CHAPITRE VI
Sommaire. Essai de définition physiologique de la folie. — Pour donner une définition physiologique de la folie, il faudrait déterminer le siège précis et la nature spéciale de l'altération morbide , cause du trouble mental. — Critique de l'opinion qui localise cette altération tantôt dans le cerveau, tantôt dans quelque autre organe, le cerveau demeurant sain. — Défense de l'opinion qui la circonscrit toujours dans les nerfs ou le cerveau. — Critique de l'opinion qui trouve la cause suffisante du trouble mental dans toute altération visible de l'encéphale. — Il est possible et vraisemblable que l'altération cérébrale ou nerveuse, cause immédiate du trouble mental, diffère essentiellement de toute altération visible et échappe toujours à nos sens. — Impossibilité de distinguer en aucune façon l'aliéné de l'homme qui se trompe pour ceux qui font de la pensée une fonction du cerveau.
Le fou, a-t-on dit bien souvent, est comme un homme qui rêve tout éveillé. N'est-ce pas là, réduite sous une forme concise, ingénieuse et populaire, la pensée réfléchie, la doctrine que nous défendons en ce moment? Cet instinct du vrai, que Ton appelle le bon sens, devine et constate par ces paroles une double vérité, à savoir que l'état intellectuel du rêveur et du fou est le même, que la psychologie ne saurait découvrir entre l'un et l'autre une différence essentielle, mais que si le rêveur n'est point un fou, ni le fou un simple rêveur, c'est que l'état physique de l'un diffère
notablement de l'état organique de l'autre : Fun dort, l'autre est éveillé; voilà pourquoi nous ne confondons pas le délire du rêveur et celui du fou.
Il est bien quelques caractères extérieurs et d'une importance secondaire qui suffisent néanmoins au commun des hommes pour distinguer dans la plupart des cas le délire du rêve et celui de la folie, et permettent d'appliquer à chacun le nom qui lui convient. L'immobilité relative du corps, l'occlusion des paupières, la suspension apparente de la vie de relation pendant le sommeil , la durée passagère , la périodicité de cet état physique, contrastent assez fortement d'habitude avec la mobilité du maniaque, le feu de ses regards, l'activité persistante de tous ses organes sensibles et des fonctions animales, avec la durée plus longue et l'irrégularité de ses accès qui font fuir le sommeil ou que le sommeil lui-même n'interrompt pas. Mais, outre les nombreuses anomaUes qui renversent ces fragiles barrières et peuvent confondre à nos yeux, dans le somnambulisme, par exemple, l'état organique du rêveur et celui du fou, ce ne sont pas là des caractères essentiels qui puissent suffire à une science sérieuse et difficile.
La physiologie n'a pas encore trouvé le dernier mot sur l'état des organes pendant le sommeil et la cause précise des phénomènes physiologiques qui l'accompagnent. Est-ce un état nerveux? Est-ce une sorte de congestion ou de syncope légère? Le faut-il rapporter à une modification spéciale du cerveau ou de la circu-
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lation du sang? Il serait à désirer que la physiologie pût nous en instruire; cependant cette connaissance n'est pas indispensable pour tracer une limite théorique, sûre, quoique générale, entre le sommeil et tous les autres états organiques capables de porter le trouble dans l'esprit. Le sommeil, disait Cabanis, est une fonction du cerveau. L'aphorisme est sans doute bien tranchant; il peut être téméraire ou seulement ingénieux de voir dans le sommeil, comme dans la digestion, une fonction corporelle accomplie par un organe déterminé. Quoi qu'il en soit, le mot de Cabanis renferme une incontestable vérité : que le sommeil soit ou non une fonction cérébrale ou plus généralement organique, il est certain que le sommeil est un état réguher, normal, naturel, qui n'a rien de commun ni avec la mort, en dépit des comparaisons des poètes, ni avec la maladie. Dormir est une manière de vivre; dormir est une chose salutaire par ses effets et saine en ellemême. Rêver en est pour l'esprit la conséquence naturelle, comme sentir les objets qui frappent les organes de nos sens est pour le même esprit le résultat le plus régulier de la veille de ses organes. Celui qui rêve a beau commettre les erreurs les plus étranges, être le jouet des hallucinations les plus absurdes, de corps il est bien portant. Tout autre état de nos organes qui provoque le délire ou la torpeur intellectuelle , en un mot, un état de l'esprit analogue ou identique à celui du simple rêveur, n'est pas un état régulier, mais un état morbide , en quelque chose que l'irrégularité
consiste, quelque nom qu'on lui donne, fièvre, ivresse ou folie.
Il peut être difficile, impossible même d'appliquer aux cas particuliers cette distinction établie sur ce caractère; mais cela provient seulement de ce qu'il est difficile ou impossible dans bien des circonstances de décider si le corps est parfaitement sain ou s'il est déjà malade. En principe, la distinction n'en est pas moins certaine et absolue. C'est à ce point que, si le dormeur est un malade, si le sommeil est provoqué par la maladie, s'il dure sous son influence, s'il se mêle et se combine avec elle , les rêves de celui qui sommeille dans ces conditions ne sont plus de simples rêves de dormeur, que l'on puisse expliquer par Fétat sain et régulier d'engourdissement ou d'excitation intestine où le sommeil jette le cerveau, mais des rêves de malade , œgri somnia , dont la cause est tout autant l'état de maladie que l'état de sommeil des organes, dont Aristote voulait que le médecin tînt un compte sérieux, comme étant capables de révéler parla nature des objets qui occupent l'esprit du malade endormi la nature et le siège du mal physique qui les impose à la pensée. Dormir est pour le corps un besoin naturel dont la satisfaction également naturelle laisse les organes dans un état régulier qui n'est qu'une forme de la vie et de la santé. Le délire du rêve est l'effet non moins naturel de cette manière d'être du corps endormi, toute spéciale, mais saine. Tout autre délire a pour cause un état des organes , semblable ou non à celui qui cons-
titue le sommeil, se mêlant intimement avec lui comme dans le sommeil de l'ivresse, ou l'excluant au contraire comme dans l'insomnie du maniaque, état durable ou passager, bien ou mal connu des savants, mais essentiellement morbide. Et ce qui peut seulement distinguer entre eux ces différents délires, c'est la nature particulière du mal organique qui les engendre ; car l'homme ivre et le fébricitant délirent tous deux parce qu'ils sont dans un étal morbide, et cependant ni l'un ni l'autre ne sont proprement des fous, ni ne sont confondus par nous avec les fous, ni ne sont confondus entre eux. Ce n'est pas parce qu'il délire autrement qu'un fébricitant ou qu'un maniaque que l'iiomme ivre se distingue de l'un et de l'autre, car on chercherait vainement entre leurs déUres des différences constantes et essentielles; ce n'est pas parce que le maniaque ou le fébricitant serait atteint d'une maladie plus grave, tandis que l'ivresse serait à peine une indisposition courte et légère, car, légère ou sérieuse, de longue ou de courte durée, toute anomalie dans l'état et les fonctions des organes est une maladie; et, si celle qui constitue l'ivresse peut n'avoir d'autre effet qu'une surexcitation ou un engourdissement à peine appréciable des facultés intellectuelles, elle peut aussi avoir pour conséquences les maux les plus graves, la folie elle-même ou la mort. L'ivresse et la folie ne se peuvent réellement distinguer avec quelque profondeur que parce que l'état morbide qui provoque le délire est autre dans l'ivresse que dans la folie ou provient d'une autre cause.
