Voy. Hanoteau, Grammaire temacheq
2. Parmi les nombreux ouvrages concernant les Kabyles, on consultera surtout avec fruit le livre de Letourneux et Hanoleau, devenu classique, l'étude intéressante de Devaux, Les Keba'ilcs du Djerdjera, et l'ouvrage de Masqueray : Formation des cités chez Les populations sédentaires de l'Algérie.
lages se détachent tout blancs dans le bleu profond du ciel ou le gris sombre des nuages. De loin, l'aspect est pittoresque; mais, si l'on s'approche, on retrouve là toute la malpropreté des douars de la plaine; pas de rues, des ruelles étroites encombrées de débris et de fumier. Les maisons ne sont que des huttes mal couvertes par des toits en chaume pourri; ce sont aussi des étables : les bestiaux y habitent avec la famille , à peine séparés par un mur d'un mètre ; en hiver, quand tout est clos, on se demande comment la vie est possible dans cet air vicié où la fumée du foyer se mêle à l'odeur des bêtes et des gens. Aussi se tient-on le plus possible au dehors. Les femmes elles-mêmes ne sont pas condamnées à toujours rester au logis; plus libres d'allures que les femmes arabes, elles mangent en présence du mari, elles se montrent à visage découvert, elles vont et viennent par le village ; une partie de leur temps se passe à la fontaine, qui est leur heu de réunion , leur salon de conversation. Mais elles ne méritent pas le reproche d'oisiveté ; outre les soins du ménage, elles mettent la main à la grosse besogne, cultivent les jardins potagers. Hommes et femmes, les Kabyles n'épargnent pas leur peine ; ils ont affaire à un sol ingrat qui demande beaucoup et qui donne peu. Mais rien ne rebute ces durs travailleurs : quand les terrains sont trop déclives pour qu'on puisse s'y tenir d'aplomb , ils s'attachent à des cordes et, suspendus par la ceinture, labourent à la pioche. Ce sont de pauvres récoltes que celles qu'ils gagnent ainsi, ils ne vendent pas de céréales, à peine en ont-ils assez pour eux ; les arbres fruitiers, la vigne et surtout l'olivier leur donnent davantage. Ils s'arrangent pour avoir peu de besoins, fabriquent eux-mêmes leurs étoffes, leurs cuirs, leurs poteries, leurs bijoux, leurs armes, leur poudre. Ils s'ingénient à trouver des ressources, élèvent des abeilles, font du miel, de la cire, de l'huile ; autrefois, ils faisaient de la fausse monnaie, qu'ils écoulaient ensuite en pays arabe. Ils s'entendent au
commerce et aux échanges avantageux ; ils vont par caravanes ou isolément trafiquer dans les marchés du Tell. Les iattaren , les colporteurs , forment chez eux une corporation nombreuse qui vit gaiement de ses profits de hasard. Tous les ans, ils descendent par milliers, louent leurs bras pour la moisson, s'emploient dans les fermes et les exploitations européennes. Comme nos Auvergnats et nos Savoyards, ils rapportent au pays le petit pécule amassé dans la plaine.
