‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 4 sur 25 · LA FOLIE EST-ELLE UNE MALADIE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LA FOLIE EST-ELLE UNE MALADIE DE L'ESPRIT

Sommaire. Deux doctrines principales sur la folie. — Doctrine idéaliste.

— Opinions historiques^ — de Platon : l'erreur, maladie de l'âme;

— de l'antiquité grecque et romaine : la folie, maladie sacrée, vengeance ou faveur des dieux ; — du moyen âge : la folie, sort ou possession démoniaque ; — de Stahl : la folie, erreur de l'âme, principe de la vie et de la raison ; — de Heinroth : la folie, punition du péché ;

— d'Ideler : la folie , excès de la passion ; — de Leuret : l'ahéné n'est qu'un homme qui se trompe. — Résumé des arguments.

(( La folie est une maladie qui empêche un homme de penser et d'agir comme les autres. » Le bon sens, éclairé de ses seules lumières naturelles, ne peut donner de la foUe une définition plus nette , plus exacte et qui exprime mieux le peu que, sans étude mais sans préjugé, nous savons tous de la folie. Par cela même que la définition de Voltaire n'est qu'une parole de bon sens, elle ne satisfait ni la curiosité, ni la science. En même temps qu'elle dresse si brièvement le bilan de notre savoir, elle fait aussi celui de notre ignorance. Si l'on ne peut pas dire qu'elle renferme la moindre erreur, on nesaurait dire non plus qu'elle contienne quelque parcelle importante de vérité. Elle a du moins un précieux mérite et une grande utiHté : elle fait table rase dans notre esprit de toutes les opinions, de toutes les erreurs

préconçues. La pensée d'un homme de bon sens, ignorant, mais qui sait ignorer, est un excellent point de départ pour des recherches philosophiques plus précises et plus profondes.

Cette maladie qui empêche un homme de penser et d'agir comme les autres, est-ce une maladie de l'esprit ou une maladie du corps? Telle est la première question qui naît d'elle-même simple et claire, de la claire et simple expression de notre ignorance.

Entrez dans un asile d'aliénés, ^oyez cet homme du monde qui cause avec esprit , raisonne avec rigueur, en qui le moindre signe extérieur ne vous révèle point un fou; vous demanderiez volontiers s'il n'est point comme vous simple visiteur ou chargé de quelques fonctions dans cet asile. Vous prononcez par hasard un certain mot, ou le médecin qui vous accompagne adresse la parole à ce malade bien portant, et le voilà qui délire, mais d'un délire calme, raisonneur et logique; il ne bat poinf la campagne, mais, entêté d'une erreur plus ou moins absurde et ridicule, il en poursuit les conséquences et s'efforce de vous démontrer que tout le monde se trompe et que lui seul a raison. Vous concluez sans hésiter : Un fou, c'est un homme qui se trompe, la fohe est une maladie de l'esprit.

Yoici des malheureux dont la santé physique ne paraît pas au dehors sensiblement altérée, maniaques, monomaniaques, hypocondriaques, assiégés sans cesse d'hallucinations de toute espèce. Vous vous faites raconter l'histoire de chacun, l'origine au moins anecdo-

tique de leur folie : une passion violente et contrariée, une ambition inassouvie, un profond chagrin, la perte douloureuse d'une femme, d'un mari, d'un enfant, un grand revers de fortune ou même un bonheur inespéré semble être l'unique cause qui leur a fait perdre la raison, et la perte de la raison paraît être à son tour le seul effet de cette cause toute morale. Vous observez le caractère, l'objet de leur délire; ils s'imaginent être entourés d'ennemis et poursuivis partout de leur haine ; ils se croient de grands criminels et condamnés dès à présent aux tourments de l'enfer, ou bien ils se prennent pour de riches seigneurs, de puissants monarques, ils confondent leur personnalité avec celle d'un personnage mort ou vivant, ils se croient même des anges; celui-ci n'est rien moins que Dieu tout-puissant.

Voici des imbéciles, des idiots; ils ne délirent pas, mais ils pensent à peine; vigoureux de corps, jamais malades, ils sont faibles d'esprit; ce sont apparemment des intelligences grossières, des esprits d'enfants dans des corps d'adultes ou de vieillards. En eux qui donc est malade, qui donc est infirme? Il ne paraît point que ce soit la machine qui accomplit réguhèrement toutes les fonctions animales. N'est-ce point l'esprit seul qui serait atteint du mal inexphcable de l'inintelligence, de l'imbécillité ?

Vous consultez enfin les enquêtes des magistrats, les registres des asiles, les procès-verbaux de l'autopsie des victimes. Voici un afiéné qui a succombé en plein délire; sa mort n'est point le résultat d'une maladie cor-

poreile quelconque où l'on pourrait voir la cause preniière et lointaine de sa folie; il a trompé la vigilance des surveillants, il s'est donné la mort violemment. La science cherche curieusement dans sa dépouille mortelle une cause physique de sa folie; elle interroge toutes les parties du corps-, celles-là surtout que Ton dit, que l'on sait concourir aux phénomènes de l'inteHigence et de la volonté. Recherches vaines ; tout est en ordre, point de lésion appréciable; rintelhgence , la volonté étaient altérées, le cerveau ne paraît point l'être.

Aux enseignements des faits, voulez-vous ajouter les inductions de l'analogie, les considérations philosophiques et morales? Yous vous demandez comment, si le mouvement d'une fibre, le déplacement d'une molécule ne peut ni produire ni expliquer la formation d'une idée juste, d'un jugement vrai, comment un autre mouvement, une autre combinaison moléculaire pourrait produire ou expliquer une idée fausse, un jugement erroné; pourquoi, lorsqu'un homme peut être atteint d'une maladie, voire d'une maladie grave de l'organe intellectuel, sans être fou ni considéré comme tel, pourquoi on attribuerait nécessairement la foUe de cet autre à un dérangement de son cerveau qui n'offre aucune trace d'altération; pourquoi, lorsqu'un homme, sain de corps au jugement de tous et que personne ne s'avise de regarder comme un fou, se trompe, commet des erreurs grossières dont on ne rend que son esprit responsable, lorsque nous-mêmes tombons tous et à chaque instant, sans nous croire malades, dans de sem-

blables erreurs, dont nous n'accusons ensuite que la défaillance de notre jugement, pourquoi les erreurs du fou ne seraient pas aussi des erreurs tout intellectuelles.

Quelques autres faits que Ton observe, quelques autres considérations que l'on fasse valoir, ces exemples et ces réflexions vous paraissent avoir leur valeur propre qui se résume ainsi dans votre pensée : Quand bien même la folie se compliquerait d'une maladie organique, que le corps soit de son côté sain ou malade, la folie est une maladie propre de l'esprit.

Mais si le hasard a placé d'abord sous vos yeux d'autres malades dont l'état a donné à votre pensée un autre cours et suggéré d'autres réflexions, vous porterez sans doute sur la folie un jugement contraire.

Voyez cet idiot hydrocéphale, sourd, rachitique, scrofuleux, voyez ce fou dont la marche chancelle, dont la langue balbutie comme celle d'un homme ivre, ou cloué sur son fauteuil par la paralysie ou la dernière démence ; qu'il se taise ou qu'il parle, quoi qu'il dise, quel que soit l'état de son esprit, vous vous empresserez ou vous serez tenté de conclure : Un fou, c'est un malade comme un autre, la folie est une maladie des organes. Voyez cet autre tomber tout à coup comme foudroyé, sa bouche écume , son œil est fixe , son visage se gonfle, s'injecte de sang; il se tord et se roule sur la terre, tous ses membres sont agités d'effroyables convulsions ; c'est un fou épileptique. Voyez encore cette femme en proie à un violent accès d'hystérie : elle étouffe , ses muscles

se contractent; la crise s'apaise, des hallucinations de toute sorte l'assiègent, un délire obscène s'empare de son esprit, se trahit dans ses gestes et dans ses discours.

La conclusion de ces nouveaux faits et des réflexions qu'ils vous inspirent se formule naturellement dans votre pensée : Tout délire a sa cause prochaine dans un désordre de l'économie animale, la fohe n'est qu'une maladie corporelle.

Voilà deux opinions contraires ; suivant que le hasard a placé tout d'abord sous vos yeux ce malade ou cet autre, ce monomaniaque ou ce fou paralytique, sous l'influence d'une première impression, votre esprit impatient porte sur la nature du mal dont il voit à peine quelques exemples des jugements opposés. Un fou n'est pour vous qu'une intelligence égarée, un homme qui se trompe; ou bien ce n'est qu'un malade vulgaire, un malade comme un autre dont la maladie toute corporelle a pour effet et pour symptôme le désordre des sensations, des pensées et des actions. Mais rapprochez maintenant, confondez tous ces exemples divers, embrassez d'un regard impartial les apparences les plus contraires, accueillez avec la même faveur tous les arguments. L'ignorance est dogmatique, de la contradiction naissent l'hésitation et la prudence. Un peu de science, il y a longtemps qu'on l'a dit, produit le doute ; il faut quelquefois beaucoup de science pour sortir de ce doute réfléchi, se refaire une conviction et revenir au dogmatisme. Il n'est donc pas étonnant qu'un homme qui ne fait pas profession de guérir ou de traiter la

folie, qui ne prétend qu'à se faire une opinion sur une question intéressante aux différents points de vue de la philosophie, de la morale et de la justice humaine, tantôt se hâte, sous l'influence de quelques impressions vives mais particuhères , de formuler une conclusion qu'il reconnaît bientôt téméraire et illégitime, tantôt hésite, s'abstienne ou désespère, ou laisse osciller son jugement d'une opinion à une opinion contraire sans trouver un équihbre stable entre les deux extrêmes. Les maîtres de la science eux-mêmes sont divisés, s'ils ne sont pas indécis.

