‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 17 sur 25 · DU TRAITEMENT DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

DU TRAITEMENT DE LA FOLIE

Sommaire. Le traitement de la folie comme celui de tout antre mal doit être dicté par la connaissance du siège et de la nature de ce mal. — Deux espèces de traitement possibles, le traitement ph^'sique et le traitement moral. — Nature et mode d'action du traitement physique ; sa raison d'être, son efficacité. — Nature et mode d'action du traitement moral. — De la méthode de Leuret ; abus du traitement moral. — Infériorité du traitement moral vis-à-vis da traitement physique dans la plupart des cas 5 son utilité comme auxiliaire, son importance quand la folie est produite par une cause morale. — Des principaux agents moraux , leur valeur différente ; impuissance du raisonnement , puissance des sentiments et des passions , raison de cette puissance. — Nécessité d'employer concurremment le traitement physique et le traitement moral , et d'en varier l'usage selon les symptômes et les causes de la folie.

Guérir est le but de la médecine. Rendre un malade à la santé, un moribond à la yie, c'est un beau succès de l'art; rendre un fou à la raison, c'est encore un plus beau triomphe. Si plusieurs espèces de folie sont incurables , la folie prise absolument ne l'est pas ; il faut donc employer tous les moyens , réunir toutes les lumières et tous les efforts pour obtenir cette guérison possible. C'est à quoi tendent manifestement toutes les parties de la science médicale; la physiologie et la pathologie aboutissent à la thérapeutique, hmite extrême

OÙ Fart et la science se touchent et se confondent. Quand il s'agit de tout autre mal que de la folie, le médecin a le droit d'écarter le philosophe comme un profane; mais quand il s'agit d'un mal qui jette le trouble dans toutes les facultés de l'esprit , soit qu'on cherche seulement à le connaître et à le décrire, soit qu'on prétende le traiter et le guérir, la philosophie a le droit d'ingérence. Apporter à l'art et à la science sa part de lumière , si petite qu'elle soit et bien ou mal venue , est un devoir qu'elle serait inexcusable de négliger.

Quelque mal qu'on entreprenne de guérir, un traitement rationnel se fonde sur la connaissance du siège et de la nature de ce mal. Il n'en peut être autrement pour la folie. C'est ainsi qu'on doit procéder, c'est ainsi qu'on a procédé de tout temps. A une époque où l'on considère les fous comme des possédés du démon, on les exorcise. Yoit-on en eux, comme Leuret, des inteUigences qui se trompent, on met de côté tous les remèdes pharmaceutiques ou autres qui n'agissent que sur le corps, on préconise la puissance du syllogisme et on a recours à un traitement moral. Attribue-t-on leur mal à une humeur noire, on les purge; le défmit-on , comme Broussais , une maladie inflammatoire, une phleymasie, on les saigne à outrance. Ces moyens peuvent être impuissants, ridicules ou dangereux, mais ils sont logiques et appropriés au siège et à la nature supposés du mal de la folie. Si le temps des superstitions n'est point encore passé, du moins

elles n'ont plus de place dans aucune science, et l'exorcisme est désormais hors de cause ; il est tombé forcément en désuétude par cela seul que la croyance aux possessions démoniaques est tombée elle-même en discrédit. Il n'y a plus que deux traitements possibles de la folie : le traitement physique et le traitement moral. La connaissance que l'on a ou croit avoir de la nature et du siège du mal de la folie peut seule juger le procès toujours pendant entre ces deux espèces de traitement ou faire à chacune sa part légitime, décider le praticien à adopter exclusivement l'une ou l'autre, ou à les employer concurremment selon les circonstances.

Les observations que nous avons proposées jusqu'ici et les premières conclusions où nous sommes arrivé sur le siège et sur la nature du mal de la folie éclairent sans doute la question et serviront à la résoudre, mais elle n'est pas encore résolue définitivement. Elle serait tranchée dans le vif si cette thèse était vraie, que la folie n'est qu'un trouble de l'esprit indépendant des états du corps, ou si la fohe, au contraire, pouvait être considérée comme une simple maladie organique sans aucune acception du trouble mental. Alors il serait évident que, dans la première hypothèse, le traitement moral aurait seul chance d'être efficace , et le traitement physique dans la seconde. Mais les choses sont bien plus compliquées en réalité ; de ces deux façons de considérer la folie , l'une est fausse et l'autre est incomplète. On ne peut ni voir dans la folie une pure affection mentale, ni en faire une maladie corporelle

toute semblable à celles qui ne ti^oublent point la raison; on ne peut par conséquent ni préconiser le traitement moral à l'exclusion du traitement physique, ni le repousser absolument au profit de l'autre. Et en effet, à moins qu'on ne se laisse abuser complaisamment par les exagérations et les intempérances de langage toujours fréquentes dans la chaleur de la discussion , ni les plus ardents défenseurs du traitement moral n'ont refusé tout pouvoir au traitement physique, ni les plus obstinés partisans du traitement physique n'ont dénié toute puissance au traitement moral.

Si Leuret a outrepassé sa propre pensée, ce n'est pas, comme on l'a prétendu, quand il disait que la vraie folie consiste dans l'aberration de l'entendement, que le vrai fou n'est qu'un homme qui se trompe; il paraît avoir cru fermement qu'il en est souvent ainsi. C'est quand il écrivait que le traitement moral « est le seul qui soit propre à guérir la folie, que, pour combattre cette maladie, le traitement physique, celui qui consiste dans l'emploi des saignées, des bains, des préparations pharmaceutiques , est aussi inutile qu'il pourrait l'être à celui qui, dans une discussion de philosophie ou de morale, s'aviserait de les employer. » L'évidence lui arrache parfois des aveux qui modifient singuUèrement cette thèse absolue et réduisent dans les limites les plus étroites l'usage exclusif du traitement moral. S'il affirme bien haut et bien souvent qu'il y a des fous dont l'entendement seul est malade, dont la folie n'a d'autres causes que les idées ou les passions,

qui n'offrent aucun symptôme physique de maladie, soit de leur vivant^ soit après la mort, parfois aussi il confesse tout bas et reconnaît en passant qu il y en a dont la folie est accompagnée de tels symptômes, et que plusieurs maladies du cerveau amènent avec elles le désordre de l'intelligence. Et il accorde déjà quelque puissance au traitement physique de la foUe dans de telles conditions, non-seulement pour combattre les symptômes physiques, mais pour améHorer l'état de la raison. Il avoue même l'inutilité du traitement moral dans la plupart des circonstances : ce Le traitement moral, dit-il, doit s'adresser aux désordres de Fintelhgence et des passions; son emploi est subordonné à l'état matériel des malades ; il ne conyient ni aux déments, ni à la plupart des maniaques, et, dans la monomanie, il ne faut pas en faire usage, s'il y a paralysie ou d'autres symptômes analogues ^ » A quels fous convient donc le traitement moral? Quelques rares maniaques, quelques monomaniaques , voilà les inteUigences égarées à qui le traitement moral pourra seul rendre la raison ; il est vrai que ce sont là pour Leuret les vrais, les seuls fous, les fous qui ne sont que fous et point malades, malades d'esprit et non de corps.

Il ne s'agit donc pas, pour Leuret lui-même et dans l'hypothèse que le trouble mental peut n'être pas causé par une altération organique , d'exclure absolument et en toutes circonstances le traitement physique, d'em-

* Leuret, Du traitement moral de la folie, p. 87, j53, 462.

ployer toujours et quand même le traitement moral, mais seulement de faire à chacun sa part.

D'un autre côté, ceux qui sont le plus fermement convaincus que la folie n'est jamais une maladie de l'âme, que les troubles de l'esprit ont toujours leur cause immédiate dans une altération des organes, sensible ou cachée, que le traitement physique est indiqué par la nature du mal , qu'il est le plus rationnel et le plus efficace, n'entendent pas pour cela refuser toute influence au traitement moral. Ils peuvent se railler de celui qui discute avec un monomaniaque et prétend redresser son erreur à l'aide de syllogismes ; ils n'es- ■ timent pas toujours et tout à fait impuissantes les émotions qu'on éveillerait dans l'âme du malade. Ils peuvent préférer aux syllogismes, et même aux plus violentes ou aux plus douces émotions, les purgations ou les saignées; ils ne nient point Futilité de la distraction, du travail, du calme, de l'isolement, des bons procédés, des paroles bienveillantes. Ils peuvent repousser le traitement moral comme moyen unique ou principal; ils ne le refusent pas comme auxihaire. Quel est, en effet, le praticien qui ne tient jamais aucun compte de l'état moral de ses malades, quelque maladie qui les afflige, qui ne cherche à agir sur leur esprit en même temps qu'à modifier l'état de leur corps, à écarter ou à provoquer certaines idées ou certains sentiments nuisibles ou favorables, à remonter leur énergie morale s'ils sont abattus en même temps qu'à restaurer leur machine physique , à calmer leur imagination si elle s'exalte en

même temps qu'à apaiser leur agitation corporelle?

Pour ceux-là donc comme pour les autres, il ne s'agit pas non plus de proscrire le traitement moral et de n'attendre que des remèdes physiques la guérison de la folie, mais seulement de faire sa part à chacune de ces deux méthodes, de l'employer en son lieu et à son heure , comme instrument principal ou moyen auxiliaire.

Dans quelle proportion, dans quel ordre, dans quelles circonstances générales ou spéciales paraît-il raisonnable d'employer le traitement physique ou le traitement moral, et d'espérer de l'un ou de l'autre de meilleurs résultats ? C'est dans ces termes que la question doit être posée ; et, pour la résoudre, il faut rechercher tout d'abord en quoi consistent le traitement physique et le traitement moral, de quelle manière et sur quel point du malade ou de la maladie ils peuvent agir l'un et l'autre.

