‹ L'Aliénation des forêts de l'état devant l'opinion publiqueChapitre 35 sur 54 · L. Duhamel · texte numérisé non relu

L. Duhamel

L'OPINION NATIONALE

Jeudi 15 Jmn ife65.

ENCORE NOS FORSTS

Nous sommes éttCote épris d'uil vif amour pour fioè forêts, non-seulement parée qu'elle» mni belles, gracieuses, ravissantes et pleiiieâ de mystères qui parlent au cœur et à rimaginatiofl, mais aussi parée qu'elles sont bonnes, utiles, purifiarites, fèrtilisafttég et productrices; parce que nous voyons en elles une portion iniégratité et ihsêparable dé Cô bien précieux entra toù^ la patrie; et qtie hotis ne comprendrions pâfe plus notre France sahs foféts qu'une vierge feans chévèlttr*e.

Mais l'arhour dés forêts est, par le ternes qui chiirt, Une passion tnalhedreuse; Nos plus grands finandérs le dédaignent, nos |)lus grands ëeonomistea le rangent sans' façon dans la catégorie dès idëeà snpériiti lieuses qui déshonorent la civilisation moderne, et M. Michel Chevalier d'emporté jusqu'à nous traiter de Drindes. t^leurez donc par tous vos bourgeois, chênes, ormes, ehâtaigniers, érables, hèti-ea et bouleaux, pleurez de l'imprévoyance de mère Nature qui ne vbus a pas donné une écorce de zinc, un aubier de culv'rë, un bois de fer, un^ moelle d'aluminium, des feuilles d'argent^ des fatnes^ des châtaignes et des glands d'or.

Nous continuerons pourtant de vous défendre, vénérables forêts, vieux arbres «li tronc noueux, qui, dans l'harmonie universelle de notre monde, avez ponr mission d'emmagasiner les ga2j de rëpaiidré, par torrents, l'oxygène qui nous fait vivre, d'absorbeh le carbone dont la trop grande abondance nous tuerait, d'entretenir dans le sol une humidité féconde, de condenser les vapeurs atniosphériques, de régulariser la température et de fournir à l'industrie humaine des matériaux sans cesse renouvelés, sans lesquels elle ne se serait jamais civilisée. Entrons donc encore en campagne, aiguisons nos arguments et alignons nos chiffres pour mettre en

tférétiië l'ètmbml qui y&xipn^v gur nos forêts là faaohe ateoglé eit Vwùàc^ ^iietit impitoyable.

 VldtiMtm dé druidi^e, panée contre nous par M. Micfairà etievaher, iidaà <i*atons rien à iréponâre, siifion^ ^ les Grecs eux-mêmes en convenaient, ^ qu'il y atalt du bon chez les Druide» malgré les petits travers qui leur fkîSftient ûherchef j eut le riva^e^ TteUf rougedo serfxsnt marin bt, sur les vieux chênes, Ce gui qui passait pour tout gitérii'; Mais noUs avons à nous défendre plus longuement contre les imputations de faux calculs qui nous sont adressées; et particulièrement par le Consiitutionneî. Ce journal, lançant contre nous l'un de ses rédacteurs les plus expérimentés et les plus habiles, nous décoche cinq gros arguments. Invoquons, •— ne fût-ce que pour agacer M. Michel Chevalier, — les Dryades et les Hamadryades, et à chaque argument opposons, s'il se peut, une réponse triomphante.

Premier argument du Constitutionnel, — « La superficie boisée de la France a décru, au maximum, depuis 1850, de 300,000 hectares. Mais, en revanche, il a été opéré des plantations et des ensemencements auxquels les lois de 1857 et de 1860 ont donné une vive impulsion. Dans deux déparlements seulement, ceux de la Gironde et des Landes 150,000 hectares ont été plantés. En ajoutant aux plantations exécutées par Tadministration forestière, belles qui avaient é%i faited par lés ponts et chaussée» 5h ne peut évaluer à raoitià de 300,000 heetire» les terrains domaniaux qui soht eti voie dé reboisement. Leâ Côrhmunes et leë établiëseménls particuliers, de leur côté, ont planté 200,000 bectarèè. On peut dife, avec certitude que môme après les ventés des 80,000 hectares dont l'aliénation est proposée, la surface boisée sera mônie supérieure â ce qu'elle ét&it en 4850.

