OBSERVATION VII
Lypémanie. — Alternances de stupeur. — Craintivilè. — Impulsion aveugle. — Démence. — Sournoiserie. — Déterminations d'agitation à craindre.
La nommée V... entre à l'asile de..., en... — Aucuns renseignements dans le certificat d'entrée, qui constate uniquement, l'aliénation mentale. — D'après les renseignements qu'on put se procurer, on fut à même de remarquer que l'invasion de la maladie paraissait, se rattacher à une vive frayeur éprouvée par cette fille ' r d'un incendie qui eut lieu dans sa commune. — L'exagération de cette peur a produit une lypémanie. Par instants, il se développe une stupeur si profonde que l'aspect extérieur pourrait, au premier abord, en imposer pour de la stupidité. — Tout ce qui entoure la malade est. en général, pour
elle un sujet de crainte qui paralyse tous ses mouvements et entrave tous moyens. — A la moindre parole qu'on lui adresse, se6 traits se contractent et elle pâlit; elle offre quelques excitations avec violences et a besoin d'être surveillée attentivement.
On a pu, pendant longtemps, réveiller un peu l'action intellectuelle et la spontanéité en occupant la malade à des travaux de couture. — Le plus souvent calme, mais presque toujours concentrée et dépourvue de l'esprit d'appréciation et de direction personnelle, elle montrait parfois une excessive irritabilité très-difficile à réprimer. — Entre autres faits, elle voulut un jour étrangler une fille de service; interrogée sur cet acte, elle répondit y avoir été irrésistiblement portée par quelque chose qui la poussai/, avec beaucoup de force.
Il y avait chez l'aliénée disposition congéniale ; d'unautrecûté, la période menstruelle ne reparaissant pas malgré tous les efforts tentés à cet effet, des doutes devaient venir à l'esprit pour la guérison de la folie.
Le pronostic s'est réalisé. — Après quelques années pendant lesquelles le calme alternait avec l'excitation et s'entremêlait d'impulsions souvent dangereuses, la fille V... est tombée dans la démence; elle est encore sournoise et a des exacerbations d'agitation maniaque avec propulsions dangereuses qu'on ne peut prévoir.
Remarques. — Je demande en bonne conscience a ceux qui veulent absolument l'air de la liberté pour les aliénés et résistent systématiquement à la philosophie des faits, si l'autorité doit attacher créance à leur langage dans un cas comme celui-ci : délire mélancolique avec alternances de stupeur, craintivité trompeuse, perversion affective, impulsion aveugle. — L'internement, et un internemenl hâtif en même temps que conservatoire, était
nécessaire et doit durer. — <■ Qui cavet ne decipialur, vix savet, cùm etiam cavet. »
Je ne crois pas hors de saison de faire une courte observation à propos du certificat médical d'entrée. — 11 constatait purement et simplement « aliénation mentale. » — Cela ne suffit pas de parler ainsi, et c'est contraire à l'esprit juste et précautionnel de la loi. Lorsqu'un médecin donne sa signature pour faire interner il agit évidemment selon sa conscience et d'après les phénomènes que lui fournit l'observation directe mise en rapport avec son raisonnement et l'expérience acquise des morbidités névrotiques; mais, il assume une part dans la responsabilité de la liberté individuelle. 11 ne doit pas seulement penser à sauvegarder la société et à faire donner le traitement et la protection légale à un pauvre d'esprit. 11 faut encore qu'il songe — autant que faire se peut — à prémunir ceux qui sont chargés du soin de traiter et de surveiller l'aliéné; c'est un devoir moral qu'il a à accomplir vis-à-vis de ses confrères et du personnel des établissements. — 11 est nuisible pour la science de ne pas être éclairé sur les causes d'aliénation qui sont loin d'être, toutes, bien connues. On peut, en ne relatant pas certaines formes hallucinatives fort dangereuses ou des impulsions insolites, occasionner involontairement un meurtre; en effet, une plus grande rigueur de surveillance serait dispensée si on avait connaissance de l'irrésistibilité. — Je n'ignore pas que, souvent les médecins ont difficilement eux-mêmes des renseignements; mais, peut-être pourraient-ils exercer
une forte pression sur les parents et exiger des documents commémoratifs de la part des autorités.
Je laisse à apprécier ces considérations ; j'ai la conviction de faire le bien en indiquant un mal susceptible de correctif; j'ai la conviction que je ne m'éloigne pas des règles de la confraternité bien entendue en indiquant le vice des certiûcats d'entrée. — J'ai vu, par exemple, dans un cas de criminalité, un médecin appelé à déposer devant la Cour d'assises. Ce médecin est, sans contredit, un homme de grande valeur; néanmoins, et la folie était formelle, il fut embarrassé pour expliquer les motifs déterminants d'un certificat d'entrée; il reçut cette remontrance du Président : « Nous n'osons pas croire, Monsieur le docteur, que vous ayez donné un certificat de complaisance. » — Le doute, dès lors, peut commencer à entrer dans l'esprit des jurés; d'un autre côté, c'est fort dommageable pour la considération d'un expert de ne pouvoir circonstancier.
Je m'arrête sur ce point; mais, on peut voir que la question peut, dans certains cas, devenir plus grave qu'on ne le croit. — J'engagerais même, par un excès de prudence fort légitime, les médecins de prendre le double des certificats qu'ils donnent pour l'admission des malades et de tenir bonne note des motifs qui ont décidé leur détermination sur l'internement. — Cela peut être fort utile en des circonstances subites et qu'on ne peut jamais prévoir.
Quelques départements ont pris l'habitude — et c'est 'une excellente chose — d'avoir des feuilles imprimées en
questionnaire; les médecins y établissent une réponse à chaque chose qui leur est demandée. — Malheureusement, le fait n'est pas général et l'exécution ne s'accomplit pas toujours avec la rigueur désirable.