11 n'y a pas la moindre difficulté pour ce qui concerne le traitement physique, si l'on s'en tient, comme il suffit de faire, aux généralités. Autant il serait impossible d'énumérer les moyens infinis dont il dispose et de dire avec précision comment et sur quels organes agit chacun de ces moyens, autant il est aisé d'en définir l'ensemble et le heu général d'appUcation. Les aliments, le climat, l'exercice, le repos, l'emploi de tous les agents, le gouvernement de toutes les fonctions de la vie , l'hygiène en un mot , telle est une première forme du traitement physique , une première catégorie

de moyens naturels. Les bains et les saignées, les potions et les exutoires, toutes les substances des trois règnes et leurs vertus secrètes, toutes les formules du codex, toutes les opérations que peut pratiquer une main adroite et savante, aidée des plus ingénieux instruments, en deux mots, la pharmacie et la chirurgie forment une seconde catégorie de moyens artificiels dont dispose le traitement physique. Nous ne savons pas mieux qu'au temps de Mohère comment et pourquoi l'opium fait dormir, de quelle façon et sur quel point déterminé de l'organisme agit chacune des substances que la médecine emprunte journellement à la pharmacie; mais nous savons pertinemment aujourd'hui comme alors que tous ces agents physiques agissent sur l'homme physique et n'agissent directement que sur lui. On peut dire que les moyens hygiéniques, les substances pharmaceutiques, les pratiques chirurgicales sont de vrais topiques dont le corps tout entier, mais le corps seul, est le lieu d'application. Le traitement physique, c'est l'emploi de tous les agents matériels capables de modifier directement et d'une manière quelconque l'état des organes.

Il n'est guère plus malaisé de définir généralement la nature et la puissance du traitement moral, pourvu qu'on sache discerner l'équivoque de quelques procédés à double face. L'homme est si peu un pur esprit que ses pensées les plus belles, ses sentiments les plus élevés, ses actes les plus moraux sont toujours mélangés d'un élément corporel qui en est la condition. Une

intelligence, une volonté, une âme humaine ne peut communiquer avec une autre, agir sur elle pour lui inspirer une pensée ou un sentiment qu'en se servant, comme intermédiaire, de cette condition organique de tout phénomène mental, qu'en agissant sur le corps de son semblable et par celui-ci sur cet esprit semblable à elle. Mais alors cette partie organique du phénomène n'a qa'une importance secondaire ; elle est le signe, le moyen, le véhicule de la pensée ou du sentiment, comme les mots écrits ou parlés sont la condition de l'entente de deux esprits, le truchement de leurs idées, le moyen qui disparait devant la fin, le signe qui s'efface devant la chose signifiée. Ainsi les procédés du traitement moral seront toujours mélangés d'un élément matériel qui n'en altère ni n'en dissimule le vrai caractère. Le traitement moral peut se définir : l'ensemble de tous les moyens spirituels capables d'agir spécialement sur l'esprit, de modifier l'état de l'âme, fût-ce avec l'aide d'auxiliaires matériels dont l'intervention est indispensable comme instrument de notre action sur l'esprit de nos semblables, mais dont le rôle est secondaire et le choix souvent indifférent-, tout comme le traitement physique se compose de tous les moyens corporels capables d'agir directement sur le corps et d'en modifier les conditions. L'intention, le but, l'effet directement poursuivi ou atteint suffisent à faire d'une pratique toute matérielle en apparence un moyen vraiment moral.

Il importe grandement, quand on veut juger de l'efficacité des moyens employés, de ne point faire de confu-

sion, de bien discerner si certains procédés complexes ont agi comme moyens physiques ou comme moyens moraux, auquel des deux^ du traitement physique ou du traitement moral, il faut faire honneur du résultat obtenu.

Il y a des cas sans doute où ce discernement peut être difficile, mais il y en a d'autres où le doute n'est pas possible. Il ne s'agit pas encore de juger la valeur absolue ou relative de ces deux méthodes, mais seulement de les définir. Un fou est soumis à la douche et son état mental est modifié ; qui a fait, non pas ce miracle, mais ce changement? La douche assurément; mais de quelle façon et à quel titre? Si l'on a conduit le malade sans lui rien dire et sans éprouver de résistance sous le robinet d'eau froide parce qu'il était agité, parce que l'on espérait que cette pluie glacée calmerait l'ardeur de son cerveau manifestée par l'exaltation de son délire, il est évident que la douche est un remède physique, qu'elle a opéré à ce titre sur la maladie corporelle. Si, au contraire, on l'a menacé de la douche comme d'un châtiment, parce qu'il ne cessait do crier ou de refuser des ahments , il y en a peut-être qui persisteront à dire que la douche a opéré non comme un moyen moral, non comme la douleur ou la contrainte sur l'esprit effrayé du malade , mais sur ses organes comme un remède physique, comme un calmant ou un réfrigérant. Le plus grand nombre et les moins obstinés verront dans la douche ainsi administrée un moyen moral ayant agi sur le moral; l'eau, la glace, la partie physique, la ma-

tière du remède s'efface à leurs yeux devant la douleur ou la terreur dont la matière employée, quelle qu elle soit, n'est que l'agent provocateur. On est libre de contester la légitimité ou l'humanité de pareils moyens et la valeur des résultats qu'on en obtient ou peut obtenir ; on ne peut en contester la nature morale et l'énergie bien ou malfaisante. C'est à l'âme que le remède visait et c'est bien l'âme qu'il a touchée. Au Heu de guérir sa blessure il a pu l'envenimer, ce n'est point de cela qu'il s'agit; toujours est-il qu'il l'a atteinte et modifiée. Ane voir dans ce dernier exemple que l'action physique de l'eau tombant glacée sur la tête et en apaisant l'ardeur par un effet de la loi d'équilibre des températures, autant vaudrait attribuer le calme ou le sommeil que produit l'ingestion d'une substance pharmaceutique au verre d'eau sucrée, aux gouttes de vin, à la capsule de gomme ou de farine dont on a dû. se servir comme de véhicule pour porter dans l'estomac l'éther, l'opium ou la quinine. Car, si le lendemain la douche elle-même n'est pas nécessaire, si quelque autre moyen également douloureux ou si la seule menace de la douche ou du cautère suffit pour amener le même résultat, utile ou funeste, mais toujours indubitable, il n'y aura pas d'esprit si opiniâtre qui ne convienne que la douche a bien agi comme moyen de contrainte, comme douleur, comme remède moral sur le moral du malade, quelque effet qu'elle ait produit sur son corps comme remède physique, qu'il faille s'applaudir ou gémir du résultat ainsi obtenu.

On ne s'étonnera donc pas de voir les partisans les plus exclusifs de l'une de ces deux méthodes employer souvent le même moyen que les plus chauds défenseurs de la méthode contraire, ceux-ci comme un remède physique, ceux-là à titre d'agent moral. C'est que les uns voient, par exemple, dans le travail manuel et dans la promenade un exercice corporel d'autant pkis salutaire qu'il dégage et repose le cerveau en dérivant vers d'autres organes et dépensant ailleurs une certaine part de l'énergie du malade ; les autres les considèrent comme une distraction de l'esprit plutôt que du corps, et songent à détourner de ses erreurs la pensée même du malade en la portant sur l'objet de son travail ou sur le spectacle de la nature extérieure. De même les uns emploient la douche pour calmer par un baptême d'eau glacée l'effervescence du cerveau, les autres pour vaincre par la douleur l'opiniâtreté de l'esprit. On ne s'étonnera pas non plus si le résultat définitif obtenu par l'emploi de ces moyens équivoques est rapporté par les uns à l'action physique du remède qui modifierait l'état cérébral et n'atteindrait la pensée que par contre-coup, et parles autres à l'action morale de la douleur qui dompterait directement l'obstination du malade.

Ces équivoques et ces jugements contradictoires dans les détails de la pratique médicale ne changent en rien ni la nature ni la définition du traitement moral. Sans vouloir énumérer non plus tous les moyens dont il se compose, on peut y retrouver des caractères et des différences analogues à ceux que nous avons signalés

parmi les moyens physiques. Le calme extérieur, le repos, la promenade, les discours sensés, les paroles bienveillantes, les marques de sympathie sont des moyens naturels qui forment comme une hygiène morale, qui enveloppent en quelque façon Fesprit du malade d'une atmosphère pure et salubre et l'entretiennent dans les conditions jugées les plus favorables à la santé de Fâme. L'isolement, les voyages, la musique, le jeu, le travail forcé qui ont pour objet de distraire l'esprit de ses erreurs, le mensonge qui a pour but de les combattre par elles-mêmes et d'user la fantaisie du malade en la satisfaisant, la discussion, le raisonnement contradictoire qui se proposent de l'en détourner par la persuasion, de corriger le vice de ses pensées par la puissance de la logique, si toutefois ils ont ce pouvoir, sont comme les remèdes pharmaceutiques et leurs vertus que l'art oppose à la vertu du mal. Les émotions, les passions que l'on suscite, la contrainte morale, la violence physique elle-même, la douche et la camisole de force, la menace, la douleur, la terreur sont comme le fer et le feu, comme la chirurgie du traitement moral.