A première vue, l'organisation ressemble assez à celle des Arabes. La kharouba, la famille, est un groupe assez étendu d'hommes du même sang ; plusieurs kharoubas forment le touffik ou hameau ; la réunion des touffiks constituent le village, thaddart. Chaque tribu comprend plusieurs villages et s'associe avec d'autres en confédération, takebilt. Mais cette ressemblance est tout extérieure ; la tribu kabyle n'a qu'une existence factice , purement politique ; elle ne constitue pas un ensemble compacte; les parties qui la composent conservent leur existence propre et ne se laissent pas absorber. La véritable unité, c'est le thaddart, la commune kabyle ayant, comme les petites cités anciennes, son esprit exclusif, son patriotisme de clocher et ses orages intérieurs. Avant 1871 quand la Kabylie possédait encore ses institutions municipales, la vie publique y était très intense. Chaque village avait son forum où s'assemblaient dans des comices armés tous les hommes valides ; là se discutaient les affaires d'intérêt local ou général, les alliances, les traités, les déclarations de guerre; des élections tumultueuses désignaient l'amin chargé d'administrer le thaddart en temps de paix, de conduire les contingents si l'on avait à combattre. Tous ces débats étaient suivis avec une ardeur passionnée, les arguments s'assaisonnaient d'injures, et bien souvent les séances finissaient à coups de fusil. Les partis étaient constitués, la majorité allait de l'un à l'autre suivant l'occasion ; le plus faible, pour n'être pas
écrasé, prenait des points d'appui au dehors. Il se formait ainsi des ligues dans la tribu, dans la confédération ; la Kabylie tout entière se trouvait ainsi divisée en çofs. Les membres d'un même çof se devaient un mutuel appui, se soutenaient réciproquement avec un dévouement aveugle. « Aide les tiens, dit un adage kabyle, qu'ils aient tort ou raison ! »
Les Kabyles sont musulmans, mais non pas tout à fait à la manière arabe. En matière civile, le droit coutumier des Kanoun a plus d'autorité que le Coran; ils avaient aussi au temps de leur indépendance toute une législation pénale absolument distincte. Ils se soumettent aux prescriptions de la loi religieuse, non sans se permettre un peu de contrebande. Il y a beaucoup de sangliers dans leurs montagnes, mais le Coran défend comme impure la chair de cet animal. Voici le subterfuge qu'ils ont imaginé : « L'interdiction, disent-ils. ne s'apphque pas à l'animal entier, mais seulement à une partie. Laquelle? C'est ce que le législateur n'a pas précisé. » Quand ils dépouillent un sanglier, ils coupent un morceau de viande et le jettent au loin, en priant Dieu de leur pardonner s'ils n'ont pas mis la main sur la partie défendue. Cela fait, ils mangent le reste en toute tranquillité. Ce ne sont pas là des plaisanteries de libres penseurs; les peuples les plus croyants ont de ces compromis entre leurs appétits et leur conscience. Les Kabyles n'en sont pas moins très attachés à l'islamisme : ils le prouvent bien en nourrissant dans leur pauvre pays tout un clergé régulier, les marabouts, comparables à des moines, mais à des moines qui feraient souche. Dans ces familles privilégiées, la sainteté est héréditaire et aussi tous les avantages temporels qu'elle comporte. Au temps de l'indépendance, les marabouts n'étaient pas tenus de porter les armes; ils étaient exemptés de presque toutes les contributions. Maintenant encore, rien d'important ne se décide sans leur avis; quand ils daignent parler, on les écoute avec déférence. Epars dans les
villages ou groupés dans leurs zaouïas, ils vivent grassement d'aumônes et d'offrandes. Le Kabyle, si intéressé d'ordinaire, ne compte pas avec eux; il a trop peur de les offenser et d'attirer sur sa tête, leur malédiction. Son avarice est grande, mais sa superstition est la plus forte. Le pauvre diable croit à tout : aux amulettes, aux maléfices, aux sortilèges. Aussi se laisse-t-il aisément fanatiser; les prétendus chérifs, Bou-Baghla et les autres, n'ont pas eu besoin de jongleries bien compliquées pour frapper les esprits et attester par des miracles la vérité de leur mission. Les montagnards de l'Aurès* sont les frères des Kabyles; leurs Idiomes, le tamzira et le zenatia, sonnent à peu près comme celui du Djurjura; ce sont bien les dialectes d'une môme langue. La conformation physique est semblable : les types blonds se rencontrent en grand nombre. Là aussi, les envahisseurs étrangers, Romains, Arabes, Turcs, se sont heurtés à d'énergiques résistances; à part un seul groupe, celui des Ouled-Zeian, toutes les tribus : Oudjana, Ouled-Daoud, Ouled-Abdi, Achèches, Beni-Bou-Sliman, ont une filiation berbère bien étabhe. La conquête française, en introduisant avec la langue arabe la législation musulmane, a effacé les institutions locales ; mais elle ne les a pas entièrement abolies, et ce qui en subsiste, ce que nous en connaissons rappelle les lois, les mœurs, l'état social de la Kabylie. L'Aurès avait ses communes et ses djemâas, ses tribus administrées par des conseils à'imokhranen, ses çofs ou coalitions de tribus toujours en lutte les unes contre les autres. Des Kanoun particuliers réglaient la vie civile, les mariages, les divorces, les successions. Le droit pénal était un droit coutumier, admettant presque toujours des compensations pécuniaires; chaque délit était tarifé; dans quelques localités, le meurtre même était puni d'une simple amende, analogue à la dia
1. Voy. sur l'Aurès et ses habitants les études que Masqueray a publiées dans la Hevue Africaine; la notice sur les Aoulad-Daoud; la thèse latine du même auteur, de Aurosio monte, et sa thèse française, Formation des cités chez les populations sédentaires de V Algérie.