L'histoire moderne et contemporaine de la médecine dite mentale nous montre en opposition deux doctrines, défendues toutes deux par des écrivains distingués ou illustres et des arguments puissants ou spécieux, toutes deux poussées avec rigueur jusqu'aux conséquences pratiques , engendrant chacune une thérapeutique essentiellement différente par les principes et par les moyens. Chacune d'elles reproduit avec un caractère scientifique une de ces deux opinions préjugées à première vue par l'homme du monde étranger à ces matières spéciales. L'une serait appelée justement la doctrine idéaliste et peut se résumer dans cette formule : c( La folie est une maladie de l'âme; le fou n'est qu'un homme qui se trompe. » L'autre peut être appelée à bon droit la doctrine physiologique. c( La foHe est une maladie corporelle dont le délire n'est qu'un symptôme, » serait son exacte formule.

Le but que nous nous proposons dans ces études

n'est point de rechercher curieusement et d'exposer dans tout leur détail des théories historiques, de faire connaître les opinions différentes des principaux philosophes et des médecins les plus illustres, anciens, modernes ou contemporains, et les raisons de ces opinions. C'est une grave question, intéressant à la fois la philosophie, la médecine, la morale, la société civile, dont nous essayons de trouver la solution dogmatique. Nous n'avons donc à demander à l'histoire que des arguments, quelle qu'en soit la source, et non des témoignages et d^s autorités, en faveur de l'une ou de l'autre des solutions contraires. Si nous rappelons quelque mot fameux, si nous exposons chemin faisant quelque système arbitraire, invraisemblable, nous ne le ferons jamais que le plus brièvement possible; et ce ne sera point pour satisfaire à une sorte de manie d'archéologie philosophique ou médicale, mais pour montrer, ce dont il n'y a pas lieu de s'étonner, que la raison de l'homme, en présence de phénomènes aussi étranges et aussi mystérieux que ceux de la folie, a pu demander à l'hypothèse, à la spéculation, à l'imagination, à la superstition, une explication que la science contemporaine ne nous donne encore ni complète, ni satisfaisante.

L'opinion d'un philosophe qui n'est que philosophe, d'un métaphysicien surtout, et de plus d'un ancien, nécessairement ignorant des lois de l'organisation, quel que soit d'ailleurs son génie, ne saurait avoir une grande autorité dans la matière qui nous occupe. Il serait superflu de mentionner seulement celle de Pla-

ton, si elle n'était comme le germe enveloppé d'une doctrine professée plus tard par des modernes, plus savants au contraire dans les choses de la vie corporelle que dans les lois de la pensée. Nous ne citerons donc que pour mémoire ce mot de Platon où il ne faudrait chercher ni une théorie, ni peut-être une opinion formelle sur la folie : V erreur est une maladie de F âme. On pourrait, réunissant quelques pensées éparses et obscures sur la simihtude de l'erreur et du péché, rattachant le tout à la théorie fameuse des idées, déduisant à plaisir des conséquences, construire une sorte de métaphysique platonicienne de la folie. A quoi bon? On n'arriverait sans doute qu'à prêter à Platon des pensées qui ne furent pas les siennes, sur une question qu'il s'est avec raison abstenu de juger, et cela au nom d'une théorie, belle et pleine de vérités, dont on flétrirait la beauté, qu'on exposerait au ridicule pour avoir cherché, sous le voile de l'allégorie ou dans les nuages d'une spéculation toute métaphysique, un systèm.e dont peut-être elle ne contient même pas le premier soupçon. Contentons-nous de recueillir le mot, qui deviendra plus tard comme la formule d'une théorie plus précise, plus complète et plus savante.

Tout en reconnaissant que l'autorité de Platon, eûtil professé sur la folie une opinion plus formelle et d'origine moins métaphysique, est ici de nulle valeur, il faut cependant remarquer que la première exphcation qui dut s'offrir à l'esprit des anciens philosophes, et qui doit s'offrir de tout temps à l'homme ignorant de

la structure, des fonctions et des lois du corps humain, est cette pensée que l'erreur en général , que la folie qui se nourrit d'erreurs est une maladie de Fâme. Il fallait même assurément, à défaut des sciences physiologiques dont les anciens médecins eux-mêmes ne pos sédaient qu'imparfaitement les principes, une assez grande force de raison, que la philosophie seule pouvait donner, pour ne point laisser entraîner son esprit dans le champ de l'hypothèse et de la superstition. C'est pourquoi nous voyons dans presque tous les pays la foule, que la philosophie ne contient ni ne dirige, se jeter bien au delà de cette pensée relativement sage et vraie, chercher et trouver l'expHcation de cette maladie supposée de l'âme dans la colère et la vengeance, quelquefois même dans la faveur de la Divinité , tout au moins dans une intervention spéciale de sa volonté mystérieuse, faire de la folie une maladie sacrée, du fou un être placé directement sous l'empire d'une puissance surnaturelle. Yoilà pourquoi, sans le concours ou plutôt malgré l'opposition de la philosophie, cette croyance superstitieuse accrue des superstitions toutes spéciales du moyen-âge, de la foi à la sorcellerie et aux possessions démoniaques, a éclairé l'Europe de ses bûchers pendant de longs siècles. Yoilà pourquoi elle subsiste encore aujourd'hui, vivace sous une forme ou sous une autre, chez les peuples à moitié barbares, et ne peut-on pas dire jusque chez nous? En France, n'y a-t-il pas encore dans beaucoup de campagnes des gens qui attribuent l'idiotisme, l'imbécillité, la folie ^ à des charmes

jetés sur les personnes par des sorciers malfaisants? Voilà pourquoi des médecins très-savants et très-habiles pour les temps surtout où ils ont vécu, dont les idées étonnent par leur justesse comparée à l'ignorance de leurs contemporains, F. Plater, D. Sennert, Th. Willis, mêlent encore en plein dix-septième siècle aux opinions les plus savantes et les plus avancées sur la nature et le principe de la folie l'absurde croyance aux sorciers et aux possessions.

Là où la pure métaphysique est sans autorité, la superstition en a moins encore ; on ne peut que gémir sur les atrocités qu'elle a fait commettre, que s'applaudir comme d'un hasard inespéré de la protection dont, revêtant une autre forme, elle a parfois couvert de pauvres aliénés.

Platon est un métaphysicien et un ancien, Stahl est un médecin et un moderne. La doctrine de Stahl sur la folie est bien formelle, quoiqu'elle ne soit pas fort développée; elle rappelle et commente le mot de Platon, bien qu'elle n'en soit pas un souvenir. Stahl place dans râme la cause et le siège de la folie ; il est donc un défenseur sérieux et savant de cette opinion populaire, qui voit dans la folie un état propre de l'esprit luimême.

On sait que Stahl est l'auteur d'un vaste système à la fois philosophique, physiologique et médical, connu sous le nom à' animisme^ parce que c'est l'âme, suivant lui, qui est le principe de la vie, la cause unique de tout ce qui s'accomplit dans le corps. C'est l'âme qui

façonne les organes de l'embryon, qui dirige toutes les fonctions; c'est elle qui maintient le corps en santé, qui lutte contre la maladie, qui est le médecin du corps comme elle en est l'architecte. Non-seulement la guérison du corps est l'œuvre de l'âme, mais la maladie ellemême n'a généralement d'autre cause qu'une erreur de l'âme ; car l'âme se trompe aussi bien dans l'administration des choses de la yie corporelle que dans la conduite des opérations intellectuelles : toute maladie provient donc d'une erreur de l'âme. Dans un pareil système, il n'y a qu'une manière possible de considérer la folie : la folie est essentiellement une erreur de l'âme, de l'âme à la fois principe de l'intelligence et principe de la vie. La folie, en effet, avec le cortège des désordres organiques si variés qui la peuvent accompagner, est celui de tous les maux qui s'accommode le plus naturellement au système et peut lui fournir les arguments les plus nombreux et les plus spécieux ; car l'erreur de l'âme raisonnable n'est nulle part ailleurs aussi grave et aussi manifeste.

Cependant la folie renferme tant de mystères que Stahl lui-même, au lieu de s'étendre à loisir sur ce mal qui semble être la meilleure confirmation de sa théorie, en effleure à peine l'étude dans un court chapitre, n'en parle qu'à regret, avec une réserve et une circonspection qu'on ne s'attend point à trouver chez l'auteur d'un système absolu comme l'animisme. c( Moins les choses sont vulgaires, dit-il, et plus les idées que nous en avons sont confuses et indistinctes. Les troubles de l'es-

prit en sont un éclatant exemple; sur ce sujet il est plus aisé de faire de longues arguties que de produire de bons arguments. Ce que Ton en peut dire de plus vraisemblable, c'est qu'il y a deux espèces de délires : les nm pathétiques (les médecins disent aujourd'hui idiopathiques)^ les antres sympathiques : c'est-à-dire que les uns sont des affections simples et directes de l'esprit; les autres, médiats, sont des complications qui s'ajoutent à un trouble considérable de l'économie vitale. Le plus souvent ces deux espèces de délires s'accompagnent, se confondent et s'aggravent réciproquement ^ » Il n'y a pas de doute possible sur cette première espèce de délire, c'est une affection de l'esprit, et rien autre chose, le corps n'a rien à faire dans le désordre de la pensée. (( Ce délire provient de l'abus ou du dérèglement des passions, de l'excitation, delà surexcitation de la mémoire et de rimagination , d'une trop forte contention de l'esprit qui s'appHque à l'étude avec excès et ne se repose pas suffisamment dans le sommeil, de l'amour , de l'orgueil, de l'ambition , de la colère. » On se tromperait si l'on jugeait qu'il en est autrement, dans la pensée de Stahl, de la seconde sorte de délire, qu'elle n'est plus, comme la première, une affection de l'âme, mais du corps, parce que Stahl dit que ce déhre n'est qu'indirect, qu'il ne se produit qu'après coup et à la suite de quelque trouble considérable de l'économie vitale et de ses fonctions essentielles. Il ne faut pas ou-

* Stahl, Tkeoria medica vera^ in4o, p. 1069,

blier que l'économie ^'itale est aussi l'œuvre de l'âme, que ces fonctions organiques, c'est l'âme aussi qui les dirige avec intention. Si le trouble de ces fonctions est l'occasion d'une espèce de délire intellectuel, Stahl entend et explique ce délire de manière à ôter toute envie de le considérer, même avec les plus grandes restrictions, comme un partisan de leur doctrine à ceux qui pensent que le délire de l'esprit est une conséquence nécessaire du désordre de l'organe intellectuel.

