Nouveaux Ijindis, tome V, Horace Vernet
même; que le faciès^ en un mot, n*avail pas changé *. » Or la chose est également vraie de notre Afrique ; et cette immobilité du milieu, cette invariabilité du spectacle et du pittoresque, que notre grand artiste attribuait à l'Orient, cette persistance de la physionomie et du faciès, dans les hommes comme dans les choses, dans les peuples comme dans la nature, est également le caractère propre de cet Orient du midi, de cet Orient français qui est TAfrique. L'Afrique romaine, peinte par un grand écrivain de traits définitifs, c'est encore l'Algérie française.
< Une mer irritée et sans ports; un sol fertile^ propice à r élève du bétail^ dépourvu d'arbres; le ciel et la terre pauvres d'eau : » n'est-ce pas bien là le pays berbère? J'interroge mes récents souvenirs et mes impressions si vives : j'en appelle à tous ceux qui ont visité ces contrées, traversé cette mer capricieuse, et dépassant le riant horizon des charmants rivages qu'elle baigne et que souvent elle bat furieuse, ont
1. « Un soir, à Paris, dans les salons de M. Jules Simon, alors ministre des cultes, des princes de l'Église, réunis autour d'unç table, feuilletaient les splendides Évangiles publiés par la maison Hachette et illustrés par Bida. Un évoque fit observer que Jésus -Christ, les apôtres, les pharisiens et les publicains avaient été dessinés d'après des modèles Égyptiens, Bédouins, Syriens, Juifs, et que c'était peut-être diminuer les Écritures que de les convertir en bibles arabes. Cette observation me frappa ; mais aujourd'hui, je ne la trouve plus juste et la chose critiquée me parait ici fort naturelle. J'imagine que Jésus-Christ a dû passer en triomphe dans les rues de Jérusalem, sur son âne oriental, comme ce beau jeune Copte passe maintenant sur le sien dans les rues du Caire. L'Orient a si peu changé, en ce qui touche les races! Au surplus, les modèles dont se plaignait l'évêque de... au ministre des cultes ne manquent pas de style. Le seul tort de Bida est de les avoir vus de trop près. Avec moins de détails, il en eût fait des personnages antiques. Les femmes, en particulier, sans être belles, ont une tournure, un cachet, j'allais dire une grandeur qui nous arrêtent k chaque pas. Leur désinvolture conserve une dignité qui rappelle le temps des patriarches. Il y a de l'idéal dans leurs mouvements, et sur leur tête la moindre cruche a la majesté d'une amphore. Quant aux jeunes gens, ils sont d'une élégance, d'une sveltesse qui rappelle les anciens bas- reliefs de la sculpture égyptienne ; ils ont dans les veines le feu qui anime les chevaux arabes. » (Charles Blanc, Souvenirs d'un voyage en Egypte.)
pénétré dans le réseau profond des monts et des plateaux intérieurs. Eh I bien, l'effet exact et vrai, l'effet d'ensemble ne ressort-il pas de la peinture du maître, de ce dessin i plutôt, sobre, arrêté, sévère, qui ne flatte point, qui ne veut qu'être vrai, dont les plans sont si nets et les lignes si précises? N'est-ce point là la note tout à fait juste ^?
1. Les tableaux, la couleur^ TAfrique française illustrée par le pinceau, nos grands peintres contemporains, toute notre école algérienne célèbre se sont chargés de nous les donner. Le plus populaire de tous, Horace Yernet, « ce peintre de l'armée française, le plus grand peintre d'histoire militaire que nous ayons eu, dit Sainte-Beuve, en nous traduisant aux yeux notre guerre d'Afrique, en nous montrant notre jeune armée en action, à l'œuvre, dans sa physionomie toute moderne et expressive, » nous a rendu aussi dans toute sa vérité le théâtre de ses nouveaux exploits, de cette brillante et heureuse croisade, et ce cadre algérien, et toute cette nature africaine. Et qui donc oublierait ici celui-là même dont Sainte-Beuve encore disait qu'il avait deux muses et qu'il était peintre en deux langues, Fromentin, cet esprit exquis, si cruellement, si ppématurément disparu?