Si l'on considère comme une yérilé acquise à la science que le trouble des facultés intellectuelles et morales qui se manifeste dans la folie est l'effet immédiat d'un état miorbide des organes corporels, on est donc bien loin encore d'avoir de la folie une définition exacte, car on n'est pas même en état de distinguer avec quelque précision la folie de l'ivresse ou de toute autre maladie capable d'engendrer le délire. Le corps humain, si petit qu'il soit, est une machine complexe, les organes en sont nombreux, la contexture de chacun se perd dans l'infiniment petit, et les maladies qui peuvent l'assaillir, le conduire lentement ou rapidement à la mort ou lui laisser la vie dans le désordre et la souffrance, sont innombrables; il n'est pas un organe de ce corps, pas une fonction, pas un tissu, pas une fibre, pas une molécule, pas un point qui ne soit exposé à l'invasion du mal : r^âq av6po3Tuoç véaoq.
Peut-on circonscrire dans des limites plus ou moins étroites, mais fixes, l'organe ou les organes altérés par le mal qui est ou qui fait la folie? C'est en vain que certains physiologistes déclarent que souvent l'anatomie ne découvre dans les organes du fou décédé aucune altération appréciable , surtout aucun désordre assez grave pour rapporter à une si petite cause de si terribles effets. Ils n'ont rien vu, le fait est incontestable ; reconnaissons même qu'ils n'ont rien vu parce que rien en effet n'était visible ; mais en faut-il tirer cette conclusion, que quelques fonctions organiques devaient seules être lésées, mais non les organes où ces fonctions s'accompHssent?
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S'il est au contraire une vérité incontestable dans la science du corps humain, c'est qu'il n'y a ni ne peut y avoir de modification dans une fonction sans une modification correspondante dans l'organe qui accomplit cette fonction , c'est que l'irrégularité d'une fonction provient de l'état irrégulier d'un organe. Un organe sain et bien constitué qui cesserait de fonctionner ou fonctionnerait mal , ce serait comme un mobile inerte qui dévierait de sa route ou suspendrait spontanément son mouvement; le trouble d'une fonction sans altération organique correspondante, ce serait un effet sans cause. Il ne se produit pas plus de ces sortes de miracle dans le corps humain que dans les autres corps, en physique ou en physiologie qu'en morale ou en métaphysique. La cause peut échapper à la vue, mais non pas à la raison; elle est invisible, mais elle est; nous ignorons en quoi consiste l'altération organique dont le trouble de la fonction est Feffet manifeste, mais nous sommes en droit d'affirmer qu'il y en a une. Quelques-uns sont cependant bien convaincus de cette vérité générale et l'apphquent partout ailleurs, mais ils se font je ne sais quel scrupule de mettre ce principe en pratique quand il s'agit de certains désordres et de certains organes, delà folie et de ses conditions corporelles, comme si une partie du corps, fût-ce la plus mystérieuse et la plus voisine de l'esprit, pouvait échapper aux lois immuables de la matière et de la vie. Ils oubhent que l'anatomie ne découvre pas plus souvent dans une altération visible de l'estomac ou de quelque autre organe
la cause des troubles de la digestion ou de toute autre fonction que la cause des désordres intellectuels dans une altération appréciable d'un organe quelconque. Les faits observés, que Ton voit de ses yeux, ont une grande autorité , mais il y a partout des faits que Ton ne voit pas et qui n'en sont pas moins positifs. La raison a aussi sa rigueur; il est des cas où elle prévoit ce qui n'est pas encore visible; il en est, comme présentement, où elle démontre par sa nécessité l'existence réelle d'un fait qui ne se montre ni aux yeux , ni aux microscopes.
Un ou plusieurs organes sont altérés dans la folie : lequel ou lesquels? Le plus généralement c'est dans le cerveau, dans l'encéphale ou dans le système nerveux tout entier mais tout seul, que les physiologistes trouvent, cherchent ou placent l'altération morbide qui a produit la folie. Mais il en est beaucoup aussi qui pensent que le siège véritable de ce mal est souvent un organe fort éloigné et très -différent de l'encéphale, l'estomac, par exemple, ou le foie ou les intestins, qu'il n'est pas d'organe de la vie végétative dont la maladie ne puisse causer la folie au moins sous de certaines formes, en portant le trouble dans les sentiments et les facultés morales plus intimement liées avec ces organes, sinon dans les idées et l'intelligence plus particulièrement unie à l'encéphale. Les uns admettent bien pour la plupart qu'une maladie propre de l'estomac ou de l'utérus puisse être le point de départ et la cause première et indirecte de la folie , mais non pas
la cause prochaine et immédiate. Cette altération d'un organe de la vie nutritive produit, selon eux, une altération dans le système cérébral ou nerveux , mais c'est cette dernière qui seule détermine ou constitue la folie; et ils l'appellent alors folie sympathique ou consécutive^ pour la distinguer de la folie essentielle ou idiopathique ^ qui consisterait dans une altération propre de l'encéphale ou des nerfs non provoquée par une maladie antérieure d'un autre organe. Les autres reconnaissent bien aussi généralement que la foHe peut naître d'une affection cérébrale, ou même qu'une altération de l'encéphale peut seule produire certaines formes de la folie , comme la manie et le désordre des idées ; ils veulent bien enfin que les nerfs et le cerveau servent d'intermédiaire, mais ils veulent aussi que certaines espèces de folie qui troublent plutôt les sentiments que les idées, comme la mélancolie, puissent avoir pour cause l'altération de quelque organe autre que le cerveau ou les nerfs; ils veulent que le système cérébral ou nerveux, intermédiaire indispensable, demeure quelquefois sain et rempUsse régulièrement ses fonctions propres, qu'il joue le rôle d'un écho fidèle qui ne répète des sons incohérents que parce que tels ils lui ont été confiés, d'un interprète dont le discours est menteur ou inintelligible, non parce qu'il a mal traduit le texte original, mais au contraire parce qu'il en a transmis exactement les mensonges ou les obscurités.
