‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 10 sur 25 · COMPARAISON DE L'ALIÉNÉ ET DE L'HOMME SENSÉ · texte numérisé non relu

COMPARAISON DE L'ALIÉNÉ ET DE L'HOMME SENSÉ

ce qu'est un fou, ne pourra seulement le distinguer avec quelque rigueur d'un autre homme sans le secours de la physiologie. Jamais, sans l'aide de la psychologie, un physiologiste ne saura, par le seul examen de son état physique, décider qu'un homme est un fou ou un malade ordinaire. L'un ne peut caractériser le trouble intellectuel qui porte le nom de foUe, que par la maladie organique qui l'engendre; l'autre ne peut caractériser le désordre organique qui cause le déhre, que par l'état intellectuel qui en est le plus grave symptôme. L'état physique et l'état mental de l'homme atteint de folie se déterminent et s'éclairent réciproquement.

Puisque le trouble intellectuel ou moral est le plus grave et souvent le seul symptôme du mal organique qui ne se révélerait pas sans lui , c'est l'état mental du fou qu'il faut essayer de déterminer tout d'abord.

c( La folie empêche un homme de penser et d'agir comme les autres ; » que cette vague notion soit notre point de départ. Retournons-la sous toutes les faces, traduisons-la, pressons-la, nous n'en ferons sortir que des preuves de notre ignorance, que des questions de toutes sortes. Un fou ne sent pas, ne pense pas, n'agit pas comme un autre homme. Quel autre homme ? Un homme sensé vraisemblablement. Comment donc sent, pense, agit un homme sensé, c'est-à-dire simplement un homme auquel personne ne s'avise de donner le nom de fou? Si nous savions cela, si nous pouvions définir avec rigueur en quoi consiste précisément la possession du bon sens, nous aurions sans doute plus

de facilité pour définir en quoi la folie consiste. Mais, par malheur, il ne nous est guère plus aisé de dire avec exactitude en quoi consiste le bon sens que de définir la folie. Essayons toutefois, à l'aide du sentiment de la possession personnelle de notre bon sens, de nos manières habituelles de parler, de quelques circonstances Yulgaires où il est incontesté que l'homme est ou n'est pas dans son bon sens, de trouver une différence caractéristique, fût-elle grossière et peu savante, entre l'état mental du fou et celai de l'homme qui jouit de son bon sens.

Un homme qui, à un moment donné de sa vie, ne verrait, n'entendrait, ne sentirait, ne percevrait que des choses réellement existantes et frappant extérieurement ses organes corporels, qui les concevrait telles absolument qu'elles sont en effet, qui jugerait selon la vérité de leurs caractères et de leurs rapports, dont la mémoire docile, l'imagination modérément colorée n'imposerait point à son esprit leurs réminiscences ou leurs fantaisies pour des tableaux présents et réels, dont les idées se succéderaient claires et distinctes dans un ordre naturel ou logique, dont le jugement attribuerait justement aux êtres et aux choses les quahtés qui leur appartiennent, dont le raisonnement n'enchaînerait que des vérités à des vérités par des liens rigoureux, qui conduirait facilement son esprit à travers son sujet, l'arrêtant à loisir sur une pensée, en chassant une autre, en rappelant une évanouie, un homme qui agirait avec réflexion, sachant le but qu'il se propose, pour

quels motifs il le poursuit, par quels moyens il l'atteindra, qui se déterminerait librement dans ses actions avec la conscience de sa liberté, qui estimerait justement la valeur morale de sa conduite, un homme qui serait sans passions violentes, d'un caraclère égal, de mœurs douces et constantes , qui penserait, sentirait, agirait avec calme et mesure, un tel homme, quel que fût d'ailleurs son état physique, serait réputé au jugement de tous en possession de son bon sens.

Cette énumération compendieuse des opérations vulgaires, des actions banales qui composent la vie de l'esprit régulièrement accomphes, ne saurait passer à coup sûr pour une définition même ébauchée de l'homme qui jouit de sa raison. Mais elle suffit à notre but et va nous prouver qu'une définition purement psychologique de la folie est impossible, qu'à ne considérer que l'état mental de l'homme atteint de fohe, à ne comparer cet état qu'avec l'état intellectuel de l'homme jouissant de son bon sens , il est impossible de les distinguer l'un de l'autre avec quelque précision.

