CHAPITRE X
Sommaire. Classifications historiques des principaux genres de folie ; leurs différences, leurs analogies. — Une classification rigoureuse doit être établie à la fois sur une différence dans la nature ou le siège du mal organique et dans les symptômes moraux de chaque espèce distinguée. — L'ignorance absolue du premier élément rend défectueuse toute classification des t\'pes généraux de la folie. — La désignation des variétés du désordre moral supplée imparfaitement à ce défaut ; à quelle condition. — Vanité des classifications qui ne reposent que sur l'objet du délire ou sur les facultés délirantes. — Classifications de Darwin, de Sauvage, de Linné. — Jusqu'à quel point l'on peut supposer qu'il existe une corrélation entre les variétés de l'altération invisible des organes et les symptômes moraux. — Quatre types distincts de la folie; comparaison de l'idiot et du maniaque, de l'idiot et du dément, du maniaque et du monomaniaque; réalité de la monomanie. — Valeur théorique de cette classificalion. — Son insuffisance dans la pratique.
Deux choses rendent impossible une définition exacte et tout au moins fort difficile une détermination approximative de la folie. C'est d'abord l'ignorance invincible où nous demeurons du siège précis et de la nature spéciale du mal organique dont l'influence produit le délire du fou ; c'est ensuite la prodigieuse diversité des manifestations extérieures de ce mal mystérieux , la multitude et la mobilité des symptômes physiques et
des désordres intellectuels ou moraux qui raccompagnent et le révèlent. Si l'on peut désespérer que la science parvienne jamais à déterminer rigoureusement et la nature et le siège du mal organique de la folie, il ne faut pas renoncer encore à poursuivre un but plus modeste. Si Ton ne peut saisir et étreindre cet insaisissable protée qui change à chaque instant de forme et de visage, et le forcer à montrer à nu la figure une et première que cachent toutes ces métamorphoses, au moins est-il possible de recueillir les traits généraux qui caractérisent les formes principales de la folie et de fixer, pour ainsi dire ^ quelques types dont les folies individuelles les plus originales ne s'écarteraient pas de trop loin. C'est même un besoin impérieux de l'esprit humain et de la science, à défaut de l'unité parfaite qui échappe presque toujours, de poursuivre la moins grande diversité. Il ne faut pas se laisser abuser par cette illusion, que les classes, les catégories soient toute la science et équivaillent à une définition parfaite dont elles seraient comme la monnaie; mais il est vrai qu'une bonne classification des genres et des espèces est un pis-aller dont il faut parfois se contenter. C'est une œuvre de synthèse qui met l'ordre dans la multitude, la simplicité dans la diversité, et approche le plus possible de l'unité parfaite et de la science absolue ; c'est une pyramide, tronquée il est vrai, mais qui peut être solide sur sa base si le sommet lui manque et offrir encore quelque beauté. Aussi tous les écrivains qui se sont occupés de la folie n'ont-ils pas manqué de dis-
tinguer quelques formes principales et peu nombreuses de la folie , d'assigner à chacune des caractères spéciliques, et ont-ils mieux réussi dans cette œuvre de classification à grands traits que dans leurs tentatives de définition sommaire et compréhensive.
La preuve en serait, à défaut d'autres, dans la similitude, on pourrait presque dire dans l'identité des résultats généraux. Médecins et même philosophes s'accordaient déjà dans les temps anciens pour distinguer deux formes principales de la folie, la manie et la ynélancolie , caractérisées , l'une par la généralité du délire et la propension à la fureur, l'autre par une tristesse habituelle et un déhre circonscrit. A plus de vingt siècles de distance, Pinel acceptait comme fondamentaux et bien caractérisés ces deux genres de fohe distingués par les anciens; il ne touchait à leur œuvre que pour la compléter. A la manie et à la mélancolie il ajoutait Y idiotisme et la démence^ c'est-à-dire la folie caractérisée soit par la faiblesse extrême et native, soit par l'afFaiblissement et la perte des facultés intellectuelles. Esquirol ne fait que dédoubler l'idiotisme et la mélancolie de Pinel et changer le nom de la seconde; V imbécillité et Y idiotie sont pour lui deux degrés et deux espèces dont l'idiotisme de Pinel est le genre, et la monomanie triste ou gaie représente la mélancolie. Depuis Pinel et Esquirol, les médecins contemporains ont plutôt fait œuvre d'analyse que de synthèse, de grammairiens que de physiologistes et de philosophes. Ils ont multiplié les subdivisions, les espèces et les va-
riétés, en respectant le plus souvent les divisions premières et les genres consacrés; ils ont proposé des noms laborieusement composés ou plus savamment tirés du grec et fabriqué des nomenclatures plutôt que des classifications originales. Nous ne voulons pas dire, tant s'en faut, que l'étude de la folie n'ait point fait de réels progrès depuis Hippocrate, même depuis Pinel et Esquirol; nous constatons seulement, puisque les modernes ne font qu'ajouter aux anciens et les contemporains aux modernes , en acceptant et respectant ce qu'ont fait leurs devanciers, que la détermination des formes générales de la folie, la classification de ses principaux genres paraît être une œuvre toute composée de résultats acquis à la science et vraiment durable sans exclure le progrès.
Mais, si consacrée que soit cette classification générale par l'autorité et la presque unanimité des suffrages, il n'est pas inutile de rechercher ce qfii en fait la valeur; elle n'en aura que plus de prix si nous nous rendons un compte raisonné de ses mérites, et nous en jugerons mieux le sens et l'usage si nous en connaissons les défauts.
Il est évident et incontesté que la valeur scientifique et absolue, la vérité d'une classification dépend de l'importance des caractères qui servent à distinguer les classes et à dresser les catégories. Il s'agit de la folie, c'est-à-dire d'un état comphqué de désordres physiques et de troubles de l'esprit. Cela posé, pourrait on espérer de construire une classification rigoureusement
scientifique, absolument vraie, représentant par ses catégories les limites tracées entre les choses par la nature elle-même, si Ton ne considérait que Tun des deux éléments dont la folie se compose, si l'on ne tenait compte que de l'état physique ou de l'état moral des malades pour déterminer des espèces ou des genres différents de foHes? Il est clair qu'une classification bâtie sur les seules différences que peuvent offrir les malades dans leur état physique à l'exclusion de leur état moral, ou dans celui-ci à l'exclusion de celui-là, serait une classification défectueuse et chancelante qui ne reposerait que sur un pôle. D'une autre part, si la folie dans son intégrité est le résultat complexe d'un certain état du corps et d'un certain état de l'âme, il ne faut pas oubher que c'est le désordre physique qui produit comme un effet immédiat le désordre intellectuel ou moral de la folie, quand bien même, au lieu de naître spontanément dans les organes ou de résulter d'une cause également corporelle, ce trouble physique serait provoqué par une cause morale comme les passions ou de funestes habitudes de l'esprit qui ne sont pas elles-mêmes la fohe. Il faudrait donc qu'une bonne classification des différentes formes de la fohe, nonseulement ne négligeât point les caractères physiques au profit des caractères intellectuels ou moraux, mais se fondât plus encore sur ceux-là que sur ceux-ci et subordonnât les seconds aux premiers. Il le faudrait surtout, si, tout en se proposant pour objet le vrai qui ne varie point réellement dans les sciences différentes,
cette classification voulait être une œuvre physiologique. Mais le même voile impénétrable qui dérobe à nos yeux et à notre raison le siège précis et la nalure intime du mal organique de la folie, nous en dérobe aussi les formes essentielles. L'observation la plus attentive et la plus ingénieuse n'atteint guère qu'après la mort des symptômes plus ou moins généraux qu'il serait téméraire de considérer comme l'essence même de l'altération fondamentale de la folie. Nous voyons bien la folie accompagnée d'inflammation des enveloppes cérébrales, de paralysie générale et progressive, de ramollissement de la substance du cerveau , d'altérations fréquentes de quelque organe sympathique, voisin ou éloigné des centres nerveux; mais, si utile qu'il puisse être de noter soigneusement tous ces symptômes, nous ne savons que bien rarement s'ils sont la cause ou la conséquence du mal essentiel de la folie, il nous est interdit d'affirmer qu'ils constituent l'essence même de ce mal et en caractérisent les différentes espèces.
