‹ L'Algérie romaineChapitre 77 sur 174 · Voir tous les Hammam de l'Algérie moderne · texte numérisé non relu

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el ouvrage ; et, pris de cette émotion dont je rappelais tout I rheure un noble exemple, nous saluons pieusement ce [rand passé!

Et cependant il faut ici se méfier des surprises d*un sieniment même si légitime, et se défendre soigneusement lontre un malentendu facile et contre une illusion naturelle, ïln se laissant aller à cette façon d'enthousiasme pour ToBuvre pie Rome a accomplie dans son empire nord-africain, il ■aut se garder du parti pris et de l'excès : autrement, on s'expose à plus d'une chance d'erreur. Et d'abord, cette admiration du passé, pour peu qu'elle ne soit pas assez réfléchie, risque de se tourner en un parallèle dangereux pour le présent, en une comparaison écrasante.

Me pardonnera-t-on quelques mots, dirai-je môme de digression? Est-ce donc m'écarter de mon sujet? On médit volontiers de l'Algérie française; j'ai cité quelque part ce mot d'un juge sévère, que la conquête de l'Algérie avait înis en lumière chez la nation conquérante tous les talents excepté ceux du colonisateur. Notre impatience habituelle ftvorise ces sévérités : on met légèrement nos humbles villes naissantes en regard de ces cités monumentales antiques, nos viDages clair-semés dans la plaine en face de cette occupation si dense; on fait de la richesse de ces vieux vestiges retrou- ^ comme un reproche et un blâme jeté à la pauvreté contemporaine; on accable l'Algérie française de cette grande Afrique des Romains! Or sait-on bien cependant ce que la France, conquérante si décriée, colonisatrice, à ce qu'on dit, à lente et si malhabile, a déjà fait en Algérie? Et cela, au nûlieu de quelles difficultés de toute espèce, de quelles crises ultérieures, de quelles complications étrangères ! De plus, sur quel immense parcours, où s'étaient jetés tout à la fois, je dirai presque éparpillés, et nos armes et nos essais de co* Ionisation! Malgré quelle résistance opiniâtre, acharnée, deux fois fanatisée par la plus ardente des passions, celle de l'indépendance, et par la pire des haines, la haine religieuse I

Enfin, comment n'y pense- t-on pas! en moins d'un demisiècle, et quel court espace est-ce là dans l'existence d'un .; peuple et dans l'enfantement d'une si grande entreprise! El pourtant que d'essais courageux , combien de luttes labo- , rieuses, mortelles ou triomphantes, quels témoignages heu- -i reux et éclatants de force et de constance, d'intelligence el i d'activité ! La terre fiévreuse défrichée, le palmier nain tenace J arraché à force de sueurs, les arbres, les orangers, les t vignes gagnant de proche en proche et se multipliant; les villages renversé^ par les tremblements de terre ou brûlés par les indigènes, rebâtis plus grands et plus beaux ; larges chaussées presque romaines, voies ferrées dont le réseau s'allonge tous les jours, pénétrant ou perçant le dédale des montagnes, reliant déjà nos trois provinces, le Maroc etjl» Tunisie, cette naturelle dépendance des hautes plaines de Constantine, et rattachant la Méditerranée, c'est-à-dire la France , au pays des plateaux , c'est-à-dire bientôt au désert * ; ports et jetées grandioses contenant une mer souvent rebelle; exploitation de forêts précieuses et d'admirables mines ignorées de Carthage et de Rome; forages artési^s répandant l'abondance et ramenant la fraîcheur dans des contrées stériles et brûlées; essais heureux d'une industrie naissante ; établissements de grande et savante culture succédant à la première, tente et à la baraque du colon ; écoles dignes du Canada; édifices qui sont des monuments; villes qui deviennent vraiment des capitales, se parent de quais superbes et de magnifiques boulevards... n'est-ce donc rien que tout cela? Quelque orgueil est-il donc défendu, quelque espérance et quelque foi ne sont-elles pas permises? N'est-il p8S

1. « Le grand désert a droit à tous les soins de la France. 11 estpoor nous ce que le Far-West fut pour les États-Unis : non pas précisément notre grand ouest, mais notre grand sud. En le coupant d'une voie ferrée le long de l'Igharghar ou par la dépression du Touàt, nous arriverons au Soudan, notre Californie ; par lui, l'Algérie aura pied s^r l'Afrique centrale et deviendra Tune des grandes nations de la terre. " (0. Reclus.)

surtout légitime de protester contre ces complaisances pour le passé qui vous font appréciateur sévère et détracteur inique du présent, contre ces indulgences pour Rome qui deviennent • des rigueurs pour la France? *

n y a plus : en me laissant aller à ces allusions d'ailleurs si naturelles et à ces préoccupations contemporaines, je ne perds pas de vue mes horizons antiques. Cette partialité dont je me plains n'est point en effet seulement une injustice pour le présent, elle ne tend à rien moins qu'à travestir le passé lui-môme et à fausser la vérité des faits ; elle ne méconnaît pas seulement ce caractère d'ébauche et d'improvisation qu'a pris nécessairement l'œuvre française; elle omet ces conditions de temps et de durée, de loisirs séculaires, au milieu desquelles s'est fondée, a grandi et s'est développée l'œuvre romaine ; elle n'oublie pas seulement que le champ