Dire que tous ces procédés sont des moyens moraux, qu'ils peuvent être employés ou qu'ils l'ont été, ce n'est point dire qu'ils soient tous raisonnables, tous efficaces, que le succès en soit toujours heureux. Il ne s'agit point encore d'en estimer la valeur, mais il importe, pour pouvoir porter plus tard ce jugement en connaissance de cause, de ne point restreindre le traitement moral à l'emploi de quelques moyens déterminés, il importe de

lui ouvrir toute la carrière, de lui laisser le libre usage de tous les moyens possibles et capables d'agir directement sur l'esprit du malade. En fait, le médecin ou le psychologue éclairé par l'expérience ou la discussion pourra légitimement condamner l'emploi de certains moyens plus ou moins nombreux comme impuissants, trompeurs ou funestes; il pourra même, au besoin^ envelopper le traitement moral tout entier dans une même proscription ; mais, en principe, avant de juger et pour juger équitablement la valeur du traitement moral, il ne faut pas le mutiler en lui enlevant arbitrairement ou par négligence une partie de ses moyens, peut-être les plus puissants. Leuret peut avoir eu tort de préférer le traitement moral au traitement physique ; on peut le blâmer justement d'avoir employé sans discrétion certains moyens d'autant plus barbares qu'on les juge inutiles ou funestes, mais Leuret avait raison de dire qu'on ne doit pas juger de la valeur thérapeutique du traitement moral d'après les résultats obtenus par un petit nombre seulement de moyens moraux et des plus anodins. 11 avait raison de prétendre que le traitement moral a le droit de s'attacher à toutes les prises que l'âme du malade peut offrir à la science du médecin ; il avait raison de se plaindre qu'au nom d'une incréduHté de parti pris, au nom de l'humanité mal entendue, on lui liât les mains à l'avance ; il avait raison de dire que la douleur et la menace sont des moyens moraux, bons ou mauvais, mais aussi légitimes que la flatterie et la douceur, parce que tous les moyens sont légitimes s'ils

sont puissants et tous bons en définitive s'ils guérissent le malade, a Ne bornez pas votre thérapeutique morale à un certain ordre de moyens^ ne vous arrêtez pas surtout à l'emploi des moyens qui, comme les émotions douces, sont très-souvent sans effet ; cherchez partout des ressources, tous les genres de leviers seront bons s'ils sont puissants; l'essentiel est de savoir vous en servir à propos. Rappelez-vous que près d'un malade vous n'êtes pas homme mais que vous êtes médecin, et que l'on attend de vous, non pas des égards, de la politesse, de bons procédés, mais la guérison. Quoi qu'il vous en coûte, ayez la fermeté et le courage du chirurgien; vos instruments sont les passions et les idées, sachez vous en servir et ne craignez pas d'appeler à votre aide toutes celles qui vous sont nécessaires \ »

On aura beau en condamner ou en limiter justement la pratique , si l'expérience ou la raison en démontre l'impuissance ou le danger, on ne peut nier que le traitement moral n'embrasse en effet tous les moyens capables d'agir sur l'esprit du malade, tout comme la médecine physique a le droit d'user de toutes les substances innocentes et de tous les poisons. Non, quand même il se serait trompé, Leuret n'est pas un barbare, ce n'est pas un bourreau inhumain, c'est un grand esprit convaincu, un grand médecin tout pénétré de son devoir, qui, le regard et la volonté tendus vers le but, la guérison, prétend user pour l'atteindre de toutes les

^ Leuret, Du traitement moral de la Jolie, p. 127.

ressources que lui offre la nature, a Que m'importe qu'un aliéné m'aime ou me déteste, qu'il me désire ou me craigne, qu'il me croie son ami ou son persécuteur, pourvu que je rompe la chaîne de ses idées vicieuses, que je lui inspire des passions capables de le distraire de ses passions. Mon but n'est pas de le guérir par un moyen déterminé, mais par tous les moyens possibles ; et si, pour l'émouvoir, il me faut paraître dur et même injuste envers lui, pourquoi reculerais-je devant l'emploi d'un semblable moyen? Craindrai-je de lui faire éprouver de la douleur ? Singulière pitié ! Liez donc les bras au chirurgien prêt à entreprendre une opération indispensable pour la vie de son malade, car cette opération ne se fera pas sans douleur. Un homme a la pierre, gorgez-le d'eau de guimauve, entourez-le de cataplasmes au lieu de lui enlever, par une opération douloureuse, la cause de tous ses maux. Les consolations à certains monomaniaques, c'est de l'eau de guimauve et des cataplasmes aux calculeux^ » C'est là mieux qu'une sympathie banale et stérile, mieux qu'une bienveillance doucereuse et timorée pour le misérable ahéné, c'est la ferme volonté de le guérir, c'est le courage impassible que réclament et donnent l'accompHssement d'un devoir difficile et l'exercice d'un droit périlleux, c'est la vertu du médecin. Leuret n'a pas manqué au serment d'Hippocrate, il méritait de réussir. Le pouvait-il ? A-t'il réussi comme il Ta cru, a-t-il

* Leuret, Du traitement moral de la folie, p. 12i.

échoué comme Font dit un grand nombre de ses contemporains et des nôtres ? Dans quelles conditions et pour quels motifs ? Questions particulières et personnelles qu'il est mieux de généraliser.

L'expérience est un juge souverain en matière de folie, de maladie et de guérison, de guérison par le traitement physique ou parle traitement moral; mais ses arrêts ne sont pas toujours clairs, ils n'ont presque jamais de considérants. Les guérisons de la folie ne se comptent malheureusement pas par miniers, et, dans le petit nombre des guérisons officielles, il y en a bien encore de douteuses. On trouve même des sceptiques endurcis pour nier que jamais la folie soit guérissable, que jamais elle ait été guérie au moins par le fait de la médecine. C'est un entêtement déraisonnable que celui-là, si ce n'est pas simplement une satire trop facile et trop banale.

La folie n'est pas incurable ; si la médecine ne guérit jamais ni la folie, ni aucune maladie sans le secours de la nature, elle aide parfois la nature dans la guérison de la foUe, c'est tout ce qu'il nous faut. Le point essentiel pour le malade est qu'il soit guéri, n'importe comment ; mais , dussions - nous faire pâmer l'ombre de Molière, cela ne suffit pas à la science : il importe que le malade guérisse dans les règles. Oui, cela importe, non pas à celui qui est guéri, mais à ceux qui ne le sont pas et à ceux qui travaillent à les guérir. Il importe à ceux-ci de savoir comment a été guéri le malade, pour employer les mêmes moyens à guérir les autres, et à

ceux-là que le guérisseur puisse acquérir cette science pour être guéris à leur tour. Un malade guéri, non pas en dehors des règles d'une théorie ou d'une école médicale, mais en dehors de toute règle visible, sans que l'on puisse savoir ni pourquoi ni comment il est guéri, c'est un bonheur qu'un sot de comédie pourra seul déplorer ; mais, il faut bien en convenir, ce n'est pas un enseignement. Or, les guérisons de la foUe, déjà si peu nombreuses proportionnellement au nombre de ses victimes, sont bien moins instructives que celles de la plupart des autres maux. Souvent illusoires, souvent superficielles, souvent contestables et contestées par les plus habiles, elles s'accomplissent souvent aussi sans cette régularité manifeste qui permet à la science d'imiter le hasard ou de se copier elle-même en répétant ses procédés et d'aider efficacement la nature.

Un fou a recouvré la raison, il est sorti guéri de Bicêtre, les registres en font foi. — Non, dit-on à Charenton, la guérison n'était qu'apparente ; le fou, se faisant hypocrite sous la contrainte, a seulement dissimulé sa folie. — Il n'est guéri que pour un jour, reprend la Salpêtrière ; qui nous assure que demain il ne sera pas plus fou que jamais? Admettons cependant que la guérison soit authentique ; comment a-t-il été guéri ? — Par le traitement moral, dit l'un; je n'en suis pas d'autre, il me réussit très-souvent. — Cela ne se peut, dit l'autre ; dans mes salles, il ne réussit jamais. — J'ai constaté l'impuissance du traitement physique. — Et moi celle du traitement moral. — C'est que votre traitement

moral est incomplet et borné ; ce que vous appelez ainsi ne ressemble en rien aux moyens si variés que j'applique avec discernement. — C'est que vos remèdes physiques étaient mal choisis ; vous ordonniez des saignées là où il fallait des purgatifs.

Si le fait même de la guérison est souvent contesté, le moyen qui Fa produite l'est bien plus encore. C'est que le traitement physique et le traitement moral ne sont pas comme des substances chimiques qu'il soit possible d'employer en proportions connues et rigoureusement déterminées, de telle sorte qu'on puisse conclure avec assurance que le traitement moral employé à haute ou faible dose a guéri la folie, comme quinze ou cent vingt centigrammes de sulfate de quinine ont coupé la fièvre au troisième accès. Si, en matière de folie, l'expérience n'est que l'expérience individuelle, l'exemple des devanciers, le travail des siècles est perdu ; il faut que chacun, ne comptant que sur soi et qu'avec soi, recommence à nouveau toute la science , s'instruise à ses dépens et à ceux des malades. Si l'expérience est celle de tous, si c'est une œuvre collective, si tous, surtout les hommes de talent ou de génie, peuvent apporter à la masse les faits qui leur sont personnels, leurs procédés et leurs résultats , de quel droit contester tous les faits de guérison de la folie par le traitement moral ou par le traitement physique, attestés par des autorités respectables et compétentes, au nom d'insuccès personnels qui auraient suivi l'usage de moyens analogues ou de succès différents qui auraient couronné l'emploi

d'un traitement tout autre? On verra que si, dans ce conflit de faits obscurs et d'autorités équivalentes, l'expérience ne perd pas ses droits, le raisonnement aussi a les siens à faire valoir, que le traitement de la folie doit être autant au moins rationnel qu'empirique, que la clarté des arguments peut aider à dissiper l'obscurité des faits. C'est bien à la raison^, en définitive, que recourent les deux partis après s'être inutilement jeté des faits à la tête, quand ils disent, les uns qu'il faut employer les moyens physiques, qu'ils ont seuls une vertu curative, parce qu'il est déraisonnable de supposer qu'un raisonnement ou une passion puisse restaurer la machine corporelle, les. autres qu'il faut laisser les moyens physiques, que le traitement moral est seul efficace, parce qu'il est insensé d'admettre qu'une purgation ou une saignée puisse corriger un paralogisme.

