CHAPITRE VI
Bugeaud, qui venait d'être fait maréchal de France, déclara l'Algérie domptée et la guerre finie ; ces assurances étaient prématurées; Abd-el-Kader n'avait pas dit son dernier mot. Retiré au Maroc au milieu des tribus fanatiques delà frontière, il travailla à armer contre la France l'empereur Abd-er-Rahman. Celui-ci était médiocrement disposé à courir les chances d'une pareille lutte; on lui força la main; les Khouans de Mouley-Taïeb * et des Aïssaoua allèrent partout prêcher la guerre sainte ; l'agitation gagna de proche en proche jusqu'aux rivages de l'Atlantique. Dès le mois de mars 18/i/i, l'émir, jugeant le terrain suffisamment préparé, manœuvra de façon à provoquer de la part des Français quelque démarche agressive. Il courut razzer les Sedama, qui l'avaient abandonné l'année précédente, et rentra aussitôt sur le territoire du Maroc. Les généraux français, sans donner tout à fait dans le piège et sans franchir la frontière, se mirent en devoir d'empêcher le renouvellement de cette incursion. Lamoricière fut chargé d'établir un camp permanent entre Nemours et Tlemcen, à la zaouïa de Lella-Maghrnia. Or les Marocains revendiquaient comme limite la ligne de la Tafna; la zaouïa de Lella-Maghrnia, située en deçà, était
1. Voy. sur les Khouans et leur influence, les ouvrages de M. Brosselard, de Neveu, et surtout Rinn, Marabouts et Khouans.
une des plus vénérées du pays : on cria à Tusurpation et au sacrilège. L'empereur Abd-er-Rahman, assourdi de ces clameurs, ne put se dispenser d'envoyer quelques troupes à Oudjda. Taïeb-el-Guennaoui, qui les commandait, était chargé de négocier plutôt que de combattre, mais il ne put contenir les passions de ses soldats. Le 30 mai, les cavaliers noirs de la garde, sous prétexte d'opérer une reconnaissance, vinrent attaquer nos troupes de Lella-Maghrnia ; vigoureusement accueillis, ils tournèrent bride et ne s'arrêtèrent qu'à Ouchda.
Bugeaud, se croyant libre de ses mouvements, avait employé les premiers mois de l'année à tâter la Kabylie. Dès qu'il apprit ce qui se passait, il se hâta de conclure un accommodement avec les tribus des environs de Dellys. Le 12 juin, il était à Lella-Maghrnia ; bien qu'il eût sous la main des forces suffisantes, il engagea d'abord des pourparlers; il invita El-Guennaoui à une conférence, où il se fit représenter par le général Bedeau. Bien en prit au parlementaire français d'être venu en nombreuse compagnie. La conférence, à peine commencée, fut interrompue par une attaque de la cavalerie marocaine. Au bruit de la fusillade, Bugeaud accourt avec des renforts, recueille l'escorte de Bedeau et reprend l'offensive; les Marocains payèrent leur perfidie de la perte de 300 hommes. Il n'y avait pas à négocier plus longtemps; pour ces fanatiques, la modération était faiblesse. Après un échange de lettres avec El-Guennaoui, il lui adressa son ultimatum : maintien de l'ancienne frontière entre l'Algérie et le Maroc, internement d'Abd-el-Kader dans l'ouest de l'empire. En même temps, les troupes se mettaient en mouvement, et le 17 juin elles faisaient leur entrée à Oudjda. Le consul de France à Tanger, M. de Nion, n'avait pas été plus heureux que le gouverneur dans ses tentatives d'accommodement. Les agents anglais encourageaient Abd-er-Rahman à la résistance. L'arrivée sur la côte du Maroc d'une escadre commandée par le prince de Joinville, l'attitude résolue