ALEX. BONNE AU
MÉMORIAL DE L'ALL»:!^ (MouUn$)
Jeudi 18 Juin 1865.
DE tALJÉNATlO.N U^S fORET^ Dg l'ÉTAT.
Monsieur le Rédacteur,
Un journal a publié, il y a quelques jours, la liste de^ forêts domaniales que le Gouvernement se propose d'aliéner dans le département dQ TAUier. Toutes celles qui sont situées dans l'arrondissement dp Gannat s'y trouvent comprises. Le bruit s'en était déjà répandu dans le pays, mai^ on refusait d'y croire ; l'État no pouvait nuire d'une manière plus directe et plus sûre aux intérêts de toute une contrée connue depuis longtenaps par son esprit d'ordre et de dévouement. Aujourd'hui que la chose paraît trop certaine, je vous demande la permission de me faire l'écho des plain-» tes que j'ai entendu formuler à ce sujet, dans l'arrondissement de Gannat où j'ai des intérêts.
Nous sommes tous intéressés au maintien de nos forêts, parce que c'est là que l'industrie o.rdinaire vient s'alimenter, c'est là que nous puisons; nos approvisionnements en bois, c'est là que l'ouvrjer trouve l'emploi de ses journées ; parce que, en un mot, ces forêts sont utiles à tous et que nous sommes fiers des magnifiques futaies qu'elles offrent aux regards.
Déjà trop de déboisements ont été efifeçtués dans nos cpntrées, et lef fâcheux résultats que ces déboisements ont produits n'opt pas tardé à sç faire sentir. Pourquoi depuis vingt ans à peine signale-t-oi^ çe$ oragas violents qui ravagent chaque année nos vignes et nos terres, tandis que nos pères n'avaient eu è constater que de rares accidents de c^ttg n&tur^? Qu'on interroge le premier vigneï-on ou le pre^igr çigriP^l^ur venu, il indiquer^ du 4oigt le côté de l'horizon d'où vient I4 |r^e, ^ il dirsi ; Sur
ce coteau il y avait un bois qui a été défriché; ce bois retenait les ntages, les modifiait, les divisait et les empêchait de s'abattre sur la contrée. Aujourd'hui ce sol dénudé et improductif a changé les conditions météorologiques dans lesquelles nous nous trouvions, et à chaque instant l'ouragan nous menace ; il n'y a plus de sécurité pour nos récoltes.
Tout le monde prévoit la dévastation inévitable qui va se produire si les forêts domaniales tombent entre les mains des spéculateurs avides, encouragés par l'intérêt à réaliser immédiatement les produits exploitables sans aucun souci de l'avenir. Ces magnifiques futaies qui sont Tomement et la richesse de notre arrondissement vont disparaître sous la hache de ces bandes noires dont le souvenir vit encore dans ces contrées. Tous ces hêtres élancés qui font l'admiration des promeneurs étrangers comme des indigènes vont tomber en masse et dans les délais les plus courts. S'il est trop long d'en faire des sabots, des ustensiles de ménages, des instruments aratoires, comme savent les travailler les populations riveraines toutes adonnées à ce genre d'industrie, on les débitera en merrains, on en fera des pièces de charpente ou d'industrie qu'on injectera de sulfate de cuivre et qu'on enverra partout pour en retirer les produits monétaires les plus élevés et les plus facilement réalisables. Et il nous restera un terrain aride, dénudé, qu'on divisera en petits lots, qu'on vendra aux anciens bûcherons qui, ne trouvant plus de travail, dépenseront leurs économies à faire venir à grands frais de maigres récoltes sur un terrain qui ne convient qu'à la culture ligneuse.