Cette seconde opinion qui place dans les divers or-
ganes de la vie végétative aussi bien que dans le système cérébral ou nerveux l'altération morbide de la folie , sans exiger expressément que le cerveau soit luimême sympathiquement altéré, est bien plus large que la première et multiplie, en quelque sorte, les foyers organiques de la folie. Elle compte plusieurs partisans illustres, et s'appuie sur des arguments considérables. Pinel paraît la partager : (( Il semble, dit-il, que le siège primitif de la manie est dans la région de l'estomac, et que c'est de ce centre que se propage comme par une espèce d'irradiation le trouble de l'entendement K » Esquirol ne la repousse pas expressément quand il dit que, (( tantôt les extrémités du système nerveux et les foyers de sensibilité placés dans diverses régions, tantôt l'appareil digestif, tantôt le foie et ses dépendances sont le premier point de la maladie ^.)) Car il ne prétend pas formellement que le cerveau doive être altéré lui-même pour que l'altération de ces autres organes détermine la folie. Cependant cette opinion n'a plus aujourd'hui que de rares défenseurs; il en est un, dont le mérite est plus grand que la renommée, qui produit pour la soutenir les considérations physiologiques ou philosophiques les plus vraies ouïes plus ingénieuses.
Distinguant avec autant de soin que de justesse la foHe qui trouble les idées et celle qui pervertit surtout les sentiments, M. Peisse remarque que, si les modifications physiologiques et pathologiques du cerveau in-
^ Pinel, Physiologie de Vhomme aliéné, p. 142. 2 Esquirol; Des maladies mentales^ p. 75.
fluent principalement ou exclusivement sur l'objet et la nature de nos pensées, les organes de la vie végétative, comme Testomac, le foie, les intestins, paraissent exercer une influence toute spéciale sur l'humeur et le caractère, dans la santé et dans la maladie. Il attribue donc volontiers certaines folies, comme la manie ou la démence à une altération du cerveau lui-même ; mais il sè demande si la mélancolie, par exemple, ne provient pas d'un état morbide des autres viscères dont le cerveau reçoit et transmet les impressions maladives, sans être lui-même atteint d'aucune altération propre ou sympathique.
(( Si, dit-il avec Aristote, Uippocrate, Galien, Fernel, Stahl, Buffon, Bichat, Cabanis, Yirey, avec Broussais avant sa conversion à la phrénologie, on accorde aux organes delà vie dite végétative, et particulièrement au système nerveux ganglionnaire une part dans la manifestation physiologique des états ou phénomènes affectifs de Tâme, on devra leur attribuer une influence correspondante dans les manifestations pathologiques. Le cerveau sans doute, dans cet ordre de phénomènes, intervient toujours en tant que condition instrumentale de toute représentation intellective ou affective dans la conscience, dans le moi; mais il n'est en quelque sorte que l'écho des modifications survenues dans les profondeurs du système général ganghonnaire en qui résident les sources mères de la vitaHté. Ainsi conçu, le rapport de l'état des organes de la vie végétative avec les manifestations de la vie intellectuelle et morale étant essen-
tiel, immédiat, direct et permanent, c'est dans ces organes qu'on devrait placer la source d'une partie au moins de l'appareil morbide psychique, et notamment les perversions des instincts et des sentiments, qui sont des éléments si caractéristiques de la physionomie morale de l'homme aliéné. Le cerveau ne serait plus alors le seul agent organique responsable de la folie , et la question du siège des maladies mentales se trouverait notablement modifiée et étendue. )>
(( On peut encore faire valoir en faveur du rôle ici attribué à l'ensemble des fonctions de la vie organique, dans leur rapport avec le m^oral et par suite avec la folie, l'influence si manifeste des affections , des sentiments, des idées sur la circulation, les sécrétions, la nutrition, la calorification, sur le système nerveux ganglionnaire tout entier. L'ancienne physiologie, suivant sur ce point l'observation empirique populaire , en tenait grand compte. La nôtre aujourd'hui les méconnaît trop. Elle ne conçoit guère le rapport que dans une direction. Elle admet bien qu'un état moral, une pure idée même, provoquent une perturbation dans les appareils splanchniques, dans le cœur, par exemple, l'intestin^ la vessie, le foie, l'utérus, mais elle refuse d'admettre que les modes d'activité et de vitalité, soit physiologiques, soit pathologiques, de ces mêmes organes, puissent réciproquement être la source originelle de représentations et alfections psychiques déterminées. Elle nie même en général la marche centripète des impressions survenues dans les viscères spécialement desservis par le trisplanch-
nique. Les modifications intimes du système nerveux et des fonctions de la vie organique, qu'on prétend être étrangères au cerveau et par suite à la conscience, y retentissent au contraire incessamment et s'y expriment sous forme d'émotions, de désirs, de besoins, de dispositions morales infiniment variées et forment ainsi, en tant que senties et représentées dans le moi, une grande partie de la phénoménologie psychique. Si donc il était vrai qu'une portion notable des manifestations de l'activité psycho-cérébrale ont leur source immédiate dans des modifications somatiques d'organes autres que le cerveau, les prétendues lacunes et contradictions des résultats nécropsiques ne feraient plus de difficultés sérieuses. Il est tout simple, en effet, qu'on ne trouve pas une chose lorsqu'on la cherche où elle n'est pas, ce que font ceux qui veulent tout localiser dans l'encéphale ^ »
Que Ton ajoute à ces observations pleines de finesse les nombreux exemples de déhres qui paraissent et disparaissent, s'exaspèrent et se calment à mesure que se déclarent ou se guérissent, s'aggravent ou s'améhorent certains états morbides de l'estomac ou de l'utérus, et l'on sera bien tenté de croire avec M. Peisse et quelques autres physiologistes que , si toute espèce de fohe ne peut provenir exclusivement d'une altération de quelqu'un de ces organes, certaines fohes au moins où la sensibilité est plus troublée que l'intelligence
* La Médecine et les Médecins^ par L. Peisse, t. II, p. 20 à 27.
pourraient bien résulter de l'état morbide d'un tout autre organe que rencephale.