Il n'est pas question pour Stahl d'organe intellectuel, ni de désordre de cet organe entraînant nécessairement le trouble de l'intelligence. Ce qui fait que l'esprit délire, non pas spontanément , par un excès d'ambition, d'amour ou de colère, mais par suite d'un trouble grave de quelque fonction vitale , c'est que , pour prendre un exemple dans la folie appelée hypocondriaque, le sang du mélancohque est épais, circule par conséquent avec difficulté, et se trouve menacé à chaque instant d'arrêt, de stase. (Or la stase du sang est le plus grand danger que le corps puisse courir dans la doctrine stahlienne.) L'âme qui gouverne toutes les fonctions, démiurge et médecin du corps, voit et comprend ce danger, elle craint pour le sang la détention^ V incarcération imminente, et cette idée à' arrestation et à' emprisonnement ne la quitte plus. Ou bien encore, c'est la fièvre qui engendre le délire, mais selon des lois toutes particulières, et pour des raisons qui bouleversent ce que nous croyons être les rapports de l'âme et du corps, a Le fébricitant ne délire que quand sa vie est en danger.

(La lièvre est d'ailleurs dans la doctrine stahlienne, non pas une maladie , ni un symptôme morbide, mais un effort puissant de l'âme pour éviter la stase du sang et chasser les humeurs corrompues.) Or le fébricitant ne pense qu'à expulser des ennemis importuns qui en veulent à sa vie, il se figure qu'il est dans une autre maison, dans une autre chambre, dans un autre lit que le sien, il désire retourner chez lui, parce qu'il a conscience^ ce qui est vrai, que son corps est perdu, qu'il n'est déjà plus sien , qu'il est désormais inhabitable, qu'il faut le quitter et le fuir, qu'il a une autre demeure, une autre patrie vers laquelle il tourne sa pensée ^ » L'état morbide du corps, qui lui-même est déjà un effet de la néghgence ou de Terreur de l'âme, principe de la vie, est ainsi l'occasion et l'objet accidentel, plutôt que la cause nécessaire du délire sympathique de l'esprit. Le délire n'est donc rigoureusement, dans le système de Stahl, qu'une erreur de l'esprit, d'autant plus que l'esprit trouve souvent en lui-même l'ahment et l'objet de son déhre dans la violence de ses passions, ou l'excès d'attention qu'il accorde à ses idées. Et, pour que ce délire devienne chronique, il n'est pas besoin que le désordre organique se perpétue, que le mal physique s'enracine il suffit que la mémoire s'accoutume insensiblement à ruminer les mêmes idées fausses, une première fois conçues par l'esprit.

Quand bien même le principe général de l'animisme

^ Stahl, Theoria medica vera^ p. 1072.

serait la vérité, on ne serait pas obligé d'accepter aveuglément, comme une conséquence rigoureuse, toutes les applications qu'en fait Stahl, et spécialement l'explication qu'il donne de la folie. La preuve en est qu'il est aujourd'hui encore de fort bons esprits qui croient sincèrement que l'âme est le principe de la vie, et refusent de suivre Stahl dans le détail de son système \ De même la fausseté évidente, à nos yeux du moins, du principe de l'animisme n'entraîne pas nécessairement la fausseté de cette opinion générale, que la folie est, sinon une maladie, au moins un état propre de l'âme qui n'a pas toujours pour cause prochaine une altération des organes. La preuve en est que d'autres excellents esprits traitent l'animisme de rêverie surannée, qui s'accordent cependant avec Stahl pour dire que le fou n'est qu'un homme qui se trompe. Cette double remarque nous dispense d'examiner la valeur de l'animisme , puisqu'il n'existe pas de solidarité entre cette première proposition, « L'âme est le principe de la vie, » et cette autre, ce La folie est un désordre intellectuel, qui n'a pas certainement pour cause directe une altération des organes. »

Contentons-nous de recueillir, en passant, cette opinion générale de Stahl sur la folie , comme nous avons recueiUi le mot de Platon et la croyance superstitieuse à la possession des fous. Dégageons-la surtout, pour ne

' Voyez La Vie dans rhomme, par M. Tissot. — Du principe vital et de l'âme pensante , par M. Bouillier.

pas lui faire un tort irréparable et lui ôter toute vraisemblance, des développements fantastiques qu'il lui donne. D'ailleurs, nous trouverons bientôt cette même définition générale de la folie, erreur ou état désordonné de l'esprit, non plus proposée au nom d'une hypothèse plus que contestable par un médecin moitié philosophe et moitié mystique, écrivant à une époque où la physiologie naissait à peine, et antérieur à Pinel de près d'un siècle, mais défendue avec une logique souvent rigoureuse, une science pratique et un esprit séduisant, par un physiologiste contemporain, dont l'autorité est sérieuse en matière de folie.

Le mot de Platon ne représente qu'une opinion métaphysique obscure , vague ; la foi aux sorcelleries et aux possessions n'est qu'une superstition grossière; Stahl est déjà bien loin de nous, et l'animisme est trop contestable dans son principe, trop fantastique dans ses détails. Mais voici toute une école de physiologistes allemands, contemporains d'Esquirol, qui soutiennent aussi cette thèse, que la fohe n'est ni une maladie organique, ni le résultat d'un désordre des organes intellectuels, mais un état propre, une maladie de l'âme, où le cerveau, le corps et ses maux n'ont rien à voir ni comme cause directe, ni comme siège du fléau dont il faut délivrer l'esprit. En même temps que médecins, ils sont philosophes, ce qui n'est pas un mal assurément , et philosophes spiritualistes, ce qui ne gâte de toute nécessité ni la philosophie, ni la science, ni la pratique médicale. Mais ils ont un tort bien autrement

grave que Stahl lui-même. Ce n'est pas tout d'être philosophe , métaphysicien , spiritualiste ; dans les questions de fait, il faut observer sans préjugés ce qui est, au lieu de décréter au nom d'un système fait à l'avance ce qui doit être. Or, quand Tâme et le corps sont aussi étroitement unis qu'ils le paraissent, dès le premier regard, dans les phénomènes de la foHe, il est aussi peu raisonnable, aussi peu philosophique, de sacrifier comme de gaieté de cœur le pouvoir incontestable exercé sur l'intelligence par la constitution et les modifications des organes à une indépendance préconçue de l'esprit, que de soumettre aveuglément et entièrement l'esprit à l'omnipotence préjugée des organes corporels. Le vrai spiritualisme n'excuse pas une telle méthode, et il ne condamne les résultats.

Broussais, et à son exemple un bon nombre de physiologistes contemporains, trop peu philosophes, matérialisent et même localisent exclusivement la folie dans le corps, dans un organe déterminé du corps, comme ils font la pensée; Heinroth, Ideler, Eschenmayer , Vagnitz , Holmanu , trop peu physiologistes, l'idéahsent et en placent exclusivement la cause et le siège dans l'esprit qui pense.

On dirait que Heinroth, l'un des représentants les plus distingués de cette doctrine, inspiré d'un mysticisme tout germanique, a voulu donner après coup un fonds de vérité ou de vraisemblance, et comme une excuse légitime à l'absurde croyance aux possessions et aux atroces supplices infligés durant le moyen âge aux démo-

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nomaniaques. ce La folie, dit-il, est la perte de la liberté morale ; elle ne dépend jamais d'une cause physique, elle n'est pas une maladie du corps, mais une maladie de l'esprit, un péché. Elle n'est pas et elle ne peut pas être héréditaire, parce que le moi pensant, l'âme n'est pas héréditaire. Ce qu'il y a de transmissible par voie de génération , ce sont le tempérament et la constitution, contre lesquels celui qui a des parents aliénés doit réagir pour ne pas devenir fou. L'homme qui a pendant toute sa vie devant les yeux et dans son cœur l'image de Dieu n'a pas à craindre de jamais perdre la raison. // est clair comme la lumière du jour que les tourments des malheureux désignés sous le nom d ensorcelés et dépossédés sont la conséquence de V exaltation de leurs remords de conscience, Uhomme na pas seulement reçu la raison en partage ; il a de plus une certaine puissance morale qui ne peut être vaincue par aucune puissance physique, et qui ne succombe jamais que sous le poids de ses propres fautes ^ »

L'opinion de Platon , c'est la métaphysique décidant d'un seul mot et souverainement de la nature de la folie sans la connaître. La croyance à la possession des fous, c'est la rehgion ignorante et superstitieuse, expliquant comme elle peut par l'intervention du démon le terrible fléau dont les fous sont victimes, voyant en eux des criminels parce qu'ils semblent déjà être damnés. La doctrine de Heinroth, c'est la morale jugeant et expHquant

* Voyez Leuret, Du traitement moral de la folie, p. 146.

la folie ; il y a progrès à coup sûr, reste à savoir si le jugement est juste et l'explication véritable. Le tout repose sur une théorie psychologique qui ne manque pas de grandeur, si on la renferme dans les hmites des phénomènes moraux, mais qui, déjà singulièrement contestable dans ces limites mêmes , n'a plus aucune autorité dès que Fauteur les lui fait franchir et l'emploie à expHquer les faits physiques.

