XXIV AVANT-PROPOS
et engageante, la mer bleue, les montagnes violettes ou au loin couronnées de neige, tout cela invite au grand air i. L'Athénien d'autrefois vivait beaucoup sur la place publique ; le Napolitain d'aujourd'hui demeure volontiers dans la rue : il y cause, il y gesticule. L'Arabe, lui non plus, n'a pas le luxe du chez soi; il écoute ou raconte autour d'une fontaine, assis sur la cruche de cuivre qu'il remplira tout à l'heure et qu'il portera légèrement sur son épaule; fatigué, il s'allonge sur les dalles nues de nos trottoirs ; le soir, il fume et joue au café maure; pendant les nuits d'été, enveloppé de son burnous, il dort sous le ciel étoile *.
Tous ces traits de mœurs, à ce qu'il me paraît, se rappellent et s'expliquent l'un l'autre : il y a là des
^ . « Ces hommes ardents du Midi sont tous artistes et poètes. Privés du nécessaire, ils demandent des fêtes, et^ pourvu que leur ville soit belle, ils ne s'aperçoivent pas que leurs masures sont immondes. C'est qu'aussi ces masures ne sont pas leurs demeures. Dans ces heureux climats où le ciel donne à la terre des jours si purs et des nuits si douces, ils vivent suh dio, et les portiques, les temples, les arcs de triomphe, les statues, leur appartiennent bien réellement, puisqu'ils en jouissent sans cesse. » (Duruy, Hist., III, p. 760.) Et, quand ce n'est pas Part qui leur donne cette fête perpétuelle, c'est, comme en Algérie, la iiature.
2. Il y avait à Delphes un bâtiment appelé la Lesché, construit au temps des guerres médiques et orné de deux grandes peintures de Polygnote. Les habitants s'y réunissaient pour causer, et Plutarque a pu y placer avec vraisemblance la scène d'un de ses dialogues. « Ce genre de bâtiment, destiné à la conversation, devait être un des plus anciens chez les Grecs amis de la parole; il y en avait déjà du temps d'Homère, et l'on y renvoyait dédaigneusement les bavards. » (Mémoire sur les ruines et l'histoire de Delphes, par P. Foucart.)— Le café maure, ici, est une de ces Leschés, une Lesché arabe, inculte et enfumée, barbouillée de peintures enfantines par de naïfs Polygnotes. Il y a là assurément deux civilisations bien différentes; mais il y a quelque analogie dans les usages et dans les mœurs.
AVANt-PROPOS XXV
physionomies d'hommes et de choses qui se rapprochent et se ressemblent. Pour prendre un exemple célèbre, de quelle précision, de quelle clarté, de quelle couleur s'est revêtu ici pour moi le second livre de V Enéide l Cette grande ville de Troie tout d'abord devait être à peu près pareille à ce que sont encore aujourd'hui toutes ces blanches villes asiatiques qui boi*dent la Méditerranée, et ressembler, bien plus exactement encore que l'élégante Pompéi, à quelqu'une de nos villes mauresques. Ces rues étroites que barrent les soldats grecs *, cette terrasse de la maison d'Anchise, où monte Énée dans sa première angoisse, pour voir et pour entendre ce qui se passe *; ces plates-formes du temple de Minerve et du palais de Priam, d'où les assiégés font pleuvoir des traits impuissants % tout cela, du moins par à peu près, nous le reconstruisons, nous bous le représentons d'après nos rues et nos maisons algériennes. Cette vaste demeure du vieux roi d'Ilion, je me la figure un peu comme ce grand et curieux {tdlais des beys de Gonstantine, avec ses jardins intérieurs et les portiques qui les encadrent *. C'est dans une de ces cours mauresques,