Cependant, même après avoir bien examiné ces faits incontestables et ces justes considérations, l'esprit conserve encore plus d'un doute. On conçoit facilement qu'un viscère comme l'estomac , l'utérus ou le foie soit malade, on conçoit que l'état morbide des hypocondres inspire la tristesse à celui qui en souffre, sans que pour cela le cerveau soit nécessairement altéré de concert. Tel est évidemment l'état physique de bien des malades ; mais tous ces malades du foie ou de l'estomac ne sont pas atteints pour cela de folie mélancolique; quelques-uns seulement succombent en même temps à la folie. Cette différence ne proviendrait-elle pas précisément de ce que l'encéphale est resté sain chez les premiers et continue à recevoir et à transmettre, sans les augmenter ou les dénaturer, les impressions de malaise venues de l'organe malade, qui causent et exphquent leur tristesse, tandis que, chez les autres, la contagion morbide s'étend jusqu'à l'encéphale, qui est altéré sympathiquement dans son état et dans ses fonctions, de sorte que le malade est doublement malade, du foie ou de l'estomac et du cerveau, qu'il est fou, non par le fait unique et l'influence directe du premier organe, mais par suite de l'état morbide où cette première maladie a entraîné son cerveau ?
En ce moment je respire avec peine, ou bien je sens que ma digestion se fait laborieusement; ce ne sont point là de graves maladies sans doute , c'est au moins
un désordre léger et passager, et certes ma tête est libre. Aussi ne fais-je que souffrir plus ou moins de cet étouffement, de cette pesanteur d'estomac. Mais, si les sapeurs du vin montent à mon cerveau, si la fièvre y précipite le cours d'un sang plus abondant, ou si seulement le sommeil produit dans cet organe quelque modification analogue ou contraire , mais différente de son état pendant la veille et la santé, me voilà livré sans défense, je ne dis pas à toutes les erreurs du délire, car il ne s'agit point en ce moment du désordre des idées, mais à tous les sentiments extravagants qu'une maladie des viscères peut faire naître dans l'esprit qu'elle a rendu fou. Le rêve, l'ivresse sont tristes ou gais, je le veux bien, selon l'état des organes de la vie animale, selon les labeurs ou les facilités de la digestion; mais s'ils sont le rêve et l'ivresse, c'est dans l'état que le vin et le sommeil font au cerveau qu'il en faut chercher la cause. Si donc bien éveillé, sans ivresse, sans autre apparence d'une affection encéphalique, un homme malade de l'estomac ou du foie ne souffre pas seulement de douleurs intestines, mais devient en proie à la folie mélancolique, n'est-il pas légitime de conclure que le cerveau a subi chez lui l'influence funeste d'un autre organe malade et est devenu malade à son tour, ou, comme l'on dit, sympathiquement, tandis qu'il a échappé à la contagion chez moi quine suis dès lors qu'un malade ordinaire et non pas un fou? En un mot, il est difficile de se représenter un fou, non pas même un maniaque ou un dément, mais seulement un mélancohque, un bypocon-
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driaque, avec un cerveau parfaitement sain, à moins de faire du foie le siège ou Forgane de la colère , des hypocoodres celui de la tristesse, vieille doctrine formellement repoussèe par M. Peisse et les savants modernes.
L'autre opinion qui veut que l'encéphale soit primitivement ou sympathiquement altéré dans tous les cas de folie est à peu près inconstestée de nos jours par tous ceux qui voient dans le fou un corps malade autant qu'un esprit égaré. Elle a pour elle , quoi qu'on puisse dire , un grand nombre de faits irrécusables, l'absence de contradictions positives, enfin la force de la raison qui a bien sa valeur, surtout quand les faits se dérobent et refusent leur témoignage. Quelques-uns même ne veulent pas que cette altération de l'encéphale puisse être seulement sympathique ou consécutive, que d'autres organes antérieurement malades agissent sur celui-là, et troublent par leur maligne influence son état et ses fonctions. L'encéphale, dit Georget, est seul malade dans la folie simple ; quand la folie se complique de quelque autre mal, c'est le cerveau qui porte le trouble dans le foie, dans l'estomac, dans l'utérus et les entraîne comme dans son orbite, bien loin de subir leurs lois et d'être altéré lui-même par leur influence. Ainsi l'hystérie aurait toujours pour siège primitif et principal le cerveau et non l'utérus \
M. Flourens , qui semble partager cette opinion
* Georget, De la Jolie ^ p. 78^ 184.
exclusive de Georget , circonscrit encore plus étroitement le siège de l'altération morbide dans la folie. L'encéphale, dit-on, est au moins l'instrument organique des facultés intellectuelles, sensibles et actives; le trouble, quel qu'il soit, des facultés actives, sensibles et intellectuelles ne peut provenir que d'une altération quelconque de l'encéphale. Le raisonnement serait excellent, selon M. Flourens, mais la prémisse serait erronée, ou du moins on y pourrait serrer la vérité de plus près. Tout le monde connaît les belles expériences de vivisection que M. Flourens a faites sur l'encéphale des animaux et les conclusions qu'il en a tirées. C'est au nom de ces mêmes expériences et par une apphcation nouvelle de ces conclusions, qu'il place l'altération morbide de la folie dans les hémisphères cérébraux et non dans l'encéphale tout entier. « On ne pense pas plus par le cervelet que par le diaphragme, dit M. Flourens, par la moelle allongée que par l'épigastre ; entre toutes les parties du cerveau, de l'encéphale, le cerveau "propremmt dit seul est siège de la pensée^ et par conséquent seul il est siège de la folie, » ce Tout est relatif. Avant 1822, avant mes expériences, il y avait du mérite à dire que le cerveau pris tout entier, pris au sens vulgaire, était le siège de la folie. Dire cela aujourd'hui, ce serait dire une absurdité tout aussi complète que celle que l'on disait alors, quand on disait que le siège de la folie était dans l'épigastre ou le diaphragme ^ »
^ De la raison, du génie et de la folie, par P. Flourens, p. 223.
