‹ L'aliéné devant la philosophie, la morale et la sociétéChapitre 5 sur 25 · LA FOLIE EST-ELLE UNE MALADIE DU CORPS · texte numérisé non relu

LA FOLIE EST-ELLE UNE MALADIE DU CORPS

Sommaire : Opinion affirmative de la majorité des médecins anciens et modernes et des philosophes rationahstes. — Nécessité d'écarter les arguments du matérialisme pour établir cette vérité. — Arguments tirés de la physiologie et de la pathologie : le désordre mental est souvent causé par un trouble organique. — Insuffisance de Tanatomie nécroscopique à prouver qu'il existe toujours une altération morbide, cause du trouble mental. — Arguments tirés de la psychologie, de la nalure du principe pensant et des rapports de l'esprit avec les organes. — Ces arguments prouvent catégoriquement que le trouble mental a nécessairement pour cause une altération des organes , visible ou cachée. — Examen de quelques objections.

L'opinion contraire à celle dont nous venons d'exposer les principaux arguments, la doctrine physiologique, compte un bien plus grand nombre de partisans. A part quelques rares exceptions et plusieurs indécis, elle rallie aujourd'hui la généralité des médecins. Ils s'accordent presque unanimement à déclarer que la folie a toujours son principe dans une altération organique , qu'elle est une maladie corporelle dont le trouble des facultés mentales n'est qu'un effet ou un symptôme, sauf à ne plus s'accorder aussi bien sur le siège précis et la nature de cette maladie organique, et même sur le sens et la portée philosophique de cette définition unanime.

LA FOLIK, MALADIE Dl) COUPS. 91

Quoi qu'il en soit de ce conflit intestin dont nous aurons tout à l'heure à constater l'existence et la gravité, c'est un fait que, même dans les temps reculés où la folie n'était ni ne pouvait être étudiée à loisir, cette doctrine générale qui place dans une altération des organes la cause prochaine de la folie, est celle que paraissent professer depuis Hippocrate le plus grand nombre des médecins les plus célèbres. C'est à peine si l'ignorance et l'influence si puissante des superstitions du moyen âge parviennent à la modifier sans en altérer le fond, en y ajoutant comme un signe du temps quelques croyances puériles à la sorcellerie et à la possession démoniaque. Il serait injuste de croire, parce que Stahl, Heinroth , par exemple , et quelques autres physiologistes ont demandé à des théories philosophiques , dont ils sont seuls d'ailleurs à porter la responsabilité , des arguments le plus souvent imaginaires en faveur de leur opinion sur la folie, ou déduit cette opinion d'une métaphysique, d'une morale , d'une psychologie arbitraire et erronée, il serait injuste de croire que la philosophie, du moins la philosophie spirituahste, abonde naturellement dans le sens de la doctrine de Stahl ou de Heinroth, d'ideler ou de Leuret, que le spiritualisme pousse nécessairement ceux qui le professent vers la doctrine idéaliste qui fait de la foUe une maladie de l'âme. C'est un spirituahsme intempérant qui conduit à de telles conséquences les médecins comme les philosophes, ceux qui font profession de connaître les phénomènes et les lois de la vie corporelle aussi bien que

ceux qui observent spécialement la vie de l'esprit. Le vrai spiritualisme, bien loin de repousser comme contraire à ses principes et à sa foi la doctrine physiologique, l'accepte, l'appelle et ne lui fournit pas ses moins bons arguments. Depuis Aristote jusqu'à Maine de Biran, en comprenant dans la série Descartes, Malebranche, Leibnitz au xvn^ siècle, et plusieurs écrivains distingués du xvni% les philosophes spiritualistes, sans étudier spécialement la cause et la nature de la folie, ont presque tous favorisé par leurs principes, sinon par l'expression formelle de leur pensée, la doctrine physiologique qui rapporte la folie à une altération des organes.

Plus de 400 ans avant l'ère chrétienne, le père de la médecine, Hippocrate, contemporain de Socrate, qui ne s'est pas expressément occupé de la folie, la considère cependant comme une maladie organique , tantôt primitive et ayant son siège et sa cause directe dans l'encéphale, tantôt secondaire, sympathique et résultant d'une première altération des organes situés au-dessous du diaphragme ^ Asclépiade, 80 ans avant J.-C, plaçait le siège delà folie dans les organes des sens^. Dans le premier siècle de notre ère, Arétée de Cappadoce distinguait aussi une folie primitive résultant d'une altération du cerveau, et une fohe sympathique qu'il attribuait à la bile. Vers la même époque, Cœhus Aurélianus,

^ Hippocrate, De la maladie sacrée,

2 Voyez Trélat, Recherches hisloriques sur la folie; Galmeil, De la folie.

OU le médecin Soranus dont il expose les opinions, rapportait encore la folie à une maladie de l'encéphale ou de ses enveloppes. Galien lui-même, dans le milieu du siècle, distinguait la folie primitive ayant sa cause dans la maladie du cerveau, et la folie symptomatique, faisant suite à une affection de quelque autre organe corporel. Cette tradition se perpétue à travers le moyen âge. F. Plater, vers 1600, a beau croire avec la masse de ses contemporains aux sorciers et aux possédés , il n'en attribue pas moins la folie dans le plus grand

1 nombre des cas à une maladie des organes. Le même mélange de croyances superstitieuses et de science de bon aloi se retrouve à la fin du wif siècle chez D. Sennert,

i Th. Wilhs et plusieurs autres. Th. Bonet, Boerhaave, Morgagni ne voient également dans la folie qu'une maladie organique. Sauvage même, à moitié partisan de la doctrine de Stahl, et qui classe les différentes espèces

' de foHe d'après la nature et l'objet du déhre , attribue cependant le désordre de l'esprit à une altération des organes. Pinel enfin , à qui les aliénés doivent définitivement d'être considérés comme des malades et traités comme tels, moins décidé que beaucoup de ses successeurs, et peut-être avait-il encore raison , sur le siège précis de la folie , n'en rapporte pas moins , dans tous les cas, la cause immédiate à une affection des organes corporels. Esquirol, second fondateur de la médecine mentale, n'est ni moins ni plus savant que Pinel; il confesse que trente années de recherches ne lui ont rien appris sur le siège précis de la maladie organique qui

engendre le délire, sans plus douter que la folie ait toujours pour cause une altération des organes ^

Depuis Pinel, cette opinion générale est professée par la presque universalité des médecins français et étrangers. Les purs spiritualistes se comptent, même en Allemagne, les sceptiques ne font pas nombre. Mais cette doctrine physiologique implique nécessairement la solution d'une question philosophique de la plus haute importance, sur laquelle tous les partisans de la doctrine physiologique sont loin d'être unanimes. Il n'est pas absolument impossible d'aborder sérieusement l'étude de la foHe sans avoir une conviction préalable et positive sur la nature du principe intelligent et volontaire, de l'âme, en un mot, sans avoir pris parti pour Tune ou pour l'autre des solutions contraires que cette question capitale a reçues dans tous les temps, sans considérer définitivement l'âme soit comme une substance immatérielle, quoique pouvant être ou étant réellement unie aux organes par les relations les plus étroites , soit comme un organe, un ou multiple, du corps lui-même, doué des propriétés spéciales et chai'gé des fonctions singulières de sentir, de penser et de vouloir. Mais il est impossible que, dans le cours de ses recherches sur la nature et le siège de la folie , le physiologiste ne rencontre pas et n'agite pas cette question de la nature de l'âme, dont les conséquences sont si graves et si différentes selon la solution qu'elle reçoit ; il est impossible

* Esqnirol, Des maladies mentales^ t. I, p. 113.

qu'une opinion au moins vraisemblable , au moins chancelante, sinon vraie et catégorique, ne ressorte pas de ses études comme une conclusion naturelle et nécessaire ; il est impossible que le médecin entreprenne la guérison ou le traitement des aliénés confiés à ses soins sans en référer à cette croyance qui inspire et domine toute méthode thérapeutique de la folie.

Or, sur cette question de la nature de Tâme, les physiologistes contemporains, ceux-là surtout qui s'occupent spécialement de la folie sont très-divisés. Selon un bon nombre d'entre eux , l'âme est autre chose que le corps ou quelqu'un de ses organes ; elle lui est intimement unie, ses facultés ne peuvent s'exercer sans le concours du système nerveux et cérébral , mais ce ne sont ni les nerfs qui sentent , ni le cerveau qui pense et qui veut : c'est l'âme, une, insensible, immatérielle; les fonctions des nerfs et du cerveau ne sont que la condition organique des sensations, des pensées, des volontés de l'esprit. Une forte minorité ou même une majorité imposante, si l'on en croyait quelques juges sévères et prévenus des tendances philosophiques de la médecine contemporaine , professe au contraire que l'âme n'est qu'un mot ou qu'un organe corporel , que sentir, penser, vouloir sont des fonctions des nerfs ou du cerveau, au même titre que digérer et respirer sont des fonctions de l'estomac et des poumons. Quel que soit le nombre des partisans de l'une ou de l'autre opinion, que ce soit le spiritualisme ou \ ah-anirnisme ^ comme Broussais désignait le matérialisme médical , qui compte le plus

d'adhérents parmi les physiologistes, quelles que soient les autres conséquences qui résultent du spiritualisme médical ou de la doctrine contraire , il en est une qui a trait directement à la question présente. Pour ceux qui admettent que c'est le cerveau qui pense, cette première question : « Quel est le siège de la fohe?» n'offre aucune difficulté, elle est résolue à l'avance, et à l'avance aussi la doctrine idéaliste est condamnée sans qu'il soit besoin d'entendre ni de réfuter les arguments de ses défenseurs. Du moment que c'est le cerveau qui pense, il n'y a que le cerveau malade qui puisse délirer; le déUre , l'erreur, c'est un désordre dans la fonction, dans l'organe qui pense ; la fohe est une maladie organique. Or, je ne prétends pas que les physiologistes qui suivent la doctrine philosophique de Cabanis et de Broussais soient dans le faux en soutenant que la folie a pour cause prochaine un état pathologique des organes, du cerveau ou de tout autre; mais je dis que le motif qu'ils en donnent est erroné, qu'ils défendent une bonne cause par un argument détestable, et par conséquent la compromettent; car la vérité même, quand elle n'a d'autre garant qu'une erreur ou une hypothèse, n'étant point la vérité démontrée, n'est plus pour l'esprit de l'homme et dans la science qu'une supposition. Si l'on ne partage pas, ce qui n'est pas absolument impossible, les croyances philosophiques de Cabanis, n'y a-t-il donc plus aucun motif de penser encore que la cause prochaine de la folie est un état pathologique des organes? Ne reste-t-il aucun fait, aucun

argument capable de démontrer la vérité de cette opinion ?

Le débat n'est pas renfermé comme dans un dilemme, ainsi que Leuret paraissait le croire, sans autre issue qu'un spiritualisme immodéré qui fait de la folie une maladie propre de Fâme , ou le matérialisme qui lui assigne pour cause une maladie organique , par cette raison péremptoire que, la pensée n'étant qu'une fonction cérébrale , le désordre de la pensée ne peut provenir que d'une altération de l'organe qui pense. Depuis Hippocrate jusqu'à Pinel, nous avons vu que les médecins les plus célèbres placent aussi dans une altération organique la cause prochaine de la folie ; et cependant (la remarque n'est même pas sans intérêt) il ne semble pas que beaucoup d'entre eux aient douté de la nature spirituelle du principe pensant, aient attribué au cerveau ou à tout autre organe la fonction de penser et de vouloir, à l'exclusion de l'âme spirituelle. Ce nest guère que depuis la fin du xvni^ siècle que le matérialisme a pénétré ou s'est répandu dans la physiologie, toutefois sans y exercer encore aujourd'hui une domination universelle.

