Tacite, Hist, IV
bourreaux de Macer, revenait tremper dans le sang d'un proconsul ses mains encore sanglantes du meurtre du légal! Puis, dans un manifeste où perçait son inquiétude, il réprimanda les Carthaginois, et se renferma dans sa demeure, sans vaquer même à ses occupations accoutumées, de peur d'être la cause involontaire de quelque nouveau mouvement.
Que faisait cependant Valerius Festus? El quelle part avait-il dans tout cela? Que se passa-t-il dans les fréquentes entrevues qu'eurent ensemble le légal et le proconsul? Estce le légat qui sollicita Pison à la révolte, ou Pison qui essaya vainement de l'y entraîner? On ne saurait le dire; personne ne fut reçu dans leur confidence, et, Pison une fois mort, presque tout le monde fut pour le meurtrier. Ce qui est sûr, c'est que le légat était une âme fort équivoque : tant que la lutte fut indécise entre Vitellius et Vespasien, Festus joua jeu double et n^énagea les deux rivaux ; publiquement, il se déclara pour Vitellius, mais il entra en correspondance avec Vespasien et se réserva pour le vainqueur * . Lorsqu'il apprit l'agitation qui régnait à Carthage, la mort du centurion, et tous les détails vrais ou faux, naturellement exagérés, qui lui arrivaient de la province, il eut bien vile pris son parti ; l'occasion de témoigner son zèle était excellente : il chargea quelques cavaliers d'aller assassiner Pison. Les assassins arrivent au petit jour, après un voyage rapide, et envahissent, l'épée nue, le palais du proconsul. Pison n'était pas connu d'eux : c'étaient des auxiliaires carthaginois et des cavaliers indigènes. Non loin de la chambre à coucher, ils trouvent un esclave : où est Pison? lui demandent-ils. Par un admirable mensonge, l'esclave répond que c'est lui-même et tombe percé de coups. Ce dévouement ne sauva pas Pison : il fut reconnu quelques instants après par un des hommes de Festus, le procurateur Bebius Massa,
U Tacite, //w^, II, 97.
et égorgé. Le légat attendait révénement à Hadrumète; il rejoint la légion, fait enchaîner le préfet du camp, sous prétexte de complicité avec Pison, en réalité par vengeance personnelle, punit ou récompense quelques soldats et quelques centurions, — pure et inique comédie et pour le seul besoin de la cause, — puis part pour apaiser les dissentiments de Leptis et d'Oea : il pouvait faire savoir à Rome qu'il avait étouffé une guerre civile * !
J'ai cédé au plaisir de suivre Tacite jusqu'au bout : c'est qu'une telle scène, et d'un tel peintre, dépasse la mesure d'un simple et ordinaire épisode ; il y a plus là qu'un incident de ce conflit si savamment organisé entre les deux gouverneurs d'Afrique; il y a là même plus qu'une peinture. romaine, plus qu'une de ces sombres tragédies qui ensanglantent l'ère impériale; il y a un drame humain, de tous les temps et de toutes les histoires. N'ai-je pas d'ailleurs averti que je chercherais à faire entrer dans le cadre de ce travail tous les tableaux qu'il me serait possible d'emprunter à ces admirables maîtres?
Caligula s'occupa plus d'une fois de l'Afrique. En 40 après Jésus-Christ, il fait étrangler Ptolémée à Rome, réunit définitivement à l'empire son royaume des Maurétanies et le partage en deux gouvernements. De cette année 40, aussi bien, date l'ère Maurétanienne ; beaucoup de monuments la mentionnent. On avait cru longtemps que l'ère de la Maurétanie ne remontait qu'à l'an 43, c'est-à-dire à l'époque seulement où, après trois années de luttes, la province avait été définitivement pacifiée et organisée. Mais plusieurs inscriptions à double date ont mis en évidence cette légère erreur ; c'est dès l'année 40, et au lendemain même de la mort de Ptolémée, que s'opère la nouvelle divi-
1. Tacite, Hist. ,iy, 48-50. Leptis et Oea, tout comme Hadrumète, sont du pays prOcoDsulaire ; mais le légat, grâce à la fiction de Tunité, y est également chez lui, puisqu'il a le droit, pour le bon motifs de pénétrer sur le territoire propre du proconsul.
27i LE PROCONSUL D^AFRIQITB
sien politique dont le troisième croquis de la carte de M. de Champlouis a cru devoir enregistrer la trace. Le nord de l'Afrique est partagé dès lors en cinq grandes régions administratives : à Test, la Cyrénaïque est réunie à la Crète depuis Tan 37 avant Jésus-Christ, et toutes les deux obéissent à un proconsul ; la province d*Afrique appartient également au Sénat; la Numidie a reçu un légat impérial; les deux Maurétanies, Césarienne et Tingitane, sont l'une et Taulre sous les ordres d'un procurateur.