A ce catalogue des opérations régulières qui constituent incontestablement l'état mental d'un homme jouissant de sa raison, quelles modifications faut- il apporter pour qu'il cesse de jouir de tout son bon sens et mérite le nom de fou? Est-il nécessaire que toutes ses sensations soient faussées, tous ses sentiments per- 1 vertis, toutes ses idées bouleversées, tous ses jugements entachés d'erreur, tous ses raisonnements illogiques, tous ses souvenirs effacés ou confondus, toutes ses ac-

tiens extravagantes, qu'aucune de ses facultés intellectuelles ou morales ne rappelle en aucune manière l'homme sensé, qu'aucun des phénomènes qui se succèdent dans son esprit ne conserve la moindre trace d'ordre, de mesure, de régularité, pour que cet homme soit justement considéré comme un fou? Dans ce cas, il n'y a pas un seul fou dans les asiles, même parmi les furieux qu'on ne maintient que par la force, même parmi les derniers des idiots qui ne paraissent point penser et semblent à peine sentir; car il n'en est pas un qui ne perçoive quelque sensation vraie d'un objet réel, il n'est pas de désordre intellectuel si complet qu'on ne trouve dans un accès de fureur quelque phénomène régulier, il n'est pas de nuit si profonde dans l'esprit d'un idiot qu'un faible rayon de la lumière extérieure ne la vienne éclairer en quelque point. Suffit- il au contraire qu'un seul de ces phénomènes qui composent la trame de la vie intellectuelle ou morale s'accompUsse irréguHèrement, ou qu'une seule des facultés de l'esprit soit en défaut, suffit-il qu'une sensation soit illusoire, une image trop vive, une idée mensongère, un jugement erroné, un raisonnement sophistique, une action inconsidérée, pour que celui-là soit un fou dont l'esprit faut en quelque chose, dont la vie intellectuelle n'offre plus le spectacle de la régularité la plus parfaite? Dans ce cas, il n'y a nulle part, il n'y a jamais eu un homme vraiment sensé, qu'on ne. puisse soupçonner légitimement et même hautement accuser de folie; car il n'y en a pas un que ses sens ne trompent souvent.

qui souvent ne porte un jugement erroné, qui ne raisonne quelquefois sans rigueur, qui n'agisse témérairement ou machinalement; et la peinture que nous tracions tout à l'heure d'un homme que tout le monde estimerait raisonnable, sensé, parce qu'aucun trouble, aucune erreur ne dérangerait la régularité de sa vie intellectuelle et morale, n'était qu'un tableau de fantaisie, une hypothèse et, si grossier qu'il parût, un idéal. Un si complet bouleversement de la raison n'est pas nécessaire, une si légère atteinte portée à sa puissance ou à son intégrité n'est pas suffisante pour constituer la fo- He. C'est entre ces deux extrêmes également introuvables dans la réalité que se maintient l'état intellectuel de l'homme atteint de folie ; mais c'est aussi entre ces deux limites indéfiniment éloignées que se trouve en équilibre l'état mental de l'homme raisonnable, en possession de lui-même et de son bon sens. Il n'y a pas de j folie absolue, il n'y a pas non plus d'entière et parfaite I possession d'une raison infaillible. Comment faire alors pour discerner l'état intellectuel de l'homme sensé et l'état mental de l'homme atteint de folie? Est-ce le nombre, est-ce la nature, est-ce la durée des erreurs des sens, de la pensée ou de la volonté qui décidera du bon sens ou de la fohe d'un homme? Folie, bon sens, ne sont-ils difiérents que comme le plus ou le moins; et, s'il en est ainsi, peut-on marquer le degré, tracer la hgne fatale, en deçà desquels l'erreur peut être encore le bon sens, au delà desquels les défaillances de l'esprit deviennent folie?