Il n'est donc pas nécessaire d'admettre que c'est le cerveau qui pense, pour croire que la folie résulte toujours directement d'un état pathologique des organes. Nous sommes fermement persuadé, nous sommes certain que le matériaHsme est une erreur , et notre conviction ne refuserait pas l'épreuve d'une discussion sérieuse et opportune. Mais ce n'est pas ici le lieu d'exa-

miner, avec tous les développements qu'elle exige, cette question toute philosophique de la nature de Fâme ; nous n'avons ni à nous faire persuader que c'est le cerveau qui pense, pour croire et prouver que la folie résulte toujours d'une altération organique, ni besoin en ce moment de persuader le contraire aux disciples de Cabanis. Nous nous contenterons de montrer plus tard et chemin faisant les difficultés et les contradictions où leur matérialisme les engage, bien loin qu'il simplifie les difficultés, comme ils semblent le croire.

Nous pensons que les théories de Stahl, de Heinroth, d'Ideler même, peuvent être considérées dès le premier abord comme de pures hypothèses, et réfutées en quelques mots , parce que , les faits et les considérations psychologiques sur lesquels elles sont appuyées ne fussent-ils pas équivoques ou tout à fait erronés, ces écrivains n'ont pas puisé suffisamment à Tune des deux sources d'informations également essentielles, à la science physiologique et pathologique. Les arguments de Leuret du moins, même quand on leur enlève le puissant patronage de ce médecin distingué, ne peuvent être traités si légèrement , car ils ont une valeur sérieuse , une rigueur au moins apparente. La doctrine idéahsle fortement constituée par l'argumentation de ce physiologiste ne serait certainement pas réfutée , si l'on n'avait à opposer aux faits et aux raisonnements du livre sur le traitement moral de la folie que cette prémisse catégorique et cette conclusion brutale : c'est le cerveau qui pense, donc c'est le cerveau qui délire. 11 en résul-

terait même, aux yeux de ceux qui ne sont pas persuadés de la vérité du matérialisme et de ceux surtout qui sont convaincus de sa fausseté , que la doctrine idéaliste deviendrait plus vraisemblable et trouverait un surcroît de force inespéré dans la faiblesse de cette réfutation et la fausseté de son principe.

Recueillons donc maintenant, en refusant le secours compromettant du matérialisme, les faits et les arguments vraiment physiologiques qui tendent à prouver que la folie a toujours pour cause prochaine un état morbide des organes, quels que soient ceux qui les proposent, et quelque opinion qu'ils professent d'ailleurs sur la nature da principe pensant. Ajoutons à ces preuves celles d'un autre ordre que la philosophie peut fournir ; il est juste qu'elle concoure à réfuter la doctrine idéaHste qui, dans les théories de Stahl, de Heinroth, d'Ideler, paraît invoquer la compétence exclusive de la philosophie et se placer comme sous la sauvegarde du spiritualisme. Nous montrerons ainsi que le vrai spiritualisme n'a aucune solidarité avec la doctrine idéaliste, qu'il n'est pas responsable de ses erreurs, qu'il s'accommode fort bien au contraire des conclusions de la doctrine physiologique , que les arguments spéciaux qu'il peut fournir ne sont ni malhabiles ni méprisables, et que sur quelques points importants où ceux de la physiologie ne sont que vraisemblables, les considérations psychologiques sont des preuves décisives.

Il est un point d'une extrême faiblesse dans la doc-

trine idéaliste, dans Fargumentation de Leuret comme dans celle de Stahl, et qui est au contraire d'une inébranlable solidité dans la doctrine physiologique. C'est par là qu'il faut tout d'abord attaquer la première ; c'est de là qu'il faut partir pour établir la seconde. Philosophes ou médecins, tous ceux qui ont formulé sur la foHe une opinion quelconque, qu'ils la considèrent comme une maladie, comme un état propre de l'âme elle-même, ou qu'ils la rapportent, comme à sa cause immédiate, à une altération des organes, depuis Hippocrate jusqu'aux plus récents successeurs de Pinel, depuis Stahl jusqu'à Leuret, ont du distinguer deux sortes de foUe, Tune simple, au moins en apparence, dont le trouble de l'intelHgence est la seule manifestation, l'autre compliquée du désordre des facultés mentales et des symptômes morbides des organes. Or, il est évident au premier regard que les cas où la folie ne se révèle à l'observateur que par le trouble de l'intelligence et s'aUie avec l'apparence de la santé physique, sont les plus favorables à la doctrine idéaliste ; que ceux, au contraire, où le trouble des fonctions organiques est aussi manifeste que le dérangement des facultés mentales, favorisent singulièrement les conclusions de la doctrine physiologique. Suivant la thèse que l'on veut établir, le simple bon sens indique qu'il faut prouver, ou bien qu'il y a des cas où la folie ne consiste positivement dans aucune altération des organes, où elle est tout intellectuelle et le résultat manifeste de l'abus et de la mauvaise direction des idées et des passions, ou

bien, au contraire, qu'il y a des cas où la folie n'est certainement que l'effet d'une altération des organes qui porte le désordre dans les opérations de l'esprit. L'une ou l'autre de ces deux propositions établie, s'il est possible , toute la question consiste à faire rentrer dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories tous les cas qui s'en écartent en apparence et présentent des caractères différents, à ramener la folie compliquée de symptômes organiques au type de la folie simple, maladie, erreur, désordre du seul esprit, ou, au contraire, à réduire la folie simple en apparence au type de la folie causée par une altération manifeste des organes. 11 n'est donc pas étonnant que les écrivains qui professent les opinions les plus opposées insistent à l'envi sur cette distinction essentielle et qu'ils en fassent un usage si différent, les uns portant toute leur attention sur les cas de folie simple sans complication de troubles organiques manifestes, les autres sur les cas où le désordre des organes accompagne celui de l'intelligence; qu'ils emploient tous leurs efforts à prouver, ceux-là que la folie consiste fréquemment dans le seul dérèglement de la pensée, ceux-ci, qu'elle a souvent pour cause manifeste le trouble de quelque fonction organique. En effet, le point essentiel semble acquis aux uns et aux autres, et l'est en réalité, s'ils sont parvenus à établir ou que la folie se déclare sans cause matérielle, ou qu'une altération des organes amène l'égarement de l'intelligence.

Mais, sans examiner la valeur des faits proposés

comme exemples et la force des arguments invoqués de part et d'autre, la situation est-elle égale et également favorable ou désavantageuse pour les deux partis? Si les défenseurs de la doctrine physiologique parvenaient à prouver qu'une altération organique produit, dans certains cas déterminés, le désordre de l'intelligence, à coup sûr il ne serait point rigoureusement démontré par cela seul que le trouble de l'intelligence eut toujours et nécessairement pour cause immédiate une altération organique, sensible ou inappréciable, éclatante ou échappant après la mort, comme pendant la vie, aux yeux de l'observateur; mais il serait du moins très-possible et même très-vraisemblable qu'il en fût ainsi. Si les partisans de la doctrine idéaliste réussissaient au contraire à prouver que la foHe peut naître, qu'elle naît quelquefois spontanément dans l'esprit de la mauvaise disciphne des idées et des sentiments , s'ensuivrait-il une présomption également favorable à cette thèse générale que, même dans les cas où il y a compHcation d'un trouble organique et d'un désordre intellectuel, l'égarement de l'esprit n'a pas et ne peut pas avoir pour cause l'état pathologique du cerveau ou de quelque autre organe? Évidemment non; il n'est pas aussi facile de supprimer un fait positif, tel que l'inflammation des enveloppes du cerveau, par exemple, ou la congestion de ses vaisseaux, ou de nier l'influence de cet organe et de ses modifications sur les opérations intellectuelles, que de supposer par analogie l'existence d'une altération réelle, quoique invisible,

dans le plus secret, le plus délicat et le plus xïial connu de tous les organes corporels. Aussi, les défenseurs de la doctrine idéaliste sont-ils bien plus à l'aise pour énoncer leurs conclusions dans les considérations et l'analyse des cas de simple folie; ils passent volontiers les autres sous silence, tantôt les admettent par grâce ou par force sans essayer de les ramener, comme il faudrait pourtant faire dans une doctrine rigoureuse, au type de la folie simple, tantôt usent, pour opérer cette réduction, de moyens misérables, de vrais subterfuges, et échouent ^presque ridiculement dans cette tentative impossible.

Puisque c'est du trouble mental que l'on cherche Forigine et la cause immédiate, il peut de prime abord sembler très-juste de distinguer, de séparer même, autant que possible , ce trouble mental des altérations organiques, qui peuvent n'être que des accidents tout fortuits , coexistant avec la folie , sans relation intime avec elle, sans en être surtout la cause déterminante, qui même peuvent en être les effets directs ou éloignés, telles que l'épilepsie, la paralysie, les affections nerveuses, etc. Du moins ne faut-il pas exclure à jamais la considération de ces symptômes corporels et de leurs rapports avec le désordre intellectuel, car il se pourrait fort bien aussi que dans ces phénomènes morbides se trouvât l'origine, la cause immédiate du trouble de l'intelligence, et que, par conséquent, sous le prétexte spécieux , mais trompeur, de trouver plus sûrement la cause du désordre intellectuel en l'isolant des symp"

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tômes physiques qui ne l'accompagnent pas toujours, on eût, sans s'en douter, isolé précisément le délire de la cause même qui le produit , de telle sorte qu'on se trouvât dupe de son habileté et réduit à supposer à la folie une origine imaginaire, à défaut de la cause véritable exclue d'avance à bonne intention.

Puisque le but qu'on se propose est de découvrir la cause immédiate du délire, le point important est de trouver un fait où cette cause se révèle, où l'observateur la puisse surprendre comme en flagrant délit. Or, il ne faut pas séparer le délire des altérations organiques qui l'accompagnent, à moins qu'il ne soit démontré préalablement que ces symptômes sont euxmêmes des effets du déUre ou de simples accidents dont la coexistence avec la folie est toute fortuite. Il faut, au contraire, examiner soigneusement s'il n'y a pas tel symptôme, ou même telle altération organique, qu'on ne puisse absolument séparer du désordre mental, et qui en soit la cause directe et incontestable. Si l'on rencontre un fait semblable, on tient en sa main la clef du problème; il est évident dès lors que, dans certains cas, le trouble intellectuel a pour cause une altération organique. Ce serait là un fait acquis, positif, qu'aucun autre fait, qu'aucun raisonnement ne pourrait détruire, quand bien même on viendrait à prouver plus tard qu'il est des cas où la folie naît spontanément dans l'esprit sans l'intervention d'aucune cause corporelle. Par ce ^ul fait, la thèse absolue de la doctrine idéaliste serait ébranlée ; il serait prouvé, en effet, que dans certains

cas elle est fausse; il ne serait pas impossible qu'elle le fût de tous points et dans toutes circonstances.

