PREFACE
Plus on a étudié l'aliéné, plus on a vécu dans son intimité, plus aussi l'esprit s'est senti agité par de graves problèmes dont la solution intéressait, au plus haut degré, la société, la morale et la loi. Il était impossible, en effet, qu'on ne se fît pas souvent ces questions : l'aliéné est-il irresponsable de ses actes, doit-il être toujours enfermé? Ses infractions à l'or-, dre public, ses offenses à la morale sont-elles les conséquences forcées de la perte du libre arbitre, ou peut-il, dans quelques circonstances, vaincre ses tendances? Les délits, les
crimes qu'il commet, sont-ils inévitablement imputables à sa maladie, ou doit-il être considéré comme coupable, lorsqu'il semble avoir agi avec discernement et conservé les notions du bien et du mal? L'hérédité, la nature spéciale du tempérament, du caractère, la maladie, le genre d'éducation ne modifient-ils pas fortement, souvent même irrésistiblement, les facultés intellectuelles et morales? Jusqu'à quel point peut-on distinguer les limites qui séparent la passion de la folie? Le criminel luimême, sous l'empire de ces causes, ne se présente-t-il pas avec des conditions d'infériorité physique et morale qui troublent la conscience et la font hésiter sur sa culpabilité? Toutes ces questions et d'autres encore, que nous omettons, devaient faire du médecinaliéniste un point de mire pour d'autres spécialités, fières de leur science, de leur position, et jalouses de leurs droits.
La séquestration, au point de vue de la liberté individuelle, la transformation, clans un certain nombre de cas, du crime en maladie,
au point de vue du salut de la société, prêtaient évidemment le flanc aux attaques; tant il est difficile de comprendre que ceux qui constatent à chaque instant, Faction réciproque du physique sur le moral, soient plus aptes à élucider ces questions, que ceux qui ne connaissent qu'un des éléments de cette influence ! Au lieu de s'engager dans la voie douloureuse qu'ont suivie les adversaires de la médecine mentale, il était bien préférable de répondre aux récriminations par des faits. C'est ce que les auteurs de La Folie lucide Trelat), de L'Aliéné devant la philosophie , la morale et la société (A. Lemoine), de La Folie devant les tribunaux (Le Grand du Saulle), de l'Examen de la loi de 1838 (Petit), et les membres de la Société médico-psychologique, dans la remarquable discussion, Des divers moyens d'assistance publique, propres à améliorer le sort des aliénés (Ann. méd. psyck., 1845), nous paraissent avoir fait avec la supériorité qu'a l'observation pratique sur l'allégation. Nous-même avons joint nos efforts à ceux des hommes de
mérite que nous venons de citer, et nous espérons que les mémoires, De la Perversion morale, dans la période prodromique de la paralysie générale, de la responsabilité légale des aliénés, à l'aide de l'observation quotidienne durable, de l'Appréciation médico-légale de l'état actuel de la folie en France, au point de vue de la loi de 1838, de l'Influence de la vie de famille dans le traitement des maladies menlales, et le travail que nous préparons sur la folie raisonnante, fourniront des matériaux à la discussion qui est ouverte.
Sans entrer dans des développements que cette préface ne comporterait pas, on peut cependant opposer des raisons satisfaisantes aux attaques des adversaires de la science des maladies mentales. Ainsi, aux jurisconsultes, qui se sont émus de la prétention des médecins, de ne voir que des fous dans les criminels , on peut affirmer , que jamais cette proposition n'a été formulée d'une manière générale par les aliénistes. Beaucoup ont dit, il est vrai, il y a des fous parmi les criminels,
et ils ont corroboré cette opinion, en établissant qu'un bon nombre d'entre eux avaient des parents aliénés et qu'ils présentaient euxmêmes un développement physique et moral incomplet. A cet égard, les portraits stéréotypés, chaque année, dans les journaux judiciaires, d'individus au front bas, fuyant, au regard atone ou hébété, à l'intelligence obtuse, ne prenant pas plus part à leur procès, que s'il ne les concernait pas, ne confirment que trop la vérité de cette détérioration.
Si à ces signes déjà graves, on rattache la dégradation des parents, leur absence forcée, le milieu empoisonné dans lequel les enfants ont été élevés, n'ayant d'autres maîtres que des vagabonds et des malfaiteurs, l'ignorance de toute idée morale et religieuse, le mauvais exemple sous toutes les formes, la promiscuité des sexes, l'abandon dans lequel la société les a laissés, la privation des choses les plus nécessaires à la vie, on devra moins s'étonner que, les médecins, qui enregistrent avec soin ces faits, soient portés à considérer les indi-
vidus de cette catégorie, plutôt comme des malheureux à plaindre, que comme des coupables à châtier. Comment se persuader que la société est vengée et protégée par de semblables condamnations ! Punir en pareil cas., au lieu de remonter aux causes, n'est-ce pas imiter la conduite de ceux qui attendent qu'on soit en pleine épidémie et que les victimes tombent en foule pour faire des recommandations ou prescrire des remèdes !
