‹ L'AlgérieChapitre 54 sur 102 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES BERBÈRES (sUITE).

Il n'y a pas si longtemps que l'Arabe, poétisé par toutes les « orientales », était l'objet de notre admiration; on commence à en rabattre; c'est aujourd'hui le Berbère qui est à la mode. On convient que l'Arabe, par les influences d'hérédité et de milieu, par tous ses instincts et toutes ses croyances, est réfractaire à notre civilisation, mais en même temps on affirme que le Berbère n'a avec nous que des affinités et des ressemblances; l'un est nomade , polygame, fanatique, aristocrate, inintelligent, farouche, paresseux; l'autre est sédentaire, monogame, presque indiff"érent en matière de religion ; il a des institutions démocratiques; son esprit est ouvert, ses habitudes laborieuses; c'est un homme moderne, peut-être notre consanguin, pour sûr notre pareil et presque notre égal. Voilà l'opinion courante , formulée d'abord timidement comme un paradoxe , admise aujourd'hui comme une vérité reconnue. Elle pourrait produire, elle a déjà produit des méprises dangereuses. Malgré l'autorité considérable de quelques-uns de ceux qui l'admettent, elle nous paraît reposer sinon sur des erreurs, du moins &ur un examen superficiel ou une interprétation forcée de la réalité.

Que le Berbère soit sédentaire, cela n'est pas exact

d'une manière absolue; avant Tinvasion musulmane, à toutes les époques de l'antiquité, il y avait dans l'Afrique du nord des populations nomades ; ces nomades étaient des Berbères. De nos jours, nous voyons les Kabyles et les Mozabites avoir des demeures fixes; mais en est-il ainsi des Chaouîa, dont le nom même est bien significatif? En dehors de l'Algérie, est-ce le cas des Touareg? Et pourtant nul ne conteste que les Chaouîa et les Touareg soient des Berbères. Cette division en nomades et en sédentaires, aussi ancienne que l'histoire même, ne se retrouve-t-elle pas également chez les Arabes? Les influences de race y sont pour peu de chose, elle est déterminée par les nécessités géographiques les plus évidentes, elle résulte de la nature même du pays. Quelle que soit leur origine, les pasteurs du Sahara et des plateaux se déplacent toujours avec leurs troupeaux; les laboureurs du Tell s'attachent toujours au sol qu'ils cultivent.

La polygamie, admise par les Arabes, n'existe cependant chez eux qu'à titre d'exception ; d'autre part, on pourrait en trouver des exemples dans le Mzab et même, en cherchant bien, parmi les Kabyles. Mais l'important n'est pas d'établir la proportion plus ou moins grande des ménages multiples chez les deur peuples, c'est de savoir si la condition faite à la femme par chacun d'eux se présente avec des différences essentielles. La femme mozabite est aussi rigoureusement cloîtrée que la femme arabe ; pendant le voyage que fit au Mzab M. Coyne, deux curieuses étaient montées sur une terrasse pour voir comment étaient faits des Français; « quelques instants après, j'entendis des cris perçants et j'appris qu'elles avaient été arrêtées séance tenante et conduites à la mosquée, où elles avaient été fustigées. » En pays kabyle, la femme n'est pas tenue de se couvrir le visage, elle a plus de liberté apparente; mais la place qu'on lui donne dans la famille et dans la soc'i^té est bien infime. Sa naissance est accueillie fro dément, tandis que la venue d'un enfant mâle se célèbre par des

fêtes. Fille, sa famille n'attend pas toujours qu'elle soit nubile pour la vendre après marché débattu à un homme vieux ou jeune. Le mari est pour elle un maître, il peut la maltraiter ; d'après les Kanoun, il a le droit de la tuer en cas d'adultère. S'il est fatigué d'elle ou qu'il ait envie de changer, une simple déclaration de divorce suffit; il n'est pas nécessaire de fournir des raisons ou d'alléguer des prétextes; bien entendu, la réciprocité n'existe pas. La femme divorcée ne peut contracter un nouveau mariage que si la dot versée à ses parents est remboursée par eux ou par elle. Les Kanoun de la Kabylie et de l'Aurès ne reconnaissent pas à la femme la capacité d'hériter; elle n'a droit qu'à la subsistance, qui lui est fournie tant bien que mal, fille ou répudiée par sa famille, orpheline ou veuve par les héritiers mâles de ses parents ou de son mari. Il ne semble pas que la femme arabe ait grand'chose à envier au sort de la femme berbère, comme elle dédaignée et asservie, comme elle sans fortune propre, comme elle atteinte dans ses intérêts, dans sa dignité, dans sa sécurité même , par les mœurs et les lois d'une société brutale.