Est-il donc si difficile de découvrir un de ces faits où la cause organique de la folie soit manifeste, sensible, incontestable pour Leuret, pour Ideler, pour Heinroth, pour Stahl, pour le premier venu ? Le savant n'a pas besoin d'en chercher péniblement des exemples dans l'autopsie des victimes de la foUe ; le hasard les met sous les yeux mêmes qui ne les cherchent pas. Ce ne sont ni l'épilepsie , ni la paralysie , ni aucune de ces maladies savantes qu'on ne voit pas naître, dont on ne voit pas le siège, qui prouveront tout d'abord sans doute possible que la foUe a quelquefois une cause organique, mais les accidents les plus vulgaires, souvent les plus innocents de la vie commune. Un homme a joui constamment de son bon sens ; il fait sur la tête une chute grave, à partir de ce moment il délire. Post hoc^ ergo p7'opter hoc^ est, je le sais, un adage fécond en erreurs, qu'il faut bien se garder de prendre pour un axiome et d'apphquer en toutes circonstances ; mais il faudrait renoncer à trouver la cause d'un seul phénomène, sauf de quelques faits tout personnels et renfermés dans la conscience intime de chacun, si l'on ne devait jamais conclure du rapport de succession que l'on observe entre deux faits au rapport plus étroit de causalité. Or, n'est-ce point ici le cas, ou jamais, de voir dans le délire non pas seulement un phénomène qui suit fortuitement la lésion organique , mais Feffet plus ou moins direct de cette lésion? Car on ne peut prétendre

ni que la blessure soit supposée, puisqu'on la voit, ni qu'elle soit l'effet du délire, bien loin d'en être la cause.

Dira-t-on du moins qu'un tel exemple est rare , que sur cent cas de chute sur la tête sans que la mort s'ensuive, le plus grand nombre n'ayant d'autre résultat qu'une blessure, la folie , qui ne se manifeste pas une fois sur cent après une chute , ne saurait être légitimement attribuée à cette cause organique? Dira-t-on qu'il n'y a peut-être qu'une singuKère coïncidence de deux maux étrangers l'un à l'autre, et non point une relation de cause et d'effet entre la lésion organique et le trouble intellectuel , et qu'il faudrait au moins , pour qu'on pût voir dans la lésion des organes le principe de la fohe^ que celle-ci éclatât toujours et nécessairement après celle-là? La rareté d'un fait ne lui enlève rien de sa valeur ; souvent, au contraire, les phénomènes qui ne se produisent que rarement dans la nature, et semblent exceptionnels, sont de véritables bonnes fortunes pour l'observateur; ils nous révèlent d'une manière inattendue FexpHcation des faits quotidiens, et l'exception aprente, selon le dicton populaire, confirme la règle en rentrant sous son empire ou même nous la découvre. C'est pourquoi Bacon rangeait ces phénomènes reires et exceptionnels parmi les faits privilégiés qui appellent tout particulièrement l'attention de l'observateur. Une fois seulement^ cela est vrai, sur cent ou sur mille, une chute sur la tête, une blessure est suivie du désordre de l'intelligence ; mais il sufllt que cette seule fois le désordre intellectuel suive manifestement la lésion orga-

nique comme l'effet suit la cause, pour qu'il soit établi comme un fait positif qu'une lésion organique peut produire le trouble intellectuel. Faut-il donc s'étonner qu'un pareil accident n'amène pas toujours la folie à sa suite, lorsque , sur cent ou mille faits observés , il n'y en a pas deux où les conséquences matérielles de la chute soient les mêmes , lorsque tantôt il y a fracture, luxation des os du crâne , plaie sanguinolente, purulente, congestion cérébrale, et que chacune de ceslésions variées offre elle-même dans chaque cas particulier des caractères individuels? On ne peut raisonnablement, sous ce prétexte qu'une chute sur la tête ou une blessure quelconque n'est pas constamment suivie de la folie, séparer toujours de la fohe la lésion organique comme une simple complication, la négliger comme une coïncidence singuUère, un jeu du hasard. Il faut nécessairement en tenir compte , et le seul compte raisonnable qu'on en puisse tenir est d'attribuer la folie à la lésion organique.

Cependant , si la relation de causahté ne paraissait pas suffisamment établie dans ces exemples, par cela même qu'ils sont rares, et qu'un jeu du hasard n'étant pas absolument impossible , la lésion organique et la foUe pourraient bien se suivre ou coexister sans être la cause et l'effet l'une de l'autre; si, pour prouver incontestablement que le désordre de rintelHgence a quelquefois pour cause un état pathologique des organes, il fallait absolument trouver quelque altération organique qui fût toujours suivie d'un trouble intellec-

tuel, de telle sorte que la constance de la relation entre ces deux ordres de faits démontrât bien que le premier est la cause réelle du second, nous n'aurions que l'embarras de choisir entre les preuves et les exemples ; nous les trouverions, sans les chercher, autour de nous et chez nous-mêmes. A-t-on jamais observé un malade atteint d'une fièvre cérébrale et qui ne délirât pas ? Le déhre du fébricitant est, je le sais, autre chose que la fohe ; c'est-à-dire qu'on ne donne pas le nom de fou au fébricitant qui déhre, soit parce que le déhre du fébricitant est de plus courte durée, sans conséquence pour l'avenir, se dissipe avec la fièvre, soit pour toute autre raison. Mais l'esprit du fébricitant ne divague pas moins, ne délire pas moins que celui du fou, et c'est là le point essentiel. On peut même produire artificiellement et à volonté le délire, le trouble intellectuel, les hallucinations des sens, en un mot, un état mental tout à fait semblable, sinon identique au délire de la folie, non pas en excitant les passions, en insinuant dans l'esprit des idées fausses , en exaltant l'imagination , mais en ingérant dans l'estomac une certaine quantité d'opium ou de haschisch. L'homme ivre délire comme le fou, et la seule cause de son déhre est le vin ou plutôt l'état pathologique ou anomal où les vapeurs du vin réduisent son cerveau. L'abus des boissons enivrantes entraîne même fréquemment, non plus le déhre passager et presque innocent de l'ivresse, mais le délire persistant de la fohe, une espèce de fohe très-connue dans les asiles sous les noms de delirium tremens et d'«/-

coolmne. Ne serait-il pas ridicule de prétendre que l'homme halluciné après boire , ou malade d'une fièvre cérébrale, n'est qu'un homme qui se trompe, une intelligence égarée qu'un bon syllogisme délivrera mieux de son errem^ que toute une pharmacie?

Aucun autre fait, aucune théorie ne peut prévaloir contre ces faits, parce qu'ils sont simples , positifs, qu'il n'est besoin d'aucun commentaire pour les éclairer, d'aucune argumentation pour en tirer une conclusion ; on y voit le déhre et sa cause organique , le désordre intellectuel naissant du trouble cérébral. Des faits d'un autre ordre prouveront peut-être avec une égale évidence que ce même désordre de la pensée peut naître spontanément dans l'esprit sans cause apparente ou réelle dans les organes, mais jamais ils ne prouveront que le délire ne peut être produit par une lésion corporelle, car ils ne détruiront pas les premiers exemples. Si cette autre preuve était donnée , il faudrait reconnaître qu'il y a deux espèces de folie, l'une causée par le trouble des organes , l'autre consistant dans le dérèglement spontané des facultés mentales , et rien de plus. Il faut donc, dès le principe, réduire tout au moins les prétentions de la doctrine idéaliste à un nombre plus ou moins considérable de cas de fohe; absolument, il n'est pas vrai que jamais le trouble intellectuel ne soit produit par une altération des organes.

Est-il vrai maintenant que le désordre mental se produise quelquefois , souvent ou rarement , sans avoir pour cause directe une altération organique? A-t-on

no LA FOLIE,

démontré , peut-on démontrer cette thèse ainsi restreinte désormais de la doctrine idéaliste? Mieux vaut établir tout d'abord et prouver directement la vérité de la doctrine contraire, que de commencer par montrer l'impuissance ou le vice des plus forts arguments de Leuret; nous les examinerons à mesure qu'ils se présenteront comme des objections aux faits et aux arguments proposés par la doctrine physiologique.

Ce point acquis et mis hors de doute, qu'une altération organique suffit quelquefois pour jeter le trouble dans les facultés de l'esprit, n'est-il pas raisonnable, avant de recourir à toute autre explication pour se rendre compte de la fohe en général, de rechercher, pour chaque cas individuel, s'il ne provient pas d'une cause analogue, organique, quels qu'en soient les caractères particuliers, quels que soient et l'organe malade et la maladie de cet organe , puisque Ton sait désormais qu'une altération corporelle est capable de produire un tel effet? On examine alors alternativement l'état physique du fou, on étudie son tempérament, on épie les irrégularités de ses fonctions organiques, on s'enquiertde ses maladies passées. L'observation directe ne découvre pas toujours une altération dans les organes , une irrégularité dans les fonctions , qui soit la cause manifeste du déUre, ou même à laquelle on puisse l'attribuer avec quelque vraisemblable. Mais souvent aussi se révèle un état pathologique des organes dans de telles conditions , qu'il faut nécessairement voir en lui le principe du désordre intellectuel, et nori une ma-

ladie indépendante qui coïncide fortuitement avec la folie.

Par exemple, un homme jouissait de tout son bon sens, son caractère était aimable, enjoué, sa vie calme et régulière ; quelque désordre se manifeste dans une fonction , dans un organe déterminé , son humeur change, il devient triste, taciturne. Rien de plus simple, dit-on, il souffre. Mais le mal organique fait des progrès et sa raison s'égare ; il est déjà difficile de croire que la tristesse soit la cause immédiate du délire , ou que celui-ci ne fasse que coïncider avec l'aggravation du mal physique. Mais la maladie organique s'améliore et le délire se calme; le mal disparaît, la raison revient ; il reparaît de nouveau , elle s'égare encore ; en un mot, le délire et la raison reproduisent par leurs phases toutes les alternatives du bien-être et du malaise physique ; le déhre s'aggrave avec le mal organique, la raison renaît avec la santé, comme l'effet suit la cause, croît, s'efface et s'évanouit avec elle.

Un autre malade offre des alternatives de raison et de folie toutes différentes, mais non moins réguUères, et plus significatives encore, s'il est possible. Atteint d'un mal vulgaire et visible, d'une affection cutanée, d'un flux hémorroïdal, il jouit de son bon sens, son corps est malade, mais son esprit est sain ; le mal disparaît, et le voilà qui déhre ; hier, c'était un malade sensé, il paraît aujourd'hui un insensé bien portant. Qu'est-ce donc? Serait-ce un malade qui a le bonheur de guérir d'une maladie corporelle, et le malheur, une fois guéri,

us LA FOLIE,

de devenir fou? Mais le mal qu'on disait guéri reparaît, et le délire se dissipe ; il disparaît encore, et une fois de plus la raison renaît. Personne ne pensera assurément que le mal ait émigré du corps au plus profond de l'esprit; ce serait préférer une hypothèse extravagante à l'évidence elle-même. N'est-il pas évident, en effet, d'après ces éclipses et ces retours de la raison suivant réguhèrement la suppression d'un flux sanguin ou d'une éruption dartreuse, que, de même qu'une maladie abandonne parfois un organe pour un autre, et s'arrête de préférence sur quelques-uns, ou change et de nature et de siège, ainsi le mal affecte ici deux formes successives et différentes, s'attaque successivement à des organes divers et se fixe tour à tour en plusieurs lieux d'élection, la peau, les intestins, le cerveau? Quel que soit l'organe malade, lorsque disparaît ou reparaît le délire à mesure que reparaît ou disparaît l'affection intestinale ou cutanée, n'est-il pas évident que le délire provient également d'une cause organique?