Or, la question une fois portée sur ce terrain de la théorie, et l'arbitrage en étant remis à la raison, c'est une chose vraiment surprenante de voir que les plus acharnés adversaires s'accordent le mieux du monde sans avoir l'air de s'entendre et professent, tout en s'invectivant, la même opinion sur la puissance du traitement physique et du traitement moral. Les faits euxmêmes, si douteux et si contestés, s'éclairent à cette lumière. En effet, sachons écarter les contradictions qui ne sont qu'apparentes; sous les formes excessives et violentes que leur donne l'ardeur de la discussion , sachons trouver et mettre à nu les arguments soUdes ; sachons, sans prendre nous-mêmes le change, placer

le doigt sur le point vraiment litigieux ; et nous verrons qu'il est ailleurs que là où on le suppose et que l'on s'est un peu battu contre des fantômes au milieu des ténèbres. Que veulent les partisans du traitement physique? Traiter la folie par des remèdes corporels, parce qu'elle est avant tout un mal corporel, parce que le délire de la pensée est l'effet d'un état morbide du cerveau ou d'un organe quelconque. Que veulent les défenseurs du traitement moral? Des remèdes aussi pour les symptômes physiques, mais pour les désordres de l'esprit qui, disent-ils, ne dépendent pas du corps, le traitement moral. C'est à quoi se résume précisément la thèse de Leuret : ce Ce que je veux, ce que je préconise, c'est contre les désordres physiques des remèdes physiques, et contre les désordres moraux des remèdes moraux. » C'est-à-dire que les moyens physiques ne peuvent agir directement que sur le corps et les moyens moraux que sur l'esprit; qu'il faut attaquer le mal dans sa racine et non frapper indistinctement les branches ou les rameaux qui tomberont avec la souche, mais renaîtraient avec la séve ; qu'il faut atteindre la folie dans son siège et dans sa cause, et non perdre sa peine à combattre des symptômes accidentels ou consécutifs qui disparaîtront avec le mal, mais qui persisteraient avec lui. C'est donc sur le mal de la folie, sur sa nature, sur sa cause, sur son siège organique ou spirituel que l'on dispute bien plutôt que sur le traitement qui lui convient. Si la folie est d'abord un mal physique, des remèdes physiques, personne n'y contredit ;

si la folie est un mal purement moral, des moyens moraux pour le guérir, tout le monde le reconnaît. Le point d'application, la fin naturelle, la puissance manifeste, le résultat probable des remèdes physiques ou du traitement moral sont vraiment hors de cause ; c'est sur le siège de la folie, sur sa nature corporelle ou spirituelle que Yous disputez, croyant discuter sur le traitement qui lui convient. Vous ressemblez à ces gens dont parle Montaigne dans VArt de conférer^ qui disputent sans fin sur la conclusion nécessaire d'un raisonnement rigoureux et ne s'aperçoivent qu'à bout d'haleine et de paroles qu'ils auraient mieux fait d'examiner la vérité des prémisses.

Revenons donc à ces prémisses, c'est-à-dire à ce que nous savons de la nature, du siège, des causes de la foUe. La folie, nous l'avons montré dans les premiers chapitres de cet ouvrage, se compose d'un état irrégulier des facultés mentales, ce qui rend vraisemblable au premier aspect l'efficacité du traitement moral, et d'un état morbide de l'organisme, ce qui fait supposer tout d'abord la vertu curative du traitement physique. Mais ces deux conditions de la folie, ces deux états de l'esprit et des organes ne sont pas indépendants l'un de l'autre, ils ne sont pas non plus l'un vis-à-vis de l'autre dans une dépendance réciproque, de telle sorte qu'il soit indifférent de s'attaquer au désordre intellectuel pour rétabhr l'ordre dans les organes, ou au trouble organique pour restituer l'esprit dans son bon sens. Le trouble mental est l'effet immédiat du désordre corpo-

rel ; rétablir les organes dans leur état normal parce que leur altération est la cause prochaine de l'égarement des sens^ voilà le but des efforts de la médecine* Qui peut agir efficacement sur les organes? Les moyens physiques ; donc en thèse générale , le traitement physique est rationnel, naturel; les moyens physiques constituent au moins la plus grande et la meilleure part de la puissance du médecin. On s'indignerait de l'ignorance de celui qui, donnant ses soins à un malade atteint par exemple d'une hypertrophie du cœur et dont la grosseur de ce vaisseau rend la respiration pénible, ne verrait dans ce malade qu'un asthmatique, ou n'aurait souci que de rendre directement à ses poumons la hberté de leur jeu, au lieu de combattre dans le cœur l'ennemi véritable, le mal primitif et essentiel dont la suffocation n'est qu'une conséquence et un symptôme. Il ferait de môme celui qui s'efforcerait par la persuasion de rendre directement la raison à un esprit égaré, oubliant que dans le cerveau du malade est la cause de son mal et dans la guérison de cet organe le gain de la bataille. Cela est si vrai que personne ne s'inquiète du délire d'un fébricitant, ne s'avise de le dissiper et d'en corriger les erreurs par la persuasion ou quelque autre moyen moral ; on sait trop bien quelle est la cause de ce déUre et Tinopportunité d'un pareil traitement : c'est à la fièvre que l'on s'attaque, bien sûr, la fièvre tombée, que le délire aussi tombera.

c( Que faisons-nous, dit Leuret, à ceux que nous croyons dans l'erreur? Leur opposons-nous des sang-

sues, des purgatifs ou des objections? Des objections. Faisons de même avec les aliénés, car les aliénés sont des gens qui se trompent. » Oui, les aliénés sont des gens qui se trompent, mais les fébricitants aussi, comme les malades qui ont le cœur trop gros ont de la peine à respirer. On peut accepter la manière de raisonner de Leuret, mais conclure autrement que lui et procéder autrement pour corriger l'erreur. A un homme qui se trompe nous n'opposons pas toujours des objections; si nous voulons le détromper plus sûrement et plus complètement, nous cherchons avant tout d'où vient son erreur, d'un préjugé, d'un raisonnement vicieux, d'un oubli de la mémoire ou d'une mauvaise vue, etnous attaquons l'erreur dans son principe, nous faisons tomber le préjugé, ou mettons à nu le vide du sophisme, nous rappelons le souvenir effacé ou présentons des lunettes au myope. Faisons de même pour l'aliéné, cherchons la cause de son erreur; si cette cause est dans un dérangement du cerveau, attaquons aussi son erreur dans sa cause, les saignées et les purgatifs auront plus de chances de succès que les objections.

Laissons aux médecins l'énumération et le discernement avec l'application des moyens physiques appropriés à la nature générale du mal organique de la foUe ou à ses formes spéciales et individuelles. Ne nous mêlons pas où nous n'avons que faire; constatons seulement que la psychologie même et la logique, l'étude de la nature et des lois de l'esprit humain donnent raison tout d'abord à ceux qui appUquent à la guérison de la

folie le traitement physique, à ceux au moins qui lui attribuent généralement plus de puissance, en espèrent plus de succès et lui accordent le pas sur le traitement moral, parce que le traitement physique agit sur les organes, et que dans la folie le mal organique est la cause prochaine du trouble mental.

Mais nous n'en ayons pas fini pour cela avec le traitement moral. S'il n'est pas le principal instrument de guérison, il peut être un auxiliaire utile et souvent indispensable ; s'il n'a pas une grande efficacité dans la plupart des cas, il peut quelquefois acquérir une puissance égale ou supérieure à celle du traitement physique; si son pouvoir n'est jamais direct, il peut exercer indirectement une influence décisive et jouer le premier rôle dans la guérison de la folie.

La thérapeutique de la folie, tout en faisant le plus fréquent usage du traitement physique et fondant sur les moyens corporels ses plus grandes espérances, ne peut renoncer absolument à l'emploi du traitement moral ; ce serait abdiquer une bonne part de sa puissance. Il fautfaire sa place au traitement moral, le plus souvent au-dessous, parfois à côté ou même au-dessus du traitement physique. Il y a de cela plusieurs raisons. La première et la plus générale est l'influence, plus ou moins puissante mais incontestable, qu'exerce constamment le moral sur le physique de l'homme. La seconde, c'est que le délire de l'esprit a beau avoir sa racine dans une altération organique , tous les détails de ce délire, toutes les fausses sensations, tous les jugements

erronés ne dépendent pas pour cela directement de quelques modifications de l'organe malade : un bon nombre des éléments du délire sont l'œuvre même de l'esprit, de son activité personnelle et de ses propres lois. La dernière et la plus considérable, c'est que le mal organique lui-même peut avoir une cause morale et que, si l'on ne doit pas espérer de guérir par des moyens moraux, soit un vice congénital , soit une altération du cerveau spontanée ou provoquée par celle d'un organe sympathique ou par toute autre cause physique, il n'est peut-être pas également impossible qu'une cause morale répare ou défasse ce qu'a bien pu faire une cause morale.