ItO COMPARAISON DE L'ALIÉNÉ

Le Dombre des erreurs dans lesquelles tombe l'esprit d'un homme ne saurait être un critérium de la folie ou de la raison. Certes, un homme qui est sujet à des hallucinations de l'ouïe, de la vue, de tous les sens, et qui prend tous ces fantômes pour des réalités, est un fou; mais celui qui n'est trompé que par un seul sens et toujours de la môme façon, l'est également. Un homme qui délire sur presque tous les sujets, un dément ou un maniaque, est un fou, personne ne le conteste; mai?* celui qui ne déhre que sur un seul point, est-il plus douteux qu'il en soit un autre ? A compter les erreurs où se laisse égarer tel homme réputé sensé et celles que commet tel fou monomane, c'est le premier qui serait atteint de folie, le second ne serait qu'un homme sensé qui se trompe. Une erreur suffit pour qu'un tel homme soit traité justement de fou ; mille ne suffisent pas pour qu'on juge ainsi tel autre.

La nature de l'erreur peut-elle fournir cette ligne de démarcation que ne donne point le nombre des erreurs? Il y a en effet telles erreurs qui semblent ne pouvoir être que le fait de la folie, et, dès qu'un homme, par exemple, se trompe sur sa personnalité, se prend pour un autre, pour un mort, pour un ange, pour Dieu , il n'y a pas de doute, cet homme est fou. Mais est-ce l'énormité, l'absurdité de son erreur qui constitue sa foUe? Certains fous dans leur délire tombent dans les erreurs les plus ridicules, mais le ridicule n'est pas un bon critérium pour juger rigoureusement de l'étal mental des gens. Tel autre ne commet que des erreurs qu'on

pourrait dire raisonnables sans en être moins fou ; et tel qui n'est point atteint de folie en commet au contraire dont l'énormité, dont Textravagance ne le cède pas à celles du monomaniaque. 11 est certain cependant que la nature des erreurs où tombe l'esprit d'un homme est un guide assez sûr pour décider dans un bon nombre de cas particuliers de Tétat mental de celui qui les commet. Mais cette décision , si juste qu'elle puisse être, n'a rien de rigoureux et de scientifique ; on devine, on sent la folie, on n'en connaît pas l'essence ; c'est le sens commun qui tranche la question au jour le jour et pour un cas particulier, on n'a pas une règle certaine, générale et constante pour juger à une même mesure tous les faits et tous les hommes. Combien d'hommes sensés passeront pour monomaniaques, si la bizarrerie des actions suffit à faire la fohe? Combien de vrais monomaniaques seront jugés sains d'esprit, si seulement leur monomanie n'est pas absurde? On ne peut même pas dire qu'il est telles erreurs qu'on ne peut admettre à moins d'être fou ; car on oublierait qu'il n'est pas d'extravagances que ne puissent engendrer ou accepter le rêve et l'ivresse.

La durée du trouble de l'intelligence est un signe encore moins sûr, un caractère plus arbitraire et moins essentiel de la folie. Il est des cas nombreux où la folie dure pendant de longues années et conduit le malade jusqu'à la mort sans qu'il recouvre sa raison ; il en est d'aussi fréquents où le bon sens égaré reparaît au bout de quelques mois, de quelques semaines ou de quel-

ques jours. Durable ou passagère, c'est toujours la folie; on ne peut tracer au trouble de Tintelligence une carrière d'un nombre déterminé de jours, d'heures ou de minutes, qu'il puisse parcourir sans être autre chose qu'une erreur de l'esprit, qu'il ne puisse dépasser sans changer de nature et devenir la folie. Celui qui délire comme un fou pendant un seul jour ou une seule heure, n'est fou que pendant une heure ou pendant un jour, mais il est bien fou tant que dure ce jour ou cette heure. Si l'état anomal, quel qu'il puisse être, qui constitue la folie pouvait ne durer qu'un instant à peine perceptible, l'homme qui se trouverait dans un tel état serait fou pendant cet instant inappréciable. Ce n'est pas la durée du trouble de l'inteUigence qui caractérise la folie ; à plus forte raison n'est-ce pas elle qui la constitue.