2. Dans ce rapide panorama de l'Afrique septentrionale, Salluste a pourtant omis un trait essentiel, la montagne : Th. Jouffroy, le peintre éloquent de la nature grecque, n'a pas moins bien senti et deviné l'Afrique. « En jetant les yeux sur la carte de l'Algérie, on voit que cette contrée, qui s'étend entre le grand Atlas et la mer sur une longueur de 250 lieues et une profondeur moyenne de 60, est partagée d'un bout à l'autre par la chaîne du petit Atlas en deux régions distinctes, la région supérieure, entre le grand Atlas et le petit, la région maritime, entre le petit Atlas et la côte. Si l'on cherche les voies de communication ménagées par la nature entre ces deux régions, on ne trouve que quelques sombres défilés, par lesquels, sur trois ou quatre points, les eaux de la première se font jour pour arriver à la mer. Ces issues ouvertes par la force du courant, le courant les remplit ; l'homme ose à peine s'y engager, et elles laissent isolées les deux régions qu'elles devraient unir. La division ne s'arrête pas là. De la chaîne intermédiaire du petit Atlas partent, au nord et au sud, de nombreux rameaux qui l'unissent au grand Atlas d'une part et au rivage de l'antre, et qui découpent ces deux régions en une multitude de vallées, qui n'ont entre elles aucune communication commode ; de telle sorte que le pays, divisé en deux longues moitiés par le petit Atlas et subdivisé en nombreuses fractions par les rameaux qui s'en échappent, ressemble à un échiquier dessiné par des montagnes et n'offre que des barrières aux populations qui l'habitent. Vous chercheriez en vain un centre naturel à ce pays découpé; la nature le lui a refusé. Les centres secondaires n'existent pas davantage. Toute la région maritime est composée d'étroites vallées perpendiculaires à la mer et qui, rangées côte à côte, ressemblent aux
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D'abord, il ne calomnie point celle mer en effel irritable, mare sattum. dont le courroux ne tounnente pas seulement les perfides abîmes des Syrtes. Autour de ce littoral montagneux et abrupt qu'entr ou^tc à peine de loin en loin la vallée resserrée d'un oued torrentueux, et qui rarement s*étale en plages, cette mer africaine, maligne et inquiète, est souvent bouleuse et redoutable. Les embarcations des anciens, pnidenunent babituêes à sui\Te le rivage, surtout ces primitifs vaisseaux, grossièrement construits de bois vert, pesantes et maladroites machines que Rome osa d'abord mettre en face des rapides et légers narires carthaginois, apprirent, par mainte expérience, combien, sur cette côte épaisse et escarpée, la navigation est dure, parfois périlleuse. Les balancelles espagnoles et les modernes paquebots qui nariguent en ces parages, les barques maltaises et italiennes qui y pèchent ou qui y recueiUent le corail, les puissantes escadres qm y essaient leurs flancs lourdement cuirassés, savent, à leur tour, qu'ils ont quelque méfiance à garder des colères de cette mer bleue. La Méditerranée, si belle, si limpide et comme si engageante, lorsque, par un temps calme et pur, elle reflète un ciel sans nuages dans ses flots unis eonune une glace ou doucement ondulés en longs replis huileux, s'émeut rite et se fâche aisément. Sans ressentir ces grandes et solennelles tempêtes de TOcéan, sans en amonceler les vagues énormes , elle s'agite et se soulève en de brusques bourrasques, en de riolents emportements ; elle a même ses jours de fureur, et sa petite lame courte,
crèches d'une étable. Chaciine a son fleuve ou plutôt son torrent qui prend sa source au fond et coule en droite ligne au rivage. Les vallées de la région supérieure sont plus grandes, parce que les eaui, longtemps retenues par la barrière du petit Allas, y ont formé de plus Tastes bassins. Mais elles ne sont point liées Tune à Tautre, et chacune d'elles est un monde. Pour en dominer deux, il faudrait s'établir sur la chaîne qui les sépare... » (Article de Th. Jouffroy, inséré dans la Retw des Deux-Mondes de juin 1838, et reproduit dans la Numidie de M. Lacroix. L'article est de 1838, et quelques parties en ont vieilli ; mais Faspect général est certainement bien saisi).
entrechoquée et clapotante, pressée et comme acharnée au navire ^ qui. aujourd'hui, fatigue et secoue impunément la masse de nos citadelles flottantes, a, dans le cours des guerres puniques, surtout aux premières années de la lutte, brisé plus d'une de ces fragiles galères que Rome avait comme ébauchées d'après une quinquérème ennemie échouée sur les côtes italiennes, broyé plus d'une de ces flottes novices que le sénat improvisait, lançait et exerçait en quelques semaines , anéanti , presque découragé cette marine qui venait de naître.
Aussi bien, Neptune comptait là sans la ténacité romaine. Mais à quelle épreuve la mit-il, et par quelle rude expérience voulut-il discipliner et comme façonner à ses lois cette obstinée nation de fantassins incomparables et ces invincibles soldats de terre ferme !
(( Les Romains n'étaient pas aussi ignorants qu'on l'a prétendu des choses maritimes. Us connaissaient la construction et la manœuvre des trirèmes ; on se rappelle que l'apparition d'une escadre romaine dans le port de Tarente avait provoqué la guerre de Pyrrhus. Mais ils n'aimaient pas la mer, ils se défiaient de « l'élément perfide », et comme leur vie militaire s'était passée sur terre, ils n'avaient point de flotte permanente, quoiqu'ils nommassent des magistrats, duumviri navales , pour veiller à l'entretien d'un certain matériel naval. D'ailleurs, quand ils avaient besoin de vaisseaux, ils en demandaient à leurs sujets étrusques et grecs. » Mais, dès le commencement du duel avec Carthage, ils comprirent qu'il fallait désormais chercher et vaincre l'adversaire sur ce champ de bataille remuant et hasardeux, sur ces flots mal connus, redoutés, qu'il avait soumis et faits siens. Chasser Carthage de la Sicile, c'était peu : il fallait la chasser de la