C'est méconnaître les Berbères que parler de leur tiédeur rehgieuse ; aucune race n'a versé aussi abondamment son sang pour des querelles de secte ; donatistes et kharedjites, sofrites et circoncellions ont fait preuve de la même ardeur fanatique. Jusqu'en 1882 il y avait en Algérie une société qui était une pure théocratie , et c'était une société berbère. Dira-t-on que les Mozabiles ne sont pas des vrais musulmans, parce qu'ils se séparent de l'orthodoxie? C'est comme si l'on disait que les Genevois' de Calvin n'étaient pas des chrétiens. Quant aux Kabyles, on sait que penser de leur prétendue indifférence : leur crédule enthousiasme pour les faux chérifs, leur affluence dans les confréries de Khouans en donnent l'exacte mesure. A voir les zaouïas semées dans les montagnes, les marabouts pullulants et révérés, on se croirait

dans une Espagne islamique. 11 ne faut pas s'y tromper : les Berbères ont un penchant naturel à Thétérodoxie, ils sont tous portés à n'être pas musulmans de la même façon que les autres, mais ils n'en sont que plus passionnés dans leurs croyances, plus acharnés dans leurs superstitions, plus enfoncés dans leurs préjugés.

On s'émerveille devant leurs institutions politiques, comme si elles dénotaient une aptitude toute particulière à la civilisation ; mais les peuples les plus voisins de la barbarie, dès qu'ils ont été sédentaires, se sont naturellement groupés d'après l'emplacement de leurs demeures et organisés en villages. Les Germains dans leur vicus, les Italiens de la civitas primitive, même les Peaux- Rouges de l'Amérique avaient des djemâas. Chez les Mozabites, nous savons que l'influence cléricale dominait tout; en pays kabyle ou chaouïa, les influences aristocratiques existaient plus qu'on ne pense. Les personnages importants, descendants des grandes familles ou possesseurs d'une richesse relative, étaient plus écoutés dans les délibérations ; c'est parmi eux qu'on choisissait les amins et les imokhranen ; jamais un çof n'aurait mis à sa tête un inconnu ni surtout un pauvre ; ne fallait-il pas des largesses faites par le chef pour amener des recrues et empêcher les défections? Ce qu'on a appelé « un régime parlementaire », les discussions furibondes à main armée, les débats tumultueux dégénérant en batailles sanglantes, qu'était-ce autre chose qu'une perpétuelle anarchie ? Jamais les sociétés berbères ne se sont élevées à une conception générale, jamais elles n'ont été capables déformer une nation; elles ont vécu divisées, enfermées dnns le cercle étroit des petits intérêts, des mesquines passions, des agitations stériles, se démenant sur place, n'avançant, ne progressant pas. Qu'on les décore, si l'on veut, du nom de démocraties, mais en reconnaissant que ce sont des démocraties informes, demeurées depuis des siècles à l'état d'ébauche.

Les fameuses vertus berbères dont des auteurs bienveillants avaient fait la découverte ne sont pas bon teint ; elles ne résistent pas à l'épreuve des faits. Demandez à nos offlciers et à nos magistrats ce qu'ils pensent de la franchise kabyl-e ; sur cent témoins interrogés dans une affaire, cinquante affirment, cinquante nient avec le même aplomb. Ils sont aussi violents que les Arabes, mais plus sournois et plus vindicatifs. En 1871, les Kabyles tant vantés ont montré quel fond on pouvait faire sur leur fidélité. L'Arabe est violent et tue, le Berbère est féroce et raffine sa cruauté. Les horreurs de Paleslro ont été accomplies par des Kabyles. Quand on parle de tortures et de mutilations commises sur des blessés ou des prisonniers, soyez sûrs que cela se passe dans les montagnes, c'est-à-dire en pays berbère. Ce sont des Berbères aussi ces Touareg, ces prétendus chevaliers du désert, qui se sont révélés comme des maîtres dans l'art de trahir. Ils sont venus chercher Flatters jusqu'à Alger, lui ont prodigué les avances, les promesses, les protestations; quand ils l'ont eu attiré dans leur guet-apens, les guides dévoués sont devenus des assassins ; la tuerie étant restée incomplète, le poison a achevé l'œuvre. Des élèves de Machiavel n'auraient pas fait mieux.

Pour être vrai, reconnaissons au Berbère, particulièrement au Mozabite et au Kabyle, les qualités qu'il possède réellement, l'énergie, la patience, l'habitude et le goût du travail. Sa supériorité sur l'Arabe consiste dans la tournure plus pratique de son esprit, dans une intelligence plus souple, dans une remarquable aptitude à comprendre où est son intérêt. Dans les premiers jours de la conquête, quand les autres s'écartaient moroses et raides, ceux-ci s'approchaient curieusement, essayaient' de bal butier notre langue. Ce n'était pas chez eux sympathie, mais calcul : il pouvait y avoir quelque chose à gagner avec les Roumis. Quand ils se seront aperçus que l'instruction est une fircj toute-puissante, ils chercheront à

s'instruire, beaucoup y sont déjà tout disposés. C'est par là que nous avons prise sur cette race dure, difficile à manier; mais positive, portée à transiger avec les réalités de la vie. Qu'il soit possible de les amener à nous dans un temps relativement court, que le rapprochement soit moins malaisé à opérer avec eux qu'avec les autres indigènes, on ne le conteste pas. Mais comme il serait puéril de se payer d'illusions, il faut reconnaître que la tâche est ardue et que ces gens-là, pour diftërents qu'ils soient des Arabes, sont presque aussi difTérents de nous que les Arabes eux-mêmef..

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