t. Un observateur bien perspicace et désintéressé, M. de Tchihatchef, 3 rapporté d'Afrique la conviction que « l'œuvre accomplie par la France fin Algérie n'a été surpassée nulle part et qu'elle a été égalée très rarement». Uq autre juge, dont l'impartialité est moins suspecte encore, le célèbre explorateur allemand M . RohUs, a déclaré de son côté (lue « quiconque a pu voir, comme lui, les prodigieux travaux exécutés par les lançais en Algérie, n'éprouvera qu'un sentiment de pitié pour ceux qui oseraient encore prétendre quê les Français ne savent pas coloniser. « "Doter un pays barbare de voies ferrées et de plus de 7000 kilomètres de routes ou de chemins de grande communication, y construire des ponts, des phares, forer dans le Sahara des puits artésiens qui font jaillir du désert plus de 25 000 mètres cubes d'eau par jour, dépenser des sommes considérables pour assainir les terrains marécageux et pour ifrigùer plus de 50 000 hectares, fonder plusieurs villes florissantes, l>âtir près de cinq cents villages peuplés de colons européens, c'est une Œuw de longue haleine, qui demande du temps et des efforts. Dans son discours au Sénat, du 19 mars 1878, le général Chanzy affirmait, pièces en mains, qu'en trente-sept ans les transactions entre la France ^ sa colonie s'étaient élevées à 7 milliards 232 millions. Il disait aussi ^e, en ce qui concerne l'instruction publique, l'Algérie avait pris rang Pifmi les nations les plus avancées ; qu^n comptait 3347 élèves européens dans les écoles d'enseignement secondaire^ 66 340 dans les écoles pHmaires ; que 210 musulmans étaient instruits dans les lycées ou col- %8, que 2130 suivaient les cours des écoles mixtes. Quand on a tfaiisformé un Etat barbaresque en pays civilisé, on a le droit d'être fier de son œuvre... » (G. Valbert, Revue des Deux-Mondes, !•' mai 1881.)

d'activilé de la France se limite à quelques années; elle a Tair d'ignorer encore que devant Rome, pour le plein accomplissement de ses projets et l'achèvement de ses visées politiques, s'est librement ouverte une carrière de plusieurs siècles I J'insiste sur ce point ; il y a là une considération essentielle dont on ne tient pas assez de compte , que je voudrais mettre en lumière et à laquelle je tâcherai de rattacher tout le développement qui va suivre. D semble, en vérité, que ces grandes villes populeuses soient tout à coup sorties de terre comme les légions de Pompée, sur je ne sais quel coup de baguette merveilleuse ; il semble qu'un seul jour ait vu le premier essor et le complet épanouissement de la colonisation romaine. Aucune idée ne serait plus fausse: ces vestiges retrouvés par nous, ces traces éloquentes, ces monuments ruinés, témoins irrécusables de tant de puissance et de vitalité, sont les trésors communs des Hadrien. des Sévère, des Constantin, des Justinien même, c'est-à-dire le legs lentement accumulé de ces longues et vastes périodes d'années et de siècles qui se sont succédé et se sont déroulées depuis le premier établissement de la domination de Rome sur cette terre et l'inauguration de sa grandeur africaine ^ Ce n'est point assez dire encore : il faut achever l'observation ; il faut compléter le point de vue. Il faut montrer que ni le hasard ni des causes extraordinaires ne sont pour rien dans ce grand fait. Ce lent acheminement de la conquête romaine ne s'explique point par des difficultés exceptionnelles ; c'a été là surtout l'efTet d'un système général et la frappante application de principes que Rome adopta dès le début et qu'elle suivit constamment dans sa politique

1. La belle voie de Carthage k Lambèse est du règne de Trajanfien" lement ; la prospérité de Lambèse, sa fondation peut-être ou du moins . sa transformation en une manière de capitale ne datent que du second siècle. Les exemples abondent : le recueil de Léon Renier n'est qo''^" long commentaire et une preuve constante de cette vérité fondamentale. •

Ltérieure. Mais nulle part peut-être n'apparaissent mieux s règles qui dirigeaient toujours sa conduite ; nulle part ne iraient plus aisément prises sur le fait ces habitudes de leneur calculée, de temporisation savante et systématique; amais Rome n'a plus sagement et plus fidèlement pratiqué a politique d'atermoiements ; jamais elle ne s'est crue plus Mgéeà la circonspection et à la patience; jamais elle ne s'est plus aidée de cette prudente et sûre collaboration des années. Dans ime étude sur l'Algérie romaine qui a paru en 1835 ^ M. Dureau de La Malle disait avec beaucoup de sens, et ce sera ma conclusion : « Il n'est pas inutile peut-être de, rappeler à l'impatience et à la légèreté françaises l'exemple de la constance et de la ténacité prudentes des Romains dans la conquête de l'Afrique. On s'étonne qu'en quatre années on n'ait pas soumis, organisé, assaini, cultivé toute la régence d'Afrique, et l'on oublie que Rome a employé deux cent quarante ans pour la réduire tout entière à l'état de province sujette et tributaire; on oublie que cette manière lente de conquérir fut la plus solide base de la durée de sa puissance. Que l'expérience des siècles passés nous guide et nous instruise t Que la France, que la grande nation, dans la conquête d'Alger, ne se laisse pas décourager si vite! Que cette devise : Pmeverando vincit, qui résume tout le prodige de la puissance de Rome et de l'Angleterre, soit inscrite sur nos drapeaax, sur nos édifices publics, dans la colonie africaine. Cette épigraphe serait à la fois un souvenir, un exemple et fine leçon» »

1» Recherches sur Vhistoire de la partie de l'Afrique septentrionale coRRue sous le nom de régence d'Alger, et sur l'administration et la colo- ^^Um de ce pays à Vépoque de la domination romaine.

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