« L'homme, selon Heinroth, commence par vivre hors de lui. Enfant, il est tout sens, les objets sensibles l'attirent et l'occupent exclusivement. Plus tard, il fait un retour sur lui-même, sa personnaUté se dessine, il se distingue de l'objet de ses sensations. Plus tard encore, après la personnalité paraissent la conscience et la raison. Par elles, l'âme s'élève à la pensée de Dieu et entrevoit, comme but des efforts de son activité, au lieu de la vie sensible et passagère, la vie dans l'amour, la vie en Dieu. L'homme, en qui la conscience s'est ainsi révélée et qui obéit à la raison, est libre, la paix est en lui, une parfaite unité règne dans sa conduite et dans son être. C'est que le bien est la dernière fin de l'homme ; plus il s'approche du bien, plus il est voisin de la perfection de sa nature. Il s'égare au contraire et s'amoindrit quand il s'éloigne du bien. La moralité est le seul but légitime de nos efforts et la vraie mesure de toutes choses pour l'homme ; toute autre loi est subordonnée à la loi morale.

c( A ne considérer que la vie corporelle, la santé consiste sans doute dans l'accomplissement réguher des

fonctions organiques et dans le bien-être qu'il procure. Mais la yie du corps n'est pas la Vie de l'homme ; la santé de l'âme dépend d'autres conditions : Fâme a besoin, pour être heureuse, de conscience et de raison; sans conscience, elle souffre ; ce n'est que quand la raison conçoit que le bien est le but de notre vie, qu'elle jouit d'un bonheur profond et inaltérable. La santé de l'âme est cette jouissance calme qui résulte de l'harmonie de tous les désirs, de toutes les pensées tournées \ers le bien. Tout autre état est une maladie. Il y a bien des degrés dans la maladie de l'âme : quand l'homme vit au dehors de lui, sourd à sa conscience, sa sensibihté s'exalte et cherche en vain à l'activité un aliment qui puisse satisf^iire ses désirs; cette exaltation de la sensibihté, cette souffrance du désir inassouvi, c'est la passion, premier degré et première forme delà maladie de l'âme. Le dérèglement de la passion s'étend de la sensibiUté à l'intelligence qu'elle aveugle et jette dans l'erreur, nouveau progrès du mal, et jusqu'à la volonté qu'elle entraîne dans le péché, dans le vice, nouvelle phase de la maladie, grave, souvent incurable. Cependant ce n'est pas encore la foUe. L'âme qui a abandonné la pratique du bien et qui cherche hors de lui le but de ses actions n'est que disposée et préparée à la folie ; elle n'est que vicieuse et crimineUe, elle n'est pas folle encore, mais cette préparation est un élément essentiel de la folie ; car les accidents de la vie, les maladies corporelles ne sauraient détermmer la foUe, si cette préparation n'existe pas. Au contraire, l'âme une fois

préparée par la passion, par l'erreur, par le vice, et en quelque sorte mûre pour la folie, il suffit d'une excitation quelconque pour la faire éclater. En yain l'excitation la plus puissante est-elle produite par une grande catastrophe, par une maladie corporelle; ferme, libre, raisonnable, saine, l'âme supporte le coup sans en être ébranlée. Mais quand la passion, l'erreur, le vice ont amené la maladie à son point de maturité, la moindre étincelle suffit pour déterminer la folie K »

Cette même conscience morale qu'invoque Heinroth, comme un élément nécessaire à la vie de l'âme et comme la lumière qui doit éclairer tous nos jugements, se refuse à voir dans les aliénés des gens vicieux ou criminels, sans avoir d'autre preuve de leur culpabilité que la folie même qui serait le châtiment de leur péché. Et la raison à son tour a peine à croire qu'une théorie philosophique, fût-elle ingénieuse, belle, vraisemblable, suffise à résoudre une question de fait; que l'on puisse, en un pareil sujet, argumenter à loisir sur ce qui peut ou doit être, sans observer ce qui est ; que l'on puisse séparer, soit qu'on raisonne, soit qu'on observe, les lois et Fétat du corps de l'état et des lois de l'esprit et ne tenir aucun compte des conditions naturelles et manifestes de leur union. Enfin, si l'on pouvait déduire les faits d'un système, au heu de construire le système sur les faits, au moins faudrait-il que ce sys-

* Voyez dans les Annales médico-psychologiques ^ année 1844, Texposition de la doctrine de Heinroth, par MM. Lasègue et MoreL

terne fut moins vague., moins arbitraire, moins contestable que cette théorie mystique, nébuleuse comme un rêve, où la morale est invoquée contre la morale.

Mais il ne s'agit pas pour nous d'accepter ni la théorie philosophique de Heinroth, ni même ses conclusions tout entières, il ne s'agit pas, au moins pour le moment, de savoir si la folie est un châtiment naturel du péché, mais, plus généralement, si elle est une maladie de l'âme, ou, plus simplement encore, une affection, un état propre de l'esprit, qui ait dans l'esprit, dans son caractère, dans sa conduite, son siège primitif et exclusif et sa cause suffisante. Or, il est facile de réduire à cette conckision générale la théorie de Heinroth, qui ne peut que gagner, elle aussi, en vraisemblance , à être débarrassée de tous les détails suspects et de tous les arguments maladroits. Si plus tard nous devions reconnaître que la folie est en effet un état propre de l'esprit qui naît et se termine en lui, sans aucune participation des organes comme cause prochaine ou indirecte , qu'elle est une maladie propre de l'âme , alors nous aurions à rechercher en quoi cette maladie consiste, comment elle s'engendre et se déclare, si elle est une erreur de l'intelligence ou de la volonté, si elle est une suite naturelle du péché , ou même si elle en est une punition expresse, nous aurions à examiner dans le détail la théorie de Heinroth. Mais, si les faits et le raisonnement venaient à nous convaincre, par exemple, que la folie a sa cause prochaine dans une maladie organique, nous aurions perdu notre temps à discu-

ter une théorie dont la valeur philosophique est médiocre et la portée physiologique ou médicale tout à fait nulle.

Pour dégager du reste de la doctrine cette conclusion générale, qui seule nous intéresse en ce moment, il suffit de s'en tenir à cette définition donnée par Heinroth : (( La folie n'est que la suspension de la hberté, durable , existant par et pour elle-même , unie soit à la santé apparente, soit à la maladie confirmée des organes, et altérant le sentiment, l'intelligence et la volonté de l'esprit malade. »

Cette assimilation delà fohe et du péché ou de la punition naturelle du péché, qui nous choque au premier abord dans la doctrine de Heinroth et rend, peut-être injustement, suspecte à nos yeux sa dernière conclusion, que la folie est une maladie de l'âme, ne répugne pas moins à Ideler. Cet auteur, qui se déclare partisan des idées de Stahl, dirigeait, il y a quelques années, dirige peut-être encore aujourd'hui une maison d'aliénés à Berlin. Tout en excluant les considérations morales si chères à Heinroth, et qui constituent le fond de son argumentation , Ideler suit une méthode analogue dont le raisonnement et la psychologie font presque tous les frais, et arrive à la même conclusion générale : la fohe est une maladie de l'âme où le corps n'a rien à voir. Sa doctrine est évidemment un progrès sur celles de Heinroth et de Stahl ; car, outre qu'il écarte bien des exphcations arbitraires et puériles , sa psychologie est plus expérimentale, plus savante, plus vraie.

(( On ne peut comprendre, dit Ideler, quelle est la nature de la folie qu'à condition de la Yoir naître et grandir du sein même de la raison, au milieu des accidents naturels de la vie de l'esprit. Il n'en faut chercher le principe ni dans la Yolonté et ses écarts, ni dans l'intelligence et ses erreurs; TinteUigence, la moralité n'ont qu'une importance très-secondaire dans l'étude de la folie, aussi bien que l'état des organes. C'est la sensibilité qui est le point de départ de la fohe et dont les accidents engendrent ce mal. L'homme a des penchants ou des tendances dont le but ou l'effet est d'exciter son activité. Ces penchants sont dans le cœur de l'homme, il faut donc les accepter comme un fait ; et, puisque c'est la nature qui les y a placés , ils n'ont en euxmêmes rien de mauvais; l'excès seul de leur développement peut être illégitime. Tous ces penchants naturels, quels qu'ils soient, ont une force d'expansion égale et inimitée. S'ils se développaient tous également et parallèlement, il en résulterait pour l'homme le calme, le repos, le bonheur, le libre arbitre qui naît de l'opposition de forces égales se limitant réciproquement , de même que la liberté de l'individu dans la société consiste dans l'opposition et la hmitation réciproque des intérêts de chacun. Mais cette liberté parfaite n'existe pas, parce qu'en fait nos différents penchants ne se développent jamais avec une parfaite égalité. Dans la vie réelle, quelques penchants plus puissants ou plus actifs détruisent toujours l'équilibre et la liberté. L'empire exclusif de quelque penchant n'exerce pas une in-

fluence moins nuisible sur nos idées que sur nos sentiments, sur notre manière de juger que sur notre façon de sentir. L'intelligence, en effet, est soumise à des lois immuables pour quelques-unes de ses opérations, par exemple, quand elle raisonne, quand elle tire les conclusions de prémisses une fois posées. Mais aucune loi fixe ne régit plus l'établissement ou l'acceptation de ces prémisses ; or, c'est sur cet acte essentiel de l'intelligence que le penchant dominant exerce son funeste pouvoir. Il impose à notre esprit les prémisses qui conyiennent à son objet, il lui fait voir toutes choses sous un jour favorable à ses fins. L'intelligence, comme toute puissance naturelle, a bien une force propre qui lui permet de réagir contre le penchant dominant, de résister à son entraînement; mais, pour user avec avantage de cette force modératrice de l'inteUigence, il faut que l'individu se connaisse lui-même, qu'il ait conscience du penchant qui le domine et auquel il doit résister. Le désir satisfait s'apaise, un autre domine à son tour. De ces alternatives résulte la satisfaction successive de tous les penchants , qui constitue précisément le bonheur et la santé dont l'âme est capable.