Notre ignorance incurable du siège précis et de la nature intime de l'altération cérébrale qui est la condition corporelle de la folie , s'opposant à ce que l'on puisse saisir sur le fait les formes diverses et essentielles de ce mal organique, ne permet pas de construire directement, selon les exigences d'une saine méthode, une classification rigoureuse des différents genres de folies où nous puissions voir l'image sincère de la vérité. C'est là un obstacle si puissant que les auteurs et les approbateurs successifs de la classifica-
tion la plus simple et la plus accréditée ne paraissent pas avoir essayé de le surmonter. En effet, ce n'est point par des symptômes physiques que les anciens et les modernes distinguent la manie de la mélancolie ou de la monomanie, ni l'idiotisme de la démence, ni la démence ou l'idiotisme de la mélancolie ou de la manie; ils ont tourné l'obstacle qu'ils sentaient insurmontable. Presque tous les auteurs de nosologies , par exemple Sauvage, Linné, Vogel, Sagar, Cullen, Darwin, tandis qu'ils distinguent les autres genres de maladies par leurs caractères ou leurs sj^mptômes physiques, désignent presque exclusivement les diverses espèces de folies parles variétés du désordre moral ou intellectuel. Pinel et Esquirol ne font pas autrement. Il ne faut pas pour cela dénier tout mérite à leurs classifications; mais il faut reconnaître, quelles qu'en soient d'ailleurs les autres quahtés, que ce défaut originel en déprécie singulièrement la valeur scientifique , puisqu'elles n'atteignent qu'incomplètement ou indirectement le but de la science.
Le désordre de l'esprit est ce qui frappe le plus dans la fohe et ce qu'il est en même temps le moins difficile de constater et de décrire. Les symptômes intellectuels et moraux, s'ils ne sont pas les plus intimes et les plus essentiels éléments du mal complexe de la folie, sont au moins les données les plus sûres et les plus directes avec lesquelles on puisse construire une classification des principales formes de cette maladie , parce que le trouble mental s'accuse lui-même au lieu de se dérober
comme le mal physique dans les profondeurs des organes vivants et dans les mystères de la mort. D'ailleurs, puisqu'une altération organique quelconque , fût-ce du plus précieux de tous les organes, ne peut constituer la folie sans un certain désordre de l'esprit, ces symptômes intellectuels et moraux ont par eux-mêmes assez d'importance pour qu'il soit impossible de les négliger, pour qu'une classification qui représenterait le plus fidèlement dans leurs rapports les variétés essentielles de l'altération organique fût défectueuse par cela seul qu'elle ne tiendrait aucun compte des différences dans le trouble de l'esprit.
Malgré l'insuffisance manifeste de ces données, une classification des principales formes de la folie fondée sur les différences les plus importantes du désordre intellectuel et moral peut avoir une valeur sérieuse et vraiment scientifique ; il n'est même pas impossible que l'observation des désordres de l'esprit supplée au moins en partie à l'ignorance des variétés essentielles du mal organique. Mais c'est à une condition : il faut que l'on ait quelque bonne raison de supposer qu'il existe une corrélation constante et manifeste entre tes différents troubles de l'esprit, entre les principales formes du délire d'une part et de l'autre certaines variétés de l'altération organique; de telle sorte que des formes différentes de la folie comme l'idiotisme et la manie, que l'on aura distinguées des autres d'après les différences qui se trahissent visiblement dans l'état intellectuel de deux esprits aKénés, correspondent à des altérations orga-
niques différentes, A cette condition , mais à cette condition seulement, les caractères du désordre intellectuel, les symptômes moraux pourront remédier à l'ignorance des symptômes physiques et des wiélés essentielles du mal corporel. Car, si l'on ne sait pas exactement en quoi l'état cérébral d'un maniaque diffère de celui d'un monomaniaque ou d'un dément, comment il se fait que l'un délire sur tous les sujets , que l'autre, sauf en un point, raisonne et agisse à merveille, que l'autre enfin ne fasse pas même usage de sa raison pour déraisonner, on saura du moins que, non-seulement un monomaniaque ne délire pas comme un maniaque, que celui-ci n'est pas dans les mêmes conditions morales et intellectuelles qu'un dément ou un idiot , mais encore que l'état organique du maniaque diffère de celui d'un idiot, d'un dément ou d'un monomaniaque. Si au contraire les différences les plus tranchées dans le délire ou dans l'état mental des fous ne peuvent être regardées avec quelque raison comme représentant dans l'esprit des malades des différences corrélatives de leur état cérébral, si le déhre de la manie peut être associé aussi bien que l'idée fixe du monomaniaque , que la nullité intellectuelle de l'idiot ou du dément à une seule et même altération organique, si les variétés qu'on observe dans les troubles intellectuels et moraux n'ont aucun rapport constant de coïncidence ou de génération avec les particularités réelles ou possibles de l'altération corporelle, si l'objet et la forme du délire, si tous les caractères du désordre de l'esprit dépendent de causes
étrangères, de circonstances morales, du travail propre de l'esprit déréglé , de sa nature individuelle ou de son passé, dès lors toute classification édifiée sur cette base chancelante est factice et de mince valeur. Elle peut intéresser encore le psychologue et le logicien au même titre qu'un catalogue des erreurs ou des sophismes de la raison, mais elle est plus propre à confondre qu'à éclairer le moraliste dans l'examen des graves questions qu'il agite et le médecin dans la pratique de son art.
C'est donc un problème d'une importance capitale que de savoir si les différentes particularités qu'on peut observer dans le désordre intellectuel accompagnent et représentent des variétés distinctes et correspondantes dans l'état organique des malades, de telle sorte que l'on puisse édifier avec les données du désordre intellectuel et moral une classification suffisamment scientifique des principaux genres de fohes, à laquelle le médecin puisse se référer comme le philosophe. Si cette corrélation existe, la connaissons-nous directement, ou par quelle induction la peut-on découvrir? Dans quelle mesure , jusqu'à quel point s'étend-elle, et quelle est la nature de ce rapport? De la solution de ces diverses questions dépend la valeur de toute classification des différents genres de la folie.
Tout cela n'est point fait pour embarrasser les phrénologistes. En effet, si la division de la substance cérébrale en un nombre indéterminé d'organes spéciaux et celle de l'âme en un égal nombre de penchants ou de
facultés correspondantes n'était la plus vaine et la moins autorisée de toutes les erreurs, il serait indifférent, pour distinguer des espèces diverses de folies, de désigner le siège précis du mal organique ou les fonctions mentales désordonnées par l'altération cérébrale. S'il y avait réellement un organe de la religiosité^ de la destructivité et tant d'autres qu'il ne tiendrait qu'au premier venu de dessiner dans la substance du cerveau , il serait tout simple de voir dans l'objet même du délire des fous un indice infaillible du siège précis de l'altération cérébrale, de distinguer autant d'espèces de folies qu'on pourrait distinguer de penchants , de qualités, de passions ou d'objets de notre intelligence, de nos désirs, de notre activité. Mais il y a longtemps , grâce à Dieu, que la phrénologie est justement décréditée; or, dès qu'on ne voit plus dans l'encéphale un faisceau d'organes chargés de fonctions spéciales en état de maladie ou de santé, mais un organe où la science la plus subtile a peine à tracer trois ou quatre divisions larges et indécises, sans que les savants les plus autorisés puissent s'accorder pour assigner certainement à ces masses cérébrales les attributions les plus générales, on n'est pas en droit, à moins de nouveaux et sérieux motifs, soit de chercher un élément de distinction dans l'objet particulier du déhre des fous, soit de considérer les catégories de fantaisie tracées d'après les caractères du désordre mental comme autant d'espèces réellement distinctes d'une maladie organique.
Cependant beaucoup d'auteurs illustres n'ont pas
cherché d'autres éléments de distinction et ne semblent pas avoir soupçonné qu'une telle classification ne pouvait être qu'ingénieuse et artificielle. Personne n'a dépensé plus d'esprit et même de logique que Darwin dans la classification de toutes les maladies et particulièrement des différentes formes de la folie. Rien n'est plus régulier que ce tableau iinal de la Zoonomie où les maux de toutes sortes s'alignent et s'ordonnent dans des cases grandes ou petites, sous l'empire de quelques idées simples et vraies. Rien n'est plus vain cependant que ce tableau tout composé d'abstractions et de maladies idéales ; il a peut-être une vérité logique, mais il y manque la vérité vivante, la réalité, parce que la seule raison du philosophe s'est contentée pour le tracer d'analyser la raison humaine et, sans tenir un compte suffisant ni de l'expérience ni de l'état des organes , a tout simplement distingué les facultés de l'esprit et calqué sur cette première distinction la nomenclature de tous les troubles de l'âme^ selon qu'ils paraissent affecter une faculté ou une autre, la sensation ou la volonté.