Il serait superflu d'insisterlonguement sur la première de ces trois considérations. Il est trop évident que, si le médecin, quelque maladie qu'il traite, a toujours souci de l'état moral de son malade , s'efforce d'agir sur son esprit, le calme, le flatte, cherche à gagner sa confiance et quelquefois à lui imposer par l'autorité et un langage sévère^ lui interdit le travail intellectuel, écarte de lui les émotions malsaines, lui recommande la distraction, l'espoir et le courage, il est trop évident que, quand ce malade est un fou, il doit prendre plus de soin encore d'éloigner toutes les influences morales qui pourraient exaspérer le délire et de mettre en œuvre toutes celles qui peuvent aider à le calmer ou favoriser l'effet des remèdes physiques. Mais il est aussi trop évident qu'à moins de circonstances particuhères, ce sont là de bien petites ressources et que le traitement moral ne peut

être, toute autre considération mise à part, qu'un faible auxiliaire du traitement physique. Leuret lui-même n'a jamais ni dit ni pu croire que les émotions de Fâmeles plus puissantes, la douleur, la joie, la terreur fussent généralement plus capables de guérir un mal organique que les remèdes corporels, et c'est pour cela même que, renversant l'ordre logique des choses, il a conclu que la folie n'est qu'une maladie de l'âme souvent indépendante de l'état des organes , parce qu'il a vu ou cru voir la folie guérie quelquefois par un mot, par une idée ou par une émotion.

Il est bien plus important de considérer que tous les symptômes moraux que présente un malade ne proviennent pas directement de son état organique, que toutes ses fausses sensations, tous ses jugements erronés ne sont pas l'effet immédiat d'une modification de l'organe malade. C'est ce qu'il est facile de prouver par l'exemple des hallucinations. Un tel fou est le jouet d'hallucinations de tous ses sens , de l'ouïe , de la vue, du toucher, etc. ; le fait est incontestable, mais il ne s'ensuit pas nécessairement que toutes ces hallucinations aient le même caractère et la même origine. On a déjà remarqué avec raison que les hallucinations sont de deux espèces ou se forment de deux façons très-différentes. Tantôt c'est une modification morbide de l'organe du sens, du nerf optique ou acoustique, ou de sa racine cérébrale qui provoque dans l'âme la sensation, ridée d'un objet absent, de tableaux ou de bruits chimériques, et la conviction que la cause de cette sensa-

tion mensongère est un objet réel, extérieur et présent. Tantôt c'est au contraire la pensée d'un objet agréable ou terrible que l'esprit agissant sur les organes, comme il en a le pouvoir manifeste , se représente avec une telle vivacité de souvenir, avec une telle intensité d'imagination, qu'il en arrive à éprouver une sensation aussi forte , aussi persistante que la produirait un objet réel et à croire que cet objet existe. Un fou qui voit dans son délire un fantôme menaçant dont une modification mystérieuse de son cerveau malade a suscité l'image, peut ne pas tarder à l'entendre prononcer des paroles de mort; ce n'est pas toujours parce que la contagion du mal organique s'étend de l'organe de la vue à l'organe de l'ouïe, c'est bien souvent parce que son esprit, imbu d'une première erreur, s'attend à entendre parler le fantôme qu'il voit déjà distinctement, parce qu'il redoute la menace de ses discours après celle de ses gestes, parce qu'il invente lui-même le sens et les paroles du discours qu'il entend bientôt résonner dans son imagination, sans qu'aucun son extérieur ait frappé ses oreilles K Nous avons déjà montré comment une première sensation illusoire, une fois suscitée par quelque modification inconnue du cerveau malade, peut servir à l'esprit comme d'mi point de départ d'où il s'élance et se perd dans une longue suite d'erreurs, les folles sensations appelant de folles idées, les jugements insensés de nouvelles sensations illusoires, le travail

* Voyez Du Sommeily par A. Lemoine.

morbide du cerveau excitant l'activité de la pensée, l'activité de l'esprit surexcitant à son tour l'agitation du cerveau, le mal organique servant d'aliment à l'erreur, et l'erreur d'aliment au mal organique.

Dans ces conditions, qui sont évidemment celles de beaucoup de maniaques ou de monomaniaques, on ne peut pas dire que toutes les erreurs dont est formée la trame de leur délire, que tous les sentiments de leur cœur, toutes les décisions de leur jugement, toutes leurs aclions soient le résultat immédiat et l'elFet prochain du mal organique et de ses divers accidents. Un certain nombre de ces éléments du délire des fous doivent être rapportés au travail de l'esprit lui-même, se conduisant dans la folie comme dans l'état le plus régulier et selon les mêmes lois psychologiques, logiques ou morales. Dès lors on se demande si le traitement moral ne peut avoir quelque prise sur le délire du fou, sinon sur l'erreur première et fondamentale dont la cause est dans l'organe malade, au moins sur ces illusions, sur ces hallucinations, sur ces pensées, sur ces actions subséquentes qui sont l'œuvre de l'esprit continuant celle du mal organique, si le traitement moral, impuissant peutêtre à détruire cette première erreur parce qu'il n'en peut extirper la racine corporelle, n'a pas au moins quelque chance de rompre la chaîne en un endroit, ou d'empêcher qu'elle ne se prolonge et n'entraîne trop loin l'esprit du malade, de ralentir le progrès du déUre et de contribuer ainsi à ralentir aussi la marche du mal physique qu'irriteut et exaspèrent la turbulence de la

pensée et la violence des passions. Mais il ne faut pas se dissimuler qu'en cela encore le traitement moral n'est qu'un auxiliaire et un faible auxiliaire du traitement physique. D'abord, il est toujours difficile d'arrêter l'esprit d'un fou sur la pente glissante du délire, de rompre l'enchaînement de ses erreurs, alors même que cette chaîne est, à part quelques anneaux, le résultat du travail propre de la pensée n'obéissant qu'à ses lois. C'est une tentative où l'on échoue le plus souvent. Réussit-on par bonheur ; le succès est de bien peu de prix, tant il est éphémère- L'œuvre du traitement moral ressemble alors à celle de Pénélope ; le fil du déhre que vous venez de briser, l'esprit de l'insensé toujours stimulé par son mal et aveuglé par une première et indestructible erreur, le renoue bientôt derrière vous, comme l'infatigable araignée dont on a rompu la toile et qui la reconstruit de nouveau toute semblable ou légèrement différente.

Un fou croit avoir trouvé le mouvement perpétuel ; M. Trélat, espérant que la condamnation formelle de son erreur, prononcée par la bouche d'Arago, produira sur l'esprit du fou une forte impression et le fera renoncer à sa chimère, le conduit à l'Observatoire où, par une bonne fortune inespérée, se trouve aussi Alexandre de Humboldt. En effet, l'impossibihté du mouvement perpétuel affirmée et démontrée au pauvre insensé et pour lui seul par le premier savant de France en présence du plus grand savant d'Allemagne, le malade pleure abondamment et reconnaît son erreur ; mais, à peine sorti de l'Observatoire : « C'est égal, dit-il, Arago

se trompe et moi seul ai raison. » L'autorité d'Arago eut-elle réussi à lui faire abandonner à jamais la chimère du mouvement perpétuel, peut-être il eut trouvé la quadrature du cercle. C'est quelque chose sans doute que de rompre le fil du délire d'un fou, que de lui rendre, ne fût-ce qu'un instant, sa raison; mais c'est bien peu de chose, car il n'est pas impossible de la lui rendre à jamais par de plus puissants moyens, et c'est là le but où l'on doit tendre.

Si le traitement physique l'atteint plus souvent, le traitement moral l'atteint aussi quelquefois. En aucun cas, le iraitement moral n'est absolument méprisable, puisque, si petite que soit sa puissance, elle peut toujours aider l'action des moyens corporels; il le faut mépriser bien moins encore si dans des circonstances déterminées il est capable d'emporter d'assaut la guérison. Il est hors de doute que la folie a le plus souvent pour cause quelque vice inné ou héréditaire de l'organisation, ou quelque autre maladie corporelle des nerfs, du cerveau, de l'estomac; mais on doit tenir compte aussi des causes morales. Elles sont assez puissantes pour provoquer la folie, avec d'autant plus de facilité que l'organisation des individus est plus faible ou plus irritable, sans que chaque victime de la folie soit cependant prédestinée fatalement à perdre son bon sens à la première occasion ; elles ont même assez de force pour jeter le trouble dans le corps et dans l'esprit les plus sains et les plus robustes. Pinel et Esquirol le croyaient ainsi. On n'aurait pas, de nos jours, relégué si bas les

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causes morales dans Fénumératioii des causes de la folie et fait fi à ce point de leur pouvoir, si Ton n'avait pas tant exagéré l'influence de l'hérédité, si Ton n'avait attribué, par un procédé commode mais arbitraire de simplification, tous les méfaits de la nature à cette puissance occulte. C'est la partie vraiment solide de la doctrine de Leuret que celle où il soutient que plus ou moins souvent la folie n'a d'autres causes que les idées ou les passions, en un mot, des causes morales, que d'avoir défendu cette thèse contre les railleries et les injures de ses contemporains. Et ce sera sa gloire, quand, par un retour nécessaire au vrai, l'hérédité, Finnéité, les causes physiques seront un peu moins en faveur, d'avoir appliqué à la folie née de causes morales le traitement moral. Il est fâcheux sans doute que lui aussi soit tombé dans un excès contraire au précédent, qu'il ait diminué outre mesure l'importance et la fréquence des causes physiques, nié toute altération organique quand la folie est l'effet d'une cause morale, dénaturé le sens et l'origine des symptômes corporels et, en conséquence, fait trop peu de cas et d'usage du traitement physique; mais les erreurs qu'il a commises ne doivent pas nous empêcher de reconnaître les vérités qu'il a bien vues.

