i;Oued-Drâa a 1500 kilomètres
3, 0. Reclus.
momentanées peut-être; peut-être l'avenir et la civilisation referont-ils Toeuvre heureuse de la nature, cette Berbérie une et indivisible, cette belle région qui se lève isolée, illuminée et luxuriante, entre la mer et le désert, « formée par la même ride énorme du sol, l'Atlas, » enveloppée du même ciel, revêtue et parée des mêmes plantes, peuplée des mêmes animaux, des mômes hommes, et que les Arabes orientaux avaient si justement nommée Tile du Moghreb ou Tile de rOccident.
Dans cette zone septentrionale, les Romains, au temps de Salluste, commencent à bien connaître, sinon les parties profondes ou reculées à l'ouest, du moins, par les expéditions militaires et par les relations diplomatiques qu'ils ont nouées avec les différents chefs indigènes habilement intéressés soit à leur lutte contre Garthage, soit à leurs guerres civiles, l'ancien territoire de Garthage et une grande partie du pays des Numides. La guerre de Jugurtha, cette guerre de fuites et de poursuites, a promené au loin, jusqu'aux frontières maurétaniennes, les armes romaines ; les colonnes expéditionnaires de Métellus et de Marins ont sillonné le pays en tous sens ; Salluste lui-même a fait campagne avec César : il a vécu en Afrique, il a administré la Numidie. Néanmoins, ni lui, il Tavoue, ni ses contemporains ne savent encore grand'chose de la Maurétanie elle-même. Le roi Bocchus, dit-il, n'était pas plus connu de Rome avant la guerre de Jugurtha qu'il ne connaissait Rome lui-même *.
Sur la région du sud, sur ce qu'il appelle vaguement le pays des Gélules 2, Salluste n'a non plus que de fort pauvres
1. « Prœter nomen, cetera ignarus populi romani; itemque nobis, neque bello, neque pace, antea cognitus. » (Sali., Jug., XIX.)
2. Le pays des Gélules. — Je trouve, dans une savante élude d'un de nos jeunes officiers les plus experts en ces questions, les indications suivantes. M. le capitaine Ragot constate que la séparation marquée par Salluste entre les Libyens et les Gétules ne s*est pas encore effacée de nos jours; elle existe encore à l'heure qu'il est, et M. Ragot va
i8 DIVISIONS TEBRITOBIALES
renseignements ; il sait seulement par ouï-dire qu'au delà de la Numidie et de l'autre côté de TÂtlas habitent les Gétules, en partie sédentaires sous leurs huttes agrestes, disons le mot. sous leurs gourbis S en partie nomades sous la tente, et plus
jusqu'à dire qu'elle indique pour nous la limite de la colonisation sérieuse et des tentatives raisonnables d'assimilation possible. Ce que les anciens appelaient proprement la Numidie s'arrêtait, ajoute-t-il avec précision, à la chaîne des monts Aurès. Au-dessous, super Numidiam, était le pays des Gétules. Dans la table de Peutinger (segments I, II et III) de la belle édition Desjardins, le nom de Gétulie embrasse le Mzab, la région de l' Aurès et celle du Djerid. La limite était nécessairement un peu vague, et elle a dû varier avec les tentatives progressives de refoulement. Le Hodna est pays gétule. Eu somme, qu'est-ce que ces Gétules? Est-ce une autre race? N'est-ce pas plutôt une confédération plus belliqueuse et dont le caractère plus remuant et plus indomptable s'expliquerait par le climat plus violent, par la situation plus lointaine? Ce qui est sûr, c'est que la Gétulie a servi en tout temps de refuge aux vaincus ou aux proscrits du Tell; c'a été comme l'asile de l'indépendance africaine.
Le capitaine Ragot distingue, avec raison, ce semble, entre ce qu'on pourrait appeler les limites de Voccupation et celles de la colonisation romaine. L'occupation romaine s'arrêtait à l'Oued-Djedi : c'était là la frontière extrême; l'Oued-Djedi verse dans le chott Melghir les eaux du Djebel Amour et celles qui tombent des versants sud des montagnes qui se prolongent de l'Âghouat à Biskra.