Darwin commence par faire son siège à loisir, par tracer quelques grandes lignes d'une régularité incontestable. Le cerveau, les nerfs, lesensorium^ le principe de vie, la force, quelle qu'elle soit, qui anime le corps agit de quatre façons différentes sur les contractions des fibres. Cette force produit ces contractions par suite : 1^ d'irritations déterminées par les corps extérieurs, 2^ de sensations de plaisir ou de douleur, 3" de
volitions , 4^ d'association des contractions fibreuses avec d'autres de même nature qui les précèdent ou les accompagnent. 11 y aura donc, selon Darwin, quatre grandes classes de maladies, dont le caractère distinctif est la cause prochaine du mal, l'irritation, la sensation, la volition , l'association. Chaque classe se divisera en ordres, et le caractère distinctif de chaque ordre sera l'excès ou le défaut, ou quelque autre particularité de l'action des causes prochaines . Chaque ordre se subdivisera en genres dont l'effet prochain sera le caractère et chaque genre en espèces que caractérisera le heu du désordre morbide. Lorsque, ce tableau sous les yeux, on cherche dans quel compartiment doit être casée une folie individuehe, il arrive le plus souvent que cette folie n'a pas un nom , ni une place, qu'elle n'est pas une maladie, mais une somme ou une résultante de dix ou quinze sortes de fohes différentes ; elle se nomme légion, il faut la résoudre en un nombre indéterminé de fragments dont chacun trouve alors sa place dans quelque compartiment du tableau.
Sauvage , Linné adoptent aussi pour distinguer et classer toutes les sortes de folies une division abstraite des facultés de l'esprit. L'imagination, l'appétit, le jugement, voilà pour Sauvage les trois facultés maîtresses dont le trouble constitue trois ordres différents de vésanies : les hallucinations qui sont des erreurs de l'imagination, sans trouble de l'intelligence, les morosités (morositates) ou goûts dépravés, les délires ou erreurs du jugement. Linné distingue aussi les maladies qu'il
appelle mentales en troubles dans les idées, dans les images, dans les goûts ou les passions. Tous deux trouvent dans l'objet de ces idées, de ces images, de ces passions, un caractère distinctif des genres ou des espèces, et la démonomanie prend rang dans leurs cadres sur la même ligne que la manie et la monomanie, par ce seul motif que les démons alimentent le délire de quelques fous. Il n'y a pas de raison alors pour ne pas placer encore sur la même ligne la lycanthropie et la peur des gendarmes. Les divisions abstraites que chaque psychologue a le droit de faire entre les facultés de l'esprit ne sont pas des lignes naturelles et profondes que suive on ne sait comment la maladie corporelle; les objets en nombre infini qui servent d'aliment au délire ne sont pas des indices suffisants d'une folie spéciale et bien caractérisée. Tel fou délire autrement que son voisin, qui n'est pas autrement malade; tel est aujourd'hui furieux, qui demain sera stupide; tel voit partout des gendarmes , qui aurait vu des démons il y a deux cents ans.
Pinel dit bien : ce La différence des objets du déUre et des affections morales chez les différents aliénés ne peut servir de caractère spécifique et de moyen de classer les maladies, puisque l(;s caractères les plus opposés peuvent se rencontrer successivement chez le même individu à différentes époques de sa maladie ^ » Ces paroles sont une condamnation méritée et sans
* Physiologie de V homme aliéné, p. 137.
appel de toutes les classifications dont une théorie abstraite des facultés de l'âme fait tous les frais, où Ton ne tient compte que des désordres moraux et des divagations actuelles du fou, sans souci de rechercher si ces différences superficielles dans la forme et l'objet du déhre résultent d'altérations organiques différentes. Mais il ne s'ensuit pas qu'en prenant une autre voie, on ne puisse parvenir à de meilleurs résultats et voir légitimement sous certaines formes du déhre et du trouble mental certains états organiques réellement distincts, certaines espèces de folies qui ne puissent désormais être confondues. Pour cela, au lieu d'adopter à l'avance une division théorique des facultés de Fâme , au heu de noter puérilement les ridicules objets du déhre des fous et de remplir ces cadres vides de ces vaines remarques, il faut, sans se laisser prendre à des différences superficielles et seulement apparentes, chercher toujours au travers du désordre mental le désordre physique, en surprendre les moindres indices , suivre les progrès , les phases, l'histoire de nombreuses fohes individuelles jusqu'à leur terminaison heureuse ou fatale, et comparer les résultats de toutes ces observations. Alors, si l'on n'a pas l'exphcation de toutes les bizarreries du délire, si l'état physique des malades demeure toujours plus obscur que leur état moral , si l'on ne trouve pas toujours dans l'un la cause explicite de l'autre, on verra du moins que certaines formes différentes du trouble mental proviennent, à n'en pas douter, d'états organiques réellement différents, et l'on pourra distinguer
légitimement cette fois quelques espèces de folies nettement caractérisées.
Que la manie et la monomanie soient ou non des genres de folies distincts, une chose est certaine, c'est que la manie a plus fréquemment que la monomanie une heureuse issue, c'est que Tidiotisme est incurable. Peu importe qu'un halluciné voie des démons ou des espions, mais il est certain que les malades atteints de paralysie générale et progressive ont des pensées communes de bien-être et de grandeur, que tous les fous ivrognes ont des visions analogues, que les déments affectionnent certaines allures ou postures caractéristiques et toujours les mêmes, que les hypocondriaques ont tous ces idées noires qui leur faisaient donner le nom de mélancohques par les anciens. Voilà des faits incontestables et plus propres à servir de base à une classification scientifique des différentes espèces de la foHe que les cadres tout faits et les théories purement psychologiques. Ils prouvent d'une manière générale qu'il existe une corrélation entre certaines formes du délire ou du désordre intellectuel et moral et l'altération visible ou cachée des organes , que l'uniformité de certains types du déhre, la persistance de certaines idées ou de certains penchants doivent dépendre en grande partie d'une analogie profonde dans la nature de l'altération organique, premier élément de la folie. S'obstiner à ne tenir aucun compte de la nature générale et comme de la physionomie du délire ou du désordre intellectuel et ne regarder qu'aux conditions
organiques dans lesquelles se trouve Taliéné , c'est se priver d'une lumière qui peut être insuffisante, mais capable à défaut d'autre de guider la science dans ces obscurités; c'est aussi s'exposer à confondre de purs symptômes physiques avec l'essence môme du mal organique. D'une autre part, noter curieusement les différences qu'offrent les fous dans leur délire , les divers objets de leurs divagations et édifier sur ces observations superficielles et puériles une nomenclature des différentes espèces de folies, c'est attribuer à des particularités insignifiantes une valeur qu'elles n'ont pas; c'est faire dépendre la moindre pensée d'un fou d'une modification organique déterminée; c'est attacher toutes les facultés à des organes spéciaux et toutes les idées à des mouvements organiques , ce qui ne pourrait avoir Heu dans la maladie que s'il en était manifestement de même dans la santé; c'est, si l'on va jusqu'au bout dans la môme voie, distinguer autant de genres ou d'espèces de folies qu'il y a de fohes individuelles, parce qu'il est aussi impossible de rencontrer deux fous que df^ux personnes sensées qui sentent, pensent et agissent de la même manière.
Entre ces deux excès est la saine méthode. Il est évident que l'altération organique n'impose pas plus à l'esprit du fou l'objet de son délire dans ses moindres détails, ses sensations les plus fugitives, ses actions les plus insignifiantes , que toutes les pensées et tous les actes d'un esprit sensé ne lui sont imposés par les modifications régulières de ses organes vigoureux et sains.
Il n'est pas moins évident que, de même que le tempérament habituel, les dispositions momentanées de nos organes, la facilité ou la difliculté de nos fonctions physiologiques agissent d'une manière générale sur notre caractère, sur ce qu'on appelle précisément pour cette raison notre humeur journalière, sur notre façon de juger les choses, sur le choix des objets de notre pensée et sur les déterminations de notre volonté, ainsi les caractères les plus généraux du délire subissent l'influence de l'altération organique et en représentent par leurs plus grands traits les variétés distinctes, quoique inconnues et impénétrables dans leur essence. Il est encore certain que cette influence, sans gouverner tous les détails du désordre intellectuel , le marque tout au moins d'un certain cachet et, sans imposer à l'esprit du fou l'objet spécial de son délire, le dirige fatalement vers de certaines régions largement circonscrites, le pousse à la fureur, à la luxure, l'exalte ou le déprime, quelquefois même en suscitant des sensations très-déterminées commande son allure, ses attitudes, quelques pensées ou quelques actions singulières.
