‹ L'Algérie romaineChapitre 43 sur 174 · Mannert, Géographie des États barbaresques · texte numérisé non relu

Mannert, Géographie des États barbaresques

Leplis non plus n'avait point de port naturel, ni la ville voisine d'Oea, ni Sabrata, la troisième ville de la Tripolitaine. Carihage elle-môme * ne faisait pas tout à fait exception à ce Irait général indiqué par Sallusle ; et il semble que la grande cité maritime ait dû moins encore à la nature qu'aux habiles et persévérants efforts de ces hommes qui furent les premiers marins du monde antique. C'est la nature sans doute qui avait offert aux fondateurs de Carthage, et ce golfe profond et sûr, et cette péninsule favorable où s'étalait la ville, presque enveloppée par la mer et protégée par elle, sauf d'un seul côté. Mais ce double bassin, destiné aux bâtiments marchands ou aux navires de guerre, la main de l'homme l'avait creusé; ces longs quais où s'entassaient les marchandises de l'univers, l'huile et le vin do Sicile, le fer de l'île d'Elbe, les blés de la Sardaigne, l'or, l'argent et le plomb de l'Espagne, les peaux de la Maurétanie, l'étain des îles Cassitérides, les éléphants, l'ivoire, les esclaves noirs de l'Afrique intérieure, Carthage les avait conquis sur la mer. Ces cales circulaires, où reposait paisiblement chaque navire, ces 220 loges, ornées de colonnes, qui donnaient au Cothon l'aspect d'un élégant portique, ces vastes magasins des agrès, Carthage les avait gagnés sur les flots, comme elle s'était aussi, sur l'isthme qui la rattachait à la terre, forgé cette autre armure d'une triple enceinte, longue de 25 stades, haute de 30 coudées, garnie de tours à quatre étages, où pouvaient s'abriter 4000 chevaux, 300 éléphants et 20 000 fantassins.

Notre littoral algérien n'est guère moins mollement découpé, moins pauvre en enfoncements, en échancrures favorables. Si nous suivons des yeux cette longue ligne côtière où s'échelonnent nos villes maritimes, je ne puis pas dire de toutes nos ports — à l'est, La Calle et Bône, Philippeville, Collo, Djidjelli et Bougie , au centre, Dellys, Alger, Cherchell, Tenez, à l'ouest enfin, Mostaganem , Arzéu, Oran,

1. Polybe; Appien, Pun, — Vie de César ^ liv. I, ch. iv. — Voir l'ouvrage de M. Beulé et le Voyage m Tunisie de M. Guérin.

Mers-el-Kébir , Nemours * — nous ne voyons que deux rades naturelles véritablement belles et sûres, celle de Mersel-Kébir et celle de Bougie; celle-ci, lac magnifique, profond, s'enfonçant de toutes parts dans son amphithéâtre de montagnes protectrices , immense et calme débouché de Tadmirable vallée de rOued-Sahel, et, maintenant qu'une grande voie commerciale et militaire a relié Sétif à la mer, entrepôt de l'un des plus fertiles territoires de l'Algérie, des plateaux de Sétif, de la Medjana et du Hodna.

Arzeu, Portus Magnus^ et GoUo, l'antique Cullu, avaient dès autrefois leur juste renom de sûreté. Mais Djidjelli, Dellys, Tenez, Mostaganem, petites cités pleines de promesses, auxquelles naguère la mer apportait seule les nouvelles d'Alger et les marchandises de France, comme seule elle emportait toutes ces denrées en partance, couffins de figues, paniers d'oranges, sacs de blé ou ballots de laine, bottes d'alfa ou monceaux de minerai, — voyaient souvent passer au large le bateau vainement attendu et qui, par le gros temps, n'osait point affronter des quais inabordables et une anse inhospitalière. Le bel et immense port de la capitale algérienne n'a été créé, comme celui de Cherbourg, qu'au moyen d'une digue puissante, encore bien assaillie par les vents du nord-ouest, et dont les vagues soulèvent parfois et disloquent les blocs énormes. Celui de Bône, moins vaste, est devenu commode et sûr; mais il s'ensable facilement. Le port d'Oran, par où l'activité algérienne est entrée en relations si proches et si fécondes, non pas seulement avec l'Espagne, mais par la mer extérieure, comme l'appelaient les Romains, avec l'Angleterre et l'Allemagne, n'a été gagné sur les flots qu'au prix de deux digues parallèles. Ainsi, sur cette côte algérienne, comme sur tout le littoral berbère, la nature n'a offert à la navigation qu'un petit nombre d'abris

1. Synonymies antiques : Tuniha, v. Tuna? Hippo Regius, Rusicade, Cullu, Igilgilis, Saldae; — Rusuccurru, Icosium, câesarea, Cartenna; — Murustaga? Portus Maguus ad Fratres.

sûrs, et toutes ces rades mal closes, ouvertes aux vents et à la houle, justifient le mot de Salluste ^