Mais Rome avait, en quelque sorte, comme une seconde frontière, celle-là fortifiée, au nord de l'Aurès et de cette suite de montagnes qui font chaîne avec lui. Cette frontière armée marquait les bornes de la colonisation romaine et constituait la barrière au delà de laquelle Rome chercha constamment à refouler les populations gétules.
Ainsi, c'était la région nord du Sahara, — cette vaste région circonscrite entre le pied des montagnes, le cours de l'Oued-Djedi et le chott Melghir, — le pays des Ziban, qui formait la limite méridionale de la Numidie romaine. Là s'ouvrait, pour finir au torride pays des Ethiopiens, la sauvage contrée des Gétules.
1, Littré a donné le droit de cité à ce nom arabe, devenu si français en Algérie et qui signifie hutte, cabane, chaumière. Le gourbi est fait de pierres et de terre, et plafonné de branchages et de chaume ; ou bien, plus primitif encore, il reproduit exactement la forme et la structure que nous a décrites Salluste : « ceterum adhuc aedificia Numidarum agrestium, quœ mapalia illi vocant. oblonga, incurvis lateribus tecta, quasi navium carinae sunt. » (Jug., XVIII.) — Voir ces huttes en branchages dans une gravure de l'histoire de M. Duruy : t. III, p. 360. — .Les soldats de César, pendant la guerre d'Afrique, s'inspiraient de l'exemple des indigènes.... Arundinibus scopisque conteoptis sentis
sauvages encore. Derrière eux se trouvent les Ethiopiens *, et puis le pays brûlé des ardeurs du soleil.
Ce sont là des indications légères et insignifiantes '. Sur ce point, Strabon, Pline, Ptolémée surtout dépasseront de beaucoup Salluste ; mais encore a-t-il fallu attendre les récits d'un hardi et savant voyageur, M. Henri Duveyrier ', et Térudition si sûre, la critique si sagace de M. Vivien de Saint- Martin * pour débrouiller nettement les confuses données des géographes anciens, rétablir les grands points de repère et les synonymies certaines, éclaircir enfin les descriptions de seconde main et de simple ouï-dire par les explorations personnelles ou les démonstrations scientifiques.
Ce n'est point, en somme, si peu de chose que les connaissances môme vagues et les notions à demi exactes que, sur ce mystérieux pays du Sud, sur cet immense et obscur Sahara, les anciens peuvent revendiquer à leur avoir géographique, et la limite extrême de la mappemonde antique doit se reculer, beaucoup plus avant qu'on ne le sait généralement, dans les profondeurs méridionales de l'Afrique. Le premier, M. Vivien de Saint-Martin a établi, et les recherches de M. Duveyrier ont appuyé ses déductions, que VAgisymba
capUa contegebant, (Bell. A fric., 47.) — Le gourbi s'entoure volontiers d'une haie de cactus (figuiers de Barbarie), et se protège ainsi contre les rôdeurs nocturnes, hommes ou bêtes fauves. Il est encore aujourd'hui l'habitation fixe d'une partie de nos indigènes ; d'autres vivent sous l'abri mobile de la tente. Le coup de pinceau rapide de Salluste est donc encore aujourd'hui absolument exact : u Super Numidiam Gsetulos accepimus partim in tuguriis, alios incultius vagos agitare. »
1. Homère, Od., I, 22; IHad., I, 423. Ed. Pierron. — Virgile, jEn,, IV, 480; Eglog. X, 68. « — Tous les peuples, dit M. Benoist, situés sur les limites méridionales du monde connu des anciens en Afrique, portaient le nom générique d'Ethiopiens. »
2. Salluste le reconnaît lui-même : « qusB loca et nationes, ob calorem aut asperitatem, item solitudines, minus frequentata sunt, de iis haud facile compertum narra verim. » (XVI.)