C'est précisément parce que ni la durée, ni la nature, ni l'étendue du désordre intellectuel, ne sont ni des choses qu'on puisse mesurer exactement , ni des caractères sérieux et essentiels de la folie, c'est parce qu'il n'y a en réalité ni foUe extrême , ni complète et infaillible possession de la raison, qu'on juge si diversement les individus lorsqu'on ne considère que leur état intellectuel, qu'oQ avance des propositions si étranges, qu'on fait des confusions si graves, qu'on invente des tempéraments et des compromis si nombreux et si subtils. Un homme est accusé d'un crime et traduit devant un tribunal; jurés, quand nous ne consultons que notre raison personnelle , quand nous n'avons pour éclairer

notre opinion que la considération de ses discours, de ses actes et de leurs motifs, nous demeurons bien souvent incertains si nous avons devant les yeux un criminel ou un fou. L'acte qu'il a commis est grave, insolite, miais non pas extravagant; les motifs qu'il donne de sa conduite sont puérils, hors de toute proportion avec elle, mais ils ne sont ni décidément absurdes, ni absolument inconciliables avec les passions si capricieuses des hommes; ses discours expriment des idées fausses et bizarres, mais de si graves erreurs, de si étranges théories peuvent hanter l'esprit d'un homme, sans que nous voyions en lui un aUéné irresponsable de ses actes.

Suivant la profession qu'on exerce, l'expérience que l'on a ou que l'on croit avoir, les préjugés que l'on s'est faits, on peut arriver à l'un ou à l'autre de ces excès contraires, de voir des fous presque partout ou de n'en voir presque nulle part. C'est ainsi que les médecins et les magistrats s'accusent volontiers les uns les autres, que ceux-ci trouvent ceux-là trop prompts à réclamer pour leurs asiles les criminels et les utopistes , que ceux-là trouvent ceux-ci trop difficiles à admettre la foUe des intelligences suspectes. En effet, ce sont les magistrats qui se laissent plus difficilement persuader par les médecins qu'il y ait des monomaniaques poussés par une folie spéciale à l'incendie, au vol, au meurtre d'autrui ou de soi-même, et ce sont eux qui ont réclamé avec le plus d'énergie ou d'ironie contre ces assertions de la médecine. Leur titre d'interprètes et

de défenseurs des lois et delà société qu'elles protègent explique tout naturellement que les adversaires de la monomanie et de quelques prétentions de la médecine aient trouvé parmi les jurisconsultes et les magistrats leurs principaux organes ; mais i! n'explique pas suffisamment la résistance particulière qu'opposent à ces doctrines la plupart des hommes de loi. C'est parce qu'ils voient tous les jours des meurtriers, des voleurs, des incendiaires, usant fort mal mais jouissant trèsbien de leur raison, qu'ils sont portés à admettre malaisément que la folie innocente ressemble tant à la raison criminelle. De même et réciproquement ce sont des médecins qui se récrient le plus souvent et récriminent avec le plus de violence contre certaines décisions des juges de toute sorte , où l'on aurait traité comme d'infâmes criminels des maniaques irresponsables; ce sont des médecins qui réclament chaque jour contre les historiens et les biographes et déclarent, malgré l'admiration des siècles, que les plus grands hommes de l'antiquité ou des temps modernes n'étaient que des fous^ Leur titre de médecin explique encore tout naturellement comment ce sont eux plutôt que tous autres qui élèvent la voix et en appellent des décisions qui enlèvent des malades à l'hospice pour les jeter en prison ; mais c'est parce que bien souvent il n'y a pas une différence nettement accusée entre l'état intellectuel d'un tel fou et d'un tel homme sensé, parce qu'il n'y a pas en gé-

1 Voyez le Démon de Socrate^ par M. Lélut, et la Psychologie morbide, par M. Moreau de Tours.

néral de caractères psychologiques essentiels et distinctifs de la folie et du bon sens, que beaucoup sont tentés de voir dans un suicide plutôt un acte de folie qu'un crime volontaire, que plusieurs poussent l'excès, celui-ci jusqu'à faire un fou de Socrate, celui-là jusqu'à dire que le génie est une maladie analogue à la folie, cet autre jusqu'à prétendre qu'un homme ne peut donner la mort à autrui sans être poussé au meurtre par un accès de manie.