Une jeune fille, à un âge critique, ne peut franchir ce pas difficile qui sépare l'enfance de la puberté ; elle devient folle. Une jeune femme, heureuse de tous points, met au monde un premier enfant ardemment désiré ; mère, à peine depuis quelques jours, tandis qu'elle attend le premier aliment que la nature doit préparer dans son sein au nouveau-né, sa raison s'égare pour ne reparaître qu'après plusieurs mois. Redevenue mère une seconde, une troisième fois, la même folie suit chaque retour de sa maternité. Ils sont nombreux et

divers les exemples de ce genre, où il est impossible de méconnaître que la folie dépend directement d'un état morbide des organes corporels.

Or, chaque fait nouveau , qui prouve avec évidence que la folie est produite par une altération organique, n'est pas seulement un fait de plus qui s'ajoute à la liste et fait nombre ; il a encore une autre valeur. A mesure que se multiplient les cas de folie où le trouble des facultés mentales a évidemment pour cause un état morbide des organes, et que diminue en proportion le nombre de ceux où la folie pourrait n'être qu'un désordre purement intellectuel et moral , ayant son origine dans l'âme elle-même., une pensée, je dirais volontiers une espérance, naît dans l'esprit et, à chaque fait nouveau qui révèle une cause organique de la fohe, s'y fixe avec plus de force et d'autorité : y a-t-il vraiment un seul cas de fohe où le désordre mental ne soit pas la conséquence fatale d'une lésion corporelle? N'y a-t-il d'autre moyen, pour s'assurer que cette lésion existe et qu'ehe est la cause du trouble intellectuel, que de la voir? Ne pourrait-on pas être autorisé à en induire infailliblement la présence et l'influence perturbatrice sur les opérations de l'esprit, d'après des données certaines que fournirait l'observation? Ce n'est là sans doute qu'une hypothèse, au moins jusqu'à nouvel ordre, et l'induction, pour être commode et séduisante, peut n'être que plus dangereuse et plus mensongère. Il faut donc, en suivant dans cette voie les partisans de la doctrine physiologique, user des plus grandes précau-

lions et les arrêter dans leur marche à chaque parole suspecte, à chaque argument équivoque, à chaque induction téméraire.

Si, toutes les fois que le trouble mental est comphqué de désordres organiques, il n'est pas permis de conclure que le trouble des fonctions corporelles soit la cause du désordre de FinteUigence, il n'est pas plus légitime, nous l'avons déjà fait remarquer, d'exclure la considération de ces symptômes morbides et de les déclarer à l'avance étrangers à la folie. Quoi que l'on décide sur ces symptômes physiques, il faut appuyer sa décision sur des raisons valables. Or, sont-ce des raisons sérieuses, ou ne sont-ce pas plutôt des subterfuges ingénieux et de simples jeux d'esprit, que les arguments dont Leuret fait usage pour écarter la plupart de ces symptômes morbides , comme n'exerçant aucune influence sur la production de la folie? Ce n'est pas parler gravemicnt que d'attribuer un bon nombre de ces symptômes au traitement que le médecin apphque à l'aliéné, ou à la folie elle-même, ou au genre de vie nuisible et malsain que mènent les aliénés, conséquence première du trouble de leurs idées et de leurs sentiments. Que le lypémaniaque qui refuse de prendre des aliments parce qu'il a résolu de mourir, ou croit qu'on veut l'empoisonner, qui mange à peine, parce qu'il passe des journées entières immobile à la même place, soit d'une effrayante maigreur; rien n'est plus simple, et personne ne s'avisera de voir dans cette maigreur de squelette la cause même de sa folie. Mais^ s'il y a des

altérations organiques qui font suite à la folie, s'il y en a qui l'accompagnent sans autre relation avec elle, sans qu'on puisse légitimement la leur attribuer comme un effet immédiat ou lointain, il y en a quelques-unes aussi qui sont l'origine même du désordre mental, ou du moins attestent certainement l'existence d'une lésion corporelle dont la folie n'est qu'une conséquence.

Yoici, par exemple, un fou paralytique. Leuret fait observer avec raison que, la paralysie pouvant exister, existant fréquemment sans la folie, et la folie de même existant sans la paralysie, il n'est pas légitime de conclure, par cela seul qu'un homme est à la fois fou et paralytique, que le paralysie est la cause même de la folie. Il n'est pas même légitime de conclure tout d'abord que la folie et la paralysie aient entre elles la moindre corrélation, et soient nécessairement deux effets différents d'une même cause. On comprend fort bien, en effet, que le fou, surtout si la folie n'est qu'une maladie de l'esprit, ne soit pas à Tabri des maladies incidentes, et que, dans un nombre indéterminé de cas, la paralysie puisse seulement coexister avec la folie. Mais, quand on observe une parfaite corrélation entre ces deux symptômes, quand ils s'aggravent de concert^ quand on remarque que des malades, offrant les mêmes symptômes d'une paralysie générale et progressive, délirent aussi de la même manière, jusque sur les mêmes sujets, quand on songe que, bien que toute paralysie n'amène pas la folie, toute paralysie grave, étendue, une hémiplégie, par exemple, affaiblit au moins les facultés de

116 LA FOLÎE,

l'entendement, que le système cérébral est , à n'en pas douter, la condition organique des opérations de l'esprit, alors on est en droit de conclure qu'il existe un autre rapport entre la paralysie générale, progressive, et le trouble mental de la folie, qu'une simple coexistence. Ne disons pas que la paralysie elle-même soit la cause immédiate de la folie; mais nous pouvons dire au moins qu'il existe certainement, dans le système cérébral et nerveux de ce fou paralysé, une altération quelconque, une ou multiple, en corrélation intime avec ce délire progressif et régulier dans sa marche , et si constant dans ses caractères généraux et son objet, qu'on a pu le nommer le âélne ambitieux^ parce que ce délire n'irait pas ainsi de compagnie avec la paralysie elle-même, ou celle-ci avec le délire, si la cause n'en était pas la même ou s'il n'y avait pas solidarité entre la cause de l'une et celle de l'autre. Or, quand les phénomènes de la paralysie générale précèdent ceux du déUre, est-il permis de douter que le trouble de l'intelligence résulte, comme un etfet direct ou secondaire, soit de la même altération du système cérébral qui produit la paralysie, soit d'un état pathologique particulier de l'organe intellectuel, déterminé lui-même par cette altération antérieure et incontestable, quoique présentement invisible, mais se révélant par ses effets? Et, si cette première conclusion est aussi rigoureuse qu'une induction peut être, lorsque les symptômes du trouble mental précèdent, au heu de les suivre, ceux de la paralysie, faut-il croire pour cela que la folie n'a point sa

cause immédiate dans une altération des organes, que les symptômes de la paralysie sont les effets du désordre de l'intelligence? Le précédent exemple n'éclaire-t-il pas celui-ci? N'est-il pas bien plus raisonnable et bien plus légitime de penser que, comme dans le cas précédent, la folie est encore l'effet d'une altération des organes dont la paralysie générale est un autre symptôme, que les symptômes intellectuels du délire se produisent avant ou après les symptômes physiques de la paralysie, selon les circonstances, la nature et la marche particulière de l'altération organique?

Plus on observe de faits différents, plus augmente le nombre des cas où le trouble intellectuel doit être rapporté comme à sa cause véritable, à une altération quelconque des organes corporels, et plus la doctrine idéahste perd de force et de terrain. Elle en doit perdre encore bien davantage, car tous les moyens d'investigation sont loin d'être épuisés, et quand la physiologie et la pathologie n'auront plus rien à dire, la philosophie pourra bien lui porter le dernier coup.

Les ressources de la science seraient bien limitées, si le médecin ne pouvait tirer d'utiles indications sur la nature du mal qu'il observe chez un individu, que de l'observation même de ce cas individuel et de ce malade unique. Il n'y a de science que de ce qui est général, disaient déjà les anciens, ce qui signifie que la générahsation est un procédé éminemment scientifique. Les Égyptiens, selon Hérodote, avaient coutume d'exposer devant leurs maisons les malades gravement

atteints, afin que tout passant qui avait été frappé d'un mal semblable ou Tavait observé chez autrui, pût fournir de précieux renseignements et indiquer les remèdes qui avaient amené la guérison. Les hôpitaux, les livres, l'enseignement des écoles et Texpérience personnelle de nos praticiens remplacent avantageusement cette coutume sage, mais inefficace et dangereuse, cette chnique toute primitive. Toutefois, aujourd'hui encore, l'enseignement de la chnique, si précieux qu'il soit, ne se suffît pas encore à lui-même; il en est un autre qui décuple sa valeur, celui de l'anatomie pathologique. En effet, l'inspection des organes dont la vie s'est retirée, en mettant sous les yeux, dans un certain nombre de cas, des altérations matérielles que la vie dérobait au regard, permet, dans beaucoup de circonstances, d'attribuer rétrospectivement les symptômes extérieurs qu'offrait le malade vivant aux altérations organiques intimes constatées par l'autopsie; elle permet aussi, à de certaines conditions, de rapporter les mêmes symptômes visibles offerts par un autre malade à une altération organique semblable, que la vie cache encore, que la mort dévoilerait.

Les faits que produit l'anatomie pathologique et les inductions qu'elle permet de fonder sur ces faits, sont donc, parti cuhèrement dans la question qui nous occupe, de la plus grande importance. Aussi est-ce sur ces faits et les inductions qu'ils autorisent, que se concentre le principal effort des médecins partisans des deux doctrines contraires : les uns, comme Leuret, em-

ployant toutes les ressources de la dialectique et de Fesprit le plus ingénieux, à démontrer que tous les faits observés jusqu'à ce jour ne prouvent rien, et que toutes les inductions qu'on en tire sont illégitimes; les autres s'appliquant à augmenter sans cesse le nombre de ces faits et trouvant en eux des arguments ou puissants ou décisifs en faveur de la doctrine physiologique. Il faut convenir que, si l'argumentation de Leuret est parfois faible ou subtile, s'il fuit même la discussion et paraît abandonner son opinion sans la défendre, quand il s'agit des cas où le désordre de l'esprit est accompagné de symptômes physiques dont le trouble intellectuel suit toutes les phases et reproduit toutes les variations par ses dif férents degrés d'intensité, il insiste au contraire avec force, avec rigueur, souvent avec bonheur, sur les témérités que se permettent dans leurs inductions beaucoup de médecins anatomistes. C'est la partie capitale et en même temps la plus soHde de sa thèse et de son argumentation ; c'est aussi le point essentiel du débat pour ses adversaires, mais l'argumentation des anatomistes n'est pas toujours aussi puissante, aussi victorieuse que plusieurs se plaisent à la croire.