On s'étonne aujourd'hui de trouver, dans l'antiquité, sur ces rivages plutôt défavorables, tant de stations navales riches et florissantes, tant d'escales populeuses et de comptoirs prospères , disséminés à l'origine par l'industrieuse Carthage, alimentés ensuite par un cabotage très actif ; il faut se rappeler le mot de Montesquieu : « Les anciens, n'ayant pas la boussole, ne pouvaient guère naviguer que sur les côtes; ik ne se servaient que de bâtiments à rames, petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des ports. » Aussi quel mouvement et quelle animation devaient présenter ces parages, alors que nos pauvres villages naissants d'aujourd'hui étaient de véritables stations commerciales, de petites villes aisées et vivantes ! Pour ne parler que de l'Afrique française, voici les noms presque oubliés de plusieurs de ces cités mortes et qui aujourd'hui ressuscitent, anneaux serrés de cette chaîne côtière. Thabraca se rencontrait d'abord, Thabraca, devenue tout récemment célèbre, terre numide autrefois, et partant aujourd'hui française, puisque dans ce pays où le passé est tenace, et où les régions semblent avoir été fixées dès l'origine et les limites marquées une fois pour toutes, notre département de Gonstantine a hérité de la Numidie, de môme que la Tunisie succède à la province d'Afrique. Or Pline plaçait la frontière au petit fleuve Tusca, qui est à présent l'oued Berber, et l'îlot de Thabraca qui fait face à l'embouchure de l'oued, était en deçà de la frontière, tout comme la ville royale de Bulla (Hammam-Daradji), où les princes numides déposaient leurs trésors, et la belle colonie de Sicca, cette ville de Vénus et de la.gens Julia, devenue le Kef pauvre et fanatique que nos soldats viennent de reprendre, et sur lequel on voit que nos titres datent de loin -.

1. Nec alla pars terràrum pauciores recipit sinus.... PI. H. N. V.

2. Oppida Cullu, Rusicade, et ?b ea, XL VIII M. pass. in Méditerranée colonia Grta, Sittianorum coguomine, et alia intus Sicca, liberumque

Pline mentionnait ensuite Hippo Regius^ Jlusicade, Culluy Igilgilis^ SaldaSy Rusuccurru, florissantes cités romaines auxquelles nous opposons du moins Téveil et l'avenir de nos jeunes villes algériennes; mais là où furent jadis, à quelques milles d'Hippone, Tacatua, dans une anse abritée par le Ras Toukouch ; près de Saldae, Rusazus, une colonie d'Auguste, un peu plus loin Rusubeser et le municipe i'Iomnïum, adossés aux deux flancs du cap Tédlès, nous n'avons guère encore — et faut-il bien s'en étonner? — que les masures indigènes des pauvres villages de Toukouch, Zeffoun, Taksept, Taghzirt, mêlés pourtant déjà des premières maisonnettes des plus courageux de nos colons *.

Entre Icosium, devenue notre Alger, et la colonie de Rusuccurru^ notre Dellys, cette capitale modeste de la riche et sauvage région des Monts de Fer, le Djurdjura, mons Ferratus^ se voient encore, à l'heure qu'il est, les ruines du petit port romain de Rusubiccarï, qui desservit jadis, comme s'y essaie maintenant l'humble hameau de Mers-el-Hadjadj, les abords de la Kabylie et la fertile vallée de Tisser. Aux portes mêmes d'Alger, à la pointe du cap Matifou, Rusgunia^ colonie d'Auguste, éclipsait ou balançait alors son obscure voisine, Icosïum, que Vespasien seulement tirera de son humilité. Tïpasa^ petite ville charmante, qui s'étendait auprès d'une admirable plage, cité berbère toute renou-

oppiduin Bulla Regia. Et in ora Tacatua, Hippo Regius, flumen Armua. Oppidum Tabracha ciyum romanoruin, Tusca fluvius, Numidiae finis... (PL, ibid.) — Sicca, el Kef, est aujourd'hui en Tunisie; Bulla^de même. Tusca fl. est l'oued Berber. — Une inscription trouvée en Tunisie, à Chemtou, l'ancienne Simittu^ de l'an 129 de notre ère, révèle l'existence d'une voie romaine de Simittu à Thabraca. « Imp, Cœsar, divi Trajani Parthici filitus, divi Nervœ nepos, Trajanus Hadrianus Augustm, pontifex maximus, iribuniciœ potestatis XIII, consul III, viam a Simittu usque Thabracam fecit. Milliarium primum. »

Communiqué à l'Académie des Inscriptions par M. Desjardins, de la part de M. Ch. Tissot. Revue critique du 9 maj 1881.

1. Rusazus, V. Ruzasus, colonia Augusti ; Saldai (Bougie) colonia

ejusdem ; item Igilgili Rusucurium (Dellys) civitate lionoratum a

Claudio (PL, ibid.)

velée et ranimée par Claude qui en fit Taimable retraite de légionnaires vétérans, montre encore sur le faîte des collines où elle s'appuie la pittoresque silhouette du mausolée des princes maures, tombeau de Juba, leur dernier fils, ainsi que les restes de sa jetée et de ses quais antiques dont la mer n'a pas pu ronger les assises indestructibles. Cherchell, aujourd'hui toute bourgeoise, fraîche, gaie, verdoyante, est du inoins parée, ennoblie de ses souvenirs princiers et de ses ruines royales*. Au delà, Gmww^m^, qu'Auguste avait repeuplée d'une cohorte de prétoriens, n'est plus qu'un village indigène. La moderne Tenez, Cartenna^ datait du règne môme d'Auguste, qui en avait donné le territoire aux soldats licenciés de la seconde légion^. Arsenaria, cité latine, n'avait point proprement de port : c'était du moins un point romanisé, un poste à deux ou trois milles de la mer. Enfin, au delà de Murustaga et de Porius magnus^ en face de l'espagnole Malacha^ sunivait un peu délaissée et comme sacrifiée par Rome, une autre capitale berbère, Siga^ [résidence de Syphax, dont le port, Portus SigensiSj ouvert sur la baie de l'île Rachgoun, à l'embouchure de la Tafna, va redevenir entre nos mains le riche et vivant débouché de toute cette contrée florissante où dominait l'ancienne Pomaria^ la reine du moyen âge, la moderne Tlemcen '.

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