Nous en avons déjà vu de ces aliénations et nous pouvons montrer à tous les résultats désastreux qu'elles ont amenés. En 4832, on aliéna une surface d'environ 100 hectares dans le canton d'Ebreuil, sur le territoire de la commune de Coutansouze, au lieu dit {a c6U dt* iîwiard, près de la montagne de la Bosse. Le sol était recouvert de hêtres qui par leurs belles dimensions ne le cédaient en rien à ceux qu'on admire dans la forêt des Collettes. Après l'adjudication, l'acquéreur auquel, pour faciliter le succès de la vente, on avait accordé l'autorisation de défricher, s'était empressé d'exploiter tous les arbres implantés sur ce terrain ; et, après des tentatives infructueuses pour le mettre en culture, il avait dû renoncer à y obtenir des récoltes. Aujourd'hui ce terrain ne produit que des bruyères et quelques rares genévriers.
Tel est l'effet des aliénations opérées il y a trente an^, tel est l'avenir
qui attend les forêtd des Collettes et de Bbismal qui touchent à la portion dont je parle. Ces forêts sont situées en montagne à 7 ou 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est le seul abri qui arrête les vents de sud-ouest, et les orages qui nous viennent de l'Auvergne. L'État reboise les montagnes pour régler les eaux ; que deviendra le torrent de la Bouble lorsqu'il coulera au pied du coteau dénudé où aura existé la forêt de Boismal ? Vendre ces forêts, c'est les supprimer, et les supprimer, c'est porter un préjudice considérable aux intérêts de l'agriculture et de l'industrie.
Le tableau des bois à aliéner comprend en outre les forêts de Château- Charles, de Vacheresse, de Guerzat, etc., mais il n'est pas possible que l'administration forestière qui s'est toujours montrée soucieuse de la conservation de ces futaies et qui, dans ces derniers temps surtout, a fait des sacrifices considérables pour les assainir, les percer et les améliorer de toute manière en y créant ou subventionnant les routes nécessaires pour les desservir, il ;i'est pas possible, dis-je, que l'administration veuille songer à les mettre en vente.
Dans un article de .votre journal que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt, vous démontrez clairement que l'aliénation des forêts^ au point de vue financier, c'est une opération ruineuse pour le trésor; mais la destruction de ces importantes futaies est bien autrement désastreuse pour les intérêts de notre arrondissement. Nous payons le bois à raison de 15 fr. le stère, -nous ne trouvons que très-difficilement les pièces de charpente qui nous sont nécessaires, parce que la confection du merrain et des traverses pour les chemins de fer absorbe tous les chênes de belle dimension que produisent ces forêts. Ce n'est que dans la propriété de l'État que nous pouvons nous approvisionner de douves pour nos futailles, d'échalas pour nos vignes. Les bois du Vernet se défrichent, ceux de Champmaison, de Veauce, de la Lizolle, etc., s'exploitent presque entièrement; les terrains boisés disparaissent; plus de 4,000 hectares ont été mis en culture dans ces dernières années avec plus ou moins de succès; et on voudrait détruire encore plus de 5,000 hectares dispersés sur toute l'étendue de l'arrondissement, formant des bois pleins de ressources pour le présent, riches d'espérances pour l'avenir ; bois qui alimentent l'industrie locale et,qui loin d'être une gêne pour l'agriculture, ont pour but de la protéger, bois
enfin qui fournissent à l'État des revenus considérables. Une pareille
meeure ne peut-être que nuisible aux intérêts dé la contrée, et aussi at-eile provoqué une émotion pénible.
Nos plaintes se sont déjà fait entendre au sein de la Société d'agriculture du département qui s^est émue à juste titre et qui doit faire à cet effet les démarches nécessaires pour rappeler à nos représentants combien le pays verrait avec peine Tapprobation d'une mesure aussi désastreuse. Il est certain que les populations riveraines sont aussi surprises que désolées d'un projet qui ne porte pas un moins grave préjudice aux intérêts de tous qu'à ceux de TÉtat et dont rien ne pourra compenser les fâcheux eifetd.
Veuillez agréer. Gh. Plantade.