^ kabyle. L'islamisme n'allait pas sans un cortège de cérémonies et de superstitions locales, plus anciennes que lui. Aujourd'hui encore, les Aurasiens célèbrent aussi solennellement que les grandes fêtes musulmanes le Bou- Ini ou bonne année, le Innar (janvier), la fête du printemps, la fête de l'automne, usages romains, juifs, chrétiens, souvenirs persistants des cultes abolis.
Comme en Kabylie, les villages sont bâtis sur les crêtes dans des positions dominantes qui surveillent tout le bas pays. Des tours encore debout, observatoires d'où les vedettes interrogeaient l'horizon, révèlent la préoccupation de la défense; les maisons se groupent autour de \agiielday sorte d'acropole rustique, à la fois forteresse et entrepôt. Le sol de l'Aurès est plus pauvre encore que celui de la Kabylie; la culture ne suffirait pas à nourrir les habitants, mais les pâturages se trouvent en abondance et selon les saisons, tantôt le long des oueds, tantôt sur les croupes et les sommets; les troupeaux sont donc d'élevage facile, ils constituent la vraie et presque la seule ressource. Aussi les maîtres n'abandonnent-ils pas à d'autres le soin de les conduire, eux-mêmes dirigent les pérégrinations et les déplacements fréquents. Pendant une bonne partie de l'année, les villages sont désertés; chaque maison n'est plus alors qu'un magasin où l'on enferme les provisions. Les nécessités de la vie obligent les habitants de l'Aurès à n'être pas tout à fait sédentaires ; il y a longtemps qu'il en est ainsi. Le nom de Chaouïa qu'on leur donne signifie les pasteurs, les bergers nomades. Marmol parle des « Chaviens errant sous la tente comme des Arabes ».
Il suffit de voir un Mozabite* pour reconnaître que cette population n'est pas arabe; ces formes ramassées, cette figure aplatie, d'un brun pâle et mat, ce gros nez, ces grosses lèvres sont les traits caractéristiques d'un des types berbères les plus remarq'iîables et les plus anciens à
t. Voy. Coyne, Le Mzab; — Masqueray, Introduction à la traduction de la Chronique d'Abou-Zakaria, et ouvracfes cités; —Robin, Le Mzab et son annexion à la France. — D' Ch. Amat, Le Mzab et les Mzabites^
ce qu'il semble. Ils descendent en droite ligne des Zonata ibâdites; plutôt que de renoncer à leurs croyances, leurs ancêtres se sont retirés au désert, d'abord dans les bas-fonds d'Ouargla, puis sur les plateaux arides de la Cbebka. A force de persévérance et de travail, ils ont transformé cet aiïreux pays. Ils ont construit des digues pour barrer les vallées, creusé des puits dont l'eau se déverse de tous côtés dans des rigoles. Ces irrigations permettent la culture de quelques céréales et l'entretien de magnifiques jardins, où les arbres fruitiers ombragent les plants de légumes, et qu'abritent sous leur voûte immense 180 000 palmiers. Les Mozabites sont aussi d'actifs commerçants ; ils ont des marchés dans chacune de leurs villes; eux-mêmes fréquentent ceux d'Ouargla, de Metlili, de Tuggurt, du Souf el de la Tunisie. Un bon tiers de la population émigré dans le Tell ; ils s'établissent dans les villes comme épiciers, bouchers, marchands de paniers, de cordes, de spartes , vendeurs de légumes , baigneurs. L'échoppe d'un « moudchou » est un petit bazar où se vendent avec les denrées tous les menus objets de ménage ; il se tient là toute la journée, immobile, grave, sans paraître se douter qu'il existe au monde des distractions et des plaisirs ; il a peu de besoins, s'habille une fois pour toutes de sa gandoura multicolore, se nourrit à peine, couche n'importe où ; il se contente aisément d'un faible bénéfice ; instruit avec cela, sachant lire, écrire, tenir ses comptes, régulier et probe, il fait bien ses affaires. Quelques-uns réalisent des fortunes assez rondes.
