CHAPITRE III
RIVALITÉ DU PRO<:ONSUL d'aFRIQUE, GOUVERNEUR DU SÉNAT, ET DC LÉGAT DE NUMIDIE, REPRÉSENTANT DE l'EMPEREUR.
<f Mixtis utriasque mandatis, discordia qiuB5ita, auctaque pravo carlamine. Legatorum vis adolevit diulurnitate officii, vel quia minoribo»
major œmalandi cara; proconsolon Hplendidiflsimas quisque securitatl magis qnam poteiltia} consalebant. * (Tac, Bist,, IV, 48.)
J*ai essayé, dans ce qui précède, de donner l'idée générale de ce qu'était une province romaine. J'ai rassemblé un certain nombre de traits communs qui peut-être ont fait entrevoir cette grande et imposante figure du gouverneur romain. L'histoire administrative du nord de l'Afrique, et spécialement de la Numidie, va me servir maintenant d'exemple plus précis et de modèle particulier»
Je ne me propose point de faire passer devant les yeux du lecteur toute la série des personnages qui ont administré ces contrées : œuvre bien longue et un peu monotone, œuvre d'ailleurs irréalisable, tant le. nombre est considérable de ces figures qui ont disparu de l'histoire, de ces noms, souvent périssables, et qui ont en effet péri ! Je tâcherai, ce qui est moins difficile et présente plus d'intérêt peut-être, dq faire comprendre quelles différentes mesures et quelles transfor-
mations successives ont élé, à travers la longue suite des temps, introduites par Rome dans l'administration de ses possessions africaines. Je m'efforcerai de montrer combien Rome, dans ces provinces comme dans toutes les autres, a élé sobre, en somme, de modifications administratives, avare de changements et de retoucbes, et ce qu'elle a déployé, là encore, de fermeté dans les vues, defixilédans les principes, de décision, de suite, de constance dans l'application. Peutêtre sera-ce là une étude intéressante et utile, en regard de ces remaniements hasardeux, de ces hésitations et de ces tâtonnements, de ces essais 'd'organisations éphémères, de cette mobilité et de cette inquiétude en un mot qui ont souvent attristé l'histoire et compromis les progrès de plus d'une colonie moderne.
Je puiserai à pleines mains pour cette étude dans les notes que j'ai eu l'heureuse fortune.de recueillir en écoutant L. Renier, dans un article très intéressant et très développé que M. Henzen a consacré aux Inscriptions romaines de l'Algérie ', eniin dans un savant mémoire de M. Mommsen sur les gouverneurs de Numidie '.
J'ai montré comment Rome, après la troisième guerre punique, au lieu de se jeter, avec une avidité peut-être imprudente, sur l'immense région que lui livrait la chute de Carthage, n'avait fait en quelque sorte que prendre pied en Afrique. Si petite que fût la nouvelle province, puisqu'elle ne comprenait que la ligne de côtes assez mince qui s'étend depuis le fleuve Tusca jusqu'à la viUe de Themr , encore était-ce terre romaine ; encore le gouverneur résidant à Utique, propréteur ou proconsul, représentait-il et annonçait-il au loin la puissance et la majesté prochaine ou présente du peuple roi.
La guerre de Jugurtha, nous l'avons vu, ne changea rien
22i LE PROCONSUL D'AFRIQUE
à cet ordre de choses, ou du moins n'apporta pas de modifications notables, soit dans la politique générale que Rome avait dès le début adoptée vis-à-vis des chefs — ou, si l'on \ eut, des rois, reguli — et des populations indigènes, soit dans la situation particulière du territoire modeste qu'elle s'était assez récemment annexé ; en 106 avant J.-C. comme en 146, Rome n'a encore et n'a voulu avoir, pour mieux dire, que sa province d'Afrique, c'est-à-dire, je le répète, ce littoral assez étroit qui s'étend à peu près du golfe de Carthage aux plages sablonneuses où s'élevait l'autel des Pbilènes.
Je saisis l'occasion de renvoyer ici le lecteur, une fois pour toutes, à la belle carte de l'Afrique romaine dressée, en 1864, au Dépôt de la guerre, par M. le capitaine Nau de Champlouis * . Embarrassé qu'il était de donner une date précise à ce travail, et de choisir un moment, une ère historiques, eu égard aux progrès et, partant, à la mobilité de la domination romaine, en présence aussi des modifications et des remaniements successivement apportés à l'organisation politique du nord de l'Afrique, le savant officier s'est décidé à adopter, pour l'ensemble, la division administrative qui fut arrêtée sous Caligula, après la mort du roi Ptolémée. A cette division correspond en effet la période historique (jui donna à l'Afri- ([ue romaine, avec les règnes des Flaviens et des Antonins, ses années les plus calmes et les plus prospères. Néanmoins, pour faire ressortir le développement , et pour mieux dérouler le tableau de l'occupation romaine, M. de Champlouis a voulu jalonner en quelque sorte les quatre grandes épo(iues qui ont marqué les extensions successives de l'iûlluence de Rome par de nouvelles divisions territoriales; et quatre croquis placés dans un des angles de la carte mon-
1. Voir également, k côté de ce qu'on pourrait appeler ce grand tableau (l'ensemble, ce panorama de l'Afrique romaine, les trois cartes particulières dont H. Kiepert a encore enrichi l'admirable Corp\u ^ Wilmanns.
trent au lecteur la marche constante et les principales étapes de cette conquête qui, après cinq siècles, absorba dans Tem pire toute TAfrique septentrionale.