C'est là précisément ce qui fait le mérite réel de la classification la plus accréditée des principales espèces de la folie en quelques grandes divisions. Elle est établie sur l'observation des éléments naturels qui constituent l'état complexe de la folie, autant du moins que nous pouvons les atteindre. Ceux qui l'ont proposée, acceptée, modifiée , complétée sans la détruire, paraissent avoir bien compris que l'état du corps et l'état de l'esprit
doivent servir concurremment à caractériser chaque espèce distincte d'un mal qui trouble à la fois l'esprit et le corps. Ils ont compris tantôt d'instinct, tantôt avec une conscience lucide que, la racine du mal étant dans les organes, il fallait s'attacher à découvrir les variétés différentes du mal organique, mais que, celui-ci échappant aux sens et aux investigations directes, il fallait deviner la diversité des causes par la diversité des effets, chercher le reflet des variétés cachées de l'altération cérébrale dans les formes variées du trouble mental. Ils ont compris que toutes les différences si nombreuses qu'on observe dans les phénomènes intellectuels ou moraux ne sauraient avoir cette valeur indicative , que les circonstances extérieures, le passé, l'individualité des malades, le travail intime et personnel de leur esprit, une multitude de petites causes purement occasionnelles et fortuites distinguent le désordre mental de chacun par des différences superficielles, que l'influence de l'altération organique ne s'étend pas, par exemple, jusqu'à imposer à l'esprit du fou les objets et les moindres détails de son délire, mais qu'il y a sous ces particularités infiniment variables et à peu près insignifiantes des traits généraux dans le désordre mental de la folie qui sont le résultat manifeste de l'influence morbide et de ses variétés essentielles. Ils ont pensé enfin avec toute apparence de raison avoir néghgé les diff'érences secondaires, avoir saisi les traits vraiment caractéristiques, avoir pénétré jusqu'aux principales variétés de la cause corporelle à travers la diversité des eff'ets moraux en
distinguant la manie de la monomanie , l'idiotisme de la démence, et en ne considérant tous les autres genres que l'esprit d'analyse peut multiplier presque à l'infini que comme des subdivisions moins importantes de genres plus compréhensifs.
En effet, ce sont au moins deux états profondément différents de l'esprit que ceux, par exemple, de l'idiot et du maniaque. Le maniaque délire, mais point Fidiot; la raison de l'un est égarée , dévoyée , celle de l'autre n'est qu'affaiblie à un degré quelconque. L'état mental du premier est un dérèglement, souvent même une exagération de la puissance de sentir, de concevoir, d'imaginer; l'état du second n'est que l'impuissance. C'est au point qu'il est facile d'excuser les anciens, si toutefois ils ont besoin d'excuse, de n'avoir distingué que deux formes principales de la folie, la manie et la mélancolie , de n'avoir fait figurer dans leurs cadres ni l'idiotisme, ni la démence. Quoiqu'il y ait d'excellentes raisons pour réunir l'idiotisme, la manie et beaucoup d'autres anomalies de l'intelligence sous une dénomination générale et unique comme des formes diverses de la folie , il y en aurait presque autant et d'aussi bonnes pour réserver ce nom de folie à la manie universelle ou circonscrite. Ce mot réveille en effet plus spécialement l'idée du dérèglement des puissances de l'esprit que de l'impuissance, du délire des pensées que de leur absence, de leur rareté, de leur puérilité; il s'applique mieux au maniaque qu'à l'idiot, au monomaniaque qu'au dément; peut-être même y aurait-il
plus de rigueur dans le langage à dire qu'un idiot n'est pas un fou. C'est la folie délirante, la vraie folie que les anciens ont divisée en deux grandes classes, plus frappés des différences qui séparent l'esprit qui divague de l'esprit qui végète que de l'état commun de désordre où ils viennent se confondre. Pinel a bien fait sans doute d'agrandir ce cadre trop étroit, de généraliser le sens du mot jusqu'à y comprendre l'impuissance aussi bien que l'égarement de la pensée, de reconnaître dans les idiots et les maniaques les membres d'une même famille, les victimes diversement frappées d'un même fléau; mais il a bien fait aussi de tracer entre eux une des grandes lignes de sa classification.
Toutefois, cette division, sans être arbitraire, n'aurait qu'une médiocre valeur, si la manie et l'idiotisme ne représentaient que des types différents parmi les anomalies intellectuelles. Le psychologue y pourrait bien voir jusqu'à quel degré d'impuissance peut être réduite par le hasard de la naissance cette intelligence humaine dont on dit que la raison est l'apanage, et jusqu'à quel excès un esprit qui a possédé cette raison peut être jeté dans l'erreur, l'absurdité ou la violence; il trouverait dans ce double spectacle plus d'une leçon. Mais le physiologiste, le médecin, pour qui un fou est un corps malade autant et plus qu'une intelligence privée de sa raison , n'y trouverait point les lumières dont il a besoin. L'idiotisme et la manie ne sont pas seulement des espèces psychologiques du trouble intellectuel et moral, il est permis de les considérer encore
comme des types distincts de Faltération organique qui constitue Télément corporel de la folie.
L'imbécillité intellectuelle de l'idiot n'est pas la simple bêtise, le délire du maniaque n'est pas la simple erreur d'une intelligence qui juge ou raisonne mal. Nous n'appelons fous ni l'esprit épais, ni l'esprit induit en erreur, parce que la bêtise de l'un n'est que la faiblesse native d'un entendement borné, parce que l'erreur de l'autre a sa source soit dans la fragilité naturelle, soit dans des circonstancesfortuites tout àfait étrangères à la santé de ses organes. Mais nous disons fous l'idiot et le maniaque, parce que nous voyons dans l'imbécillité du premier, dans l'égarement du second , le résultat d'une altération organique cachée mais certaine. Est-il possible maintenant de considérer ces états intellectuels si profondément distincts comme les effets capricieux d'une seule et même cause, comme les manifestations indifférentes d'une altération corporelle de tous points identique? Ne faut-il pas qu'il y ait une cause aussi de la diversité si grande de ces effets et la peut-on supposer ailleurs que dans une différence , quelle qu'elle puisse être, des conditions organiques du maniaque et de l'idiot? La plus grande dissemblance qui existe entre l'état mental de l'idiot et celui du maniaque n'est pas ce contraste, déjà frappant cependant, de deux êtres qui semblent pécher l'un par défaut, l'autre par excès d'activité, car le maniaque peut avoir ses moments de stupidité et l'idiot donner à son tour le spectacle de la fureur. Ce n'est pas même cette oppo-
sition, pourtant remarquable et bien plus grave, d'un esprit qui n'a pas seulement la force de concevoir des idées, de juger de leurs rapports, de raisonner sur les faits ou les principes ou d'imaginer les objets, et d'une intelligence qui n'imagine que trop aisément des objets qui ne sont pas, qui déraisonne, qui juge et parle à tort et à travers, en qui se succèdent en un instant cent idées incohérentes , d'un être incapable de rien faire , mais qui peut faire bien le peu qu'il fait, et d'un être capable de tout, excepté de bien faire rien de ce qu'il fait. Une distinction plus profonde les sépare aux yeux du philosophe et les doit séparer aussi à ceux du physiologiste. Le maniaque est furieux, il délire, mais il a ou peut avoir ses moments de calme et de lucidité; sa folie ou sa raison fait des progrès ; il ne demeure pas immuablement dans le même état mental, il avance ou il recule, du moins cela se peut faire; il arrive ou peut arriver, comme à son terme , à la complète démence ou à la reprise de possession de son bon sens. L'idiot ne change pas, son esprit est stationnaire; il a conçu quelques idées, appris quelques mots, et son intelligence, comme si elle avait fait son dernier effort, s'arrête ; toute une vie et une longue vie ne lui apprend rien de plus que les premières années de son existence. Ces années passées, le temps ne marche plus pour son esprit, il a toujours le même âge, il est toujours enfant. Aucun éclair n'illumine sa pensée-, le nuage qui la voile n'a pas d'éclaircie, il est monotone et continu. Mais, s'il fait peu de progrès en avant, au moins ne
recule-t-il pas davantage, sa pensée ne s'obscurcit pas de plus en plus; vieillard, il n'a ni plus ni moins d'expérience qu'enfant. Il n'a pas deux issues pour sortir de son triste état; la guérison n'est pas faite pour lui, la mort seule, après une vie uniforme et souvent prolongée, éteint complètement son intelligence qui n'a jamais percé ses ténèbres.