c( Ces lois une fois établies, il est aisé de comprendre comment l'homme, c'est-à-dire l'âme, passe de l'état de santé à celui de maladie. Lorsqu'un penchant se développe au point de dominer les autres, il mérite et prend le nom de passion. La passion, énergique et violente de sa nature, se précipite vers son objet; or l'intelligence, lente dans ses allures, n'a pas toujours le pou-

Yoir de la modérer, et Thomme ainsi emporté par la passion devient ou criminel ou fou. Il n'est que criminel si la passion, se développant graduellement, laisse place à la réflexion ; car l'homme passionné, tant qu'il conserve présence d'esprit^ est responsable de ses actes; c'est sciemment qu'il a brisé, pour satisfaire sa passion, les obstacles que lui opposent la morale et la société. Mais, quand la passion devance la réflexion, abolit la présence d'esprit, l'homme passionné n'est plus criminel : il est fou. La folie n'est donc que la passion sans présence d'esprit et par conséquent sans responsabilité. La passion est déjà un état morbide de l'âme, la folie est une maladie bien plus grave, quoiqu'elle consiste essentiellement dans la passion. Tous les phénomènes autres que la passion qui viennent compliquer la folie , n'ont qu'une importance secondaire; les affections organiques elles-mêmes n'ont avec la folie que des relations variables et capricieuses, et ne peuvent ni la produire, ni l'expliquer. Tout au plus une maladie organique pourrait -elle être l'origine d'une folie symptomatique ; mais la foUe essentielle, idiopathique ^ est toujours indépendante des affections des organes.

ce La réflexion une fois aboHe, la passion dominante s'empare de l'âme tout entière, devient le centre de toutes les idées, le mobile de toutes les actions , et les forces organiques elles-mêmes se conforment au type de la passion. L'inteUigence, incapable de suivre le cours impétueux de la passion, délire, divague et se

paye des fantaisies de l'imagination vagabonde comme de la Idéalité. De telle sorte que les différentes formes de la folie chez les aliénés ne sont que la reproduction, sur une vaste échelle, des formes individuelles du penchant dominant, qui est devenu passion en s'exagérant, et folie en abohssant la présence d'esprit et la réflexion. De telle sorte encore , que c'est une prédisposition à la folie que le défaut d'équihbre naturel entre nos penchants; que découvrir la nature du penchant dominant chez un aliéné, c'est avoir de sa fohe l'explication et le remède ; que le meilleur moyen de prévenir la folie est l'éducation, parce qu'elle donne à l'homme la connaissance de lui-même, de ses penchants naturels et dominants, et avec cette connaissance le moyen de les réprimer. De telle sorte enfin que le retour de la folie à la santé ne peut avoir lieu qu'en faisant parcourir en sens inverse à l'esprit du fou les divers degrés par lesquels il a passé, en suscitant contre la passion dominante une autre passion qui puisse la combattre et rétablir l'équilibre rompu, ou bien en lui opposant une force étrangère et inflexible contre laquelle la passion vienne se briser : une peine ^ . »

Il est encore indispensable et facile d'écarter de la doctrine d'Ideler quelques opinions de détail qui n'ont qu'une importance secondaire dans la question qui nous occupe et peuvent être néghgées, au moins provisoirement, sans que la conclusion générale en soit

^ Voyez dans les Annales médico-psychologiques ^ année 1844, l'exposition de la doctrine d'Ideler, par M. Lasègue.

66 LA FOLiE,

altérée ni affaiblie. Cela fait, Ideler nous représente un psychologue s'efforçant d'expliquer la nature et la production de la folie par les seules données de la psychologie, et croyant trouver dans la conduite de nos passions, dans leur influence sur les autres éléments de la vie spirituelle, une démonstration suffisante de cette proposition capitale : La fohe n'est qu'une maladie de l'âme. Si on la compare surtout aux théories de Stahl et de Heinroth, la doctrine psychologique d'Ideler n'a rien de trop systématique, ni de trop arbitraire ; les arguments en sont simples, sévères et n'oifrent point tout d'abord ce caractère d'invraisemblance qui nous met du premier coup en défiance contre celle de Heinroth ou de Stahl. Cependant, malgré la simplicité, la vraisemblance, la force même des considérations de l'auteur, malgré la modération de ses conclusions, on s'étonne qu'un physiologiste, qu'un médecin n'invoque jamais, pour établir une doctrine où l'influence des organes sur la production de la folie essentielle est niée explicitement, que des arguments tirés de la pure psychologie, qu'il n'ait point trouvé la plus petite preuve dans l'étude physiologique et pathologique des organes corporels pour confirmer sa doctrine psychologique, qu'il n'ait pas au moins rencontré dans les faits de Tordre physique quelques difficultés qu'il eût été convenable de résoudre. Les arguments favorables à sa thèse, puisés dans la considération des phénomènes organiques, lui eussent cependant donné un caractère doublement scientifique et une rigueur, au moins apparente, qui lui

fait totalement défaut. Les difficultés résolues eussent aussi augmenté la valeur des considérations purement psychologiques ; elles eussent prouvé que Fauteur n'avait pas laissé sans l'explorer tout un ordre de phénomènes, tandis que son silence nous laisse penser à bon droit qu'on pourrait trouver dans l'étude des organes, de leur constitution, de leurs altérations, de leurs fonctions, de leurs rapports avec les opérations de l'esprit, soit des arguments plus persuasifs en faveur de ses conclusions, soit au contraire des faits nouveaux, décisifs, capables de contredire et de réduire à néant toute sa doctrine.

Ce que nous regrettons de ne pas trouver chez Ideler, c'est-à-dire le médecin du corps demandant à la science des organes sains ou malades, à Tanatomie physiologique et pathologique des faits et des arguments, pour établir la nature spirituelle de la folie, nous le trouvons chez Leuret.

Leuret ne néglige pas non plus les considérations psychologiques, comme le prouvent le titre et le contenu d'un de ses plus intéressants ouvrages, les Fragments psychologiques sur la folie; mais il n'a point de système philosophique arrêté et tout d'une pièce, à la mesure duquel il juge toutes choses. 11 tient compte à la fois et des faits physiologiques et des faits psychologiques, limitant réciproquement la portée des uns par la valeur des autres. Si donc il est vrai que l'esprit soit le siège exclusif de la folie, que la folie résulte seulement de l'abus ou de la mauvaise direction des forces

de l'esprit, sans participation directe et nécessaire d'un état morbide des organes comme cause prochaine ou déterminante, on peut espérer que Leuret établira définitivement cette vérité, ou du moins, si sa doctrine est incomplète et renferme des faits ou des appréciations erronées, qu'il n'y aura pas lieu pour cela de la refaire, qu'il suffira de relever et de corriger ses erreurs, de combler ses lacunes, de confirmer son argumentation par des faits et des arguments nouveaux puisés aux mêmes sources, en partant des mêmes principes et suivant la même méthode pleine de convenance et de clarté.

Cependant nous chercherions en vain dans les travaux de Leuret cette solution nette et précise de la question présente, que d'autres, bien moins autorisés, proposent si hardiment. Il reste dans son esprit, et par conséquent dans le nôtre, après l'examen de ses écrits, une hésitation fâcheuse sur le point capital, le véritable siège de la foUe. Il y a même assez fréquemment de singulières contradictions dans les différentes expressions de sa pensée. Avant d'exposer les principales opinions dont se compose cette doctrine parfois indécise, je tiens à trouver la cause de cette indécision qui, si elle demeurait inexpliquée ou mal interprétée, enlèverait à la doctrine une grande partie de sa valeur.

On a dit que, quand Leuret définissait le fou, un homme qui se trompe, sa pensée n'était pas sérieuse, ou du moins qu'il exagérait à dessein sa pensée véritable et intime, qu'il la présentait sous une forme hardie et

même paradoxale aux yeux de la plupart des médecins ses confrères avec une intention secrète et déterminée. Il aurait agi déloyalement, à ne juger sa conduite qu'au point de Yue scientifique; mais cette déloyauté apparente serait honorable, car son intention était excellente et le but qu'il se proposait d'atteindre d'une grande utilité. Pour remettre en vigueur et développer davantage dans les asiles le traitement moral de la folie, si heureusement inauguré par Pinel, et malheureusement négligé naguère au grand détriment des malades pour l'emploi presque exclusif des remèdes corporels et pharmaceutiques, Leuret, conservant pour lui-même une manière de penser plus juste et plus réservée, aurait feint devant le public et même devant ses collègues de ne voir dans le fou qu'un homme qui se trompe, et qu'il faut par conséquent chercher à guérir avec des idées et des raisonnements bien plutôt qu'avec des saignées ou des purgatifs ^

On ne comprendrait que trop bien, ainsi expliquée, l'indécision que trahit Leuret dans l'expression de sa pensée : il n'est pas facile de soutenir imperturbablement le plus innocent mensonge. L'intention de Leuret serait louable en effet; mais, tout honorable qu'elle pût être, la ruse serait maladroite et inopportune. Pourquoi donc user de ruse, là surtout où il ne s'agit ni de la popularité à conquérir, ni d'un pubhc incompétent à persuader en le trompant , mais d'une question scientifique

^ Voyez le Bulletin de V Académie de médecine, 31 mai 1855. Discussion sur le délire, discours de M. Londe.

débattue par des médecins également amis de la vérité et de leurs malades? Pinel n'a pas usé de ruse, il a réussi; Leuret semble avoir échoué. Cette explication ingénieuse peut avoir pour effet ou pour but de rattacher fort indirectement Leuret aux doctrines matérialistes de ceux qui la proposent, en faisant une violence manifeste aux pensées les plus fréquemment exprimées et aux conclusions rigoureuses de l'écrivain; elle nous semble fausse et même injurieuse pour Leuret, et travestit sa doctrine.