Réponse. — Le Constitutionnel pourrait s'égarer par excès de zèle. Qu'il nous permette donc dé préférét* à ses chiffres teut que M. Fould a donnés lui-même au sein du Sénat. Or, M. lé ministre des fînanees a dit qu'on a reboisé dans la Gironde et dans les Landes 150,000 hectares. Il a ajouté que là loi sur les reboisenoents des tnontagnes avait d^nné lieu à la plantation dé 40,000 hectai^s; total 490,000 hectares qui, retranchés des âOO,O0O enlevés, suivant le ConêtitutioHnel à la superficie forestière, donnent une diminution de 440,000 hectares.

Nous ferons observer, en outre, que tes semis de bois, faits pour la

plupart dans des terrains médiocres ou mauvais, ne répondent pas toujours, à beaucoup près, aux espérances qu'on avait coQCueSj et nous rappellerons que, même à surface égale, la compensation ne serait pas sérieuse, au point de vue des besoins de l'industrie, des constructions civiles, maritimes, etc. On sait en effet, que les arbres verts des dunes et des montagnes ne sauraient remplacer les essences feuillaes qui constituent les forêts de nos plaines menacées par le défrichement.

Second argument du Constitutionnel. — Nous avons compté, — dit notre adversaire, — comme enlevés au régime forestier tous les bois dont le défrichement a été autorisé. Mais il est loin d'en être ainsi dans la réalité. Bien des propriétaires sollicitent l'autorisation de défricher, parce qu'elle leur permettra, en cas de besoin, de vendre à de meilleures conditions, mais sans intention d'en user eux-mêmes.

Réponse. C'est en vue du défrichement qu'on demande l'autorisation de défricher, et si l'on vend à de meilleures conditions les bois qu'il est permis de défricher, c'est évidemment parce que l'acquéreur trouvera avantageux de défricher, et, par conséquent, défrichera. L'argument n'est donc pas sérieux; les 300,000 hectares sont ou seront tôt ou tard déboisés, et nous pouvons les rayer dès à présent du sol forestier.

Troisième objection du Constitutionnel. — Notre confrère contaste que la consommation du bois de chauffage diminue, et notamment à Paris. H le prouve par des chiffres. En 1852, les Parisiens ont brûlé 749,059 stères de bois, et en 4863, mal^é l'énorme accroissement de la population, causée par Tannexion de la banlieue, ils n'en ont consommé que 789,598 stères, tandis que la consommation de la houille s'est élevée, de 323,745 tonnes en 4852, à 629,863 tonnes en 4863.

Réponse. — Si les habitants de Paris brûlent plus de houille et moins de bois, c'est par pur esprit d'économie. Le Constitutionnel le sait aussi bien que nous. On renonce au bois, mais avec regret, et parce qu'il est trop cher. Or, il n'est trop cher que parce que la production devient de plus en plus insuffisante. Le Constitutionnel voit pourtant dans ce fait un argument « concluant » en faveur du projet de loi tendant à l'aliénation de 80 à 400,000 hectares de forêts I Les Parisiens, qui sont gens de bon sens, jugeront entre lui et nous.

Quatrième argument du Constitutionnel. — Nous avons établi, d'après les tableaux des douanes, publiés dar M. le ministre des finances, que nos importations de bois l'emportaient, en 4854,. de 50,300,000 fr, sur nos exportations, et en 4853, de 99,7000,000 fr. Nous en avons conclu, tout naturellement, que la consommation du bois augmente en France, et que les produits de nos forêts restent fort au-dessous' des besoins du pays.