C'est en vain qu'on cherchera une cause suffisante de ces différences profondes ailleurs que dans des conditions organiques différentes. L'âge seul auquel se produisent les troubles intellectuels chez le maniaque et chez l'idiot les peut expliquer en partie, mais c'est à la condition encore que l'âge modifie la marche et la nature du mal organique dont sont victimes l'enfant idiot et le maniaque adulte. Le maniaque est évidemment un cerveau malade, el sa maladie suit son cours; aiguë ou chronique, elle a ses périodes de rémittence et d'exaspération, ses intermittences , sa marche progressive ou son déchu , elle se termine et se juge par la guérison ou par la mort. L'agitation et le délire du maniaque, ses accès de fureur et ses moments de calme, toutes les vicissitudes de son état mental suivent et représentent les phases successives de son mal changeant. L'idiot parait être moins un malade qu'un infirme, c'est un impotent, un estropié, un monstre; le mal un jour l'a atteint sans lui ôter la vie et réduit dans un état qui ne peut plus guère changer. Son cerveau et son esprit portent l'empreinte du coup, mais le mal est passé ; le dommage est irréparable , mais le plus
souvent ne s'accroît plus. Aussi peut-il vivre parfois de longues années comme un perclus qui ne recouvrera jamais le libre usage de ses membres et se traînera péniblement jusqu'à ce que la mort lui vienne d'ailleurs. Il est semblable à ces malheureux dont la surdité native enchaîne la langue, ou à ceux qu'elle a surpris enfants alors qu'ils n'avaient encore appris à parler qu'impar-faitement; ils bégayent durant toute leur vie les quelques mots qu'ils ont eu le temps d'entendre et de prononcer, mais ils sont désormais incapables d'en entendre et d'en articuler de nouveaux. La blessure du maniaque saigne encore; il en souffre, mais elle peut guérir; celle de l'idiot est cicatrisée peut-être, mais il est mutilé.
Une grande ressemblance paraît exister au premier aspect entre l'idiot et le dément : l'un et l'autre semblent être réduits à la même condition d'impuissance et d'inintelligence. Mais ce premier regard est trompeur, un peu de réflexiou en dissipe promptement l'illusion. Si l'on ne tient aucun compte du passé, si l'on ne considère que le moment présent, sans doute il peut être souvent impossible de distinguer un dément et un idiot, l'un et l'autre se confondent dans une commune imbécillité. Mais le passé éclaire le présent et permet aussi d'augurer de l'avenir. De ces deux intelligences enveloppées aujourd'hui des mêmes ténèbres, l'une a joui de sa raison, peut-être même a-t-elle jeté un brillant éclat, c'était un esprit d'éhte, un puissant génie ; l'autre n'est jamais sortie du cercle étroit qui
l'enferme encore. Celle-ci demeure stationnaire aux derniers degrés de réchelle des êtres pensants, celle-là a pu la monter et la redescendre tout entière. L'une est condamnée à l'immobilité , l'autre à la décadence. Si peu que l'idiot se meuve dans ses entraves, c'est vers le progrès; si peu que le dément change, c'est pour tomber plus bas encore. Les révolutions les plus profondes et les plus inattendues ne rendront jamais à l'idiot ce qu'il n'a jamais possédé; si quelque commotion violente parvient à secouer le sommeil du dément, il pourra recouvrer pour un instant sa raison d'autrefois, et, aux approches de la mort, on verra son intelligence jeter une dernière et brillante clarté avant de s'éteindre tout à fait.
Sous le même masque de l'imbécillité, ce sont là deux conditions bien différentes, et si la même altération essentielle de l'instrument organique de la pensée aliène l'esprit du maniaque, de l'idiot et du dément, on ne peut s'empêcher de croire au moins que le mal physique a d'autres caractères, et suit une autre marche quand il fait la nuit dès le principe dans l'intelligence de l'idiot et la réduit à l'impuissance, quand il dérègle et surexcite toutes les facultés du maniaque , quand il éteint lentement dans la démence le génie le plus vigoureux.
De toutes les formes de la folie, c'est la monomanie qui, sans comparaison, a le plus exercé la sagacité des physiologistes et des psychologues; elle a suscité des discussions et des querelles qui n'ont peut-être pas
encore jugé définitivement la question. Nous ne prétendons pas la décider nous-raême; nous voulons rechercher, comme nous avons fait pour l'idiotisme, la manie et la démence, s'il y a quelques raisons de regarder la monomanie comme un type spécial du trouble des facultés mentales et de supposer encore que c'est une particularité cachée mais distincte de la lésion organique qui imprime au délire du malade cette forme singulière, ou si la monomanie n'est qu'une variété de la manie. Il ne s'agit pas de savoir, en effet, si un tel individu qu'un médecin ou un avocat donne pour aliéné et monomaniaque est réellement fou ou jouit de son bon sens; il ne s'agit pas non plus de rechercher si le fou qu'on appelle à tort ou à raison monomaniaque doit être interdit de ses droits civils ou les peut exercer aussi bien que le plus raisonnable. Laissons les médecins et les magistrats, les jurés et les philosophes se disputer l'auteur de quelque meurtre pour le ranger dans la catégorie des prévenus criminels ou des fous innocents; écartons les considérations politiques et morales dont l'inopportunité ne peut qu'embarrasser le débat. Y a-t-il des fous dont le délire soit réellement circonscrit sur un petit nombre d'objets? Si cette forme de la folie n'est pas une illusion de Pinel et d'Esquirol, de Georget et de cent autres, la monomanie est-elle assez nettement caractérisée pour qu'on la considère comme un type psychologique de la folie au même rang que l'idiotisme, la démence et la manie générale? Enfin peut-on supposer légitimement qu'une différence in-
connue, mais certaine, dans le mal organique qui trouble la raison soit la cause principale qui limite dans un cercle étroit le délire d'un malade, tandis que l'esprit d'un autre est chassé sans repos d'erreur en erreur? Telles sont les questions délicates que soulève en ce moment le mot de monomanie.
Tout le monde peut voir dans les asiles et les maisons de santé, à côté des idiots et des déments, à côté des furieux qui extravaguent sur tous les sujets et ne prononcent pas une parole sensée, des fous raisonnables ou qui le paraissent. A les voir, à les entendre agir et parler comme les plus sensés des hommes, on se demande quelle est cette fohe qui se cache si bien, quand les autres malades étalent la leur au grand jour. Il faut qu'un mot prononcé par hasard ou jeté à dessein par une personne initiée à ce mystère vienne le révéler; vous découvrez alors dans cette raison qui semblait si sûre et si entière une erreur dont l'absurdité fait contraste avec la justesse des autres pensées, comme un point obscur dans la lumière, comme une fausse note dans un concert harmonieux. Tant que la conversation se maintient en dehors de ce sujet malencontreux, tout va bien et le fou pense comme un sage; dès que vous effleurez l'objet fatal, sa raison détonne et son discours est à-vau-Feau. Ou bien le malade, si vous gagnez sa coniiance, vous apprend lui-même avec honte qu'il se sent poussé au meurtre par une force inconnue; personne plus que lui ne réprouve et ne déteste cette tentation abominable, il lutte contre elle de tout son
pouvoir, mais il reconnaît qu'il y pourra succomber quelque jour si la force Fabandonne, ou déjà même il y a succombé.
Rien n'étonne et ne confond plus la pensée que le spectacle de la folie sous cette forme. Comment la raison peut-elle se marier ainsi à la folie, comment une erreur si grossière n'est-elle pas redressée par cet esprit encore si raisonnable, ce honteux appétit réprimé par cette conscience si droite? ou comment ces idées saines, ces intentions honnêtes ne se gâtent-elles pas à ce contact? Expliquer le fait est impossible , le nier ne l'est pas moins. On le voudrait cependant. Quand le meurtre est l'objet de cette impulsion fatale et que le meurtre est accomph, l'homicide est un acte si horrible et cependant si commun, la foKe est d'abord si peu probable, l'excuse si facile et si banale, que des magistrats chargés de la protection des individus et de la répression des crimes ont pu, avec les meilleures intentions, nier que la folie prît jamais une forme si incompréhensible et si traîtresse. Mais quand l'acte auquel est fatalement poussé le malade, au lieu d'être féroce, n'est qu'absurde, quand, au lieu de soulever l'indignation ou la vengeance, il ne peut exciter que le rire, tout intérêt disparaît, tout prétexte tombe, et le fait de la foHe n'est plus nié. Qu'un diplomate tout chargé de dignités interrompe ses plus graves spéculations sur la politique du monde pour se pencher chaque nuit à sa fenêtre, pousser plusieurs fois le chant du coq et battre des ailes avec ses bras, ou qu'un pauvre hère s'imagine que son
4i6 DES PRINCIPAUX TYPES
corps est de verre et va se briser au premier choc, qui niera le fait si on le lui fait voir?