Dans le premier de ces croquis, lequel est daté de l'an 106, de la chute de Jugurtha, voici comment est divisée l'Afrique : la Maurétanie, agrandie d'une bonne part du territoire numide, appartient au roi Bocchus I**" ; la Numidie, ou ce qui en reste, au roi Hiempsal II; la C}Ténaïque, à Ptolémée Apion. Colonie grecque sur le sol libyen, lour à tour royaume des Battiades, république turbulente, conquête des Ptolémées d'Egypte depuis 322, Cyrène, après la mort d'Evergète-Physcon (117), était devenue l'apanage de son fils naturel Apion et s'était séparée à toujours du royaume d'Egypte. — Entre la Gyrénaïque et la Numidie s'étend ou plutôt se resserre modestement encore la province romaine d'Afrique, qui ne s'est point accrue après la chute tle Jugurtha et est restée ce qu'elle était au lendemain de l'incendie de Carthage, c'est-à-dire qu'elle se compose du territoire que possédaient encore les Carthaginois au commencement de la troisième guerre punique.
Le second croquis est daté de 46 avant Jésus-Christ, après la guerre de César, et représente l'état du nord de l'Afrique au lendemain de la bataille de Thapsus. La Gyrénaïque a été léguée au peuple romain par son roi en 95; d'abord laissée à elle-même, toutefois placée sous la surveillance nominale, mais officielle, du gouverneur d'Afrique, déchirée par les guerres civiles, elle est devenue enfin province romaine en l'an 74, en même temps que la Bilhynie *.
1. Les Romains donnèrent d'abord peu d'attention à cette possession écartée ; les empereurs s'en occuperont davantage : de belles ruines ro- Daaines attestent leur sollicitude. (Duruy, t. III, p. 624.)
Héritière de Ptolémée Apion, Rome d'abord se contenta de déclarer libres, sous sa protection, les cinq villes principales de ce petit royaume : Cyrène et Apollonie, qui lui servait de port, Rarca, Arsinoé et Bérénice. Elle leur laissa même la jouissance du domaine royal, moyennant un tribut, et ne réduisit le i)ays en province que vers l'année 75, pour
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La Maurélanie occidentale obéit à Bogud II ; la Maurèlanie orientale, taillée sur le pays numide, à Bocehus III, deux alliés de César. Quant à la Numidie, c'est-à-dire au royaume de Juba vaincu et mort, elle vient d'être réduite on province romaine.
Une question se pose ici, toutefois, à propos de ce terri» ioire numide désormais annexé à l'empire : fit-il partie intégrante de la province proconsulairCj obéissant au proconsul ou confié à Tun de ses légats; ou bien eut-il une constitution indépendante? On n'est pas tout à fait d'accord sur ce point. Marquardt et Mommsen estiment que la Numidie fut tout simplement ajoutée à la province d'Afrique et gouvernée par un des légats du proconsul K M. de Ghamplouis, dans son croquis et dans sa notice, a suivi cette opinion. Son croquis ne distingue point en effet la Numidie de l'Afrique propre, ne fait des deux qu'une seule province; et, dans sa notice, il dit ceci : « La province d'Afrique s'est accrue de toute la partie orientale de la Numidie. (Le reste était allé grossir, on s'en souvient, le royaume de la Maurélanie orientale.) L'Afrique est le grenier de Rome, et le proconsul qui la régit devient un des plus importants fonctionnaires
mettre un terme à des querelles intestines. « Ce n*était pas moins nnc acquisition précieuse comme position politique, sans parler de l'impor* tance commerciale de ce pays, qui fournissait à l'exportation les produits d'un sol appelé le jardin de l'Afrique et une denrée, le SilphiiiiDj qui se vendait k Rome son poids d'argent. De la Cyrénaïque, Rome stt^ veillait l'Egypte, et, de la i)rovince d'Afrique, la iNumidie.
Leptis, au milieu de la côte des Syrtes, mais au débouché de vallées fertiles, avait sollicité durant la guerre numide l'amitié de Rome et obtenu de Métellus une garnison de quatre cohortes liguriennes. Cette place, presque à égale distance de Cyrène et de Carthage, unissait ces deux possessions de la République et complétait l'investissement de toute la côte africaine. » (V. Duruy, t. Il, p. 471.)
La Rithynie est léguée aux I\omains par le testament de Nicomède 1V« comme Ta été la Cyrénaïque par Ptolémée Apion. Voir, sur quelques gooverneurs romains de Rithynie, un savant article de M. Muret {BuUeii* decorresp. hellénique, février 1881.)