Ce qui a conduit les Mozabites dans l'extrême sud, ce qui les a empêchés de se confondre avec les autres populations, c'est la religion. Avant l'annexion elle dominait encore toutes leurs institutions civiles et politiques. Chaque ville du Mzab nommait une djemâa chargée de répartir et de percevoir l'impôt, de faire la police, de juger les crimes, les délits et les contraventions. Toutes les villes ensemble formaient la confédération et se fai-
saient représenter à l'assemblée générale, qui se réunissait dans les circonstances graves à la djemâa Ammi- Saïd, entre Ghardaïa et Melika. En apparence rien n'était plus simple et plus démocratique que cette organisation, mais la réalité du pouvoir appartenait au clergé. La puissante corporation des tolbas éidiiimaiiTesse partout. C'était le cheikh des tolbas qui présidait la djemâa, aucune décision n'était valable s'il ne l'avait approuvée en la déclarant conforme à la doctrine. Les tolbas avaient leurs biens de mainmorte, les habbous ou propriétés des mosquées, entretenues par des dotations spéciales ou des donations pieuses. Ils vivaient du revenu de ces fonds inaliénables, sans exercer de profession manuelle; leur tâche éta;i d'étudier et de maintenir le dogme et la tradition ibâdile. Ils l'enseignaient dans leurs écoles, ils l'appliquaient dans les jugements qu'ils rendaient même en matière civile. Chargés de faire respecter la religion et les mœurs, ils exerçaient sur la conduite, la vie intime des citoyens, un contrôle sévère. Les femmes étaient séquestrées; il leur était interdit de quitter le territoire de la confédération; les peines les plus rigoureuses punissaient l'adultère. La famille était fortement constituée; le père avait toute autorité sur ses enfants ; un fils ne pouvait posséder en propre du vivant de son père s'il n'avait été afifranchi par lui. Quand la conduite d'un Mozabite paraissait répréhensible, il était frappé de la tébria^ qui le privait à la fois de la communion religieuse et de ses droits civils. C'est encore aux tolbas qu'il appartenait de prononcer ou de lever la tébria.
Dans ces dernières années ce despotisme théocratique n^était plus supporté qu'avec impatience par les Haouam ou laïques, dont beaucoup, ayant vécu parmi nous, prétendaient être libres de leurs allures et jouir à leur guise des biens qu'ils avaient acquis. Partout, à Guerara, à Beni- Isguen, à Bou-Noura, à Ghardaïa, les haines de çof provoquaient des meurtres, des collisions, des représailles,
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des scènes de désordre et de carnage d'un dangereux exemple pour nos populations sahariennes. En outre, la convention de 1853, par laquelle le général Randon avait laissé aux Mozabiles leur indépendance, moyennant un tribut d'une cinquantaine de mille francs , n'était plus observée par eux. Ils donnaient asile aux criminels et fournissaient aux insurrections des armes et de la poudre. L'annexion du Mzab fut décidée et effectuée au mois de novembre 1882. Depuis lors, le Mzab dépend d'un bureau arabe qui a son chef-lieu à Ghardaïa. Chacune de ses villes est administrée sous la surveillance de l'autorité militaire par un président de djemâa que la population désigne; les membres des tribunaux locaux ont été choisis parmi le clergé ibâdite.
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