Il y a beaucoup de cas où l'inspection du corps des aliénés qui ont succombé à leur mal découvre des altérations organiques plus ou moins graves et étendues. Mais, sans s'autoriser encore de ce que la nécroscopie la plus minutieuse n'en découvre pas toujours, même des plus légères, Leuret et ses partisans font justement observer qu'il ne faut point se hâter de conclure, d'à-

près la seule inspection de ces altérations, qu'elles sont la cause du trouble intellectuel; encore moins faut-il se hâter de supposer l'existence d'une altération qu'on ne voit pas encore, pour expliquer la perturbation mentale des vivants, qu'on ne verra peut-être jamais, quand la mort livrera aux regards de l'observateur les plus cachés de leurs organes. Pour que la conclusion ne soit entachée ni d'erreur, ni d'arbitraire, pour ceux-là mêmes dont on a sous les yeux la dépouille, il faut d'abord éliminer tous les cas où le désordre intellectuel était compliqué de symptômes physiques, sensibles pendant la vie, comme l'épilepsie ou tout autre mal, car rien ne prouve, dit Leuret, que l'altération organique mise à découvert par l'anatomie ne soit pas la cause de ce mal coexistant avec la folie et non de la folie elle-même. Attachons-nous donc exclusivement aux observations faites sur la dépouille des fous qui n'ont manifesté de leur vivant d'autre symptôme appréciable que le désordre intellectuel ou moral. Chez ceux-là mêmes, pour attribuer comme à sa cause le trouble de rintelhgence à l'altération organique visible après la mort, ne faudrait-il pas que cette altération fût toujours identique? Or les anatomistes constatent dans les organes, dans le seul cerveau des fous, dont ils examinent le cadavre, des lésions de toute espèce, infiltration séreuse, inflammation, adhérence des plans libreux, décomposition de la substance, et cela sur tous les points de l'encéphale. Est-il donc possible que le même effet, la fohe^ le désordre mental, soit produit par

tant de causes et de si différentes? Il ne faut qu'une seule altération, qu'une seule cause pour un seul effet; en proposer cent équivaut à n'en donner aucune. D'ailleurs, ajoute-t-on, ce quels rapports peut-on saisir entre un peu de rougeur, un peu d'épaississement ou de ramollissement de la matière cérébrale et ces fausses sensations , ces raisonnements sans suite qui constituent la folie ^ ? »

L'objection est forte ; quelques-uns ont tort de la mépriser et de passer outre sans y répondre. Il faut au contraire l'examiner, la réfuter s'il est possible, en disant quel rapport existe entre ces deux choses si différentes, la réduire tout au moins à sa juste valeur, si la science physiologique, pathologique ou psychologique ne peut fournir une réponse complètement satisfaisante à cette curiosité sans doute excessive et indiscrète.

On exprime par un seul mot , fohe , l'état mental d'une foule d'individus, de malades, d'infirmes qui offrent certainement des très-grandes différences. Sans vouloir retrancher ce mot de la langue, comme semblent le proposer quelques-uns, il faut convenir qu'il est trèsvague et très-compréhensif. Il n'y a guère moins de variétés entre les habitants d'un asile d'aUénés qu'entre les hôtes d'un hôpital ouvert à toute sorte de malades. Un idiot et un maniaque ne se ressemblent guère, un dément et un monomaniaque raisonneur n'ont pas plus de ressemblance; et cependant, maniaque, monoma-

1 Voyez le Bulletin de V Académie de médecine, t. XX. Discussion sur le délire. Rapport de M. Bousquet, p. 912.

niaque, idiot, dément, sont des aliénés ou des fous. Dans chaque genre de folie, il n'y a pas deux fous dont la folie soit identique ; on trouverait même difficilement un fou dont la folie fût toujours la même et ne présentât pas, à des époques différentes, différents genres, différents types de folie. S'il était vrai que la folie eût pour cause une altération organique, il n'y aurait rien d'étonnant que la cause de troubles si variés de l'intelligence, de la sensibilité, de la volonté, ne fut pas toujours la même; il serait étonnant au contraire que, la folie affectant des formes multiples, une altération organique invariable, constante dans sa nature et dans son siège, fut la cause de tant d'effets si divers. Nous blâmerions donc volontiers, avec M. Parchappe, les anatomistes qui prétendent découvrir quelque jour ou même avoir déjà découvert une altération organique, invariable et caractéristique, cause de toute espèce de folie. La raison et le bon sens indiquent que cette altération unique et constante ne saurait exister ; et même, si l'on nous montrait chez tous les fous une altération identique des organes, il faudrait s'abstenir de conclure qu'elle est la cause au moins unique du trouble intellectuel ; car on ne pourrait attribuer à cette cause unique et identique toutes les particularités et toutes les variétés du désordre mental. La sagesse même a donc dicté ces paroles : ce Les pathologistes qui ont cherché une altération, une, essentiellement caractéristique de l'aliénation mentale, auraient pu s'épargner, ceux qui ne l'ont pas trouvée, une déception, ceuxqui ont cru la

découYrir, une erreur. 11 suffisait pour cela de réfléchir qu'on a réuni, d'après l'unique point de vue de l'analogie symptomatique, sous le nom d'aliénation mentale, des maladies qui peuvent être caractérisées par des altérations organiques fort différentes, et n'avoir de commun que le trouble apyrétique des facultés intellectuelles »

Mais, tout en louant fort cette excellente critique des prétentions exagérées de quelques physiologistes , il n'en faut pas tirer, comme Leuret et plusieurs autres, cette conclusion que l'anatomie pathologique est tout à fait impuissante, que les lésions qu'elle découvre ne nous éclairent en rien sur la cause des désordres de l'intelligence. Quel que soit l'objet particulier du délire d'un fou, quelles que soient les facultés mentales qui participent à ce déhre, que ce déhre soit proprement un égarement de l'esprit ou une surexcitation violente des passions et des idées , ou un affaibhssement de toutes les puissances spirituelles, il y a au fond de tous ces symptômes intellectuels si variés quelque chose de commun, à savoir l'état anomal des facultés de l'esprit. D'une autre part, quelle que soit la nature de la lésion cérébrale que découvre l'anatomie pathologique, inflammation, infiltration, décomposition de la substance, toutes ces altérations ont quelque chose de commun : elles attestent, elles constituent un état morbide du système cérébral et nerveux. Or, il ne résulte pas sans doute de

^ Dictionnaire de médecine en 25 volumes. Article Démence, par M. Parchappe.

ces faits que l'on puisse établir ni des espèces fixes et profondément distinctes de désordres moraux et intellectuels, ni des altérations spéciales et nettement séparées du système cérébral, correspondant à chacun des types déterminés de la folie, de telle sorte que Ton puisse rapporter., comme à sa cause entièrement suffisante, telle espèce de délire ayant un tel objet déterminé à telle altération spécifique et constante de l'organe encéphalique. On peut même en conclure au contraire que prétendre trouver dans les altérations cérébrales, fussent-elles plus fréquentes , plus constantes , mieux connues et mieux caractérisées , la raison suffisante de toutes les particularités du délire ambitieux, religieux , maniaque , érotique , mélancolique , est une prétention exorbitante. Mais on a du moins le droit de constater simplement et généralement que, toute lésion d'un organe étant capable de porter le trouble dans les fonctions de cet organe, et l'encéphale concourant incontestablement à la production des phénomènes intellectuels, enfin ime lésion quelconque de l'encéphale pouvant troubler d'une façon quelconque ses différentes fonctions, cette lésion de l'organe général des facultés morales peut jeter le désordre dans les opérations de l'esprit; on a le droit de conclure, sinon encore avec la plus rigoureuse certitude, au moins avec la plus grande vraisemblance, que le désordre mental observé pendant la vie de l'afiéné dont on interroge le cadavre avait pour cause générale une altération organique, invisible de son vivant, que sa mort a mise à découvert»

Quant à cette difficulté, qu'on ne saurait dire quel rapport existe entre une altération de l'encéphale, une inflammation légère d'une membrane du cerveau par exemple, et une sensation illusoire ou un faux jugement, elle n'est pas sérieuse. Nous ne savons le tout de rien, comme disait Montaigne, mais il ne s'ensuit pas que nous ne sachions rien du tout. Nous ignorons profondément, il est vrai, quel rapport il peut y avoir entre ces deux choses, mais nous ne savons pas davantage quel genre particuUer de relation existe entre le phénomène physiologique qui s'accompht sur la rétine, dans le nerf optique et les profondeurs du cerveau et une sensation vraie, la perception d'un objet présent et visible, entre la résolution intérieure et morale à laquelle ma volonté se détermine , et les mouvements proportionnés de mes muscles ; ou même, sans mêler les uns aux autres les phénomènes physiologiques aux faits psychologiques , nous ne savons pas quelle relation particulière existe entre le froid aux pieds et le coryza, entre Tépaississement de la membrane muqueuse qui tapisse l'estomac et les troubles de la digestion. Cependant nous savons^ à n'en pas douter, qu'un rapport existe, quel qu'il puisse être, bien plus, que c'est une relation de la cause à l'effet. Le fait est hors de doute; comment cette cause produit cet effet, voilà ce que nous ignorons, en physique, en chimie, en médecine, partout enfin. S'il nous fallait savoir comment une cause produit l'effet que nous lui voyons produire , pour croire légitimement à la réalité du fait ou à l'existence

de la relation qui unit l'effet à sa cause, il n'y aurait pas plus de science physique que de science médicale.

Si donc, dans tous les cas où l'anatomie pathologique découvre une altération quelconque dans l'encéphale des aliénés, il n'est pas encore rigoureusement démontré que le trouble mental soit hé étroitement à cette altération, cela est du moins très - vraisemblable, et il ne faut pas dire que l'anatomie pathologique n'apporte aucune force nouvelle à cette doctrine, que la folie a pour cause la lésion organique rendue visible après la mort, sous le prétexte que ces faits ne sont pas décisifs et que la lésion constatée ne peut rendre compte des caractères spéciaux et particuhers de chaque délire individuel.

L'anatomie pathologique résoudrait définitivement la question à l'avantage de la doctrine physiologique, si elle découvrait toujours dans l'encéphale de lahéné quelque lésion organique, si elle n'en rencontrait jamais aucune dans celui de l'homme qui n'a cessé de jouir de son bon sens. Alors il n'y aurait, ni dans les sciences médicales, ni dans les autres sciences d'observation, aucune conclusion plus légitime que celle qui attribuerait invariablement le désordre mental à une lésion organique. Mais il n'en est pas ainsi ; et c'est là la principale raison de l'impuissance où se trouve jusqu'ici Fanatomie pathologique à décider seule et catégoriquement la question du siège spirituel ou organique de la folie.

Quant aux altérations que l'autopsie découvre dans

l'encéphale de sujets qui n'ont donné aucun signe de folie, la difficulté n'est point insoluble. S'il est certain en effet que l'encéphale, soit tout entier , soit par quelqu'une de ses masses les plus importantes et les plus distinctes, concourt à la production des phénomènes spirituels, il est certain aussi que cette participation, quelle qu'elle soit, à la production des sensations, des sentiments, des pensées et des volontés, n'est point sa fonction unique et exclusive. L'encéphale est aussi un organe essentiel de la vie animale et nutritive; or nous ne savons pas quels phénomènes s'accomplissent dans cet organe le plus mystérieux de tous, nous savons bien moins encore quelles modifications normales de l'encéphale sain concourent à la vie corporelle, quelles autres modifications concourent à la vie de l'esprit. Nous ne savons pas jusqu'à quel point et de quelle façon un organe quelconque , le cerveau surtout , doit ou peut être altéré, pour que ses fonctions en soient troublées sensiblement. Nous ne sommes pas toujours capables d'apprécier l'influence qu'ont pu exercer sur l'état mental les altérations révélées par l'anatomie dans l'encéphale d'un homme qui nous parut sain d'esprit jusqu'à sa mort. Nous disons bien avec assurance que cet homme est fou, dont la bouche ne prononce pas deux paroles sensées ; nous sommes plus circonspects et moins affirmalifs quand le trouble de son intelligence est transitoire et léger; mais nous n'oserions pas dire que cette altération morbide n'a exercé aucune influence sur le travail de la pensée , sur la manière de

128 LA FOLJK,

sentir, sur les actes du vivant. Un homme meurt d'une fièvre typhoïde ou de mort violente, ni lui ni le médecin ne soupçonnaient qu'il eût des tubercules dans les poumons ou un anévrisme de quelque vaisseau sanguin. Cette altération organique ne s'était révélée par aucun trouble appréciable dans les fonctions de la respiration et de la circulation du sang; peut-être n'en avait- elle réellement produit aucun; peut-être cet homme eût vécu une longue vie sans que l'influence de cette lésion cachée se fît jamais sentir davantage. On peut donc concevoir aisément que , de même , un homme n'ait jamais déliré, qu'il n'ait jamais présenté durant sa vie aucun symptôme de trouble dans les opérations mentales auxquelles concourt l'organe encéphahque, et que cependant l'encéphale, organe de la vie corporelle en même temps qu'instrument de la pensée, se trouve lésé après sa mort.