On cherche à déterminer le plus précisément possible le genre de fohe de chaque malade, la forme de son délire, les symptômes physiques qui l'accompagnent, l'altération cérébrale à laquelle on pourrait le rattacher comme à son principe. Avec raison, assurément; mais

il semble tout aussi important, sinon davantage, de rechercher quelle est la cause de sa folie. On doit faire le plus grand cas, on peut tirer les plus graves conséquences de ce précieux indice. Tous les médecins font ainsi et attachent en effet la plus grande valeur à la connaissance des causes de la folie; ils mettent le plus grand soin à en préciser toutes les particularités, quand c'est une cause physique, et ils en font la base de tout leur traitement. Découvre-t-on,par exemple, que la folie a pour cause une maladie antérieure de l'utérus ou de l'estomac : on ne s'avise pas d'agir directement et uniquement, s'il est possible, sur le cerveau de l'aliéné, c'est sur l'organe primitivement malade que l'on porte un remède approprié à la nature du mal. La folie estelle causée par la suspension de quelque fonction périodique chez la femme, par la suppression, chez l'homme, de quelque flux morbide ou par la subite répercussion d'une dartre : on n'a d'autre soin que de faire reparaître le flux normal ou morbide ou le mal cutané. Pourquoi ne pas agir de même quand la cause de la folie appartient à l'ordre moral, pourquoi ne pas faire de cette connaissance le point de départ et la raison de son traitement? Pourquoi ne pas appHquer de préférence à la fohe produite par une cause morale un traitement moral ? C'est, dira-t-on sans doute, que, pour être provoquée par une cause morale , la folie n'en consiste pas moins essentiellement dans un trouble organique sur lequel les moyens physiques auront toujours plus de puissance que les moyens moraux. Là est précisément la question.

Sans doute, s'il existe dans l'encéphale d'un malade quelque grosse et large altération, une inflammation des enveloppes du cerveau, une congestion, un épanchement, une adhérence de plans ou de membranes distinctes, les idées, les passions et tous les moyens que peut mettre en œuvre le traitement moral échoueront contre de si grossières blessures ; c'est à faire aux saignées ou aux purgatifs, aux bains ou aux exutoires de les réparer, s'il est possible. Mais, s'il ne faut pas avec Leuret conclure de l'impuissance du traitement moral contre de semblables lésions que ces dommages corporels n'existent pas réellement ou qu'ils ne font que coïncider avec la folie, il n'en faut pas conclure davantage avec ses adversaires que le traitement moral est radicalement impuissant à réparer quelque altération que ce soit de l'organe cérébral et à guérir la folie produite par une cause morale. D'abord, quand la folie a cette origine, elle n'est souvent accompagnée d'aucun symptôme physique extérieur, et c'est gratuitement que l'on supposerait dans le cerveau du malade ces ravages invisibles. Une altération morbide existe dans l'encéphale, le désordre mental en atteste la présence ; mais elle peut bien consister dans quelque modification subtile, quoique profonde, et invisible même après la mort, semblable à celles que produisent jusque dans les corps inorganisés les agents mystérieux de l'électricité et du magnétisme. Nous ne donnons point cela pour une hypothèse, mais simplement comme une image. Il est possible même, sinon probable, que, dans tous les cas

de folie , ce soit une modification de cette nature qui provoque le délire et que toutes les altérations organiques visibles sur le cadavre n'en soient que les causes ou les effets ^ Or, ou bien il faut nier toute influence du moral sur le physique, des états de l'âme sur les états du corps, c'est-à-dire nier l'âme elle-même et sa puissance, ou bien il faut reconnaître que l'esprit est capable de produire dans le cerveau et dans les nerfs des modifications analogues, légères ou profondes, subtiles et invisibles. Quand elle meut les membres d'instinct ou volontairement, quand elle est émue d'une passion violente qui se trahit sur le visage et par une révolution manifeste dans toute l'économie corporelle, l'âme opère à coup sùr un changement d'état dans la substance des nerfs et du cerveau. Ou bien il faut nier que la folie soit jamais produite par une cause morale, ou bien il faut reconnaître que l'altération organique, quelle qu'elle soit, dont le délire est la conséquence, est alors réellement causée par l'influence puissante de l'âme. Du moment que l'âme est capable d'agir sur le corps avec cette puissance pour y jeter le désordre, ce n'est donc pas la force qui lui manque pour produire dans l'organe auquel elle est le plus étroitement unie une révolution bienfaisante aussi bien qu'un bouleversement. Pourquoi cette puissance serait- elle seulement funeste et destructive, jamais salutaire et réparatrice? Une forte émotion dégrise un homme, et cependant c'est une cause phy-

* Voir chap. VL

sique, c'est le vin qui a porté dans le cerveau le trouble de l'ivresse. Une émotion plus violente, comme la terreur, vient à bout de troubles plus graves et plus anciens de l'organisme : l'imminence de la mort a plus d'une fois brisé au milieu d'un incendie les chaînes qui tenaient immobile un paralytique; et cependant la paralysie, comme l'ivresse, est l'effet d'une cause physique. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour le mal organique de la folie? Et quand cette puissante énergie que l'âme puise dans quelques-uns de ses états, dans une passion violente, dans une forte tension de l'esprit ou de la volonté, réparerait -elle plus facilement le trouble corporel, sinon lorsqu'elle-même en est déjà l'auteur?

L'expérience des faits confirme ces observations loin de les contredire, et prouve la réalité de ce dont nous venons de démontrer seulement la possibilité. Il se peut bien que Leuret se soit exagéré le nombre des guérisons qu'il dit avoir obtenues par le traitement moral, quoiqu'on en puisse penser tout autant de ceux qui le dénigrent et préconisent en toutes circonstances le traitement physique. Mais Leuret n'est cependant pas le premier venu, c'est un grand esprit et un habile médecin ; il n'a pas toujours été aveugle devant l'évidence, et, d'ailleurs, il n'a pas été le seul témoin de toutes les cures qu'on lui conteste. N'y en eùt-il qu'un petit nombre de bien authentiques, les exceptions ne sont pas des miracles. On aurait moins contesté à Leuret les guérisons qu'il propose en exemples, s'il en avait rapporté moins de douteuses, et surtout s'il avait pris soin de

mettre à part et en avant les cas où la folie avait été produite par une cause morale. Mais, bien qu'il n'ait pas tout à fait méconnu en principe cette importante distinction, il ne s'en soucie pas assez dans la pratique ni dans ses livres. En effet, de toutes les cures qu'il relate^ les plus complètes, les plus apparemment authentiques se rapportent précisément à des cas où une cause morale avait évidemment égaré la raison des malades. On aurait encore moins contesté et la réalité de ses cures et l'efficacité du traitement moral, s'il en avait mieux compris lui-même le mode d'action, s'il n'avait pas commis cette grave erreur de croire que dans la folie produite par une cause morale l'esprit seul est malade et non le corps, que les moyens moraux rétablissent immédiatement dans l'esprit la règle et le bon sens, tandis qu'ils n'atteignent qu'indirectement ce résultat en réparant d'abord le désordre cérébral, enfin s'il n'avait attribué la plus grande vertu curative à des moyens notoirement impuissants ou d'une efficacité douteuse ^ Ce n'est pas tout, en effet, de dire et de prouver que le traitement moral est capable de guérir de la folie, au moins quand elle est produite par une cause morale ; il ne suffit pas même d'expliquer de quelle façon il possède et exerce cette puissance. Les moyens dont il dis-

1 Dans une brochure intitulée : Indications à suivre dans le traitement moral de la folie ^ publiée quelques années après l'ouvrage Du traitement moral, Leuret tempère^ il est vrai, les excès de doctrine de ses précédents écrits et tient plus de compte qu'autrefois de la cause de la folie dans l'application du traitement moral) mais ces tempéraments sont encore insuffisants.

pose sont nombreux et variés ; il en est qui ont plus de violence que d'efficacité , plus d'énergie apparente que de force utile, qui sont plus spécieux que vraiment rationnels., ou même plus dangereux que bienfaisants. Il importe d'apprécier justement la valeur très-diverse des différentes ressources qui composent le traitement moral : c'est ce qui nous reste à faire.

Il ne s'agit pas ici de dicter des préceptes , ni de donner des conseils, mais de demander à la connaissance des lois psychologiques et des habitudes de l'esprit humain, de la volonté, de la pensée, de la passion, de l'influence que les divers états de l'âme exercent sur les états du corps et de la façon dont elle s'exerce, quelques indications générales sur l'efficacité des différents moyens dont se compose le traitement moral et la manière dont ils peuvent agir. D'une autre part, ces moyens sont trop nombreux et il est trop évident que le choix et l'efficacité en doivent varier selon les circonstances particulières, pour qu'il soit possible de les examiner tous et de tirer sur chacun des conclusions absolues. Il en est des moyens moraux comme des remèdes physiques ; tel traitement guérit un malade qui tue son voisin, ou qui tuerait demain celui-là même qu'il sauve aujourd'hui. Il est facile de grouper tous les moyens moraux sous un petit nombre de chefs, et il suffira d'examiner la puissance et le mode d'action de leurs principales espèces.

Le traitement moral s'adresse à l'esprit du malade, non pour lui rendre directement la raison, œuvre im-

possible qu'un étrange oubli des conditions organiques de la folie peut seul conseiller de tenter, mais pour provoquer dans l'âme un tel état qu'il puisse modifier à son tour par une heureuse influence l'état morbide des organes. Quelles sont les puissances de l'esprit de l'aliéné que l'on peut associer à l'œuvre de sa propre guérison? On aura beau dénigrer comme artificielle et insignifiante la distinction classique et populaire de trois grandes facultés de l'âme humaine, elle est au moins commode , elle est excellente quand on n'a pas d'autre but que d'établir un peu d'ordre dans la multitude des faits moraux. La sensibilité, l'intelligence^ la volonté représentent avec une exactitude suffisante, pour l'usage que nous en avons à faire, l'esprit de tout homme ; sensé ou aliéné. On peut faire concourir ces trois grandes puissances de l'esprit au traitement de la folie, mais avec des chances de succès très -inégales.