Faut-il donc enregistrer comme deux mérités acquises à la science de la folie cette prétention de Georget, que tous les maux qui peuvent accompagner la folie et qu'on dit en être souvent la cause première ne sont au contraire que Teffet d'une altération cérébrale antérieure, et cette étroite localisation du foyer organique de la folie placé par M. Flourens dans les seuls hémisphères du cerveau? Quant à la première proposition, c'est un excès qui n'est ni légitime , ni nécessaire pour établir que dans tous les cas de fohe l'encéphale du fou est dans un état morbide. L'influence de l'encéphale sur les autres organes n'est pas plus évidente que celle des autres organes sur l'encéphale ; si le dérèglement du cerveau peut porter le trouble dans les autres viscères et dans leurs fonctions, ceux-ci peuvent aussi bien jeter le désordre dans les fonctions du cerveau et altérer son économie. Georget, malgré son talent et sa science, a commis assez d'autres excès également arbitraires et inutiles pour que celui-ci ne nous étonne que médiocrement.
Pour la seconde proposition qui renferme dans les hémisphères cérébraux le siège organique de l'altération morbide de la folie , l'autorité de M. Flourens est grande, plus grande que celle de Georget, car il a tué la phrénologie au lieu de la défendre, et il appuie son opinion sur de belles et curieuses expériences. Mais les conclusions qu'il en tire sont-elles bien la conséquence de ces expériences elles-mêmes ? Ne peut-on , tout en admettant sans contestation et sans contrôle l'exacti-
tudo des opérations du vivisecteur, repousser jusqu'à preuve plus complète rinterprétation que le philosophe donne des faits observés, et des conclusions qu'il en tire * ? Les expériences de vivisection exécutées par M. Flourens avec une précision imcomparable ne prouvent pas encore suffisamment que les hémisphères cérébraux soient l'organe exclusif des facultés intellectuelles. (( Le cerveau proprement dit seul est siège de la pensée, par conséquent seul il est siège de la foUe. » La conséquence tire toute sa valeur de celle de l'antécédent; si celui-ci est encore incertain, la conclusion prise absolument n'est pas encore bien démontrée. Rapprochée de rantécèdent, elle n'a même pas toute la rigueur désirable, et, quand on admettrait la première proposition, que le cerveau proprement dit seul est siège de la pensée, on est encore en droit de repousser cette conséquence, que seul le cerveau est siège de la folie. Rigoureusement, si le cerveau seul est siège de la pensée, seul il est siège non pas de la folie, mais du délire des idées, ou du dérèglement de la volonté, s'il est en même temps siège de la volonté ; en aucune façon il ne saurait être le siège organique des troubles de la sensibilité, des hallucinations, de tous les désordres des facultés sensibles , qui se mêlent au délire intellectuel, et dominent ou se manifestent à peu près exclusivement dans certaines folies mélancoliques. Si
* Voyez dans VAme et le corps, par Albert Lemoine, le fragment intitulé : Opinions des anciens et recherches des modernes sur le siège de Vâme,
le cerveau est le siège de la pensée et de la volonté à l'exclusion de tout autre organe et de toute autre faculté, si le siège de la sensibilité est aillears, dans les nerfs et la moelle épinière, comme le veut M. Flourens, il faudrait conclure que le siège de la folie qui trouble les sens est la moelle épinière et les nerfs, et non le cerveau proprement dit; ou bien, réunissant les deux prémisses et les deux conclusions, il faudrait dire que le siège de la folie est, selon la nature des facultés déréglées, le cerveau proprement dit ou le système spinal et nerveux. Au lieu d'être resserré dans des limites plus étroites, le champ organique de l'altération morbide de la folie serait élargi, les nerfs et la moelle s'ajoutant aux hémisphères cérébraux.
Oui, il y a dans la folie une altération organique, essentielle ou sympathique, primitive ou secondaire; oui, l'organe altéré est l'organe, un ou multiple, cerveau proprement dit ou encéphale, encéphale ou système cérébro-spinal, dont dépendent directement les facultés en proie au désordre de la folie ; et pour savoir précisément quel est ou quels sont les organes malades dans la folie, il faut savoir exactement quel est ou quels sont les organes sains des facultés intellectuelles, actives, sensibles, se développant régulièrement. Or, ni les observations nécroscopiques, ni les expériences de vivisection , ni le raisonnement s'appuyant sur les unes et les autres, ne permettent encore de proposer comme certaines d'autres conclusions plus précises que celle-ci : Le cerveau et les nerfs dans leur ensemble sont l'instru-
ment organique des facultés intellectuelles , sensibles, actives; le cerveau ou les nerfs sont nécessairement altérés dans la folie.
En quoi cette altération consiste-t-elle? Ne perdons pas de vue l'objet précis de nos recherches actuelles, qui est de demander à la science physiologique les signes corporels et caractéristiques de la distinction qu'on établit dans le langage et dans la médecine entre le fou et l'homme ivre, le fébricitant et tous les malades dont les facultés mentales sont plus ou moins profondément troublées. C'est ici surtout que les observations les plus nombreuses, les plus diverses, les plus attentives, n'ont encore abouti qu'à des résultats équivoques, contradictoires ou insignifiants. Certes, dans le tableau des maladies qui affligent l'humanité, les maladies de l'encéphale et des nerfs ne sont ni les moins nombreuses, ni les moins variées ; mais , pour les dernières surtout , la science pathologique en connaît mieux les symptômes extérieurs que la nature et l'altération organique dont elles résultent, qu'elles produisent ou qui fait leur essence. Il y a toutefois de grosses et graves altérations de l'encéphale que la vie quelquefois, que la mort seule le plus souvent révèle : tubercules, inflammation, ramollissement, épanchement, ce sont là des altérations énormes, bien constatées , bien visibles chez quelques fous. De semblables dommages sont-ils nécessaires dans le cerveau d'un homme pour qu'il perde la raison? Non, puisque l'encéphale de bon nombre de fous bien authentiques n'a présenté aucune trace de semblables altéra-
tions. Pour ceux du moins dans le cerveau desquels la maladie a exercé de si grands ravages , n'est-il pas permis de conclure que ces altérations que Ton voit sont la véritable cause organique de la folie? Non plus, car de même que beaucoup étaient fous dont le cerveau n'offrait aucune trace semblable, ainsi plusieurs offrent à l'observateur un encéphale profondément altéré, qui n'étaient pas fous.