La grosse difficulté est ailleurs; elle est dans ce grave desideratum de Tanatomie pathologique, qui ne peut pas nous montrer toujours, sans aucune exception, une lésion quelconque, même légère et variable, dans les organes de celui qui vécut fou et mourut dans sa folie. C'est de cette impuissance que Leuret triomphe avec une apparence de raison, ou du moins c'est à cause d'elle que la discussion peut être prolongée et la doctrine idéaliste se défendre avec quelque bonheur. 11 faut même convenir que plusieurs physiologistes fournissent involontairement des arguments à Leuret et aux idéahstes ; en effet, de trop zélés partisans de cette opi-

nion, que la folie n'a d'autre cause qu'une altération organique, vont jusqu'à émettre, pour la soutenir, les assertions les plus gratuites, les plus téméraires, les plus invraisemblables. Au lieu de confesser ce qui est, à savoir que l'anatomie cherche parfois dans la dépouille d'un aUéné l'altération organique qui devait avoir causé et entretenu la fohe, sans en découvrir aucune, il en est qui prétendent avoir toujours rencontré dans l'encéphale des lésions suffisantes pour expliquer les symptômes moraux de la fohe ^ Que pour ceux-là qui voient ce que les autres ne voient pas, il paraisse rigoureusement démontré que la folie est toujours le résultat d'une lésion organique, parce que cette lésion est, pour eux, toujours visible après la mort, rien de mieux. Mais ce n'est encore qu'une chose possible, qu'une vérité probable pour tous ceux qui n'ont pu voir dans bien des cas ce qu'ont vu constamment ceux-là. Il en est d'autres qui tranchent la question plus hardiment encore et, fermement convaincus qu'une lésion organique est la cause nécessaire de tout désordre intellectuel, ne craignent pas d'affirmer que, si l'on n'observe pas toujours cette lésion sur le cadavre de l'ahéné, c'est qu'elle a disparu après un certain temps ^. Prétendre qu'elle a disparu pendant l'agonie ou par le fait de la mort, ce serait déjà une supposition trop gratuite pour être facilement acceptable et ressembler à autre chose qu'à un expédient; mais prétendre que l'altéra-

1 Opinion de M. Falret.

^ Opinion de M. Morean.

tion organique, que l'on dit être la cause nécessaire et exclusive de la folie, a disparu et que cependant, les organes corporels une fois revenus à la santé , l'esprit, au lieu de recouvrer la raison, a continué de délirer, ce n'est plus une hypothèse invraisemblable, c'est une contradiction. Une autre explication qui n'est guère plus acceptable, ni moins contradictoire, est cette opinion que les fonctions d'un organe peuvent être lésées sans que l'organe lui-même soit altéré physiquement, de telle sorte que, la fonction, la puissance de l'encéphale étant seule atteinte, la matière qui le compose soit saine et intacte. Que si l'on ne peut concevoir qu'une simple puissance soit malade, si l'on ne peut concevoir la maladie comme une entité qui habite le corps, si l'on ne peut comprendre un trouble de la digestion sans une altération matérielle quelconque de l'organe digestif, pas plus qu'on ne comprend la suspension ou le désordre des mouvements d'une horloge sans un dérangement de la machine, si Ton ne peut concevoir enfin la puissance de digérer indépendante du canal digestif, la fonction en dehors de l'organe, la vie en dehors du corps vivant, faudra-t-il donc reconnaître avec les idéalistes qu'il est des cas où la folie est ou peut être un état purement intellectuel, puisque l'anatomie ne découvre dans les organes de certains fous aucune lésion matérielle?

L'objection n'est encore que spécieuse. Fort des nombreux exemples où l'observation découvre du vivant de l'aliéné ou après sa mort qu'une altération or-

ganique est la cause de sa folie, le physiologiste ne peut accorder la même valeur aux cas plus rares où Fanatomie ne révèle aucune lésion dans ses organes. Il est certain qu'une altération existe du moment qu'elle se laisse voir; il n'est pas certain qu'il n'en existe aucune parce qu'on n'en voit aucune. Le fait négatif n'a pas la même autorité que le fait positif, et, quand le fait positif est plus fréquent, le fait négatif plus rare et exceptionnel, c'est au moins avec une grande vraisemblance que le physiologiste pourra dire que la folie a toujours pour cause immédiate une altération organique, quand bien même Tanatomie n'en découvre aucune trace visible après la mort'. La vraisemblance augmente encore si, au heu d'opposer seulement au petit nombre des faits négatifs et sans conclusion possible la masse plus considérable des faits positifs et concluants, on ruine directement l'autorité de ces exemples équivoques, si l'on prouve qu'il existe certainement et fréquemment des modifications organiques de la dernière importance, qui échappent complètement à notre observation, dans l'état de santé parfaite du corps et de l'esprit, et ne permettent d'attribuer par analogie les hallucinations et tous les désordres intellectuels ou moraux de la folie qu'à une altération, appréciable ou insensible, des organes corporels.

Nos sens, alors même que la puissance en est multipliée par les moyens artificiels, ne nous révèlent jamais

^ Opinion de M. Ferrus.

que la structure et les altérations relativement grossières des organes corporels. Or, au delà des limites que ne dépasse pas la puissance du microscope, il s'accomplit encore des phénomènes qui, pour n'être pas appréciables à nos sens, n'en sont pas moins certains, n'en sont pas moins matériels. L'électricité, le magnétisme, tous ces subtils agents, physiques ou chimiques, qui produisent dans la matière brute, tout en se cachant eux-mêmes, des effets considérables et de vraies métamorphoses, exercent aussi leur influence sur la substance des nerfs et du cerveau, déterminent clans le plus profond de nos organes des modifications moléculaires inappréciables à nos sens, dont les conséquences peuvent aller jusqu'à la mort. Une commotion électrique, la foudre, le choc en retour tuent instantanément, et l'anatomie ne découvre pas toujours dans le cadavre une altération sensible. Ainsi nous sommes assurés, non-seulement qu'il s'accomplit dans nos organes des modifications matérielles, quoiqu'elles échappent à nos moyens directs d'investigation, mais encore que ces modifications organiques invisibles exercent à leur tour une grande influence sur les phénomènes intellectuels. L'alcool, l'opium, le haschisch et autres substances toxiques, agissent certainement sur les organes encéphaliques, sans que Ton découvre toujours la modification qu'y produit le poison; et le trouble des sensations et des idées n'est bien manifestement que l'effet de cette cause matérielle et insaisissable.

L'impuissance de l'anatomie pathologique à décou-

vrir toujours dans les organes du fou décédé une altération sensible n'est donc pas une objection dont il faille s'exagérer la valeur jusqu'à recourir à des suppositions gratuites ou à des arguments désespérés, pour en débarrasser la doctrine physiologique. Mais on ne peut pas non plus la réduire à néant, ruiner définitivement les conclusions générales des idéalistes , et établir démonstrativement la vérité de la thèse contraire par les seuls faits et les seuls arguments que fournissent l'anatomie, la physiologie et la pathologie, séparées ou réunies. C'est l'étude philosophique de l'homme tout entier et non pas seulement de son corps, c'est la science des rapports de l'esprit et des organes, c'est surtout la connaissance des lois particulières et de la nature incorporelle du principe pensant, qui seules peuvent démontrer rigoureusement que la folie a toujours et nécessairement pour cause immédiate une altération organique, qu'elle soit ou non, pendant la vie ou après la mort, appréciable à nos sens.

Dans quelque ignorance que nous soyons sur la manière dont s'exerce l'action réciproque des organes corporels et du principe pensant, dans quelque excès de spiritualisme que la philosophie puisse s'égarer, il est impossible de ne pas reconnaître que le système cérébral et nerveux est en fait, pour l'homme vivant sur la terre et de la vie présente, sans rien préjuger sur l'avenir ou sur le possible, la condition organique des phénomènes intellectuels et moraux; dételle sorte qu'il suffise que l'instrument organique du sentiment et de

la pensée soit modifié de différentes façons, pour qu'il en résulte en notre âme des sensations différentes, qu'il soit altéré pour que le désordre s'ensuive dans les sensations et dans les idées, ce Combien de pensées diverses, les unes grandes, belles, sublimes, les autres triviales» bizarres, ridicules, se présentent à l'esprit de l'homme, dit Leuret, avec une ironie non dissimulée, sans que nous puissions les expliquer par un changement organique survenu dans le cerveau! Si pour les pensées folles, il faut une altération du cerveau, il en faudra au même titre pour chaque phénomène psychique, intellectuel ou moral; il en faudra pour les rêves qui sont la folie des gens endormis, comme la manie et la monomanie sont la folie des gens éveillés. Se passe- t-il dans chacun de ces cas quelque phénomène organique? Cela est possible; cependant j'ignore s'il en est ainsi, et je ne pense pas que personne ait là-dessus plus de certitude que je n'en ai. y) Oui, sans doute, pour que j'éprouve une sensation de couleur, il faut que l'instrument organique, nerf optique ou cerveau, soit le siège, non pas d'une altération morbide, mais d'une modification régulière et déterminée; pour que j'éprouve la sensation de la couleur rouge, plutôt que celle de la couleur verte, il faut qu'il s'accomplisse dans l'organe une modification spéciale qui ne peut susciter que la sensation de la première couleur. Je ne puis pas expliquer comment et pourquoi cette modification organique fait naître cette sensation plutôt que toute autre, mais je sais pertinemment qu'elle existe et qu'elle est

la cause de cette sensation déterminée ; je ne prétends pas qu'elle suffise seule à produire cette sensation, mais je sais qu'elle est nécessaire pour que cette sensation se produise. Oui, pour les rêves qui sont la folie des gens endormis, il faut, non pas que l'organe soit dans un état pathologique, car le sommeil n'est pas une maladie , mais il faut que l'organe soit dans un autre état que dans la veille ; il faut pour qu'une hallucination de l'ouïe naisse dans mon esprit, pour que j'entende le bruit du tonnerre et non la mélodie que j'avais entendue avant mion sommeil, que l'organe soit modifié d'une façon différente. Oui, j'ai cette certitude qu'il se passe dans chacun de ces cas, quelque phénomène organique, quoique ce phénomène échappe âmes sens, et c'est pourquoi j'attribue à plus forte raison les sensations iUusoires et le désordre de l'intelligence à une modification des organes, qu'elle soit ou non sensible, pendant la vie ou après la mort. Il ne faut pas à coup sûr enlever à l'esprit toute espèce d'initiative et d'indépendance, le soumettre passivement et absolument aux organes, transformer en une sujétion complète de l'esprit au corps l'union et la corrélation toute réciproque de l'un et de l'autre, et chercher la cause suffisante des moindres particularités de la sensation, de la pensée et de la volonté surtout, dans les particularités du phénomène organique; ce que rien ne légitime, ce qui répugne à la raison et exclut toute hberté de l'agent. Mais il ne faut pas non plus fermer les yeux à l'évidence et repousser les conclusions les plus rigoureuses de l'in-