Le meilleur et le plus puissant allié que l'on puisse souhaiter pour coopérera la guérison de la folie, c'est peut-être bien la volonté même du malade, car la volonté est comme l'emblème de la force, et vouloir, diton, c'est pouvoir. C'est pourquoi Feuchtersleben attachait tant de prix à cet auxihaire dans le traitement de toutes les maladies et form^ulait pour tous les malades cette ordonnance : Veuillez guérir et vous guérirez. Mais il y a des malades qui ne veulent pas guérir, et ceux-là précisément, ce sont les fous. Pour vouloir guérir, il faut être bien persuadé qu'on est malade, et la

folie, comme toute erreur au monde, consiste justement à croire qu'on ne délire pas et qu'on a l'esprit sain. Le mot du médecin viennois, qu'un malade qui peut guérir est à moitié guéri, est à coup sûr une exagération pour tout autre mal ; il est rigoureusement Yrai de la folie, car un fou qui yeut guérir est sage par cela même ; il reconnaît son erreur d'hier ou de demain; il est pour le moment délivré de son mal. La résurrection de la volonté affi^iblie ou éteinte, la direction de ses efforts vers la guérison, c'est pour le fou le commencement de la sagesse. Rien ne serait donc plus important que d'avoir la volonté du fou pour complice, au lieu d'avoir pour ennemi son inertie ou son obstination ; mais le difficile est précisément de gagner cette complicité, de diriger ou de réveiller cette volonté égarée ou endormie. Un homme n'a point de prise directe sur la volonté d'un autre homme, bien moins encore sur celle d'un fou. La volonté d'un homme est comme le muscle, qui ne se contracte que sous l'influence du nerf qui s'épanouit dans ses tissus. Un homme ne veut rien que sous l'empire d'une idée ou d'un sentiment; un homme n'agit sur la volonté d'un autre homme que par la persuasion ou l'émotion, qu'en faisant naître des idées dans son esprit ou des passions dans son cœur. Les orateurs et les politiques le savent bien : persuader et émouvoir, voilà les seuls moyens de gouverner les hommes, de les faire vouloir ce que l'on veut et agir à son gré. Ce sont aussi les seuls moyens d'exercer quelque influence sur les es-

prits aliénés. Le traitement moral est donc bien défini : le traitement parles idées et les passions.

Ces deux prises que nous avons sur l'esprit de nos semblables ne sont déjà pas également puissantes chez les hommes jouissant de leur bon sens ; elles le sont bien moins encore sur les esprits ahénés. S'il est déjà malaisé de persuader le vrai à une intelligence raisonnable en ne s'adressant qu'à la seule raison, à moins qu'il ne s'agisse de vérités abstraites et mathématiques, comment espérer de convaincre cette intelligence égarée qu'une puissance étrangère et maligne pousse et entretient sans cesse dans l'erreur? Ou comment saisir cet esprit distrait qui se dérobe à chacune de vos paroles et n'a pas même le temps d'en comprendre le sens? Émouvoir bien plus que persuader, émouvoir pour persuader est aussi le secret du traitement moral de la folie. Leuret a cru cependant que l'on peut s'adresser directement à la raison de quelques malades; il prétend même avoir obtenu par le seul raisonnement ou par la seule évidence de la vérité des cures parfaites et durables. Mais Leuret avait le plus souvent une méthode de convaincre la raison de ses malades, de faire pénétrer le vrai dans leur esprit, qui ne ressemble en rien aux procédés de la logique. Après leur avoir affirmé qu'ils se trompaient, qu'ils étaient fous, il les invitait doucement à reconnaître leur erreur ; refusaientils, il les faisait conduire sous la douche et il arrachait par la force le désaveu de leur croyance, c'est-à-dire qu'il en obtenait un mensonge. La fohe persistait au

fond de leur esprit, la raison n'était que sur leurs lèvres; mais Leuret pensait que cette vérité imposée par la contrainte, le fou finirait par l'accepter de bon cœur, et qu'à force de parler raisonnablement, il en arriverait à conformer ses pensées à ses paroles, au lieu de conformer comme auparavant ses paroles à ses pensées ^ Nous ne jugeons pas en ce moment la valeur des résultats obtenus par de semblables moyens, mais la nature de ces moyens eux-mêmes. Or, ce n'est point là le traitement intellectuel, le traitement par les idées, le raisonnement, la persuasion; c'est le traitement par les passions. Leuret n'arrive à la pensée du malade, s'il y arrive, il ne parvient à corriger ses erreurs qu'au travers et par le moyen de ses passions. Cet appel aux passions, à la douleur, à la crainte, à la contrainte pour faire pénétrer la conviction dans l'esprit du malade équivaut à la condamnation du traitement intellectuel et à l'aveu de son impuissance. Qu'a-t-on gagné d'ailleurs si l'on est parvenu à démontrer au fou son erreur ? Tout, si la folie ne consiste que dans cette erreur même ; rien ou bien peu de chose, si l'erreur a sa racine dans un trouble organique ; elle renaît de plus belle, semblable ou différente, comme chez cet inventeur du mouvem.ent perpétuel que la démonstration et l'autorité d'Arago avaient convaincu tout juste pour cinq minutes. Comment, en effet, convaincre un fou par le seul raisonnement, quand son erreur n'est point

* Leuret, Du traitement morale p. 280.

le fait du seul raisonnement? Comment le persuader d'une manière durable par la seule évidence de la vérité, lorsqu'il a dans son cerveau malade un prisme qui déforme tous les contours et dénature toutes les couleurs? Que l'on ne se prête jamais aux divagations d'un fou, que l'on n'abonde jamais dans son sens, qu'on lui dise et qu'on lui répète qu'il est fou, qu'on détourne sa pensée des objets familiers de son délire : rien de mieux. Quand Leuret prétend que la vérité a toujours par sa propre nature quelque chose de salutaire et de persuasif, capable d'agir même sur l'esprit d'un fou, il a raison, mais autant seulement que la vérité ne se rapporte pas à l'objet de sa folie. C'est une chose bien remarquable, en effet, que le fou qui ne se croit pas fou ne fasse aucune difficulté de considérer comme tel chacun de ses compagnons d'infortune et ne soit point la dupe de leurs fausses croyances ; il chérit ses propres erreurs, mais il se raille de celles de ses semblables. Qu'on ne lui tienne donc jamais que des discours vrais, c'est en cela que la vérité sera toujours salutaire au fou lui-même. Mais ce sont là de bien faibles moyens de guérison. C'est la cause de l'erreur qu'il faut supprimer ; or, cette cause est étrangère à l'intelligence elle-même, elle est dans le trouble des sentiments ou des sensations, et la cause du trouble des sensations ou des sentiments est dans l'état des organes. Une idée saine, un jugement vrai obtenus par la démonstration de l'esprit d'un fou, est-ce là une force capable de résister longtemps aux assauts renouvelés

d'une sensation™mensongère ou d'une impulsion fatale et de produire dans le cerveau cette révolution salutaire sans laquelle il n'y a pas de guérison de la folie?

N'affirmons pas trop absolument que l'intuition de la vérité n'ait jamais cette puissance, mais convenons qu'il est au moins bien difficile de prouver par des faits qu'elle la possède. Leuret cite l'exemple d'un malade dont une cause toute morale avait égaré la raison , et qui semble bien guéri en effet après plusieurs années par le seul spectacle de la vérité. Oui, mais ce n'était pas seulement l'intuition, la vue intellectuelle de la vérité, c'en était le spectacle, la vue parles yeux, l'image sensible, et quel spectacle ! les Prussiens, les Russes, les Autrichiens dans Paris ; n'y a-t-il pas là de quoi frapper vivement l'imagination, en même temps que convaincre la raison d'un préfet impérial d'une ville de l'Allemagne conquise , qui se défie de tout le monde et refuse de croire à la chute de l'Empereur? La lecture des journaux n'a pu le persuader, ils ne parlaient guère qu'à sa raison^ mais, à la vue des Cosaques dans le Jardin des Plantes, il croit et il est guéri ^ Qui a produit ce résultat? Est-ce bien la seule perception de la vérité par l'intehigence, ou ne sont-ce pas plutôt les sens brutalement frappés et le cœur profondément ému par une palpable et odieuse réalité ? Reconnaissons au moins que l'intuition du vrai par la raison est un état trop calme de l'esprit pour agir bien puissamment sur les

* Leuret, Du traitement moral , p. 231.

organes, quand la force n'en est pas décuplée par une vive émotion du cœur ou des sens.

