‹ L'Algérie romaineChapitre 28 sur 174 · Mommsen, Histoire romaine, — Voy. Appendice ; II · texte numérisé non relu

Mommsen, Histoire romaine, — Voy. Appendice ; II

par Rome, et les galères romaines qui naviguent en paix dans ces parages et sillonnent librement ces eaux, naguère carthaginoises, peuvent faire impunément la reconnaissance de ces côtes où bientôt Scipion vengera Regulus, de ces promontoires et de ces golfes que Thistoire, dès maintenant, peut appeler de leurs noms romains : le cap Blanc, le beau Promontoire *, le cap d'Apollon, celui de Mercure, la baie d'Hippone Zarite, le golfe de Carthage '. Cependant les troupes cantonnées en Sicile sont là, comme dans un autre camp de Boulogne, avant-garde de l'invasion, tandis que, sous le front des plus hardis d'entre les vieux sénateurs, s'agite confusément et se décide petit à petit, à travers tous les prudents scrupules de la patience romaine, le rêve de l'entière succession de Carthage '. La conquête du pays de Carthage, en effet, c'était la conquête plus ou moins lente, mais certaine du reste de l'Afrique : c'était la possession de toute cette côte heureuse jusqu'à l'Espagne, jusqu'au détroit de Gadès; c'était la bordure méridionale du grand lac romain : c'était la domination de la mer intérieure *.

1. « Ubi illuxit, ventus idem coortus, nebula disjecta, aperuit omnia Africse littora. Scipio, quod esset proximum promoutorium percunctatus, qunm Pulchrum promontorium id vocari audisset : Placet omen, inquit ; hue dirigite naves. » (T.-L.)

2. Nau de Champlouis, Notice sur la carie de l'Afrique êous la domination des Romains, Synonymies : Candidum promontorium (Guérin, t. II, p. 26), cap Blanc, au nord de la Tunisie; Ras el Abiad. — Pulchrum prom, (Guérin, ibid.), cap Zébib, à l'est du cap Blanc. — Apollinisprom. (Guérin, I, p. 3j, cap Farina, ou Ras Sidi Ali el Mekri. — Mercurii v. Hermœum prom. (Guérin, ibid.)^ cap Bon ou Ras Addar. — Hipponensis sinus (Pline, V, 4), golfe de Bizerte. — Carthaginiensis sinus, golfe de Tunis.

3. tt Maintenant encore, après Tinfluence algérienne, Tinfluence de ritalie pèse plus que toute autre sur ce rivage conquis au douzième siècle et presque aussitôt reperdu par les Normands de Sicile. L'Italie serre de près Tunis... Les Italiens de l'ancien royaume de Naples, les Siciliens, les Maltais, ces brocanteurs auxquels leur patois arabe rend le séjour facile en Berbérie, ce sont là les Européens qui prédominent dans la capitale de la Tunisie et dans les ports de commerce. » (0. Reclus.)

4. tt L'Atlas de la Tunisie continue TAtlas numide ; ses plateaux, les plateaux de Constantine ; sa grande rivière, la Medjerda, l'ancien Ba-

Quel est donc ce pays qui se découvrait ainsi, après la première guerre punique, devant Tambilion romaine? Quelle était cette terre nouvelle dont la victoire de Zama lui allait ouvrir librement l'accès, sans qu'elle voulût pourtant y prendre pied encore , où elle ne s'installera solidement qu'après la destruction de Carthage, et qu'elle envahira peu à peu, par un rayonnement lent et sûr, jusqu'au jour où elle croira pouvoir, après plus de deux cents années, prononcer l'annexion définitive et officielle de cette immense et laborieuse conquête? Qu'est-ce que cette Afrique septentrionale qui a tenté tant de dominateurs, attiré tant de nations conquérantes, subi tant de maîtres successifs; qui a vu passer tour à tour, sur ses bords< pacifiés et dans ses profondeurs insoumises, Carthage et les royaumes numides, puis Rome, puis les Vandales et l'éphémère retour des Byzantins, puis le flot des Arabes et les corsaires Turcs; enfin où grandit aujourd'hui et se répand, pour le plus grand bien de la civilisation, l'influence féconde de la France?

Lorsqu'ils débarquèrent en Afrique, les Romains trouvèrent toute cette côte septentrionale divisée en un certain nombre de régions, naturelles autant que politiques, et depuis longtemps délimitées par certains accidents physiques, — les sables de ces déserts de l'Est qui s'étendaient depuis l'Egypte jusqu'au pays de Carthage *, un fleuve ou une chaîne de montagnes dans les zones plus heureuses de l'ouest, — aussi bien que par les représailles de la guerre et les alternatives de la victoire. Du jour où, sur la population indigène, sur cette race libyenne, numide, maure, que nous appelons aujourd'hui berbère, vinrent se superposer les émigrants phéniciens

gradas, a son cours supérieur en Numidie et passe, avant d'entrer sur le territoire de Tunis, au pied de la ville française de Souk-Harras. » M. Reclus regarde, lui, d'Alger vers Tunis ; pour les Romains, dont l'observatoire et le point de départ sont à l'est, la réciproque n'est pas moins vraie.

1. « Ager in medio arenosus, una specie; neque flumen, neque mons erat, qui fines eorum discerneret. » {Jug., LXXIX.)

de Carlhage et les colons grecs de Cyrène, se trouvèrent délerminées et fixées de véritables limites territoriales, que les vicissitudes politiques purent déplacer momentanément, mais qui ne s'efifacérent plus désormais *.Les maîtres ont changé, les conquérants se sont succédé; mais les vieilles divisions ont toujours subsisté sous les dominations différentes. Les Ptolémées ont régné à Cyrène ; les dynasties des chefs numides se sont* taillé des royaumes plus ou moins vastes aux dépens les unes des autres, mais sans changer la face générale des choses, sans troubler le vieil ordre établi. Rome elle-même, en introduisant, de temps à autre, dans lés circonscriptions administratives de ses possessions africaines certaines modifications que nous aurons à retracer plus tard, tâtonnements rares d'ailleurs et remaniements de médiocre importance, laissa debout les anciennes limites. Nos trois provinces françaises se sont à leur tour modelées sur l'organisation antique ; elles s'encadrent exactement entre les primitives limites du pays proprement numide, de ce bel et vaste territoire que réunit sous un seul sceptre l'ambition de Masinissa, que Micipsa sut conserver, que perdit Jugurtha par un excès d'audace barbare. Héritière du royaume numide, que Rome victorieuse coupa en deux provinces, et que nous avons nous-mêmes dû subdiviser plus encore, notre colonie s'est installée du moins et établie dès le premier jour dans les vieilles lignes générales, puisqu'elle s'appuie, à l'est, sur la province proconsulaire, la province d'Afrique proprement dite, c'est-à-dire sur la régence de Tunis, et qu'elle s'arrête, à l'ouest, à peu près aux limites de la Maurétanie Tingitane 2.

Page 1