Le fait général est donc certain, si quelques cas sont équivoques. Mais suffit-il qu'il y ait des fous presque raisonnables pour qu'on ait le droit de faire de la monomanie un type spécial de la folie et de la distinguer de la manie comme de la démence et de l'idiotisme? Qu'un fou, dit-on, délire sur tous les sujets ou seulement sur quelques-uns ou sur un seul; que tous ses sentiments soient pervertis , tous ses actes extravagants, ou que quelques-unes seulement de ses passions et de ses actions soient insensées, il n'importe. L'étendue de la folie ne fait rien à sa nature, non plus que sa durée, ni son objet. Si l'on distingue la monomanie de la manie comme deux genres égaux, il n'y a pas de raisons pour ne pas créer les genres et les mots nouveaux à' oligomanie, polymanie , de pantomanie, ce qui équivaudrait à faire descendre ces prétendus genres au rang d'espèces secondaires que comprendrait et dominerait la manie. La monomanie, disent les uns, c'est tout simplement le commencement de la manie, ou bien une manie légère qui n'a pas la force de prendre plus d'extension et de violence. Tout cela est faux; c'est une supposition gratuite et contraire à l'expérience de voir dans la monomanie un prélude de la manie. Pour quelques monomaniaques qui en viennent à délirer plus tard sur tous les sujets, mille s'en tiennent à leur marotte et restent monomaniaques. La monomanie est bien moins encore une manie légère au plus bas degré
d'intensité; tous les médecins des aliénés, et il faut bien en croire cette rare unanimité, s'accordent à dire que la manie est souvent guérissable et la monomanie à peu près incurable. Serait-il donc possible que le même mal offrît d'autant moins de chances de guérison qu'il serait plus léger?
D'autres, plus savants ou plus habiles , soutiennent avec plus d'avantages la thèse opposée. La monomanie est, à leurs yeux, non pas une manie légère ou à son début, mais bien au contraire une manie invétérée, et c'est précisément pour cela qu'elle offrirait si peu d'espoir d'une heureuse issue. Le monomaniaque serait un fou qui, à force de délirer sur tous les objets, à force de ruminer ses chimères, serait venu à bout de les coordonner et d'en bâtir un système. Son esprit en travail aurait fini par trouver un centre où convergent toutes ses pensées; désormais elles s'enchaînent, elles se déduisent les unes des autres et produisent à l'observateur , comme au maniaque lui-même, l'illusion d'une raison saine, sauf en un point, la base de tout le système qui n'est qu'un postulat insensé. Il n'y a même pas, disent-ils encore, devrais monomaniaques; il n'est aucun fou dont le déhre soit réellement circonscrit sur un seul objet ou même sur un très-petit nombre. En observant bien ceux dont le déhre paraît enfermé dans ces limites étroites, on s'aperçoit qu'il s'étend en effet bien plus loin qu'il ne semble, que les actions les plus sensées du prétendu monomaniaque se rattachent de près ou de loin à son déhre et que toute sa conduite en subit l'in-
fluence. Et les maniaques eux-mêmes, dont le délire s'égare sur tous les sujets, ont cependant, eux aussi, quelque thème favori auquel ils reviennent plus fréquemment. D'ailleurs , ajoutent-ils au nom de je ne sais quelle théorie psychologique , la monomanie est impossible parce qu'elle serait en contradiction avec la nature des choses et les lois de l'esprit humain : la folie n'existe que quand une faculté de Tâme est altérée, sinon dans sa nature , au moins dans ses fonctions , et, comme toute faculté est une puissance féconde qui produit une série infinie d idées ou d'actions, il est impossible qu'un seul des produits de cette puissance altérée dans sa nature ou dans son exercice soit vicieux et tout le reste irréprochable. Mieux encore, les facultés ne sont que des abstractions logiques dont l'âme est le fond solide, qui n'ont de réalité que dans l'âme; c'est l'âme une et indivisible dont la folie embarrasse l'expansion, toutes les facultés sont ainsi solidaires les unes des autres, elles ne forment qu'un seul et même être, l'âme. Il ne se peut donc pas faire que, Tâme étant gênée dans l'exercice de sa force, toutes ses manifestations ne portent pas la trace plus ou moins visible du mal qui est à la source \
Tous ces arguments ne sont que spécieux. Sans doute il y a des aliénés dont le déhre d'abord universel se renferme ensuite dans d'étroites hmites ; mais il en est aussi chez lesquels il a toujours gravité, dès le premier mo-
* Voy. Etvdes cliniques sur l'ai iéîiat ion mentale, parM. Morel, tome 2.
ment, autour d'une idée fixe et d'un point central. L'exemple de ceux-ci a sa valeur propre et pourrait déjà suffire à lui seul pour qu'on ne vit pas dans la monomanie une dernière phase de la manie. En tout cas, ce n'est pas tout de citer l'exemple des premiers, il faut se rendre compte, s'il est possible, de la façon dont ce délire universel se contracte et se condense. Est-ce dans l'esprit et dans ses lois ou dans le mal organique , sa nature, son étendue, sa marche, qu'il faut chercher la cause d'un tel changement? Oui, si l'on peut concevoir que l'esprit du maniaque, après avoir extravagué librement hors du monde réel dans le cercle infini du possible et de l'impossible, se contienne et se cantonne de luimême dans le plus étroit horizon, raUie autour d'un centre ses idées vagabondes et se discipline ; oui, si l'on conçoit cela , on est en droit de faire de la monomanie une phase ultérieure de la manie. Mais, si c'est une chose incompréhensible, si l'on ne peut expliquer l'étroitesse et la spécialité du délire , ainsi concentré dès le principe ou succédant à l'universalité du désordre, que par une particularité persistante ou un changement insensible dans la nature ou le siège du mal organique, alors rien n'est plus légitime que de distinguer, comme deux genres différents de la foUe, la manie et la monomanie. Or, est- il possible que l'esprit, au moment même où il ne se possède plus, réussisse à grouper ses idées incohérentes, à en construire un système où l'erreur se déguise si bien qu'elle prend même à des yeux étrangers l'apparence du vrai? Gomment s'opère ce miracle
et comment se peut-il que cette reprise de possession au moins partielle de sa raison soit pour Faliéné un progrès dans le même mal et un gage d'incurabilité? Voilà ce qui est réellement contradictoire. Nous voyons bien des fous, prenant une erreur comme point de départ, se lancer à perte de vue dans le monde des chimères, abusés par exemple par une première hallucination, chercher à l'expliquer, rattacher ce mensonge à la réaUté, coudre cette image illusoire aux sensations vraies qu'ils éprouvent et ne parvenir à les mettre d'accord qu'au prix de nouveaux mensonges. Nous voyons bien ceux-là édifier sur une première erreur tout un système et leur délire s'étendre et se propager, soumettant toutes les pensées et tous les actes à l'erreur primitive et dominante. C'est la marche la plus fréquente et la plus logique du déhre; la marche au rebours est une hypothèse gratuite et inconcevable. Qu'on ne dise pas surtout pour la soutenir que tous ceux des monomaniaques qui semblent bien depuis l'origine n'avoir déliré que sur un point, ont cependant commencé par un délire plus général, mais qu'ils ont réussi à cacher leur manie à tous les yeux quand elle était universelle. Craignez plutôt que leur déhre ne brise ces étroites Hmites et ne déborde par toutes leurs pensées ou leurs actions, mais ne croyez pas qu'il s'y soit enfermé de lui-même par une résipiscence incomplète et spontanée de l'esprit. Pour concevoir cette spéciahté ou cette concentration insensible du délire du monomaniaque, il en faut absolument chercher la cause dans une particularité ou dans un travail sou-
DE LA FOLIE. 4âl
terrain du mal organique. Les variétés ou les variations mystérieuses de l'altération morbide peuvent seules expliquer, très-incomplétement sans doute mais sans contradiction, ce moindre degré ou cette amélioration dans le délire qui fait la folie incurable.
