L'EXPEDITION D ALGER
les infulèles et si l'on allait tiior tous les musulmans. » Les Kabyles et beaucoup d'Arabes s'en retournaient cbez eux; les Turcs avaient fait des pertes sensibles et n'avaient plus de confiance; l'armée était comme dissoute. Si à ce moment les Français avaient marché droit à Alger, la ville était prise. On eût ainsi gagné du temps et ménagé un sang précieux. Mais Bourmont n'était pas informé de ce qui se passait; la partie du convoi qui portait les chevaux de la grosse artillerie n'était pas encore arrivée, on n'était pas en mesure d'exécuter une attaque en règle. On se borna donc à occuper les positions conquises. Celte inaction rendit aux Algériens toute leur assurance. Ils se hâtèrent de mettre en état le fort l'Empereur, qui défendait la ville au sud-ouest; des émissaires furent envoyés de tous côtés pour rallier les Arabes, les ulémas prêchèrent la guerre sainte. Le 2/i, les lignes de Staouéli furent attaquées ; l'armée française repoussa facilement les agresseurs et en les poursuivant s'établit sur le plateau du Sidi- Khaled. Mais alors un nouveau chef remplaça Ibrahim; c'était le bey de Titteri, Mustapha-bou-Mezrag, qui ne manquait ni d'activité ni d'intelligence militaire. Les positions françaises étaient dominées par le mont Bouzaréa ; il installa des batteries sur les pentes ; il profita de la nature du pays, montueux, boisé, coupé de ravins pour faire une guerre d'escarmouches où ses troupes reprenaient leurs avantages. Les journées des 25, 26, 27 et 28 furent pénibles et meurtrières; un bataillon du li"" léger, surpris au moment où il nettoyait ses armes , perdit 120 hommes.
Mais le convoi attendu était enfin arrivé; on avait achevé le débarquement du matériel, une route praticable avait été ouverte par le génie depuis Sidi-Ferruch. Le 29 avant le jour, le mouvement offensif commença sur . toute la ligne. Déjà un plein succès avait été obtenu, lorsqu'une méprise de l'état-major faillit tout compromettre. Les vapeurs matfnales ûottaient en brouillard au-
dessus de la Milidja; le général Desprez, parvenu sur les crêtes, crut voir la mer; il en conclut que Tarmée avait dépassé Alger et que la carte de Boutin, sur laquelle on s'était guidé jusqu'alors, était fautive. Sur son rapport, Bourmont ordonne un changement de direction vers la gauche ; ce mouvement, exécuté à travers des terrains difficiles, produit une confusion générale ; les troupes, empêtrées dans les ravins, vont et viennent en cherchant leur route ; les régiments et les divisions se mêlent; beaucoup de soldats, accablés par la chaleur, abandonnent leurs armes. En cet instant critique, une attaque vigoureuse aurait pu amener un désastre. Par bonheur, l'ennemi était incapable d'une opération d'ensemble ; il se borna à des tirailleries inoffensives. L'armée eut le temps de se rallier, et le jour même on se mit à l'œuvre pour installer les batteries qui devaient servir au siège du fort l'Empereur; la flotte canonnait la place et, sans causer de graves dégâts, ajoutait par cette démonstration opportune au trouble et à l'effroi de la population. Le li juillet, à quatre heures du matin, la tranchée fut ouverte contre le fort l'Empereur ; les batteries françaises subitement démasquées l'écrasèrent de leurs feux. La garnison se défendit avec la plus grande vigueur, mais la lutte des deux artilleries était par trop inégale; au bout de quelques heures, les Turcs avaient leurs embrasures démolies, leurs pièces démontées, leurs canonniers hors de combat; des fuyards s'échappaient vers la Casba, et déjà l'ordre était donné de battre en brèche, quand une formidable explosion se fit entendre. Le khaznadji avait fait mettre le feu aux poudres ; il espérait ensevelir une partie de l'armée française sous les décombres; quelques hommes seulement furent atteints. Aussitôt les ruines sont occupées ; l'artillerie s'y installe et se prépare à foudroyer la Casba.
Le fort l'Empereur une fois pris, Alger ne pouvait plus tenir; Hussein pourtant ne voulait pas encore céder; li montrait dans l'adversité autant de fierté qu'aux jours
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de sa puissance. Les commandants des forts reçurent l'ordre de tenir jusqu'au bout et d'imiter ensuite le khaznadji ; il déclarait qu'avant de se soumettre il ferait sauter la Casba et la ville. Mais la population, affolée de peur, ne voulait plus qu'on parlât de résistence, des symptômes de défection se produisaient dans les rangs de la milice, un émissaire alla proposer au général de lui apporter la tète du dey comme gage de réconciliation. Hussein, qui voyait clair, jugea qu'il était temps de négocier ; il offrit de fournir toutes les satisfactions refusées depuis 1827 et de payer les frais de la guerre. Bourmont déclina ses propositions et exigea la remise immédiate de la ville avec ses forts. Lorsque le vieil interprète Brascewitz, chargé de signifier l'ultimatum, en donna lecture devant les officiers turcs , des cris de rage éclatèrent, les sabres sortaient des fourreaux*. Mais Hussein avait pris son parti; le lendemain, il signait la capitulation, dont le texte définitif était ainsi conçu :
« Le fort de la Casba, tous les autres forts qui dépendent d'Alger et le port de cette ville seront remis aux troupes françaises ce matin, à dix heures.
« Le général en chef s'engage envers Son Altesse le dey d'Alger à lui laisser la liberté et la possession de ses richesses personnelles.
« Le dey sera libre de se retirer dans le lieu qu'il fixera, et, tant qu'il restera à Alger, il y sera, lui et sa famille, sous la protection du général en chef. Une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.
« Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection.
« L'exercice de la religion mahométane restera libre. La Ubertédes habitants de toutes les classes, leur religion,
1. Brascewitz mourut, peu après, de l'émotion terrible qu'il avait éprouvée.
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iU LA CONQUÊTE FRANÇAISE
leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte; leurs femmes seront respectées. Le général en chef en prend l'engagement sur Ihonneur, etc., etc.
« Au camp devant Alger, le 5 juillet 1830. »
La générosité envers l'ennemi vaincu est un sentiment bien français. Bourmont ne saurait être blâmé d'avoir traité avec courtoisie le vieux dey, si digne dans son malheur. Mais la capitulation faisait plus que le nécessaire; les Algériens se seraient estimés heureux qu'on leur garantît la vie sauve ; il ne fallait pas s'embarrasser d'ongagements téméraires; les deux derniers articles ne furent pas observés à la lettre, et il était difficile qu'ils le fussent. Mieux aurait valu de promettre moins et de tenir davantage. Mais on ne prévoyait pas les difficultés de l'avenir, et ce fut un beau jour que celui où Tarmée française, défilant par la Porte-Neuve, entra victorieuse dans cette ville, qui avait bravé Charles-Quint et Louis XIY.
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