Le véritable traitement moral de la folie, c'est le traitement par les sentiments et les passions ; la seule puissance réellement capable de grands effets sur les organes, c'est la sensibilité. La volonté du fou est inerte ou fuyante, obstinée ou endormie; on ne la peut atteindre directement. Son esprit est mobile, rebelle ou incapable ; le fixer est difficile, le convaincre par la raison bien plus encore : mais sur sa sensibilité on a toujours quelque prise. Par la sensibilité le fou prête toujours le flanc, si ce n'est par une passion, c'est par une autre; si ce n'est par les passions, c'est par les sentiments; si ce n'est par les sentiments, c'est par les sens, par les instincts ou par les appétits ; on peut toujours le saisir par le plaisir ou par la douleur, par la douceur ou par la crainte. Celui qui tient un homme, même un homme sensé, par les passions ou par les sens, le possède vraiment tout entier, corps et âme, et le manie à son gré, parce que c'est la sensibilité qui fournit à FinteUigence la matière première de ses pensées, qui lui dicte bien souvent ses jugements et lui inspire l'ardeur de la foi ; c'est elle aussi qui propose à la volonté le but de ses déterminations, qui la stimule et lui communique la force et le courage pour les accomplir. De tous les états de l'âme, les sensations et les passions sont les plus violentes ; si elles se trahissent sur le visage et par toute l'habitude du corps, c'est qu'elles s'y réfléchissent plus vivement; les fortes émotions remuent le corps tout entier,

agissent sur ses moindres fonctions, le modifient jusque dans ses dernières profondeurs, le secouent et le bouleversent, l'oppriment et l'abattent, ou l'excitent et le raniment. Ces lois de notre nature sont les mêmes dans la folie que dans la possession du bon sens. Si certaines conditions de la folie rendent l'esprit du fou plus difficile à frapper, il en est d'autres qui rendent au contraire notre prise sur ses passions ou sur ses sens plus facile et plus assurée, et augmentent l'influence des émotions de son âme sur ses pensées et sur ses actes, sur ses organes corporels et sur les fonctions de la vie. Ce sont déjà d'assez puissants motifs pour attaquer par ce côté le mal de la folie et faire de la sensibilité même du malade l'arme principale du traitement moral, puisque c'est par les passions et les sentiments que le fou est le plus faible vis-à-vis d'autrui et le plus fort contre lui-même, puisque c'est en émouvant sa sensibilité qu'on a le plus de chances de modifier ses idées, ses actions et jusqu'à l'état de son corps. Mais ce qui désigne la sensibilité entre toutes les puissances de l'âme, les passions, les sentiments, les sensations entre tous les phénomènes moraux, comme le point principal où doivent s'appHquer de préférence tous les efforts du traitement moral, c'est la marche même du mal de la folie, surtout quand elle est produite par une cause morale. La nature ici encore est le meilleur des maîtres, il faut l'observer pour l'imiter; il faut l'imiter jusque dans ce que nous appelons ses erreurs, pour en réparer le dommage. Ideler, qui ne voyait dans la foUe qu'un trouble de

râme., qu'un dérèglement des passions, et préconisait en conséquence le traitement moral et le traitement par les passions, traçait pour la guérison de la folie ce programme spécieux : Il faut, disait-il, faire parcourir à l'esprit du fou tous les degrés et tous les états par lesquels il a passé, mais en sens inverse, pour le ramener au point de départ et le rétablir dans son bon sens. Mais comment faire rebrousser chemin à Tesprit et à la passion? En suscitant, dit Ideler, une autre passion qui combatte la première, la modère, l'annule et lui fasse équilibre. Opposer la passion à la passion est de bonne guerre et d'un succès probable, s'il n'y a en effet qu'une passion à combattre dans Tesprit du fou. Mais comment espérer de faire reculer et de comprimer à jamais cette passion délirante, s'il y a derrière elle dans un trouble cérébral une force étrangère qui la suscite et l'entretient sans relâche? Nous avons vu quel succès éphémère on peut attendre de tous ces remèdes moraux qui visent à corriger directement l'état mental du fou . Ils ont tout au plus la puissance de ces potions calmantes que le médecin administre jusque dans les maladies incurables ou mortelles. Ils soulagent quelquefois le malade en modérant les effets lointains de son mal; ils ne le guérissent pas, parce qu'ils n'atteignent pas le mal lui-même dans sa racine inaccessible. Ce n'est pas en refoulant le délire, en contraignant l'esprit à passer au rebours par toutes les étapes qu'il a déjà parcourues, que la passion peut agir efficacement sur le mal de la folie et amener la guérison. Pour obtenir un résultat sérieux et durable.

le traitement moral doit, comme le traitement physique, s'attaquer à la racine du mal, au trouble organique. Si Ton a quelque raison de croire que le traitement moral puisse être efficace et de le préférer même dans certains cas au traitement physique, c'est parce que la fohe peut être, c'est quand elle est produite par une cause morale, c'est parce qu'il y a quelque chance qu'une cause morale répare le désordre cérébral qu'a pu faire une cause morale. Si le traitement par les passions doit être préféré au traitement par les idées ou la persuasion , ce n'est pas seulement parce qu'on a plus de prise sur les passions d'un fou que sur ses idées, ou parce que les passions sont des états de l'âme plus violents que les pensées et qui ont yisiblement sur le corps une plus grande influence ; c'est surtout parce que les sentiments et les passions sont les principaux coupables, parce que les passions sont elles-mêmes la cause du trouble cérébral. Ce sont elles qui pourront le mieux réparer le dommage qu'elles ont causé. Il faut donc prendre la folie à revers, au Heu de s'efforcer, vainement sans doute, de la faire reculer; il faut suivre par derrière sa marche envahissante , pas à pas et sur ses traces , employer à la guérir les mêmes causes qui l'ont fait naître et développée, les employer de la même manière et selon les mêmes lois qui sont celles de la nature , de l'esprit et du corps, et de leurs relations.

Soit que l'on prétende modifier directement l'état mental de l'ahéné , soit que l'on entreprenne par des moyens moraux d'améliorer son état physique, c'est la

sensibilité du malade, plus accessible et plus puissante que toutes les autres facultés de son âme , qu'il faut associer à l'œuvre de guérison; c'est aux sentiments et aux passions qu'il faut demander la force et le point d'appui nécessaires. Voulez- vous distraire la pensée du malade, l'éloigner de ses objets favoris, la délasser de ses erreurs , ou la tirer de son sommeil et la fixer sur quelque sujet : frappez ses sens, émouvez son cœur, excitez en lui un sentiment puissant et nouveau , une passion violente, réveillez un appétit de la chair, trouvez en un mot une corde sensible et faites-la vibrer. Vous ne détournerez son esprit, vous ne le fixerez sur aucun objet qu'en ayant sa sensibilité pour complice, qu'en attachant sa pensée à la remorque de quelque désir ou de quelque passion qui l'entraînera dans son élan. Tentez-vous de maîtriser les actions du fou , de réprimer celles-ci, de lui imposer celles-là, de rompre sa routine, de dompter son obstination, de ressusciter sa volonté et de vous en faire un auxiliaire : frappez encore ses sens ou émouvez son cœur, qu'il espère ou qu'il craigne, qu'il désire ou qu'il déteste autre chose que ce qu'il aime ou ce qu'il hait dans sa folie , suscitez dans une passion un mobile à sa volonté; car, pas plus que l'homme sensé, le fou ne peut rien vouloir, qu'un appétit ou qu'un désir ne le détermine ou ne l'entraîne. Est-ce une passion enfin que vous voulez combattre, un instinct dépravé que vous entreprenez de corriger : il n'y a que la passion qui soit de force à lutter contre la passion et à la vaincre, provoquez contre un sentiment

perverti un autre sentiment, opposez à elle-même la sensibilité ; tout autre adversaire , toute autre arme serait trop inégale. Youlez-vous, plus sagement encore, atteindre le mal de la folie dans son foyer organique, au lieu de chercher à en éteindre le rayonnement dans l'esprit : la sensibilité a plus que toute autre puissance de l'âme la force nécessaire pour frapper un grand coup sur les organes. Plus capable que tonte autre de porter le trouble dans les fonctions organiques, de susciter dans quelque partie du corps un germe de maladie, de tarir lentement les sources de la vie , de causer dans le cerveau une révolution lente ou soudaine qui égare insensiblement la raison ou la ravisse en un clin d'œil, plus que toute autre elle est aussi capable de provoquer une contre-révolution salutaire qui ramène peu à peu la raison dans l'esprit ou l'y réintègre d'un seul coup.

Le traitement physique a sa raison d'être, le traitement moral a la sienne ; chacun a son mode d'action et son genre d'efficacité. Le plus important est de bien concevoir comment ils agissent l'un et l'autre et la nature de leurs effets. On se tromperait grossièrement si l'on croyait que le traitement physique puisse agir directement sur l'esprit et dissiper ainsi son délire; il n'a d'action que sur le corps et par le corps sur l'esprit. Ce serait une erreur aussi grave et plus préjudiciable de croire que le traitement moral puisse amener immédiatement l'esprit du fou à résipiscence. Il agit sur l'esprit sans doute, mais ce n'est pas en cela que consiste son efficacité ; il agit aussi par l'esprit sur le corps, c'est

ce contre-coup qui en fait seul la vertu curative. La folie est-elle produite par une cause physique, la logique réclame l'usage du traitement physique. Est-elle provoquée par une cause morale, la raison invite à essayer le traitement moral. Mais la fohe se produit bien plus souvent sous Finfluence de causes physiques que de causes morales; le traitement physique est donc au moins d'un usage plus fréquent. Alors même que la folie ne doit être attribuée qu'à une cause morale, il n'y a point de folie sans un trouble organique, sans un dérangement du cerveau; le traitement physique est donc toujours légitime contre un mal corporel, même lorsque la cause en est étrangère au corps. Alors même que la foUe est provoquée par une cause physique, il n'y a point de folie sans un trouble de l'esprit que les moyens moraux peuvent calmer, sinon guérir : les idées et les passions et tous les différents états de l'âme exercent toujours quelque influence sur les organes et sur leurs fonctions, le traitement moral peut toujours préparer la guérison, y aider ou la parfaire.

Plus général et plus souvent efficace, le traitement physique n'exclut jamais absolument l'usage du traitement moral. Moins fréquent mais parfois plus puissant, le traitement moral réclame toujours l'aide du traitement physique. Lors même que la cause physique ou morale de la fohe indique et légitime le choix de l'un ou de l'autre, l'un ou l'autre a toujours à remplir le rôle d'un utile auxiUaire. La guérison de la folie est, hélas ! encore assez rare, les ressources dont l'art dispose

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