11 suffit, disent quelques-uns , de la plus légère altération de l'encéphale pour faire un fou ou rendre compte de la folie. Oui, mais contrairement l'altération la plus grave peut ne pas suffire ; et aucune liaison manifeste n'existe entre la folie et l'altération que les sens perçoivent dans le cerveau du fou décédé. Il existe dans les nomenclatures nosologiques un grand nombre de maladies de l'encéphale ou des nerfs que l'on distingue expressément des maladies, dites mentales, de la folie. Un malade d'une fièvre cérébrale n'est pas un fou; cependant il délire, cependant il aie cerveau malade. Est-ce, à ne considérer que son état physique, parce qu'il a la fièvre , et que la fohe est , disent quelquesuns, un déhre apyrétique^ un déhre sans fièvre. Tous les fous n'ont pas la fièvre , mais il en est qui présentent ce symptôme ; ils ne cessent pas d'être fous et considérés comme tels , quand leur pouls bat plus vite et moins réguhèrement. Une attaque de nerfs ou d'apoplexie n'est pas un accès de folie, cependant le cerveau ou les nerfs sont évidemment, tant que dure la crise, sous une influence morbide. Un homme ivre n'est pas
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un fou , cependant lui aussi délire , lui non plus n'a point le cerveau dans un état sain et normal.
Sans doute, la moindre altération du système cérébral suffit pour faire un fou, mieux peut-être que la plus grossière, mais non pas la première venue. 11 est même possible que ces grands ravages dont l'encéphale de beaucoup de fous porte la trace ne soient que les résultats postérieurs ou les causes déterminantes d'une altération plus intime, seule véritable folie organique. C'est dans le plus profond de la contexture des nerfs ou du cerveau, hors de la portée de nos sens, mais non de notre raison, qu'il faudrait peut-être aller chercher cette altération essentielle, plutôt que dans ces graves blessures, dans ces larges épanchements, dans ces inflammations étendues, dans ces grosses tumeurs qui s'étalent bien visibles et bien palpables, quand l'encéphale d'un fou décédé est mis à découvert. C'est là peut-être la meilleure conclusion à tirer de la contradiction des faits observés, de la comparaison et de Fopposition de ces cerveaux ravagés qui n'étaient point cependant des cerveaux de fous, et de ces cerveaux corrects d'où sortirent les plus folles extravagances.
La raison elle-même favorise cette pensée, que }a véritable cause organique de la folie pourrait bien n'être pas dans les désordres visibles de l'encéphale, mais dans quelque modification inappréciable de sa substance in-^ time. Pourquoi penserions-nous, en effet, qu'il est besoin d'une altération grossière et visible de l'encéphale pour que la raison de l'homme s'égare, pour que ses
idées se troublent, pour que les sensations illusoires se succèdent dans son esprit et l'abusent, pour que son humeur change, pour que ses sentiments et son caractère se transforment, quand le cerveau mis à nu d'un animal vivant, en proie aux plus atroces souffrances, ne frémit ni ne tressaille sous nos yeux, quand le nerf immobile, impassible à notre regard, transmet dans le même calme la douleur ou la jouissance, la sensation du rouge et celle du blanc, le bruit du tonnerre ou le moindre murmure du vent, le chatouillement d'une barbe de plume ou le sentiment de la brûlure, le mouvement suffisant pour un clin d'œil ou les efforts musculaires nécessaires aux contorsions les plus violentes? Ce qui se passe dans le cerveau d'un Platon, d'un Archimède, d'un Descartes, d'un Nev^ton, qui embrassent par des pensées de génie le ciel et la terre, le monde et Dieu, ne laisse pas plus de traces matérielles, ne fait pas plus de bruit, n'exige pas plus d'espace ou de mouvement appréciable que la pensée la plus insignifiante ; et il faudrait une révolution générale , une véritable tempête, un débordement de sang ou de sérosité, une inflammation des membranes, une décomposition de la substance dans le cerveau d'un fou, pour qu'il croie voir aujourd'hui ce qu'il a vu hier, pour qu'il entende une voix qui traduit sa propre pensée, pour qu'il pleure sans motif ou rie à contre-temps ! C'est exiger de la nature et de l'homme plus de puissance et plus d'efforts pour détruire que pour créer, pour faire le mal que pour faire le bien, pour tomber dans l'erreur que pour
découvrir la vérité. Il n'en faut pas tant pour nous faire délirer, quand il faut si peu pour nous faire penser vrai.
Cependant cette uniformité et cette immobilité apparentes dans la structure régulière et la vie saine des nerfs et du cerveau cachent une multitude de modifications importantes et diverses. A ces phénomènes invisibles , quoique matériels , répondent tous les accidents de la vie intellectuelle et morale de l'homme sensé. On comprend donc aisément que des différences analogues, également insaisissables mais également importantes par leurs effets, dans l'état d'altération de l'encéphale puissent produire toutes les différentes espèces de fohe. En définitive, et en dépit de quelques pessimistes , les fous sont moins nombreux que les hommes sensés; les gens sensés sont-ils pour cela moins différents les uns des autres que les fous? Cependant il n'y a qu'une façon de se bien porter, il y en a une infinité d'être malade. Quand on voit, disait un médecin illustre, combien est délicate et minutieuse la structure du corps humain, à combien d'accidents elle est sans cesse exposée, on ne comprend pas que l'homme puisse vivre seulement une heure. Quand on songe que l'esprit dépend de cette machine subtile, que la vérité de ses pensées, que sa raison est attachée à la régularité du mouvement dans les inBniment petits, solides ou fluides, on conçoit à peine qu'un homme puisse une seule fois penser vrai ; la folie devient presque plus compréhensible que la raison, tant l'une semble facile et l'autre précaire.