Elle est erronée cette théorie qui fait consister la folie dans une altération des facultés de l'âme ou de l ame elle-même, dont le jeu serait faussé, sinon la nature corrompue , de telle sorte que tous les effets dussent se ressentir du vice du principe. La folie n'est point une maladie de l'âme ; dans la folie, le corps seul est malade ; l'esprit, inaltérable dans son essence, ne fait que subir en patient les émotions insolites que suscitent en lui les phénomènes organiques, il ne fait qu'accepter les données absurdes que ces sensations lui imposent, et, quand il réagit sur ces sensations et travaille sur ces données, c'est toujours selon les lois de sa propre nature aussi invariables dans la maladie que dans la santé.
La condition intellectuelle du monomaniaque , sa pensée divisée comme en deux parts, d'un côté le vrai, de l'autre le faux, avec une hgne tranchée de démarcation, ce mariage de la raison et de la folie suivant leur cours côte à côte comme deux fleuves dans un même lit sans confondre leurs eaux, nous étonnent bien plus que le délire universel du maniaque. Mais ce n'est pas un motif suffisant de nier la monomanie , parce que la manie générale nous semble moins inexphcable et parce que nous trouverions plus commode que le monomaniaque délirât sur tous les sujets. Si nous ne
comprenons pas comment une erreur absurde peut persister durant un long temps dans un esprit humain, tout environnée de pensées vraies ou raisonnables, à la fois indestructible et inféconde , sans que la raison amène la folie à résipiscence, sans que la folie communique le vertige à la raison , tandis que nous voyons chez les maniaques la raison tout entière s'échapper insensiblement ou d'un seul coup, tandis que nous voyons les gens sensés rectifier facilement quelque erreur isolée, c'est un motif légitime, c'est une nécessité impérieuse de croire que cette erreur si absurde et si tenace a des racines profondes enfoncées dans le cerveau du malade. C'est là, dans ses organes, dans son mal corporel qu'il faut chercher la cause de la singularité de sa folie ; il faut croire que le maniaque et le monomaniaque, tout fous qu'ils sont l'un et Tautre, quoique blessés par la même arme, ne le sont pas à la même place ou de la même manière. Quel est le siège, quelle est la nature de ces deux blessures , nous l'ignorons; mais nous avons tout lieu de croire, à voir la diversité des symptômes et la différente proportion des guéris et des incurables, qu'elles sont deux et non pas une seule, qu'autre est l'état physique du maniaque fou de tous points, mais capable d un retour à la raison et à la santé, autre celui du monomaniaque qui n'a perdu que la moindre partie de sa raison, mais qui n'en jouira plus jamais dans son intégrité.
Il est donc permis de considérer l'idiotisme, la démence, la manie et la monomanie comme quatre types
distincts de la folie, que Ton peut reconnaître à première \ue nettement caractérisés chez beaucoup de malades. Cette division n'a pas seulement une valeur psychologique, ce ne sont pas là seulement des états différents, des désordres variés de Fâme. Ni le hasard, ni l'individualité du malade , ni la nature de l'esprit humain, ni les lois de la pensée ne sauraient exphquer comment pourraient se produire dans l'âme des troubles si divers et cependant si constants sous l'influence d'une même cause morbide. Il y a tout lieu de croire que la physionomie caractéristique du déhre maniaque ou monomaniaque, de rimbécillité de l'idiot ou du dément, réfléchit les différences insensibles mais réelles du mal cérébral qui jette le trouble dans l'âme, que l'esprit égaré du fou repiésente à sa manière, par les caractères distinctifs de son délire, les variétés distinctes du désordre physique. Que l'on ajoute maintenant à ces grandes lignes les traits spéciaux qui distinguent l'état mental ou corporel des différents maniaques, idiots, déments ou monomaniaques; que l'on recherche et que l'on signale à mesure qu'ils sont plus généraux les symptômes physiques qui accompagnent la fohe jusqu'aux plus accidentels, les habitudes, la violence, l'étendue et jusqu'à l'objet du déhre ; que l'on distingue les épileptiques et les hystériques , les paralysés et les hypocondriaques , les hydrocéphales et les crétins , que Pon distingue l'érotisme et la démonomanie, le délire ambitieux et l'extase mystique; que l'on recueille toutes les particularités de l'état physique à mesure qu'elles sem-
blent liées plus étroitement à la cause du désordre mental, toutes les singularités du délire lui-même, selon qu'elles paraissent dépendre davantage de l'état organique, et l'on poussera aussi loin que l'on voudra, de subdivisions en subdivisions, la classification théorique des genres et des espèces de la folie , sans rencontrer d'autres limites que les folies individuelles.
Sans rappeler ici que le but d'une classification des différentes espèces de la folie est de représenter les différences essentielles qu'offrent les malades dans leur double condition physique et mentale, en attachant toutefois plus d'importance à l'état organique, cause prochaine du trouble de l'esprit, que l'on n'a pu poursuivre ce but que par des voies détournées, sans rappeler que l'on a dû demander presque exclusivement à l'observation des phénomènes moraux de la folie les secrets qui se dérobent aux sens dans les profondeurs inaccessibles de la substance cérébrale , sans insister sur l'insuffisance et la faillibilité de ce stratagème nécessaire, il ne faut pas accorder une autorité trop absolue à cette classification, si consciencieuse, si philosophique, si accréditée qu'elle puisse être, ou le fût- elle encore davantage. Au lieu d'appuyer lourdement sur ces hgnes et de séparer profondément les genres de folie qu'elles distinguent, il faut, au contraire, en atténuer les contours et laisser flotter dans une vague indécision les limites communes. Bien loin qu'il y ait un abîme entre l'idiotisme et la démence, entre la manie et la monomanie, que l'on puisse toujours apphquer sans hésitation son nom spé-
cial à une folie individuelle, les genres se touchent, se mêlent et souvent se confondent, les individus bien plus encore. Il n'en est pas d'un malade comme d'une plante qui de légumineuse ne peut devenir crucifère; la démence est un terme fatal oii la manie et la monomanie aboutissent quelquefois. Où cesse alors la manie, où la démence commence-t-elle ? Tel fou est bien un maniaque, tel autre est bien un idiot ; mais l'idiot, lui aussi, peut délirer et franchir la limite qui dans les classifications le sépare du maniaque. Le délire du maniaque s'égare sur une foule d'objets, celui du monomaniaque se concentre autour d'un point ; mais que le premier vagabonde un peu moins, le second un peu davantage, les voilà qui se rencontrent. Il n'en saurait être autrement. Où est la hmite précise entre la raison et la folie, entre la maladie et la santé, entre le chaud et le froid? Nul ne peut la tracer qu'arbitrairement; peut-être même n'existe-t-elle pas. Cela n'empêche pas cependant que le chaud ne soit le contraire du froid, que la maladie ne soit différente de la santé, la fohe de la raison, et aussi la manie de l'idiotisme, et la démence de la monomanie. Natura non facit saltus est un vieil adage partout appUcable ; aussi un naturaliste philosophe prétendait-il qu'on ne peut distinguer par une définition rigoureuse un chat d'un rosier, un animal d'an végétal. C'est-à-dire, sans rien exagérer, que nos divisions théoriques sont toujours pins fortement accusées que celles de la nature ; elles sont vraies tant qu'on se tient éloigné du miheu de transition où flotte la Umite
naturelle; à mesure qu'on s'en rapproche, les catégories comme les couleurs se fondent en nuances insensibles.