duction la plus simple et la plus timide. Si un aveugle ne peut éprouver la sensation de la couleur, il faut bien croire que c'est parce que chez lui l'organe de la vue est insensible ; si je vois les images des objets présents, il faut bien croire que la saine conformation de mon œil y est aussi pour quelque chose, et qu'il s'accomplit dans l'organe quelque phénomène particulier qui est la cause de la vision; si \e ne vois pas les objets absents, éloignés ou qui n'existent pas, il faut bien croire que l'hallucination, c'est-à-dire la vision d'objets qui ne frappent pas les yeux, avec une netteté capable d'en imposer au jugement, peut être produite et ne peut l'être que par une modification matérielle de l'organe optique ou cérébral, il faut bien penser que cette modification s'accomplit dans un organe plus ou moins malade, car ce phénomène est une anomahe. 11 faut croire enfin que cette altération morbide peut aussi bien échapper aux sens que toutes ces modifications organiques, régulières, inappréciables et cependant positives, d'où naissent incontestablement toutes les sensations si variées du chaud et du froid, du sec et de l'humide, du doux et de l'amer, de la rose et de l'œillet, du ton et du timbre, du rouge et du blanc.

Cette certitude, Leuret comme tout autre l'eût acquise, si, à défaut des témoignages insuffisants de l'anatomie physiologique ou pathologique, il eût été moins indifférent sur la question capitale de la nature du principe pensant, s'il eût consenti à fixer quelque temps son attention sur cette âme et sur ses caractères essen-

tiels dont il détourne obstinément ses regards. En effet, la psychologie a bien le droit d'être consultée quand il s'agit de savoir quelle est la cause directe, non pas d'une maladie ordinaire et manifestement corporelle, mais de cet état extraordinaire où les sensations sont illusoires, le jugement faussé, la volonté pervertie. Plus que tout autre, Leuret devait interroger la psychologie sur cette question capitale, puisque les autres sources d'information lui semblaient insuffisantes, puisqu'il était amené à penser que la folie pourrait bien naître spontanément dans l'esprit lui-même sans la participation directe des organes. Or, quelque opinion que l'on se fasse de la nature du principe pensant, il est impossible que la fohe soit une maladie spontanée, un état propre et indépendant de l'âme qui pense. Confond-on l'âme avec un organe corporel, c'est là une grave erreur assurément, mais qui tranche, ou mieux supprime la question : la foUe ne peut être qu'une maladie organique. Croit-on que l'âme est une substance incorporelle, c'està-dire une, inétendue, indivisible, il faut proclamer encore, mais non plus cette fois au nom d'une grave erreur et en supprimant la question au lieu de la résoudre, qu'une maladie de l'âme est une chose incompréhensible et contradictoire , que la foUe ne peut être que le contre-coup d'un dérèglement des organes.

Lorsque Bichat définissait la vie, l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort, il ne nous apprenait certes pas en quoi la vie consiste , mais il mettait en lumière cette vérité que l'idée de la vie et celle de la mort s'ap-

pellent mutuellement ; on en peut dire autant de celle de la maladie. La vie, la maladie, la mort, ce sont trois idées du même ordre, trois phénomènes, trois choses que nous voyons se produire et se succéder autour de nous, mais dont la matière seule nous fournit directement les exemples et nous suggère la pensée. La maladie appelle la mort; quand elle ne se juge pas par la guérison, elle se juge par la mort, et, un jour ou l'autre, la mort est la fin dernière de son extrême période. Ce qui meurt, ce qui est mortel, ce qui est sujet à la maladie, prélude de la mort, c'est tout ce qui vit, c'est-àdire, non pas tout ce qui est, mais ce qui possède une certaine forme d'existence, celle-là même qui caractérise les êtres organisés. Ce qui meurt, comme ce qui vit, est composé et se décompose; l'âme, une, simple, indivisible, indécomposable, peut être anéantie, mais non mourir, c'est-à-dire se dissoudre. L'annihilation peut être sa fin ; la mort même répugne à sa nature. Ce sont là, une fois admise la spiritualité de l'âme, des vérités incontestables; les énoncer de cette façon, ce n'est pas faire intervenir hors de propos, et pour le besoin de la cause, le dogme certain ou supposé de la perpétuité de l'âme humaine dans une existence sans fin. Si donc nous parlons de maladies de l'âme, ou bien, comme Platon faisait sans doute, nous nous servons, pour exprimer quelques-uns de ses états, d'une simple comparaison, d'une métaphore, ou bien, si nous la prenons à la lettre, nous sommes dupes de cette expression figurée et nous ne nous apercevons pas qu'il n'y a point de

ressemblance , point d'identité surtout entre les maladies du corps, les vraies, les seules maladies et les états de l'âme auxquels nous appliquons cette dénomination contradictoire. Leuret a raison de la repousser et de ne pas vouloir que la folie soit une maladie de l'âme.

Qu'est-elle donc alors, du moment qu'elle n'est, ni ne peut être une maladie de l'âme? C'est, dit Leuret, un état particulier, anomal de l'âme elle-même, un simple désordre de l'intelligence, une erreur de l'esprit, le fou est un homme qui se trompe. Oui, le fou se trompe, mais aussi l'homme sensé; oui, dans la folie l'intelligence est désordonnée, mais aussi dans une foule d'autres états qui ne sont pas la folie, qui ont ou qui n'ont pas d'analogie avec elle. Mais alors la fohe n'a plus rien de particulier, rien de caractéristique; tout homme qui se trompe est fou, toute opération incorrecte de l'esprit, tout paralogisme, toute erreur de la vue ou de quelque autre sens est de la folie ; il n'y a tout au plus entre ces choses qu'une différence de degrés, et, comme il n'est pas d'homme qui ne se trompe, comme il n'est guère de pensée qui ne renferme quelque erreur ou quelque imperfection, voilà la raison elle-même confondue avec la folie. Nous examinerons plus tard cette question particulièrement intéressante des caractères différentiels de la raison et de la folie; pour le moment nous voulons seulement faire voir les conséquences qui résultent rigoureusement de la doctrine idéaliste et de cette opinion générale, que la foUe est un état propre et spontané de l'âme humaine,

dont une altération organique n'est pas la cause immédiate et nécessaire. Si graves que soient déjà les premiers résultats où conduit cette opinion, il est d'autres conséquences plus étranges encore auxquelles il est difficile de se soustraire. L'intelligence n'est pas seule égarée dans la folie, la volonté l'est aussi bien que le jugement; le fou n'est pas seulement un homme qui se trompe, c'est souvent aussi un homme dangereux, un meurtrier. Faute de pouvoir attribuer cet égarement de la volonté à sa véritable cause, la maladie des organes, on est forcé d'assimiler soit les fous aux criminels, soit les criminels aux fous ; on aboutit nécessairement à l'une ou à l'autre de ces opinions extravagantes, qu'un crime n'est qu'un acte de folie ou que tout acte de foHe est une faute ou un péché. La thèse de Heinroth n'était donc pas si arbitraire et si mystique qu'elle paraissait tout d'abord. En un mot, si l'on met hors de cause l'influence des altérations organiques, si l'on exclut la possession , la sorcellerie , l'intervention directe de la puissance divine, si l'on place la cause prochaine de la folie dans l'esprit lui-même , la folie n'est plus nécessairement que le désordre d'une faculté quelconque, en quoi que ce soit qu'il consiste, quelle que soit la faculté déréglée; tout désordre d'une faculté quelconque est folie; l'erreur est un désordre de l'intelhgence, la passion est un trouble de la sensibilité , le crime un dérèglement de la volonté; erreur, crime, passion, la folie n'est que cela et tout cela n'est que foUe.

La seule considération des états pathologiques des

organes morts ou vivants ne suffit pas pour établir que le désordre mental a toujours pour cause prochaine et immédiate un état morbide des instruments corporels ; elle prouve seulement qu'il en est ainsi dans un grand nombre de cas, et rend même très-vraisemblable la thèse absolue des physiologistes. Mais, quand aux témoignages de la pathologie et de l'anatomie on ajoute la considération physiologique et psychologique des relations de l'esprit et des organes, la connaissance des caractères essentiels, des lois générales et de la nature incorporelle du principe qui pense, sent et veut, la démonstration est complète, et il n'y a pas dans les sciences naturelles ou philosophiques de vérités mieux établies que cette conclusion de la doctrine physiologique, rigoureusement réduite dans ces termes généraux : Le trouble des facultés mentales, quelle que soit la faculté déréglée-, auquel on donne le nom de folie, a toujours et nécessairement pour cause prochaine une modification anomale ou une altération morbide des organes corporels, visible ou inappréciable avant ou après la mort, de quelque nature qu'elle soit, en quelque organe qu'elle se rencontre.

Tout en étabhssant ces conclusions, nous avons réfuté les principaux arguments de la doctrine idéaliste. Il en est deux cependant invoqués par Leuret, que nous n'avons pas eu l'occasion d'examiner jusqu'ici. Nous pourrions, à la rigueur, nous en tenant à cette réfutation générale et à cette démonstration directe des principes de la doctrine physiologique, négliger ces argu-

ments secondaires. Nous ne le ferons point, parce qu'ils ne manquent pas d'une certaine force au moins apparente, et que nous voulons lever les moindres doutes. Mais nous ne ferons qu'en montrer rapidement la faiblesse, parce que nous nous proposons de traiter plus tard, avec le soin qu'elles méritent, les deux questions importantes qui en constituent le fond.

Souvent, dit Leuret, des causes purement morales, un profond chagrin, une violente passion contrariée, déterminent la folie; et souvent aussi un traitement purement moral, un appel à d'autres sentiments, un raisonnement suffit pour la guérir. Le premier fait est hors de doute, quoi qu'en puissent dire certains physiologistes trop zélés partisans de la loi d'hérédité ou de la prédisposition maladive du système nerveux ou cérébral; et, quant au second, personne ne songe plus à nier en principe l'utilité et l'efficacité du traitement moral de la folie. Mais la question est de savoir jusqu'à quel point et comment agissent les causes morales pour produire la fohe et le traitement moral pour la guérir. Puisque nous réservons le fond du sujet pour l'examiner à part plus complètement et plus à propos, il nous suffit présentement de réduire ces arguments à leur valeur réelle, de montrer que Leuret en tire trop aisément des conclusions illégitimes, et qu'ils n'ébranlent en aucune façon celles de la doctrine physiologique.