Autre est la véritable cause de l'indécision et des contradictions fréquentes dont plus d'un savant distingué a donné l'exemple après Leuret pour des raisons analogues. Leuret ne se propose nulle part et formellement cette question générale que nous agitons en ce moment : La folie a-t-elle son siège et sa cause prochaine dans l'esprit ou dans les organes ? 11 n'est même jamais contraint absolument d'exprimer sur cette question capitale une opinion catégorique parce qu'il ne la rencontre jamais qu'accidentellement, ce que je regrette. 11 n'est donc pas étonnant que sa pensée soit parfois obscure et indécise, qu'il ne s'en rende pas bien compte à lui-même, que l'expression en paraisse ou en soit même fréquemment contradictoire, surtout si cette indécision et cette contradiction n'apportent pas un dommage essentiel aux résultats de ses recherches spéciales. Le but déterminé de Leuret, c'est de découvrir, d'exposer et de défendre le traitement qu'il convient d'appUquer à la foUe, comme l'indique le titre

de son principal ouvrage \ Ce qui fait Foriginalité de Leuret dans la science médicale, c'est qu'en effet il a été le promoteur et Fapologiste d'un traitement particulier de la/olie. C'est bien ainsi que le juge M. Flourens dans les quelques pages qu'il a consacrées à cet auteur, et qu'il intitule : Leuret^ ou du traitement intellectuel de la folie. C'est aux travaux de Georget qu'il assigne, comme but spécial et comme caractère original, la recherche du siège de la folie ^.

Leuret se propose donc exclusivement comme but de ses recherches le traitement qui convient à la folie; pour le découvrir, il met en œuvre tous les moyens d'investigation, les indications physiologiques ^ pathologiques, psychologiques, le raisonnement, l'expérimentation, les enseignements de la clinique et de la nécroscopie ; il croit l'avoir trouvé, l'expose , le défend et le pratique ; il le nomme traitement moral. Il résume toute sa doctrine dans ces trois propositions essentielles dont aucune ne renferme ni n'exige une solution exphcite de la question du siège spirituel ou organique de la folie :

(( 1° S'il est vrai que la folie dépende d'une altération de l'encéphale, on ignore complètement en quoi consiste cette altération.

« 2° Le traitement moral généralement mis en usage, n'est considéré que comme un auxiliaire du traitement physique.

^ Du traitement moral de la folle,

^ Voyez De la raison^ du génie et de la folie, par M. FloiUTns.

(( 3^ L'intelligeDce et les passions ne peuvent être ramenées à leur type régulier sans le secours du traitement moral; et ce mode de traitement est le seul qui ait une influence directe sur les symptômes de la folie *. »

Si donc Leuret déclare la médecine impuissante, quand même la folie dépendrait d'une altération de l'encéphale, à agir directement sur cette altération, dans l'ignorance où nous sommes de sa nature et de son siège ; si, même dans cette hyphothèse la plus défavorable au traitement moral, ce traitement est, à ses yeux, le seul qui ait une influence directe sur les symptômes de la folie, on comprend qu'il n'ait pas eu besoin de se prononcer plus catégoriquement sur la nature, la cause directe et le siège spirituel ou organique de la folie, quelque regret que nous puissions éprouver qu'il n'ait pas franchement abordé et nettement résolu cette question importante. Cependant, ce que nous cherchons ici, ce n'est point le patronage d'un nom célèbre, ce sont des arguments en faveur de cette thèse, que la folie est un état propre de l'esprit qui n'est pas nécessairement engendré par un état morbide des organes, afin de l'accepter comme la vérité , si elle est appuyée de preuves décisives, ou bien de la tenir pour hypothétique ou définitivement erronée, si les philosophes et les physiologistes ne nous en proposent en sa faveur que d'insuffisantes, ou lui en opposent de péremptoires et

^ Du traitement moral de la folie, p. 7.

d'irréfutables. Or nous trouvons dans la doctrine de Leuret beaucoup de considérations favorables à cette thèse, et nous les voulons recueillir. Il ne nous est pas permis de faire pour la pensée de Leuret ce qu'on l'accuse ou ce qu'on l'excuse d'avoir fait lui-même ; nous n'avons pas le droit d'exagérer ses opinions et de leur attribuer une portée ou une décision qu'elles n'ont pas ; mais nous restons dans les limites du droit et du vrai en disant que, malgré ses hésitations et ses contradictions, Leuret a évidemment inchné vers cette conclusion, que la folie est un état propre de l'âme que ne produit pas nécessairement une maladie organique. En proposant et en défendant le traitement moral, Leuret a établi les prémisses générales de la doctrine idéahste et lui a fourni de nombreux et de précieux arguments. Nous attacherons donc une médiocre importance à quelques phrases, assez rares d'ailleurs, comme celle-ci : « Heinroth veut que le cerveau soit étranger à la production de la foKe, mais en cela il est d'accord seulement avec un pelit nombre de spirituaUstes purs qui, regardant la foUe comme une maladie de l'âme, prétendent qu'elle est étrangère à toute influence corporelle. Il ne faut pas tenir compte de l'opinion de M. Heinroth , car elle est une opinion àpriori^ » Nous n'avons qu'à suivre la tendance générale et manifeste de l'esprit de Leuret, à exposer les raisons sur lesquelles il étabht la légitimité de son traitement moral, les conséquences qu'il tire

^ Du traitement moral y 48.

lui-même des succès obtenus en l'appliquant, pour recueillir un bon nombre d'arguments considérables que nous cherchions en vain dans la doctrine de Heinroth, d'ideler ou de Stahl ^

(( Tous ceux, pense en résumé Leuret, qui prétendent que la folie a pour cause une altération des organes, du cerveau particuhèrement, ne donnent aucune preuve solide à l'appui de leur opinion. Ils confondent ensemble tous les aliénés. Cependant on doit faire entre les fous une distinction de la plus haute importance. Il y a des fous qui offrent à l'observation des symptômes physiques morbides; il y en a d'autres dont le dérangement d'esprit est le seul mal apparent. Autrement, il y a des fous qui ne sont que fous, dont la fohe est simple, il y en a dont la folie se complique d'une altération manifeste des organes. Or, quand l'autopsie découvre après la mort des lésions cérébrales , on n'a pas le droit d'en conclure sans plus de façon que cette lésion cérébrale, quelle qu'elle soit, inflammation des méninges, hypertrophie, atrophie de la substance du cerveaU;, adhérence des plans fibreux ou toute autre altération, soit la cause productrice du désordre intellectuel, ce que l'on fait habituellement, faute de distinguer ces deux catégories d'aUénés. En effet, la lésion

* Nous examinerons plus tard, autant du moins que le comporte une étude plus spécialement philosophique, l'opinion de Leuret sur le traitement moral. Nous n'extrayons pour le moment de sa doctrine que tout ce qui tendrait à prouver que la folie est un simple désordre de l'intelligence, du sentiment ou de la volonté, sans cause organique immédiate et déterminante. à

organique peut bien être la cause des seuls symptômes physiques qui accompagnent le délire et non celle du délire lui-même. Pour conclure rigoureusement que la folie a pour cause une altération des organes, il faudrait trouver cette altération chez des fous qui n'étaient que fous, dont la folie simple n'était accompagnéé d'aucun symptôme physique, dont la santé était visiblement bonne, qui déliraient, et rien autre chose. Il faudrait même la rencontrer, non pas chez quelquesuns, mais chez tous, non pas rare et capricieuse, mais constante et toujours la même. Il faudrait enfin qu'on ne l'observât jamais que chez des fous et point chez des gens sensés. Or, de quelque altération qu'il s'agisse, il n'est pas permis jusqu'ici de la considérer comme la cause immédiate de la folie, parce qu'on ne l'a pas trouvée chez tous les fous, parce qu'on l'a rencontrée le plus souvent chez des fous qui offraient en même temps des symptômes physiques morbides, parce qu'on ne l'a pas observée constante et partout identique, mais capricieuse et toujours différente d'apparence et de nature, parce qu'on a constaté enfin les plus graves lésions cérébrales chez des hommes qui n'avaient pas cessé de jouir de leur bon sens.

(( Le cerveau des aliénés n'est visiblement malade que chez ceux dont la folie est comphquée d'altération dans les fonctions appelées organiques. Quand l'entendement seul est malade, l'autopsie ne découvre généralement aucune lésion appréciable. « Ceux qui prétendent c< que la cause la plus immédiate des dérangements de

(( Fâme est toute corporelle, n'auraient-ils donc jamais c( rencontré d'aliénés qui, après avoir joui d'une bonne (( santé physique pendant longtemps, ont succombé (( sans qu'on ait pu découvrir aucune altération dans « leur cerveau? Les faits de ce genre sont tellement (( nombreux que , pour en voir, il n'est pas même né- (( cessaire d'en chercher*. » D'ailleurs il faut tenir compte sans doute des lésions qu'on observe, mais sans aucune exagération, et savoir par avance que le désir d'en rencontrer, la persuasion qu'il devait y en avoir en a maintes fois fait supposer. Il y a des gens en effet qui croient toujours trouver des lésions de l'encéphale, et à qui, si légères qu'elles soient, elles sont toujours suffisantes pour expliquer les symptômes de l'aliénation mentale. Mais de l'aveu des plus sincères ou des moins prévenus, de MM. Esquirol, Lélut et Ferrus par exemple, dans de nombreux cas de folie on n'observe aucune lésion du cerveau. Si l'on n'est pas en droit d'en tirer cette conclusion qu'il n'en existe point, encore moins faut-il conclure qu'une lésion existe de ce qu'on n'en voit pas ^.

a En supposant que la foUe soit l'effet d'une altération organique, on ignore donc complètement en quoi cette altération consiste ; d'ailleurs, les altérations que l'on observe, sans constance, sans régularité, paraissent être l'effet bien plutôt que la cause de la folie, et résultent souvent du traitement lui-même, (c J'ai vu des pra-

1 Du traitement moral, p. 154, 167, Hl, j49, i50.

2 ma., p. 132, 95, 45, 60.