Aux hommes du monde qui pensent qu'on peut enfermer dans les asiles, des personnes saines d'esprit, sous prétexte qu'il est difficile de distinguer la raison de la folie et celle-ci de la passion, il faut démontrer combien cette accusation est peu fondée et en appeler de la fiction à la réalité. Quelles meilleures preuves à donner, que de mettre sous leurs yeux les tableaux du mouvement des admissions dans un grand asile. Ainsi, en 1843 à Maréville, les 201 entrées de l'année consistaient en 80 manies, 61 mélancolies, 38 démences simples et paralytiques, 2 délires restreints, monomanies,
19 imbéciles, idiots et 1 crétin, c'est-à-dire dans les grandes manifestations habituelles de l'aliénation mentale, sauf 2 cas, et pouvant être appréciés par tout homme intelligent. Ces formes et ces proportions sont semblables dans les nombreux asiles de la France et de l'Etranger , les rangs seuls peuvent changer ; donc, nulle confusion possible, dans l'immense majorité des manifestations externes de la folie, et lorsqu'il y a des cas rares difficiles, la règle est de demander l'avis des médecins les plus expérimentés, et d'adresser les pièces et les réclamations aux autorités administrative et judiciaire. Il y a encore une autre raison à faire valoir, qui a une importance capitale pour les familles ; dans tous les établissements bien tenus où les aliénés sont traités au début de leur maladie, le chiffre des guérisons s'élève aux trois quarts des entrants.
iJne partie de la Presse a protesté en termes plus que pénibles, contre la séquestration et les médecins d'asiles. L'examen des griefs qu'elle a mis en avant est-il suceptible d'une
réfutation sérieuse? C'est ce qu'on jugera par l'exposé succinct qui va être fait. La claustration dans les asiles de personnes, qu'on prétend saines d'esprit à leur entrée, a été déclarée la cause de la perte de leur raison, dans les premiers jours qui ont suivi l'admission, par suite de ' la révolution que leur avait occasionné l'emprisonnement. Cette éclosion fulgurante de la folie, qu'on dirait découverte en vue du médecin de l'autorité, le seul dont on veuille accepter la compétence, est en contradiction formelle avec l'observation. L'interrogatoire des parents apprend, en effet, que, près des deux tiers des aliénés, reçus dans les asiles privés ont une durée de maladie, qui varie d'un à deux ans. La statistique officielle de France, pour l'année 1853 établit que, sur les 32,874 aliénés, traités dans le cours de cette année, 14,493 seulement avaient pu fournir des renseignements; il résulte de ces recherches, que, près de la moitié d'entre eux avaient plus de deux ans de maladie. Là est une des causes principales de l'encombrement, qui a une toute
autre influence que celle de la claustration dans les premiers jours ! Pour avoir lancé une pareille dénonciation, il faut, d'ailleurs, n'avoir aucune connaissance de l'origine de la„ folie qui vient des parents, du tempérament, du caractère, des maladies et s'élabore des années à l'avance. L'augmentation constante du nombre des aliénés dont on a fait un violent reproche à l'isolement légal, n'atteste pas de notions plus pratiques sur les causes de cet accroissement. Si l'on avait cherché à s'éclairer, on se serait assuré qu'il y avait, en dehors des asiles, des milliers d'insensés, qui n'y étaient jamais entrés. Ainsi, en 1861, on comptait en France 84,214 malades d'esprit, dont 31,154 se trouvaient dans les établissements, et 53,260 à domicile. Or dès que de nouveaux asiles sont construits, ils se peuplent de ces malades venus du dehors, et comme presque tous sont incurables et que les admissions l'emportent annuellement, environ d'un dixième sur les sorties, on a là plusieurs des véritables causes de l'encombrement.
Comme conclusion de l'inanité des accusations de détention arbitraire, nous ne craignons pas de déclarer que nous avons pris connaissance des pièces relatives aux cinq ou six affaires, signalées par la Presse; leur lecture ne nous a laissé aucun doute sur la folie de chacun des individus qu'elles concernaient, et en outre, nous n'avons pas trouvé un seul fait de ce genre qui ait entraîné, en France, une condamnation judiciaire.
N'avions-nous pas raison de dire, que même dans cette préface, on pouvait combattre par des faits les allégations sans preuves, dirigées contre les médecins spécialistes. Nous passons maintenant la plume à M. le docteur Bonnet, pour qu'il défende, comme ses prédécesseurs, et avec son expérience, la cause juste que nous soutenons tous, et qui triomphera des attaques que nous avons signalées, sans nous embarrasser de celles qui sont occultes.
Paris, le 15 novembre 1865.
A. Brierre de Boismont.