Oui, une ambition déçue, un amour malheureux, un grand désastre de fortune paraissent être ou sont en réahté l'origine première delà folie, plus souvent qu'une

blessure à la tête, aussi souvent qu'une maladie organique naturellement étrangère à l'état de l'esprit. Mais il s'agit de savoir si cette cause morale est la cause prochaine et immédiate de la folie, ou si elle n'en est pas seulement la cause indirecte, lointaine ou occasionnelle, si, par exemple, Fambitieux éconduit et l'amant malheureux délirent par cela seul qu'ils sont trompés dans leurs désirs, sans aucune participation des organes malades à la production de ce délire, ou si entre le chagrin et la folie ne vient pas s'interposer, toujours et nécessairement, un trouble des organes, comme effet direct de la passion contrariée et cause immédiate de la folie; de telle sorte que, quand ce premier effet, l'altération organique, ne suit pas la passion déçue, le second, le délire, ne se produise jamais; de telle sorte que, quand la passion a ce premier effet de porter le trouble dans le cerveau, ce soit au trouble du cerveau, devenu cause à son tour, et non à la passion elle-même, qu'il faille attribuer directement le délire.

Or le doute n'est guère possible , si Ton considère que la douleur la plus profonde, la plus légitime et la plus imprévue, ne fait le plus souvent qu'enlever le bonheur à celui qu^elle frappe, en respectant sa raison, et que les motifs apparents, que l'on regarde comme la cause directe et principale de la folie, sont fréquemment au contraire futiles, insignifiants, hors de toute proportion avec les terribles effets qu'on leur attribue. Si l'on observe quel est le tempérament physique , propre ou héréditaire de ceux qui tombent ainsi

de la passion dans la folie, si Ton découvre que cette amante délaissée a montré de légers symptômes d'hystérie, que ce négociant ruiné était atteint d'une affection des hypocondres, on sera bien près de croire que le malheur auquel ils succombent n'est qu'une occasion qui a fait éclater un mal dont la véritable cause est ailleurs, dans l'organisation, et que toute autre occasion eût fait éclater de môme. On ne conserve plus de doutes quand, après avoir examiné la valeur de tous les faits et de tous les arguments que fournissent les études différentes de l'esprit et des organes vivants ou morts, on songe à l'influence presque illimitée qu'exerce, non plus l'état du corps sur celui de l'âme, mais l'état de l'âme sur celui du corps. La douleur, la passion sous toutes les formes, n'atteint-elle pas profondément la vie des organes? Si elle est capable de tuer lentement ou brusquement, ne l'est-elle pas de porter le trouble dans un organe déterminé, celui de l'intelligence et de la sensibilité, surtout s'il est plus disposé, par sa constitution propre ou parles circonstances, à la maladie, ou même quand il ne le serait point du tout? On ne nie pas la puissance des causes morales de toute sorte, parce qu'on se rend compte de la façon dont elles agissent, et que l'on découvre qu'elles ne portent dans les facultés de l'esprit le trouble de la folie qu'indirectement, par contre-coup, après avoir d'abord produit le désordre dans quelque partie de l'organisation.

On a facilement raison de l'argument que tire Leuret des succès obtenus par le traitement moral de la folie,

d'abord parce que ces succès sont moins fréquents et moins certains que Leuret ne les a crus, ensuite parce que, parmi les procédés thérapeutiques employés par lui, s'il en est de puissants, il en est d'inefficaces, et que les plus puissants sont loin d'agir à la façon dont Leuret explique leur efficacité. Nous ne voulons encore que montrer la faiblesse du dernier argument invoqué en faveur de la doctrine idéaliste, nous proposant de recueillir plus tard et d'examiner les indications que la connaissance des rapports de l'esprit et des organes peut fournir sur le traitement moral de la folie.

« On a peine à voir, dit avec Leuret un physiologiste défenseur de sa doctrine, une lésion matérielle dans une maladie que l'on guérit quelquefois par un simple raisonnem.ent ou par quelques paroles ^ » On pourrait répondre avec bien plus de justesse , car ces autres cas sont bien plus fréquents : Est-il possible de considérer comme une maladie intellectuelle, comme un simple trouble des facultés mentales , la folie que l'on guérit avec des bains, des sangsues et des purgatifs? Si la guérison par le traitement moral est positive, la guérison par le traitement physique ne l'est pas moins. Si l'on devait résoudre la question en faveur de l'un de ces deux traitements à l'exclusion de l'autre, d'après des résultats statistiques et à la majorité des succès obtenus, peut-être le traitement moral devrait-il être abandonné pour le traitement physique ; ce qu'à

1 Voyez Bulletin de V Académie de médecine, t. XX. Discussion sur le délire. Rapport de M. Bousquet. *

Dieu ne plaise, car on se priverait, d'une façon ou de l'autre, d'un puissant moyen thérapeutique, quand ce n'est pas trop de les employer tous deux simultanément, alternativement, avec discernement, selon les cas individuels.

Le traitement moral dont Leuret faisait usage n'était pas la chose du monde la plus simple ; il ne consistait pas à attaquer de front l'erreur de l'ahéné et à la battre en brèche à coups de syllogismes. S'agissait-il d'un furieux, Leuret savait bien que la logique ne peut rien sur un accès de manie ; s'agissait- il d'un monomaniaque, il avait recours à la ruse, tendait des pièges au raisonneur pour le mettre en contradiction avec lui-même, ne reculait pas, pour le forcer à penser juste, devant la violence et l'intimidation. Quel résultat obtenait-il de tels moyens? Le monomaniaque rétractait son erreur comme on rétracte un mensonge, c'est-à-dire que, sous la menace ou sous le coup de la douche, le fou , au lieu de délirer sincèrement, se faisait hypocrite, affectait dans ses discours une raison d'emprunt , et conservait l'erreur dans son esprit. Tout au plus, faisant appel au reste de bon sens qui persiste encore souvent dans la folie et coexiste avec elle, Leuret obtenait-il une rétractation sincère, mais qui durait une heure ou une minute. Les moyens vraiment efficaces, capables de produire une guérison sérieuse et non simulée, une améhoration durable et non passagère, étaient pour Leuret et sont encore aujourd'hui le travail, la distraction, l'éveil de sentiments nouveaux, d'émotions

douces OU fortes qui puissent balancer et vaincre la funeste influence des hallucinations, des sentiments pervertis, des conceptions délirantes de l'aliéné. Voilà le traitement moral vraiment efficace ; or, il s'agit de savoir comment agissent ces remèdes moraux , quel genre d'influence ils exercent sur l'état mental du fou? c( L'idée médicatrice peut- elle désobstruer les vaisseaux, séparer les plans fibreux soudés par la maladie , redonner au cerveau la dose de consistance nécessaire à l'intégrité de la raison? » Non, certes ; mais il n'est pas question de faire opérer par une idée intellectuelle, même par une forte émotion morale, de pareils miracles dans l'ordre corporel. On demande seulement si, de même qu'une passion violente, la colère, la terreur, est capable de produire une révolution dans les organes, de faire éclater des troubles graves dans l'économie corporelle, ainsi une autre émotion ne peut exercer une action également puissante mais salutaire ; si, de même que la contention d'esprit du monomaniaque absorbé par une idée fixe entretient et augmente le trouble de son cerveau, ainsi la distraction, le repos de la pensée, le travail manuel, l'exercice ne peuvent améliorer son état mental en procurant le repos au cerveau malade. De même qu'une vive émotion dégrise et rend à l'homme ivre sa lucidité d'esprit, non pas en dissipant d'une façon magique une sorte de nuage intellectuel qui obscurcirait sa raison, mais en produisant dans son cerveau troublé une commotion salutaire , de même qu'un malade languissant , paralysé , sans forces

et sans voix, recouvre sous l'influence d'une passion violente la parole et l'énergie , de même que, terrifiées à la vue du fer rouge dont les menaçait Boerhaave, les religieuses de Harlem ne tombaient point dans leurs convulsions périodiques , parce que leur âme violemment émue tenait fortement les organes en bride, de même enfin que les causes morales de toute espèce produisent la folie , non pas en déréglant directement les facultés de l'esprit, mais en portant le trouble dans les organes, on demande si lés émotions, les sentiments, les passions, les idées même que l'on éveille à dessein dans l'esprit des aliénés n'exercent pas aussi une influence salutaire sur l'état de leurs organes malades et par contre-coup sur leur état mental, si l'esprit occupé de ridée nouvelle, pénétré du nouveau sentiment qu'on excite en lui n'a pas une force plus grande pour résister à l'influence perturbatrice des organes, pour réagir sur eux et modifier leur état. C'est également méconnaître les vrais rapports de l'esprit et des organes que de nier l'influence qu'exerce l'état du corps sur celui de l'âme et réciproquement l'action des sentiments, des passions, de tous les états moraux et intellectuels sur les phénomènes organiques, que de refuser absolument aux organes malades la puissance de porter le désordre dans les opérations de l'esprit, et aux émotions de l'âme le pouvoir de susciter ou d'apaiser dans une mesure quelconque le trouble des organes.

Qu'on ne repousse donc pas le traitement moral, sous prétexte que la folie a son principe immédiat dans

une altération organique , mais que l'on sache , en l'employant, comment il agit ; c'est une condition indispensable pour ne l'employer qu'à propos, avec discernement, pour en obtenir le plus d'heureux succès, et ne point tirer de ceux-ci de conclusions illégitimes sur la nature et le siège de la foKe.

Il est faux que la folie soit jamais une maladie de l'âme, un trouble purement intellectuel ou moral, ayant dans l'esprit lui-même son principe immédiat , sans participation directe et nécessaire d'une altération organique à la production du désordre des facultés mentales.

Les faits fournis par l'observation journalière etl'anatomie pathologique prouvent surabondamment que le délire de la folie a souvent pour cause une altération des organes corporels qui jette le trouble dans les opérations de l'esprit,

La connaissance des rapports de l'âme et des organes dans la santé et dans la maladie, de l'influence qu'exercent les phénomènes corporels, réguliers ou morbides, sur la production des sensations, des sentiments ou des idées, sur le jeu des facultés de l'esprit, de l'influence contraire des sentiments, des passions, des divers états de l'âme sur les fonctions et sur l'état des organes corporels, de la nature immatérielle du principe qui pense, sent et veut, de l'esprit, un , indivisible, indécomposable, sujet à l'anéantissement peut-être, mais non pas à la mort, à l'erreur, mais non pas à la maladie, en un mot, la raison éclairant son jugement de la double lumière des sciences physiques et de la psychologie con-

dut que toujours le trouble des facultés mentales a pour cause prochaine, immédiate et nécessaire une altération des organes.

C'est là le fond de la doctrine physiologique; mais il faut prendre garde de faire sortir de cette conclusion générale ce qu'elle n'implique nullement. Par exemple il ne s'ensuit pas, ni que cette altération organique, cause du trouble intellectuel, soit toujours visible après la mort, ni qu'elle consiste précisément dans les phénomènes morbides que l'anatomie révèle quelquefois à nos sens, ni qu'on puisse déterminer quels sont sa nature et son siège précis , ni qu'elle affecte toujours le même organe, le cerveau ou même quelqu'une de ses parties, ni que la nature et le siège de cette altération déterminent et caractérisent nécessairement dans leurs moindres détails la forme et l'objet du délire, ni que les accidents de la vie morale n'aient aucune influence sur la production de la folie , n'en soient pas fréquemment l'origine historique , la cause première , indirecte et accidentelle, ni enfin que le traitement moral ne soit pas d'un grand secours, qu'il ne puisse pas souvent, uni au traitement physique ou même employé exclusivement, amener indirectement la guérison de la folie, comme les passions ont le pouvoir de la faire naître.

Ce sont là autant de questions particuhères, encore irrésolues, sur lesquelles on peut émettre des opinions différentes sans ébranler le fond solide de la doctrine physiologique. Nous les examinerons successivement en temps opportun.

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