Dans ce récit, qui est surtout l'histoire du pays numide. je ne puis pas m'arréter longuement à l'histoire du pays maure. Toutefois la date importante et l'événement intéressant que je >iens de rappeler me fournissent l'occasion commode non pas même d'une digression, mais d'un simple coup d'œil, d'un r^ard jeté par avance, et une fois pour toutes, sur la suite des principaux faits, rares d^ailleurs, dont se composent les obscures annales de ces promces maurétaniennes. depuis le jour où le meurtrier de leur dernier roi les a faites définitivement romaines. Encore convient-il de ne point détacher tout à fait du sujet principal des annexes qui y tiennent si naturellement, et de ne point laisser absolument dans l'ombre des parties si considérables et qu'il est aisé, en passant, d'éclairer d'un peu de lumière.
L'ère maurétanienne est certaine; depuis l'époque d'Hadrien jusqu'aux derniers temps de la domination romaine, elle a eu cours dans toute la Maurétanie Césarienme, par suite dans cette région même qui, sous le nom de Maure tanie de Sitifis. ne fut séparée de la province de Caesarea que vers la fin du m* siècle. Sans doute servait-elle également dans la Maurétanie Tingitane, qui, de prime abord séparée de la province voisine, fut du moins constituée et organisée dans le même temps.
Voici la plus ancienne des inscriptions connues qui men^ lionne cette ère provinciale; le monument est daté à la fois
KT LE LÉGAT DE NuMiDiE ^75
de la 89< année de la province et des consuls de cette année. La date correspond à Tannée 128 :
TERMINI- POSITI- INTER IGILGlLlTAiNOS- IN QVORVM- FINIBVS- KAS TE L L V M- VICTO RIAE POSITVM- EST- ET ZIMIZ VT- se I AN.T- Z IMI Z E S- * NON- PLVS- IIS V S V M SE • HABER • EX • AVCTO . RITATE- M • VETTI • LA TR ON I S • P R G • AVG QVA- IN-CIRCVITV A-MVROKASTP- D • P R • L XXX IX • T OR QVATO ET LIBONE COS
L'inscription a été trouvée dans la petite ville moderne de Djidjelli, l'ancienne Igilgili colonia, c'est-à-dire en deçà et non loin du territoire numide. Elle doit se lire ainsi :
Termini positi inter Igilgilitanos, in quorum finibus kastellum Victoriœ positum est^ et Zimizes, ut sciant Zimizes non plus in usum se habere ex auctoritate M. Vetti Latronis procuratoris Augusti quam in circuitu a muro Kastelli passus quingentos. Anno provineiœ LXXXIX, Torquato et Libone cos.
Les deux nouvelles provinces tiraient l'une et l'autre leur nom de leurs deux villes principales, Cœsarea et Tingi.
La vieille et obscure ville dlol, berbère ou phénicienne, ne sortit de son humilité que lorsque, en l'an 729 de Rome, Juba II échangea sa principauté de Cirta contre le royaume de Bocchus et choisit pour sa résidence la ville qu'il allait faire si aimable et si élégante et qu'il nomma, par un flatteur hommage à son suzerain de Rome, Csesaria ou Cœsarea, Bon nombre d'inscriptions y conservent le souvenir de cette époque royale et de cette dynastie éphémère, les unes érigées
en rhonneur des deux rois, Juba* et Ptolémée son fils, les autres en mémoire de toute cette maisonnée, cette domesticité princière, libertos regios et servilia imperia, que Tacite nous fait voir gouvernant le jeune PtoIéméè et poussante bout ses sujets ^
Peu de temps après être devenue la capitale romaine de la nouvelle province, Caesarea reçut de Claude le rang de colonie et porta par reconnaissance le surnom de cet empereur. Les monuments racontent sa vie municipale et sa vie religieuse : elle eut ses duumviri quinquennales^ ses ànum" viri et duumviralicii, ses aediles^ son cur.aior dUpunctorque reipublicœ^ comme elle eut ses ponttfices, ses flamines, son flamen Augustin son flamen provincïœ, peut-être une flaminica^ à coup sûr une corporation de dendrophori ^ Le gouverneur de la province y résida le plus souvent; les équités singulares attachés à son service et à sa personne y tenaient garnison, elle servait de quartier général au corps d'armée de la province et à la flotte qui surveUlait ces côtes et ces parages ^.