C'est pour cela que Leuret et tous ceux qui ne considèrent que l'état mental des fous et des hommes sensés, identifient la folie et l'erreur, ne trouvant pas de barrière naturelle et immuable entre l'une et Tautre, et, suivant le point de vue où ils se placent, selon l'objet qu'ils étudient, confondent soit la folie avec l'erreur, soit l'erreur avec la folie, ce Un fou n'est qu'un homme qui se trompe , » disait Leuret , parce que, voulant définir la folie , il en trouvait dans l'erreur une image ressemblante, ce Un homme qui se trompe est fou, » dit Locke, parce que, cherchant à expliquer la nature de l'erreur, il en trouve un modèle dans la folie \

C'est encore pour cela que le pubhc qui fait la langue, et même les plus savants et les plus habiles, lorsqu'ils craignent de se trop engager, emploient une foule de dénominations ambiguës, mais commodes, qui laissent la question indécise et établissent comme des transitions et des états intermédiaires entre la fohe et le bon

^ Locke, Essais sur rentendement humain^ m-4o, p. 310, 11 .

sens, sous lesquelles ils rangent tous les individus et tous les faits embarrassants. « C'est un original , il est timbré, » disons-nous d'un homme sur ces confins indécis où l'erreur peut n'être pas encore ou est déjà peut-être le fait de la folie, tandis que quelquefois nous disons hardiment : a 11 est fou, c'est une vraie folie, » quand il s'agit d'un esprit ou d'une pensée que nous n'accusons pas sérieusement d'un tel désordre, mais dont nous voulons fortement caractériser l'erreur, en la comparant à celle qu'engendre le délire des fous.

Ce qui met surtout en lumière combien il est insuffisant de ne considérer que l'état mental d'un homme, si bien qu'on le décrive , quelques phénomènes qui le composent, pour caractériser exactement le trouble de la folie, c'est que nous pouvons être, c'est que nous sommes souvent dans un état de trouble intellectuel absolument semblable à celui où se trouve le fou, auquel cependant on ne donne point le nom de folie, et qui n'est pas en effet la folie elle-même. L'état psychologique où le sommeil, le vin, certaines substances particulières, comme l'opium ou le hachisch, et la fièvre, jettent l'esprit du rêveur, de l'homme ivre, du fumeur et du fébricitant est réellement identique à celui du fou ; cependant ni le rêveur, ni l'homme ivre, ni le mangeur de hachisch, ni même le malade atteint d'un accès de fièvre ne sont des fous. On cherchera vainement dans le nombre, dans la nature, dans la durée, dans l'objet des erreurs, des hallucinations du sommeil ou de la fièvre intense ou de l'ivresse, des caractères qui les dis-

tinguent du délire de la folie. Il n'est point de sens qui ne fournisse sa part de sensations mensongères, d'illusions, d'hallucinations, au délire du simple rêveur aussi bien qu'à celui du fou. Les erreurs du somneil ne sont ni plus variables, ni plus persistantes, ni plus suivies, ni plus décousues, ni moins ridicules, ni moins mêlées de vestiges de raison et de lambeaux de vérité que les conceptions du maniaque, du monomaniaque ou du dément. L'affaiblissement, le repos de l'intelligence, l'insensibilité ne sont ou ne paraissent pas moindres chez le dormeur que chez l'imbécile ou chez l'idiot. Depuis les fantaisies les plus extravagantes jusqu'à l'apparence de la plus complète inactivité des sens et de l'esprit, l'état psychologique du dormeur présente les mêmes phénomènes que celui du fou : le rêveur se trompe sur sa personnalité, sur sa condition, commci le fou qui se croit roi ou se prend pour un autre; il se souvient de son rêve oul'oubhe tout à fait, ou se le rappelle vaguement au réveil, comme le fou au sortir d'un accès de manie ou de mélancolie. Ce n'est donc pas une simple analogie, ni même une grande ressemblance qui existe entre l'état mental du rêveur et celui du fou qui délire, c'est une parfaite identité ^ L'identité n'est pas moins évidente de l'état intellectuel du fou et de Fétat mental produit par l'ivresse, par l'absorption de certaines substances toxiques, par un accès

1 Voyez Du délire au point de vue pathologique et anatomo-pathologique, par M. Moreaii de Tours ^ et Du sommeil, par A. Lemoine.

de fièvre violente. Tous ces états peuvent se confondre sous une seule dénomination, le délire, ou plutôt, il n'y a qu'un même état de l'esprit dans la fièvre, l'ivresse, le rêve et la folie, c'est le délire. Cette identité est tellement évidente que les plus ignorants la reconnaissent et l'expriment par certaines formes vulgaires de langage, comme les plus expérimentés et les plus compétents observateurs la proclament dans la science. Entre le délire de la folie et ceux du rêve, de l'ivresse ou de la fièvre, il n'existe que des différences inappréciables ou insignifiantes, qui ne peuvent faire illusion qu'à une observation superficielle.