Si , malgré les rechérches patientes et éclairées des . physiologistes, l'altération morbide qui constitue l'état physique du fou, bien que Ton puisse affirmer qu'elle existe , cache à la fois et son heu précis d'élection et sa nature intime, nous avions bien raison de dire que la science physiologique ou pathologique, loin de pouvoir définir avec rigueur ce qu'est un fou , ne peut même le distinguer avec quelque précision d'un autre malade, d'un homme ivre ou d'un fébricilant, et qu'il faudrait cependant pouvoir caractériser sûrement les différents états physiques de tous les hommes dont les facultés mentales sont troublées ou afifaiblies, pour ne pas confondre en théorie tous ceux qui délirent soit par la folie, soit par l'ivresse, soit par la fièvre, soit par le sommeil, soit par toute autre cause. L'état de toutes ces inteUigences délirantes, rêveurs, fous, fébricitants, est un et indiscernable ; nous n'avons donc rigoureusement le droit d'appeler le délire d'un homme du nom de folie plutôt que de celui de rêve, d'exaltation fébrile plutôt que d'ivresse, qu'autant que nous sommes persuadés que ces appellations différentes correspondent à des états physiques différents. Or, les caractères distinctifs de ces divers états organiques, que la physiologie seule ou la pathologie devrait découvrir, lui échappent absolument. On saisit bien dès le premier coup d'œil quelques différences superficielles , souvent suffisantes dans la pratique pour envoyer un homme qui délire à l'Hôtel -Dieu, ou aux Petites - Maisons, ou dans l'asile provisoire d'une salle de po-
lice ; mais elles fuient et s'effacent quand on veut les fixer.
Quelques résultats seulement paraissent acquis, et ce sont des principes généraux, des vérités théoriques qu'il n'est pas toujours facile d'appliquer aux cas individuels.
Toute erreur, toute irrégularité dans les opérations de l'esprit, tout désordre dans les sentiments ou dans les actes, qui provient de la seule nature de l'esprit créé par Dieu imparfait et faillible, n'a rien à voir avec la folie; c'est l'erreur, c'est la sottise, c'est le mal, c'est la faute, c'est le péché ; toute autre appellation est injuste ou abusive.
Contrairement, tout désordre., tout affaibhssement des facultés intellectuelles ou morales, qui a sa source, non dans la nature imparfaite de l'esprit humain, mais dans Tétat des organes, peut se confondre sous une même dénomination (qui laisse bien quelque chose à désirer, car elle comprend difficilement Fétat de l'imbécile ou de l'idiot), le délire, quelle qu'en soit la cause organique particuhère , le sommeil, l'ivresse, la fièvre, ou toute autre.
Une seule entre toutes ces espèces de délire peut être nettement distinguée de toutes les autres, c'est le déhre du rêve, parce que seul l'état organique qui le provoque se distingue avec précision de tous les autres états organiques qui déterminent le délire, en principe du moins, sinon dans l'appréciation des faits complexes de la vie individuelle : le sommeil est en lui-même un état
DE LA FOLIE. 2\i
sain des organes; les autres conditions organiques qui provoquent le délire sont des états morbides.
Encore faut-il, pour établir ces résultats généraux, à défaut d'une définition précise de la folie, que la psychologie et la physiologie se prêtent un mutuel secours. Puisque le psychologue ne peut trouver une différence caractéristique entre l'état mental du rêveur et celui de l'homme ivre ou du fou , il faut qu'il cherche avec le physiologiste cette différence dans les états organiques de tous ceux qui délirent. Puisque le physiologiste ne découvre pas davantage une différence caractéristique entre les conditions corporelles du fou et de l'homme raisonnable qui se trompe, il faut au moins qu'il demande à la psychologie ce qui distingue la simple erreur, compatible avec la possession de la raison, de la folie ou du délire. Et quand même la science physiologique pourrait définir Forgane altéré dans la fohe et la nature de son altération, elle aurait donné une définition exacte de la maladie corporelle dont le fou est victime, mais non pas de la folie ellemême, de la folie tout entière, ou de son élément le plus essentiel. Si elle repoussait imprudemment les lumières de la psychologie, non -seulement il ne pourrait y avoir d'autre différence à ses yeux entre un fou et tout autre malade que celle qui existe entre les organes altérés et les caractères physiques de l'altération, entre une maladie du cerveau et une maladie de l'estomac, entre une maladie inflammatoire et une maladie nerveuse, mais elle supprimerait ainsi l'élément capital
de la folie, le trouble des facultés mentales, seul symptôme bien souvent qui révèle Fexistence du mal organique ; elle serait réduite à cette absurde alternative, ou d'assimiler toutes nos erreurs à la folie en les attribuant également à une irrégularité des fonctions corporelles, ou de nier toute distinction logique entre le vrai et le faux, à moins d'éviter, comme il arrive souvent, cette nécessité rigoureuse par Tinconséquence et la contradiction.
Il en est, en effet, qui prétendent se passer de toute psychologie ou qui s'en font une singulière : pour eux, l'âme n'est qu'un mot représentant le corps qui pense, et la psychologie n'est qu'une branche de la physiologie. Pour ceux-là bien évidemment la folie n'est qu'une maladie corporelle, le doute n'est pas possible ; mais ils le disent et ne le prouvent pas. Il ne s'agit pas ici de les convaincre de l'existence de Fesprit distinct du corps ; mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer que leur fausse doctrine les expose à une confusion inévitable que ne font point ceux qui savent distinguer des organes le principe de la pensée.
Le délire est souvent le seul symptôme de la fohe ; un fou cependant n'est pas simplement un homme qui se trompe, c'est un malade. Quelle différence peut donc établir celui qui ne croit qu'aux organes entre un homme qui se trompe et un fou ? L'erreur de l'un est comme Terreur de l'autre un résultat de l'organe qui pense; tout homme qui se trompe est fou, plus ou moins fou; l'erreur est un mouvement irrégulier du
cerveau, comme une mauvaise digestion résulte d'un état morbide de Testomac. Pour celui qui distingue l'esprit des organes, cette grave confusion n'existe pas : tout homme qui se trompe n'est pas fou, parce que l'esprit est de sa nature sujet à l'erreur, parce qu'il peut se tromper sans que le corps soit malade ou que la maladie corporelle soit la cause de son erreur. 11 peut être difficile dans beaucoup de cas pour le spiritualiste de décider si tel homme est fou ou ne fait que tomber dans l'erreur à. laquelle tout esprit est sujet ; mais le principe général n'en est pas moins absolu. Si l'erreur n'est que la défaillance de l'esprit faillible, ce n'est qu'un homme qui se trompe ; c'est un fou, c'est un halluciné, si l'erreur est imposée à l'esprit par un dérangement du cerveau. Pour celui qui fait de la pensée une fonction cérébrale, aucune distinction n'est possible, même en théorie ; et le résultat le plus certain de toutes les recherches sur la folie lui échappe.
