CHAPITRE V
Les Maures ou Hadars sont les indigènes qui habitent es villes. Grands et bien faits quand l'embonpoint ne les alourdit pas, le teint blanc ou brun clair, les yeux et les cheveux noirs, les traits réguliers, ils ne reproduisent ni le type arabe ni le type berbère ; ils ressembleraient plutôt aux populations du midi de l'Europe. Prenez un Languedocien ou un Napolitain, habillez-le de la veste collante, du seroual bouffant, qu'il mette ses pieds nus dans les sebabath, roule autour de sa tête le large turban, qu'il imite s'il peut la gravité de la démarche et la lenteur des allures, rien ne le distinguera d'avec un véritable Hadar. Les Maures ne sont pas une race, mais un résidu de toutes les races ; le sang phénicien, berbère, romain, arabe, turc se mêle dans leurs veines ; l'Europe a fourni son contingent, surtout au temps de la piraterie, quand les renégats et les captifs se comptaient par milliers. Cette population n'a jamais joué un grand rôle en Algérie ; les Turcs la méprisaient, la conquête française n'a trouvé chez elle ni résistance ni concours. Ces hommes gras et lymphatiques ne sont pas de ceux qui créent les événements, ils les subissent avec une passivité indifférente. Ils sont paisibles et assez doux ; mais c'est à leur indolence qu'on doit savoir gré de leur tranquillité. Les professions qu'ils afïec*
tiennent sont celles qui exigent le moins d'effort, la plupart sont boutiquiers ; pas à la manière européenne ; poini d'étalage ni de réclame; le marchand, gravement assis, fume sa pipe ou boit son café ; il ne fait rien pour attirer l'acheteur ; c'est à peine s'il ouvre la bouche pour dire le prix qu'il demande ; vendre ou ne pas vendre paraît lui être tout à fait indifférent. Ceux qui se croient de bonne naissance aspirent aux magistratures indigènes, aux fonctions religieuses , aux emplois administratifs ; cadis , imams, commis, ils n'ont pas à s'ingénier ni à se fatiguer l'esprit : ils sont les rétribués du gouvernement. D'autres, d'ambition plus humble, se font khodjas, garçons de bureau, agents de police et portent partout la même docilité molle. Quelques Maures ont fait preuve d'une réelle valeur, mais ils sont l'exception ; en général , cette même paresse qui empâte les chairs alourdit les intelligences. Depuis longtemps mêlés aux Européens, ils n'ont modifié ni leur costume, ni leur manière d'être ; quant aux idées, ils ne prennent guère la peine d'en avoir ; dans un monde où tout se transforme, ils ne changent pas, ils gardent leur lenteur apathique au milieu de notre société affairée. Cette immobilité leur sera fatale ; les grandes familles, par l'émigration, la ruine ou la mort, ont presque toutes disparu ; les autres végètent et s'éteignent lentement.
On appelait Coulourlis les enfants nés de l'union des Turcs avec les femmes du pays ; en 1830, ils étaient en assez grand nombre. La constitution del'odjak les excluait des hauts emplois et des grades supérieurs, à peine si on les acceptait dans les rangs de la milice ; ils supportaient avec impatience la condition subalterne qui leur était faite ; une fois, ils faillirent mettre la main sur Alger; c'était une population énergique, avec toute la bravoure et toute la fierté des Turcs. Assez maltraités par ceux-ci, ils les préféraient cependant aux indigènes et les servaient bien, quitte à se révolter contre eux de temps en temps. Après la chute du dey, menacés comme les Turcs eux-mêmes
par les tribus arabes ou kabyles, ils devinrent les auxiliaires de la France ; beaucoup s'enrôlèrent dans les zouaves et les corps indigènes; on connaît, la vigoureuse résistance que ceux de Tlenacen opposèrent à Abd-el- Kader. Aujourd'hui, ils ont cessé de former un groupe distinct, ils se sont confondus avec les Hadars, dont ils avaient déjà le costume et les usages. On ne voit plus guère de Coulourlis; néanmoins, dans quelques villes, à Tlemcen par exemple on retrouve des visages aux traits accentués, à l'expression plus mâle, et on entend des noms de consonnance turque.
Autrefois, l'Algérie faisait avec le Soudan un commerce actif que la traite des noirs alimentait; les caravanes qui traversaient le Sahara du sud au nord amenaient vers le Tell cette marchandise humaine, qui se transportait toute seule, coûtait peu et se vendait cher. Les esclaves, une fois arrivés à destination, étaient traités avec une certaine douceur; on les convertissait à l'islamisme quand ce n'était pas déjà fait; on les affranchissait volontiers; les négresses devenaient les femmes de leurs maîtres, et les enfants qu'elles en avaient naissaient libres et héritaient comme les autres. Le décret du 27 avril 18/i8 ne trouva pas un grand nombre d'esclaves à libérer en Algérie. Les nègres exercent actuellement les diverses professions manuelles qui demandent peu d'activité intellectuelle et beaucoup de force musculaire : ils sont maçons, portefaix, manœuvres; on les emploie, surtout dans l'Est, pour les travaux de routes et de chemins de fer; les femmes sont masseuses dans les bains maures, servantes, devineresses, ou bien, accroupies au coin des rues, elles vendent quelques fruits et des pains de leur façon. Cette race a conservé sa gaieté enfantine, sa facilité d'humeur et aussi ses vieilles superstitions. Que ce soit fête française ou musulmane, la musique des « négros » promène par les villes son tapage assourdissant. Les indigènes, surtout les femmes, consultent les sorcières négresses et comptent
beaucoup pour éloigner le mauvais sort et guérir les maladies sur reffet de leurs sacrifices et de leurs incantations. Dans les oasis du sud, la population arabe ou berbère est fortement teintée de sang noir; les nègres et les métis supportent mieux que les autres les chaleurs sahariennes et les miasmes des bas-fonds. Il serait à désirer que cette race de travailleurs solides et dociles, acclimatable partout, comptât en Algérie un plus grand nombre de représentants.