaillée, dut être ramenée. Cependant le bey nommé par la France put se maintenir quelque temps. Au mois de décembre, le général Damrémont alla occuper Oran,que nous livrait le vieux bey Hassan ; un arrêté prononça la destitution du bey de Constantine, Ahmed. Un frère du bey de Tunis fut investi du gouvernement des deux provinces; il s'engageait à payer pour chacune une contribution annuelle de 1 million et à favoriser partout les intérêts français ; quelques soldats tuni siens vinrent tenir garnison à Oran. Ce traité fut désapprouvé, et le ministère rappela Clauzel.

On lui reprochait d avoir dépassé ses pouvoirs; le véri-

table grief était dans les inquiétudes que donnait à un gouvernement timide cet esprit entreprenant. Comme pour bien caractériser la politique qu'on voulait suivre, l'armée d'Afrique fut déclarée dissoute; il n'y eut plus dans la régence qu'une division d'occupation. Berthezène en eut le commandement; c'était un bon officier, mais en sousordre ; d'ailleurs les instructions qu'on lui donnait et les faibles moyens dont il disposait lui interdisaient toute initiative vigoureuse. Ben-Omar, notre bey de Titteri , demandait des secours ; une colonne pénétra jusqu'à Médéa, mais pour évacuer presque aussitôt la ville ; le bey et beaucoup d'habitants suivirent la retraite. Elle ne se fit pas toujours en bon ordre ; au passage du Ténia, il y eut un moment critique ; dans la plaine, on profita de la nuit pour franchir la Chiffa. Cette expédition peu brillante rendit toute leur audace aux Arabes et aux Kabyles ; on combattit presque aux portes d'Alger. Les événements ne prenaient pas une meilleure tournure aux extrémités qu'au centre ; une tentative mal combinée sur Bône coûtait la vie à deux excellents officiers, Houder et Bigot; à Oran, le général Boyer ne faisait aucun progrès et rendait la domination française odieuse à force de cruautés ^

A la fin de 1831, Casimir Périer arrivait aux affaires. L'armée d'Afrique fut renouvelée et augmentée . Berthezène rentra en France ; mais il fut remplacé par le duc de Rovigo. On ne pouvait faire un plus mauvais choix ; l'ancien chef de la police impériale, l'homme de Vincennes et de Bayonne, était peu préparé à une mission qui demandait sans doute de l'énergie, mais où il, fallait surtout de l'intelligence, du tact et une modération calculée. Savary se conduisit avec cette brutalité aveugle .qui sous l'Empire simplifiait tout : la politique, la diplomatie et l'administration. Malgré la pauvreté évidente des habitants d'Alger, il exigea d'eux une contribution

1. C'était un ancien officier de l'Empire, qui avait été au service de Méhémet-Ali; il était rentré dans l'armée française après 1830; on le surnommait Pierre-le-Cruel.

énorme; pour construire des routes, il bouleversa sans ménagement leurs propriétés et leurs cimetières. Il s'inquiétait peu de frapper juste, mais de frapper fort. Les émissaires douteux d'un chef saharien ayant été dévalisés , une colonne tomba sur la tribu soumise des Ouffia, tout à fait innocents de ce méfait ; hommes , femmes , enfants, tout fut exterminé. Le cheikh, échappé seul à cette tuerie, parut devant un conseil de guerre ; il n'eut pas de peine à se justifier, mais son acquittement eût été la condamnation de Rovigo ; il fut exécuté ; l'armée assista avec une stupeur indignée à cet assassinat juridique. Une autre fois, c'étaient deux caïds venus à Alger avec un sauf-conduit que l'on mettait à mort. Savary prétendait terrifier les Arabes, il les exaspéra; les plus indécis se prononcèrent contre nous, la guerre sainte fut proclamée, on se battit sur toute la ligne. Dans la Mitidja , les Arabes subirent un échec à Boufarik, et une colonne alla saccager Blida. A l'est, les capitaines Yusuf et d'Armandy renouvelaient avec plus de succès la tentative du commandant Houder et s'emparaient de Bône. Mais à Oran le général Boyer se livrait à de tels excès que Rovigo lui-même s'en émut et le fit rappeler.

La commission d'enquête envoyée en Algérie en 1834 apprécia avec sévérité tout ce qui s'y était fait et surtout les actes de Savary. Celui-ci, gravement malade, avait dii s'absenter ; le général Yoirol exerça l'intérim d'avril 1833 jusqu'en septembre 1834. Son administration fut habile et féconde ; il entrait en rapports avec les indigènes, les utilisait comme auxiliaires ; la tribu remuante des Hadjoutes, intimidée par une forte démonstration, accepta un caïd de sa main. Le général Trézel alla enlever la ville de Bougie et y laissa une garnison ; Monck-d'Uzer, envoyé à Bône, s'y maintenait victorieusement. L'influence française faisait de rapides progrès ; le cheikh de Tuggurt, ennemi déclaré d'Ahmed-bey, sollicitait une alliance ; autour d'Alger, les relations devenaient plus faciles, la sécu-

rité renaissait. La bonne foi et l'équité du général Voirol inspiraient la confiance. Quand il s'embarqua pour quitter l'Afrique, les habitants européens firent frapper une médaille d'or en son honneur, les caïds de la plaine vinrent lui offrir des présents d'adieu.

L'ordonnance du 22 juillet 183/i, s'inspirant des conclusions de la commission d'enquête, institua un gouverneur général des possessions françaises d'Afrique. L'organisation qui fut alors adoptée prêtait à bien des objections ; mais elle semblait indiquer, dans l'esprit de ceux qui dirigeaient l'Etat, des desseins plus arrêtés et des résolutions plus fermes. On se décidait enfin à conserver l'Algérie. Le premier gouverneur fut Drouet d'Erlon ; il avait soixante-dix ans ; c'était encore une vieille gloire de l'Empire qu'on exhumait mal à propos. De caractère flottant, l'esprit affaibh par l'âge, il se laissa tirailler par toutes les influences et duper par toutes les intrigues. Dans la Mitidja, une rupture avec les Hadjoutes prit les proportions d'un grand événement. C'était une petite tribu pouvant mettre à cheval quelques centaines d'hommes , mais ils trouvèrent moyen de faire beaucoup de mal : ils couraient la plaine, se glissaient entre les postes , pillaient les fermes , enlevaient ou tuaient les isolés. Des colonnes étaient envoyées contre eux ; des bulletins annonçaient leur destruction; mais ils reparaissaient toujours , audacieux et insaisissables. L'impuissance où l'on était de réduire ces faibles ennemis fut du plus déplorable effet. L'incertitude était partout et le désordre. A Bougie, un fonctionnaire civil entrait en pourparlers avec les indigènes s ins l'aveu du commandant de la place, Duvivier. Celui-ci, touvant mauvais qu'on négociât avec un ennemi qui faisait de son départ la condition de la paix, parla de se retirer; on le prit au mot. Cette injustice et ce manque de dignité ne furent d'aucun profit ; les hostilités recommencèrent presque aussitôt. Mais c'était surtout dans l'ouest que des fautes graves étaient commises.

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