MALADIE DE L'ESPKIT. 7 7

ticiens, écrit Leuret, appliquer des ventouses, prescrire des purgatifs, et les malades mourir alors plus vite qu'ils n'eussent fait, s'ils avaient été complètement abandonnés à eux-mêmes. Et ceux qui trouvent toujours après la mort des aliénés les caractères d'une maladie du cerveau, ne manquaient pas de voir à l'inspection de cet organe leur théorie se réaliser. Cela n'a rien en effet qui doive surprendre; car Tahstinence prolongée, le défaut d'exercice, la préoccupation d'esprit, ne sont pas sans action sur l'économie et particulièrement sur le cerveau. Seulement ici l'altération du cerveau purement consécutive n'était qu'un accident de la folie , au lieu d'en être la cause, comme le prétendent la plupart des médecins, partisans trop zélés de l'anatomie pathologique ^ » ce Nul doute, dit-il encore, que les souffrances corporelles, que l'altération des organes, surtout quand elle est de longue durée et irrémédiable, ne jettent l'esprit dans l'abattement et ne le disposent à la mélancolie. Les maladies chroniques des organes abdominaux sont surtout regardées comme exerçant cette fâcheuse influence, les maladies de l'encéphale et notamment l'épilepsie. Une lésion matérielle tient l'économie dans un état de gêne et de douleur qui provoque et entretient les idées tristes. Toutefois cette espèce de cause de la mélancolie n'est point à beaucoup près la plus fréquente. Ce qui jette surtout dans

* Du traitement moral, p. 95.

c( Tapathie, le découragement, le désespoir, ce qui (( amène les idées délirantes et les passions tristes des (( lypémaniaques, ce sont des revers de fortune, des « prétentions déçues, des passions trop longtemps « comprimées et portées jusqu'au désordre, ce sont « enfin des causes morales. Et si la santé des lypéma- « niaques s'altère lorsqu'ils sont en proie à leur délire, (( pourra-t-on s'en étonner quand on connaît le réT c( gime de vie habituel de ces malades, quand on sait c( quelles privations ils s'imposent? Un homme bien <( portant, que l'on forcerait de vivre comme la plupart (c des lypémaniaques, ne résisterait pas longtemps à (( cette épreuve. Il est donc extrêmement important de « remonter à la cause de la lypémanie avant d'entrec( prendre le traitement de cette affection, autrement (( on s'exposerait à lutter longtemps et sans résultat c( contre quelque désordre organique consécutif à l'al-r (( tération de la pensée, au lieu de combattre cette altéc( ration, cause première de la maladie »

c( Pour supposer qu'il existe une altération organique là où l'on n'en observe point, et attribuer Ig, folie à cette altération, il faudrait qu'on ne pût concevoir absolument que la folie résulte jamais du seul dérèglement des facultés spirituelles; il faudrait qu'au contraire la présence de cette altération supposée expliquât d'une manière satisfaisante l'égarement de la raison. Or, une altération organique est-elle à ce point

1 Du traitement moral y p. 272.

MALADIE DE L'ESPUIT. 79

nécessaire pour produire la folie, et l'explique-t-elle assez clairement pour qu'on la suppose toujours, alors même qu'elle est invisible? « Elle n'est même pas né- (( cessaire dans le cas où l'on admettrait que la pensée c( soit un phénomène cérébral. Combien de pensées a diverses, les unes grandes, belles, sublimes, les autres (( triviales, bizarres, ridicules, se présentent à l'esprit de (( l'homme, sans que nous puissions les exphquer par (( un changement organique survenu dans le cerveau! (( si, pour les pensées folles que l'on a souvent tant de a peine à ne pas confondre avec les pensées raisonce nables, il faut une altération du cerveau, il en faudra c( au même titre pour chaque phénomène psychique, c( intellectuel ou moral. Il en faudra pour les rêves qui (( sont la fohe des gens endormis, comme la manie et « la monomanie sont la folie des gens éveillés. Se « passe-t-il dans chacun de ces cas quelque phénoc( mène organique? cela estpossible ; cependant j'ignore « s'il en est ainsi, et je ne pense pas que personne ait c( là-dessus plus de certitude que je n'en ai \ »

« Si les phénomènes qui indiquent le dérangement c( de l'esprit sont dus à l'action anomale de Torgane c( de l'intelligence, à quoi faudra-t-il attribuer les pasce sions, par exemple, qui sont souvent poussées jusc( qu'au déhre, sans rien perdre de leur caractère ? Une c( passion, tant qu'elle restera dans certaines limites, c( appartiendra-t-elleà l'âme, et quand elle aura franchi

^ Du traitement moraly p. 66, 110,

(( ces limites, émanera-t-elle du cerveau? Pour le déc( lire des idées, ce sera luie difficulté aussi grande. « Telle croyance, qui maintenant ne se rencontre que c( chez les fous, était autrefois dans la tète de presque c( tous les sages ; dirons-nous qu'autrefois elle venait de c( Tâme, tandis que maintenant elle vient du cerveau ^ ? »

c( Il suffit qu'une passion acquière un certain degré de violence, qu'une idée fausse s'implante dans l'esprit et y pousse des racines, pour que la folie se produise sans la moindre altération du cerveau, sans l'influence d'une maladie organique quelconque. Beaucoup de folies sont dues à une excessive vanité et n'ont pour caractère que les égarements de cette passion. A force de répéter une chose, on finit soi-même par y croire; à force de la désirer, on en vient à se persuader qu'on la ^possède. La folie de quelques aliénés n'a pas d'autre cause. Telle était celle des illusions d'un menteur que les mensonges auxquels il s'était habitué avaient fini par tromper lui-même. Telle était celle du déhre d'un monomaniaque qui se croyait grand seigneur : a La <( fréquentation du monde où il avait souvent occasion (( de voir des personnes qualifiées et nobles, et d'être ce témoin des préférences dont elles étaient l'objet, lui (( inspira un désir violent d'être, lui aussi, noble et qua c( lifié. A force d'y penser, il crut l'être^. »

c( L'absence d'une altération visible des organes dans le plus grand nombre des cas où le délire de l'es-

^ Du traitement moral, p. 151.

2 Ibid., p. 345, 402, 391, 411.

prit n'est pas accompagné de symptômes physiques morbides, Tanalogie des idées erronées et des sentiments exaltés du fou a^ec les erreurs de l'homme sensé qui se trompe et les actes de celui qu'emporte la passion, les nombreux exemples de foUe causée apparemment par le seul dérèglement des passions et des idées, conduisent à penser que le traitement moral est le seul qui soit propre à guérir la folie, que, ce pour combattre c< cette maladie (non les symptômes physiques qui la c( peuvent compUquer), le traitement physique, celui (c qui consiste dans l'emploi des saignées, des bains, , ce des préparations pharmaceutiques , est aussi inutile « qu'il pourrait l'être à celui qui, dans une discussion (( de philosophie et de morale, s'aviserait de les emc( ployer poiu' combattre ses adversaires. Quand l'en- « tendement seul est malade, et beaucoup d'aliénés c( sont dans ce cas, le traitement physique est de nulle (( valeur, le traitement moral seul est indiqué K »

ce La raison, dit Leuret, suggère et conseille cette méthode thérapeutique ; contre des maux physiques des remèdes physiques, contre des désordres moraux des remèdes moraux. Mais tant qu'elle n'a pas reçu la consécration de l'expérience, ce n'est qu'une méthode rationnelle; si le succès en couronne l'usage, dès lors la guérison par le traitement moral devient un des plus puissants arguments contre la thèse de ceux qui font toujours dépendre la folie d'une altération morbide des

^ Du traitement moral, p, 5, 87.

organes, observable ou non pendant la vie ou après la mort. En effet, quand le délire d'un aliéné a cédé à de simples arguments, quand sa folie a été guérie sans le secours des saignées ou des purgatifs, par la seule discipline intellectuelle et morale, a peut-on croire que la c( folie résulte d'une altération visible du cerveau, c( d'une altération qui laisse après la mort des traces (( évidentes? Soutenir une pareille opinion, quand c( d'ailleurs l'anatomie pathologique ne lui fournit au- (( cune base réelle, c'est nier la vérité des guérisons ce opérées par le traitement moral, ou convenir que ce c( traitement, c'est-à-dire qu'une pensée, qu'une pasce sion introduite à propos dans l'esprit d'un aliéné, c( aura suffi pour ramener à l'état normal le cerveau de (( ce malade. Yous expliquez la folie par un changece ment de consistance dans l'organe cérébral, parl'adc( hérence de ses plans fibreux, par la congestion des c( vaisseaux sanguins qui le parcourent, et, sans aucun ce remède physique, à l'aide d'une seule idée, vous renc( dez à cet organe l'intégrité de ses fonctions ! L'idée ce médicatrice a donc désobstrué les vaisseaux, séparé ce les plans fibreux soudés par la maladie et redonné ce au cerveau la dose de consistance nécessaire à Fince tégrité de la raison ! Il y a plus de logique dans l'esce prit de ceux qui croient avec M. Moreau, que les ce médicaments suffisent pour guérir les ahénés , ou ce qui, avec M. Bayle, appellent traitement moral la ce séquestration, l'emploi de la camisole de force, des ce entraves, etc.; il y a, dis-je, plus de logique dans

(( leur esprit que dans celui des médecins qui, guéris- (( sant les aliénés par une parole, un geste ^ un regard^ « n'en concluent pas moins que le premier précepte (( du traitement de la folie, est de réparer ou même de (( recomposer le cerveau à l'aide du régime et des re- « mèdes ^ »

c( Ce qu'il est rationnel de traiter, continue Leuret, ce que l'on peut espérer de guérir, ce que l'on guérit par l'emploi des moyens hygiéniques et des remèdes pharmaceutiques, ce sont les symptômes sensibles qui accompagnent, précèdent ou suivent la fohe; « mais c( les symptômes accessibles aux sens ne constituent c( pas la folie; on n'est pas privé de raison parce qu'on a éprouve des dérangements, quelque graves qu'ils (( soient, dans les fonctions organiques, mais parce que c( l'intelligence et les passions sont dérangées. Or, chez c( les aUénés, l'intelligence et les passions ne peuvent a être ramenées à leur type régulier sans le secours ce du traitement moral ; et ce mode de traitement est le c( seul qui ait une influence directe sur les symptômes « de la fohe ^\ »

c( Physiologie, pathologie, science des faits et des lois de la pensée ou de la passion, observations chniques et nécroscopiques, expérimentation thérapeutique, tout concourt, selon Leuret, à ruiner cette thèse absolue, que la fohe a toujours et nécessairement son foyer dans une altération des organes ; tout concourt

* Du traitement moral, p. 368.