S'il en est ainsi, comment caractériserait-on la folie par la seule considération de l'état mental des fous, à moins de confondre et d'identifier, non plus seulement l'état mental du fou et celui de l'homme ivre, du fébricitant ou du rêveur, mais la folie elle-même avec la fièvre, l'ivresse et le sommeil? Puisque personne ne commet une pareille confusion du sommeil et de la folie, c'est ailleurs que dans l'état m^ental du rêveur ou du fou qu'il faut chercher quelques caractères distinctifs de ces différents délires. C'est dans la cause immédiate du délire qu'on pourra les trouver, s'ils existent. Cette cause immédiate du délire des rêves, de Tivresse, de la fohe, de tout délire, c'est l'état des organes. Le psychologue lui-même, qu'il le veuille ou non, est donc forcé, sous peine d'impuissance ou au risque de commettre les confusions les plus graves, de demander à la considération de l'état organique de celui dont l'esprit dé-

lire un moyen de définir ou même seulement de distinguer tous ces délires et toutes ces erreurs.

S'il n'est pas vrai que la folie consiste exclusivement dans l'erreur ou plus généralement dans un désordre, dans une irrégularité quelconque des facultés mentales, il est vrai du moins qu'il n'y a pas de folie sans quelque erreur de l'intelligence, ou mieux, sans quelque trouble, sans quelque anomalie des facultés sensibles, intellectuelles ou actives, sans perceptions illusoires, sans perversion des sentiments, sans surexcitation, sans affaiblissement 5 sans empêchement des fonctions de la pensée ou de la volonté. Mais des irrégularités analogues dans l'exercice de toutes ces facultés se manifestent fréquemm.ent , non-seulement dans quelques états spéciaux qui ne sont point la folie, mais encore en dehors de ces conditions anomales de l'ivresse, de la maladie avérée ou du sommeil, au miUeu même de la veille et de cet état qui est ou qui passe pour être la santé du corps et de l'esprit. Ce n'est donc pas seulement des délires qui accompagnent quelques états extraordinaires et fort peu différents les uns des autres, au moins en apparence, qu'il faut distinguer en le caractérisant celui de la folie véritable ; il faut le distinguer aussi des simples erreurs que Texpérience nous montre si facilement concihables et si communément mêlées, en proportions diverses, avec la possession du bon sens chez les savants comme chez les ignorants, chez les esprits d'élite aussi bien que chez les simples.

Un mathématicien ou un teneur de livres commet une

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erreur dans ses calculs ; le premier homme yenu, dans une conversation, dans un discours ou dans un écrit, formule un de ces raisonnements vicieux que l'on appelle sophismes, ou avance quelque proposition paradoxale et fausse, que notre raison et celle du plus grand nombre refuse d'accepter. D'oii vient qu'à notre jugement ce ne sont là que des erreurs que nous n'attribuons ni à l'ivresse, ni à la fièvre, ni au sommeil? C'est qu'il suffirait de montrer sa faute à ce calculateur en défaut pour qu'il la reconnut et la corrigeât; c'est qu'il suffit d'une distraction d'un seul instant, d'un léger oubli comme la mémoire en commet fréquemment, pour que l'esprit se trompe dans ses conclusions ; c'est qu'il suffit de quelque préjugé comme l'éducation en accumule nécessairement un si grand nombre dans l'esprit de chacun, de quelque passion, de quelque désir, comme le cœur de l'homme en renferme tant, pour que ce préjugé ou ce désir nous abuse en nous faisant voir les choses telles que nous désirons qu'elles soient; en un mot, c'est que tout homme est sujet à l'erreur, et que celle-ci s'exphque suffisamment par l'imperfection naturelle de l'esprit humain, que Dieu n'a fait ni infini, ni infaillible.