Le Constitutionnel prétend néanmoins que les chiffres du tableau des douanes, « se tournent contre nous. » et voici comment il le prouve. L'exportation, qui était en 4854 de 8,200,000 fr., est montée en 4863 à 33,500,000 francs; les importations qui étaient de 58,500,000 francs, se sont élevées à 433 millions de francs. « Donc, — dit notre confrère, — les exportations ont quadruplé, tandis que les importations ont seulement doublé, oc Donc le progrès est infiniment plus sensible du côté des exportations.

Réponse. -^ Supposons que nos exportations n'aient étéyque de mille francs en 4854 et d'un million en 4863, le Constitutionnel, usant de la même méthode, pourrait s'écrier alors qu'elles ont dix fois centuplé tandis que nos importations n'ont qu'à peine doublé. C'est jouer avec les chiffres. Les cent millions de francs que nous payons tous les ans à l'étranger, pour avoir les bois qui nous manquent, n'en ont pas moins leur éloquence, et le public pensera comme nous, que, dans une situation pareille, nous n'avons rien de mieux à faire qu^ de garder nos forêts.

Cinquième et grand argument du Constitutionnel. — Nous achetons à l'étranger pour 433 millions de francs de bois et il n'en prend chez nous que pour environ 32 millions. Oui, répond le Constitutionnel, qui nous réservait pour la fin ce coup de massue ; mais la question des forêts n'est que faiblement intéressée dans nos importations puisque en réalité, nous ne tirons guère du dehors que des bois de luxe qui ne croissent pas sur le sol de la France ; et en effet, « les bois destinés à la fabrication des meubles et à l'ébénisterie entrent, pour la plus grosse part, dans les importations. »

Rbponse. — Gel argument serait accablant s'il était juste, mais nous pouvons, heureusement pour nous et pour nos forêts, déclarer au Constitutionnel que les bois d'ébénisterie n'entrent pas pow*' un centime dans les

133 millions de francs formant le chiffre de nos importations en 4863. Notre confrère pourra s'en assurer en consultant le tableau des douanes^

11 y verça que les i'à'à millions de {ranos &e composent (io 409 millions de BOIS m corfSTitvGTioN, d^ H millionis de merraina, et pou^ le surplus d« l^oia 4e chauffage, de. mâts, etc.

Quant aui boi$ d'ébënistem, ils occupent dans les tableaux ()e douane, une place tout à fait à part^ et le Constitutionnel regrettera, nous n'en doutons pas, de s'être armé trop précipitamment de ces acajous, de ces ébéniers, de ces gaïacs et de ces sassafras pour nous écraser sous leur poids formidable.

Les cinq grands arguments du Constitutionnel tombent donc d'euxmêmes, les uns devant l'évidence des faits et des raisonnements, et les autres devant l'évidence des chiffres. Nous avons assez défriché de forêts, conservons précieusement celles qui nous restent encore, et ne nous berçons pas de la folle idée que les bois des dunes et des montagnes pourraient jamais remplacer ceux de la plaine. Ils ne sauraient les remplacer pour les besoins de l'industrie, comme nous l'avons dit, et Us ne les remplace'" raient pas davantage au point de vue de l'harmonie atmosphérique, de l'influeiice hygiénique et fertilisante de grands bois.

Il suffit, pour le comprendre, de jeter un coup d'œil sur la carte de la France, et de considérer que, dans notre pays, toutes les montagnes sont groupées vers |e centre extrême, et ne font que sillonner légèrement nos départements de l'est, de sorte que tout le reste du paya, c'est-à-dire l'immense majorité de nos territoires, se trouve placé en dehors de la sphère d'action de ces montagnes et des forets, généralement très maigres dont elles sont couvertes ou dont on pourrait les couvrir.

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