2 Ibid., p. 462.

à donner les caractères de Févidence à cette définition de la folie et à la proposition qui raccompagne : « La ce folie consiste dans Taberration des facultés de Fenc( tendement. Elle n'est pas, comme les maladies ordic( naires, caractérisée par des symptômes physiques, « et les causes qui la produisent, quelquefois appré- (( ciables aux sens, appartiennent le plus souvent à un c( ordre de phénomènes complètement étrangers aux « lois générales de la matière ; ce sont des passions et (( des idées ^ »

Le cours de cette argumentation, tantôt puissante, tantôt ingénieuse, est bien interrompu ça et là, comme nous en avons prévenu le lecteur, par de singulières hésitations, même par quelques propositions contradictoires, et par une sorte de scepticisme ignorant ou dédaigneux sur la question fondamentale du siège organique ou spirituel de la folie. Nous en avons écarté les traces pour ne pas diminuer la force des arguments que fournit Leuret à sa propre définition de la foHe et plus généralement à la doctrine idéaliste. Nous avons aussi expliqué d'où proviennent ces marques d'indécision, à savoir du but particulier que Leuret se propose : le triomphe du traitement moral. Ajoutons encore une remarque pour mieux faire comprendre Forigine et le peu de valeur de ces hésitations et de ces contradictions. Leuret semble croire qu'il n'y a que deux opinions possibles sur la nature et la cause prochaine de

^ Du tiailement moralj p. 1.

la folie, le pur matérialisme de Georget, par exemple, qui consiste à faire penser sainement le cerveau sain et par conséquent délirer le cerveau malade, en supprimant Tesprit, et le spiritualisme intempérant qui nie hardiment toute influence des organes sains ou malades sur les phénomènes de l'intelligence. Il ne semble pas admettre, fût-ce à titre d'hypothèse plus ou moins vraisemblable, un spiritualisme modéré qui serait assez exactement formulé par ces paroles d'un médecin allemand, Hartmann : ce La nature des maladies psychiques, dans le sens rigoureux du mot, consiste dans la faiblesse ou la perturbation de l'intelligence, dans les déterminations erronées et les actions déraisonnables. Mais la liberté de l'esprit, pour employer suivant l'ordre normal chacune de ses facultés, est enchaînée par l'action maladive des organes qui concourent au travail de la pensée. 11 résulte de là que la raison de tous les phénomènes qui indiquent l'altération de l'esprit n'est pas dans le sujet inteUigent, mais dans l'action anormale de l'organe de l'intelligence, c'est-à-dire du cerveau ^ » Leuret traite cette opinion, qu'on ne peut s'empêcher de trouver nette et grave, même si on ne la partage pas, de distinction subtile. Pour lui, ce n'est là qu'une forme du matérialisme; or, comme il ne lui paraît ni possible ni nécessaire de savoir le fond des choses pour prouver l'excellence du traitement moral qu'il a surtout en vue de faire prévaloir dans la pratique, il aime mieux

* Voyez cette opinion citée et jugée par Leuret, Du traitement moral, p. 150.

s'abstenir, bien que le doute lui pèse, que de se décider entre ces deux doctrines extrêmes, le matérialisme pur et simple et le spiritualisme immodéré. Je le crois aisément; que faire, sinon s'abstenir, quand on n'aie choix qu'entre deux erreurs? ce Avons-nous besoin, dit Leuret, pour le traitement des aliénés, d'adopter la doctrine des matérialistes ou celle des spiritualistes ? Non, heureusement. 11 suffit que nous nous laissions guider par la raison et par l'expérience. Or, nous savons quelle influence les passions exercent les unes sur les autres, nous connaissons la réaction réciproque des idées et des sentiments; apprenons à les employer à propos et à les faire réagir dans un but salutaire ^ »

Qu'il nous soit permis de penser que, si Leuret eût bien compris le sens de cette doctrine qu'il appelle une distinction subtile, et qui n'est autre chose qu'un spiritualisme sage, tempéré, vrai, il l'eût acceptée au grand avantage de sa doctrine philosophique et de sa pratique médicale. Quoi qu'il en soit de cette espérance rétrospective, comme il n'est pas toujours facile de s'abstenir dans les questions capitales, et comme on ne s'abstient pas toujours, alors même qu'on croit tenir le plus fortement possible sa pensée suspendue entre les contraires, il est évident que Leuret inchne, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou n'en ait pas conscience, vers l'excès du spirituaUsme ; tous ses arguments du moins ont pour résultat, sinon pour but, de le défendre. Quoi qu'il en soit

* Du traitement moral ^ p. 153.

encore de sa pensée intime, de celle qu'il eut ou crut avoir sur la question générale des rapports de l'âme et du corps, nous avons seulement voulu recueillir dans son plus important ouvrage des arguments scientifiques en faveur d'une thèse peut-être condamnable, condamnée même depuis longtemps aux yeux de la plupart des physiologistes , mais qui compte encore un certain nombre de défenseurs, qui tout récemment a soulevé quelques orages au sein de l'Académie de médecine \ Depuis vingt ans, les sciences médicales n'ont guère fourni d'arguments nouveaux ou plus puissants que ceux que nous puisons dans le livre de Leuret à la doctrine idéaliste; et nous chercherions en vain dans les écrits des philosophes des considérations psychologiques qui ajoutent à ceux-ci quelque valeur. Les philosophes ne se sont guère occupés que de l'homme raisonnable, et c'était en effet par lui qu'ils devaient commencer. Quelques vagues opinions qui ne concluent pas, comme chez Locke, voilà tout ce qu'on pourrait glaner dans leurs écrits ^. Il est même juste d'ajouter cette remarque curieuse et importante , que les principes psychologiques, moraux ou métaphysiques des meilleurs et des plus illustres parmi les spirituaUstes, pour peu qu'on en tirât les conséquences, ne seraient pas généralement favorables à la doctrine idéahste^ Je

^ Voyez le Bulletin de V Académie impériale de médecine, t. XX, n*^^ 16 et 17. Discussion sur le délire.

^ Locke, Essai sur l'entendement humain^ liv. II, cli. xi, §§ 12 et 13^ et même livre, ch. xxxiii.

2 Descartes, par exemple, attribue la folie à une altération de

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ne parle point des théories arbitraires qu'ont pu produire encore quelques métaphysiciens de circonstance ; serait-ce, en effet, ajouter à la force de la doctrine idéaliste et plus tard à la gravité de la discussion, que de reproduire et d'examiner des arguments comme celui-ci : ce Un agent libre ne peut être privé de sa liberté par une force qui lui soit étrangère, car autrement il ne serait pas hbre; or l'esprit est Ubre, donc il ne peut perdre sa hberté par une force corporelle. » Laissons de côté cette majeure erronée et cette conclusion impertinente, et tenons-nous-en aux arguments que nous avons recueillis jusqu'ici. Nous ne pouvons même que fortifier davantage la thèse de Leuret et des idéahstes en concentrant toute l'argumentation, débarrassée des détails accessoires et des développements téméraires, sur quelques points principaux.

1'* 11 y a beaucoup d'ahénés dont la santé physique n'est pas visiblement altérée, dont l'état ne diffère de celui des gens raisonnables que par le trouble de leurs facultés intellectuelles ; sains de corps en apparence de leur vivant, l'autopsie ne découvre ni dans leur cerveau, ni dans leurs autres organes, une altération morbide appréciable que Ton puisse considérer comme la cause de la folie.

2"" Il y a au contraire des malades qui n'ont pas cessé de jouir de leur bon sens et dont les organes essentiels, le cerveau surtout, offrent des altérations considérables

la glande pinéale. Voyez les Œuvres de Descartes, éd. Cousin, t. VIII. Lettre au P. Mersenrie, p. 301.

MALADIE DE L'ESPlUT. 89

qui auraient dû- produire le délire le plus intense, les plus graves désordres intellectuels , si la folie avait pour cause une altération organique ou cérébrale.

S"" Le délire de l'aliéné est en lui-môme semblable à Terreur d'un homme qui se trompe ou que la passion égare. Si Ton n'attribue pas nécessairement l'erreur ou la passion de celui-ci à une cause organique morbide, il n'y a pas lieu non plus d'attribuer le délire de celuilà à une altération corporelle quelconque. Ou, si l'on veut absolument trouver la cause de ce délire dans un état pathologique des organes, il faut rapporter aussi à un désordre organique l'erreur de l'homme sensé qui se trompe.

4'' L'origine manifeste de la plupart des cas de folie est purement morale : un grand chagrin, une ambition déçue, une passion désordonnée.

S*' Enfin, on guérit la folie par un traitement tout moral, par l'emploi du raisonnement ou de l'émotion. Or, des paroles, des arguments, des sentiments, des idées ne s'adressent qu'à l'esprit et n'auraient pas la puissance de rendre au sang un libre cours ou de reconstituer le cerveau dans son état normal.

Tels sont les arguments les plus puissants ou les plus habiles dont s'appuie la doctrine idéahste. Écoutons maintenant ceux qu'invoque la doctrine contraire.

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