Yous vous efforcez de faire comprendre à un écolier^ à une femme, voire même à un homme lettré, quelque théorie scientifique , de faire sentir à un homme d'une éducation grossière ou même cultivée la beauté de quelque œuvre de l'art; peine inutile, vous n'êtes pas compris ou ne l'êtes qu'à moitié : cependant ni cet en-

fant, ni cet homme ne sont des idiots ou des imbéciles, par cette seule raison qu'ils n'ont pu comprendre les vérités même les plus claires, les plus solidement enchaînées et les plus rigoureusement démontrées. Il nous suffit, pour exphquer cette impuissance, de songer que la diversité des esprits individuels peut être et est réellement aussi grande que celle des corps, que le génie, le talent, l'inteUigence n'ont pas été manifestement répartis entre les hommes avec une égalité rigoureuse, que les aptitudes morales sont aussi variées que les capacités physiques, et que l'éducation, dans son sens le plus large, augmente encore le nombre et la valeur de ces différences intellectuelles ou morales; il nous suffit de savoir qu'un homme a naturellement l'inteUigence plus ouverte qu'un autre homme, qu'entre le génie et la bêtise, fort différente de l'imbécillité, il y a une infinité de degrés naturels, que les habitudes contractées, l'ignorance, la culture intellectuelle sont de nouvelles causes de l'inégalité des esprits devant la vérité, que chaque esprit ayant ses aptitudes individuelles peut être, par sa nature propre , rebelle aux conceptions abstraites ou aux démonstrations géométriques, ou peu sensible aux charmes des arts. C'est cette diversité des intelligences qui fait l'harmonie du monde intellectuel, comme la diversité des corps et de leurs propriétés fait l'harmonie du monde physique.

En un mot, tant que nous trouvons dans la nature de l'esprit humain la raison suffisante de l'erreur de celui-ci, de l'incapacité de celui-là, nous n'en accusons

que cette puissance même qui a fait toute intelligence humaine faillible, et créé des esprits faibles et bornés comme elle en a fait de vastes et de vigoureux ; et la pensée ne nous vient pas qu'il y ait dans ces défaillances une ombre de folie ou un commencement d'idiotisme, dont il faille attribuer la cause à quelque désordre passager ou à une constitution vicieuse des organes de l'intelligence.

Mais, quand l'erreur ne peut s'expliquer ainsi simplement par l'imperfection naturelle de l'esprit humain, quand on en trouve manifestement ou quand il en faut chercher la cause immédiate dans une modification anomale ou réguhère, mais spéciale, ou dans une constitution défectueuse des organes intellectuels; alors l'erreur n'est plus simplement l'erreur, presque aussi familière à notre esprit borné que la vérité, c'est une erreur qualifiée qui a le plus souvent un nom particulier dans toutes les langues , c'est le rêve , c'est l'hallucination , c'est le délire de la fièvre , de l'ivresse ou de la foHe. Et ce qui sert à qualifier cette erreur et à lui mériter quelqu'une de ces dénominations différentes, ce n'est ni sa durée, ni sa nature, ni son objet, ni son absurdité; c'est la cause organique qui la produit, c'est l'état plus ou moins nettement déterminé des organes intellectuels. De même que ce qui distingue la simple erreur qui se glisse jusque dans les pensées les plus saines et les plus belles du génie le plus puissant de toute autre sorte d'erreur, du délire des rêves, ou de l'ivresse ou de la folie, c'est que l'une

n'est qu'une défaillance de l'esprit lui-même , tandis que les autres sont imposées à l'esprit par l'état de ses instruments corporels; ainsi, ce qui distingue entre elles toutes les variétés du délire, ce sont les caractères particuliers des états organiques qui constituent le sommeil, l'ivresse et les diverses maladies capables de troubler l'intelligence.

C'est donc à la physiologie de nous apprendre maintenant, si c'est possible, les signes physiques et différentiels de tous ces états divers qui jettent l'esprit dans un délire commun et indiscernable. C'est un tâche difficile et qui dépasse peut-être les forces de la science contemporaine; voyons du moins ses efforts et les inductions qu'elle propose à défaut de résultats positifs. Nous montrerons ensuite que , la science physiologique eût-elle pénétré le mystère organique de la fohe et saisi dans un vice spécial de l'organisation corporelle le principe des délires du maniaque et du dément ou des incapacités de l'imbécile et de l'idiot, seule elle est aussi impuissante à définir la foUe elle-même convenablement et complètement sans le secours de la science psychologique, que celle-ci était incapable de le faire sans Faide des considérations physiologiques.

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