Il ne faut s'exagérer les mérites d'aucune classification des diverses formes de la folie , même de la meillenre. La valeur absolue, la vérité, nous croyons l'avoir prouvé, n'en peut être qu'approximative; l'utilité en est médiocre , c'est là son plus grand défaut. Il y a des sciences où la théorie occupe incontestablement le premier rang, l'utilité n'y est qu'accessoire; il suffit que la vérité spéculative soit découverte pour que le but de la science soit complètement atteint. Il se trouve que cette vérité spéculative peut recevoir ensuite de nombreuses et d'importantes applications ; c'est une conséquence heureuse et naturelle de la science , nous en profitons, mais la science ne visait point à être utile : son caractère essentiel est le désintéressement. Telles sont la géométrie, l'astronomie et même la physique et l'histoire naturelle. Il en est tout autrement de la médecine : c'est à la fois une science et un art; mais, si l'art, sous peine de n'être qu'un grossier empirisme, est étroitement lié aux progrès de la science, il n'en est plus une conséquence seulement heureuse et presque fortuite, il en est cette fois la cause finale. C'est en vue de l'art que la médecine poursuit la science ; elle cherche la vérité théorique moins pour la connaître que pour s'en servir dans la pratique. Aussi cette branche importante des connaissances humaines est-elle bien nommée : la médecine, car son vrai but est de guérir, medere. Le noble désintéressement qui fait la beauté des autres
sciences ne convient pas à la médecine; elle n'en est pas moins belle parce que la vérité pare et spéculative ne lui suffit point et qu'elle recherche Tutile en même temps et plus ardemment que le vrai. Cette fois Fintérêt est si grand , l'enjeu si cher, qu'il serait coupable de le mépriser : ce n'est point, comme ailleurs, la richesse, le bien-être, les commodités de la vie , c'est la vie ellemême, c'est la santé du corps, et parfois, nous en avons ici la preuve, celle de l'esprit , le salut de la raison humaine et de la Uberté morale.
Mainte fois on a adressé le reproche à la médecine moderne de plus sacrifier au dieu de la science qu'à celui de l'art, de se complaire et de s'attarder dans les discussions purement théoriques, de spéculer sur la nature générale, la parenté, la dénomination des maladies, pendant que les malades se pâment ou se meurent. Nous autres, les patients, nous dirions volontiers aux médecins : Commencez par nous guérir, vous discuterez ensuite ; soyez un peu moins savants, mais soyez plus habiles. C'est une injustice et même une ingratitude de reprocher aux médecins leurs recherches spéculatives, car cette habileté que nous prisons si fort, cet art de guérir que nous leur souhaitons si ardemment de posséder, ne s'acquièrent qu'au prix de ces travaux et de ces discussions qui nous paraissent oiseuses. Nous voudrions qu'il en fût autrement; cela ne se peut. Notre impatience est excusable, mais déraisonnable. S'il est inique d'en faire un sujet de blâme, il est juste cependant de constater le fait : notre médecine est plus savante
qu'habile, elle est plus a^^ancée dans la théorie que dans la pratique. Ce n'est pas à dire que ces discussions^ que ces recherches spéculatives soient stériles, qu'elles n'aient déjà porté des fruits et n'en doivent porter bien davantage; mais nous ne sommes pas encore en pleine moisson. Et ce temps-là même ne doit jamais venir : nous oublions trop que la mort est inexorable, que la nature est plus puissante que l'homme. Nous voudrions ne pas mourir, même de vieillesse, nous ne pouvons surtout nous résigner à mourir de maladie. La médecine ne peut cependant qu'ajourner la mort, et nous ne pouvons même exiger d'elle qu'elle triomphe toujours de la maladie. Elle est souvent condamnée à l'impuissance ; elle vous dira pertinemment le siège d'un mal, sa nature, vous en décrira les symptômes, les causes, les périodes , lui donnera un nom technique et, à bout non pas de science, mais de puissance, sera vaincue par l'ennemi qu'elle connaît si bien. Le malade meurt, comme chez Molière , dans toutes les règles. On comprend que la physiologie ne soit qu'une science, on ne lui demande pas de renverser,, mais seulement de connaître les lois delà vie. On ne peut admettre qu'il en soit de même de la pathologie, on ne la comprend pas sans la thérapeutique : à quoi bon connaître les maladies du corps humain , sinon pour les guérir? On a raison. Mais, sans rappeler qu'en toutes choses il y a toujours des progrès à faire, il est certain que le champ de l'art a ici des Hmites qui ne bornent pas celui de la science. La science médicale sera toujours frappée d'une stérilité
relative; nous en pouvons gémir , nous ne devons pas l'en accuser. Au moins faut-il que le médecin , pour reculer le plus loin possible les limites fatales qui bornent son art, ne se complaise pas outre mesure dans les discussions spéculatives, n'oublie pas que guérir la maladie est son but et non pas seulement la connaître, ne croie jamais qu'il suffise d'avoir découvert fut-ce une grande vérité, qu'il ne se contente pas d'être un savant, qu'il ne voie dans la théorie qu'un moyen, jamais une fin.
Nulle part cette différence, cette disproportion et cette sorte d'indépendance de la vérité et de l'utilité, de la valeur théorique et de la valeur pratique ne sont plus évidentes que dans cette œuvre scientifique qu'on nomme une classification. Ce serait une grande illusion , si la médecine allait croire qu'elle a atteint son dernier but en classant théoriquement les maladies en genres et en espèces, si elle se persuadait qu'une classification scientifique des diverses formes de la fohe , si vraie qu'elle soit, est de la plus grande utilité dans la pratique de l'art.
Toute classification met de l'ordre dans les connaissances, facilite les recherches , éclaire l'enseignement ; c'est un service précieux, mais d'une utilité en quelque sorte scolastique ou domestique. Une classification vraiment scientifique vise plus haut. Les classifications zoologiques et botaniques, par exemple, ont pour objet de représenter par la hiérarchie des genres et des espèces les grandes lignes suivies par la nature dans l'exécution de son plan providentiel. Mais quand il s'agit de classer
des maladies, il est impossible à la science pathologique de prétendre qu'elle se propose un tel but, qu'elle peut l'atteindre et qu'elle l'atteint. Quoiqu'il y ait de l'ordre jusque dans ce que nous appelons le désordre, de la régularité dans ce que nous appelons des anomalies , il serait insensé de prétendre que les maladies soient cemme les êtres de la nature, animaux ou plantes, distinguées réellement en genres et en espèces. Tandis qu'il n'y a plus rien à demander au naturaliste quand il a ramifié ou superposé dans un tableau synoptique ses catégories générales , parce qu'il ne se propose pas de modifier la nature et de lutter contre elle , mais de la connaître et de la faire connaître, le pathologiste classe les maladies en yue de guérir les malades et non pas seulement pour savoir et pour enseigner les écarts de la nature. En quoi et dans quelle mesure ses classifications des désordres de l'esprit et des troubles organiques qui les provoquent le serviront-elles dans la pratique de son art? Il ne faut pas se dissimuler que les plus savantes classifications des diverses formes de la folie sont meilleures dans les livres que dans les hôpitaux, plus belles qu'utiles, plus théoriques que pratiques. Le médecin sera-t-il satisfait, quand il aura écroué un fou sur le registre d'un asile sous la mention : maniaque avec délire ambitieux, ou monomaniaque avec propension au suicide, comme un collectionneur qui pique un insecte dans sa boîte ou serre une plante dans son herbier et surmonte l'individu d'une étiquette? Sans doute cette simple dénomination^ si elle est juste, donne
d'utiles indications sur la nature du mal , sur le traitement général qui peut lui convenir, sur la possibilité ou l'improbabilité de la guérison, car cette folie individuelle ressemble à un certain type de folie que l'on sait par l'expérience être curable ou rebelle à tous les traitements, qui suit habituellement cette marche ou cette autre, que tel remède exaspère ou soulage. Ce sont là des avantages sérieux qu'il ne faut pas mépriser, mais ils ne sauraient suffire à la pratique de l'art qui est ici la véritable fin de la science.
Pour atteindre ce but, il semble que connaître, par exemple, la cause des folies individuelles doive être plus utile que pouvoir décrire généralement le type auquel elles ressemblent. Sur ce Ht gît un malade atteint d'une pleurésie, d'une fièvre typhoïde ou de tout autre mal ; ce serait perdre un temps précieux que de rechercher, avant de lui donner des soins, comment le mal a pris naissance : la nature de ce mal , les ravages déjà faits dans l'économie, voilà ce qu'il est nécessaire et ce qu'il suffit souvent de connaître. Mais quand il s'agit de la folie , il importe au moins autant pour guérir le mal de connaître sa cause que sa nature ; c'est ce que le chapitre suivant nous fournira l'occasion de mettre en lumière.
Quoi qu'il en soit, cette classification généralement accréditée des principales formes de la folie a d'incontestables mérites. Elle tient compte autant qu'il est possible des deux éléments qui constituent ce mal complexe , de l'état organique et de l'état mental , et de
leur corrélation. Mais elle a aussi ses défauts : elle est plus vraie qu'utile, la vérité en est plus psychologique que médicale; elle vise ou du moins elle atteint plutôt à la régularité de la science pathologique qu'au perfectionnement de l'art thérapeutique, elle a plutôt la beauté sereine mais un peu stérile du livre que la vertu bénie du remède fécond en guérisons.