Philosophes, physiologistes, qui ne voulez que des faits et des faits positifs, et qui n'appelez de ce nom que ceux que vous pouvez voir ou toucher, qui croyez que l'homme n'est composé que d'organes, parce que vous ne voyez que des organes, de quel droit dites-vous que le cerveau pense, veut ou sent ?
Vous voyez, encore n'est-ce point sans le secours d'une induction périlleuse, vous voyez à peine le sang courir dans cette portion de matière, quelque mouvement s'y produire, quelque changement de coloration ou de consistance s'y manifester après la mort, c'est là tout
au plus ce que vous voyez, et cependant vous affirmez que le cerveau est un organe pensant comme Testomac est un organe digérant les aliments ; mais vous n'avez vu ni la pensée elle-même, ni la sensation, ni la volonté courir ou s'élaborer dans le cerveau, comme vous voyez à peu près les aliments se transformer en chyme, en chyle, en sang et en humeurs. Niez la pensée, la volonté, si c'est possible, ou reconnaissez qu'il y a d'autres faits., d'autres faits positifs que ceux que vous voyez ; n'attribuez pas au cerveau ces faits insaisissables à vos sens que vous ne le voyez pas produire.
Je vois au moins, dites-vous, que quand le cerveau est malade, la pensée se dérègle, la volonté s'égare, la sensibilité se pervertit, et j'en conclus que le cerveau a pour fonctions de sentir, de vouloir et de penser, de penser sainement quand il est sain, puisqu'il pense mal quand il est malade. Dites-nous donc, puisque ce n'est pas une chose que nous puissions voir, dites-nous si c'est une chose raisonnable, compréhensible, qu'un organe, si subtil, si vigoureux, si sain que vous le fassiez, découvre une vérité géométrique, qu'un mouvement de fibre ou du sang, ou qu'une combinaison chimique soit, produise ou représente une vérité quelconque : « Deux et deux font quatre ; il n'y a pas de commune mesure entre le rayon et la circonférence du cercle. » Je ne demande point si c'est une chose acceptable au bon sens, qu'il faut bien invoquer à défaut des sens, qu'un mouvement, qu'une combinaison d'atomes produise non pas une volonté, non pas une action,
mais une volonté libre, mais une bonne action. Vous répondriez sans doute qu'il n'y a point de liberté dans nos actes , qu'il ne peut y avoir ni bien ni mal.
Mais alors soyez conséquents avec vous-mêmes, et dites aussi qu'il n'y a ni vrai ni faux. Un mouvement d'un organe sain, comme est le cerveau d'un homme bien portant, est un phénomène positif, réguUer ; 4a pensée qui en est le produit est saine logiquement comme elle l'est physiologiquement. (( Le soleil tourne autour de la terre, » est une pensée comme cette autre : « La terre tourne autour du soleil. » Fonctions régulières d'un organe sain, comme l'étaient sans doute les cerveaux de Ptolémée l'astronome et de GaUlée, ce sont deux pensées d'égale valeur : l'une n'est pas plus vraie que l'autre, si je n'ai pour juger de leur vérité que la considération de leur origine organique. Ou bien, si je juge de la valeur logique de ces pensées d'après une autre mesure que la régularité du phénomène organique qui est censé les produire, une pensée vraie doit être le produit d'une fonction régulière de l'organe sain, et une pensée fausse ne peut être que le résultat des fonctions déréglées d'un cerveau malade. Alors, vous qui blâmez si fort Leuret d'avoir dit qu'un fou est un homme qui se trompe, faites mieux et dites ce qu'il n'a jamais dit, ce qui est absurde : « Tout homme qui se trompe est malade ou infirme ; » c'est une conséquence nécessaire. Tous n'avez pas le droit de distinguer une pensée vraie d'une pensée fausse, si vous considérez la pensée
comme une fonction organique, si vous admettez qu un cerveau bien organisé ait pu croire, comme on l'a cru pendant des siècles, et comme le témoignent mensongèrement nos yeux, que le soleil tourne autour de la terre ; un estomac sain en ce moment ne peut que bien digérer les aliments qu'on lui ingère, un cerveau sain ne peut que penser vrai. Ou si \ous jugez (ce que vous n'àvez aucun motif de faire) de la vérité des pensées d'après un critérium étranger, je ne sais lequel, il vous faut admettre de toute nécessité qu'une pensée fausse est le résultat d'une fonction désordonnée d'un organe malade, qu'un cerveau qui pense faux, fonctionne mal, est dans un état morbide, que celui-là seul fonctionne bien, est sain, qui pense sainement, qui pense vrai ; et vous ne pouvez' d'aucune manière distinguer un fou d'un homme qui se trompe ; tous deux sont des cerveaux malades.
Les physiologistes, trop nombreux, hélas! qui croient que la pensée n'est qu'une fonction du cerveau, repousseront pour la plupart ou n'avoueront pas ces dernières conséquences de leur doctrine philosophique ; mais elles n'en sont pas moins rigoureuses. A moins qu'ils ne renoncent à leur philosophie erronée, il leur faudra quelque jour accepter franchement ces conclusions nécessaires ; car, s'il en est de plus timides, il en est aussi de plus hardis qui poussent les autres. Ils arrivent à grands pas à cette extrémité, ceux qui multiplient chaque jour le nombre des fous en faisant entrer dans leurs rangs la plupart des criminels ; ils ont at-
teint ce dernier terme, ils l'ont dépassé, ceux qui sont venus nous dire qu'une grande intelligence est un cerveau malade, que le génie n'est qu'une névrose^.
^ La Psychologie morUde, par M. Moreau de Tours. Voyez dans VAme et le Corps, par Albert Lemoine, l'étude intitulée : le Génie^ la Folie et V Idiotisme.