Reclus. — Cf. Reme de géogr. Avril 1881, p. 312 : noie
Mais de pareils points de vue n'étaient point le fait des anciens; tout cela sent trop Tordre et la netteté, les habitudes de méthode, d'exactitude et de classification de la science moderne. Ne demandons donc à Salluste, un artiste aussi bien, et de plus un narrateur pressé et qui courait à son récit, que l'esquisse, l'esquisse excellente, qu'il a bieu voulu nous laisser. D'un coup de crayon, mais d'un coup de maître, Salluste, rassemblant dans une seule phrase et dans un seul effet tous les traits de ce grand tableau, nous a rendu merveilleusement l'impression que produit d'abord cette étrange et grande nature. Cette sensation première, nette et forte, que sans doute éprouva le légionnaire romain débarquant sur la côte d'Afrique et s'enfonçant, à la poursuite d'un insaisissable ennemi, dans les mille replis des moutagnes, ou bien l'immigrant italien se répandant en hardi pionnier dans ces vastes campagnes inconnues, l'émotion que ressentit lui-même l'écrivain proconsul, avant de l'exprimer avec tant de précision et de relief, nos soldats l'ont éprouvée à leur tour en 1830; nos colons et nos voyageurs la ressentent encore aujourd'hui. Pas un trait n'a pâli dans le tableau; ni le temps, ni les hommes, ni la marche de la nature, ni les progrès de la civilisation ou plutôt les reculs de la barbarie ne l'ont effacé, ne l'ont altéré ; tout en est aussi vif, aussi exact, aussi présent; les lignes sont toujours nettes et justes, l'ensemble toujours ressemblant. C'est qu'aussi bien, si Salluste est un de ces maîtres qui peignent une fois pour toutes et à toujours, la nature qu'il nous représente est de celles qui ne changent pas.
< Un jour, Horace Vernet, dans une de ses courses en Algérie, avait fait une première remarque; il lisait la Bible, et, voyant une jeune femme arabe venir chercher de l'eau à un puits, il crut avoir sous les yeux la parfaite représentation de Rébecca à la fontaine, lorsque la fille de Bathuel, portant sa cruche sur son épaule gauche, la laissait glisser sur son bras droit pour donner à boire au serviteur d'Abraham ; c'est
ainsi du moins qu'il s'expliquait ce mouvement et ce jeu de scène. Il songea tout d'un coup que peut-être, à travers la suite des âges et les vicissitudes des révolutions, les mêmes usages, les mêmes coutumes et costumes, transmis dans la race ou impose's par le climat, avaient pu se perpétuer presque invariables.
« Cette idée le reprit vivement dans son voyage de Syrie ; et, en repassant sur ses impressions anciennes et récentes, il écrivait de Damas en 1840 : < Ce pays-ci n'a pas d'époque. Transportez-vous de quelques milliers d'années en arrière, n'importe; c'est toujours la même physionomie que vous avez devant les yeux. Que le canon chasse devant lui des populations entières, qu'il les extermine, ce n'est que le moyen qui a changé, mais non la chose. Pharaon poursuivant les Hébreux, monté sur son chariot, soulevait la même poussière dans le désert que l'artillerie de Méhémet-AJi. Les Arabes n'ont pas changé *. »
< Et remarquez-le, ajoute Sainte-Beuve ^, non-seulement Horace Vemet soutenait cette immobilité, cette invariabilité de l'Orient au point de vue pittoresque du spectacle, en ce qui était du paysage et du costume ; il l'entendait aussi au point de vue moral, et il observait très ingénieusement, que cette idée de fatalité , qui domine les populations orientales, agissait autrefois tout comme aujourd'hui, au temps de Moïse ou des prophètes comme au temps de Bonaparte, de Méhémet-Ali ou d'Ibrahim; que la cause extérieure de l'étonnement et de la soumission machinale pouvait être diverse, mais que l'explication n'étant pas autre ni plus avancée aujourd'hui qu'il y a quarante siècles, la physionomie qui exprime l'état intérieur habituel restait la
1. Cela est vrai de la plupart de nos Israélites d'Algérie ; cela est vrai de nos Berbères. Au reste, Vernet enveloppe ici, comme presque tout le monde, sous ce nom d'Arabes, toutes ces diverses nationalités orientales ou africaines.