OBSERVATION XXXIV
Délire chronique ambitieux. — Apparence de raison en dehors des idées prédominantes ; erreurs nombreuses de perception et de jugement. — Forme raisonnante. — Irritabilité; agitation par intervalles. — Travail borné. — Dangers afférents à ce mode de délire. — Séquestration indiquée. — Aucunes relations de famille.
Le nommé K... entre à l'asile de..., en... — II se présente avec un extérieur décidé, un regard animé et fier. Interrogé, il ne répond pas d'abord avec empressement; mais, quand on le pousse, il répond d'une façon brève, décidée, comme un homme sûr de lui et convaincu de l'excellence de ses opinions. — Il arrive d'Amérique. Comment est-il revenu? On ne peut le savoir. — Ses idées prédominantes sont des idées de République universelle qu'il se croit obligé de propager lui seul. Il commence par annoncer que, dans un mois, il sera hors d'ici, que personne n'a de pouvoir sur lui et que, dans peu de temps, ses opinions et ses réformes auront cours partout. — Très-agilé avant son entrée, il montre du calme. — On lui propose de travailler; il refuse d'abord; on insiste, et il s'occupe avec plaisir et convenablement. — Il réclame même le travail ; son sommeil est bon ainsi que son appétit ; aucun dérangement. — Quand on lui parle, il revient à ses idées délirantes de république. — Quand on lui demande où il ira une fois hors d'ici, il répond : En Amérique. 11 prétend qu'on pourvoiera à ses besoins partout où il sera et ne s'inquiète pas du tout de son sort.
Tout en paraissant raisonnable, calme et docile, K... conserve
toute la virtualité de son délire. Rarement il le manifeste, et il faut une attention soutenue et la connaissance de l'affection mentale pour trouver en lui un aliéné. — Sauf un peu d'injection de la face, un regard trop brillant et une disposition à la fierté, à l'orgueil, rien d'extérieur ne témoigne de l'altération des facultés. — Quand on l'interroge, il répond avec politesse, exactitude, et présente parfois dans son raisonnement quelque chose de spécieux qui embarrasse l'interlocuteur. — Il a puisé en Amérique des aspirations libérales et de renversement d'abus ; peu à peu, il s'est trop identifié avec ses idées; il les a systématisées, et aujourd'hui il est arrivé à en faire le but de sa vie et à les regarder comme devant se réaliser. Mais, il ne jouit pas de sa raison dans les idées qu'il conçoit, et ce qui le prouve c'est son obstination à vouloir mettre à exécution ses réformes précisément au moment où cela est impossible et de le vouloir quand même. Ceci dénote une fausse appréciation des faits et des événements, en un mot une systématisation d'un ordre d'idées. — Il sortira sûrement, dit-il, lorsque le temps viendra. Ce temps fixé à trois mois étant écoulé, il est fort surpris d'abord, mais moins étonné ensuite car, avant qu'il soit sorti, toutes les églises doivent être fermées, les prêtres expulsés ; l'Etat aura changé de forme, et enfin, sera répandu partout le système do gouvernement qu'il rêve et espère dans lequel sa personnalité jouera le plus grand rôle.
Voyant que rien ne vient au gré de ses. aspirations, de calme qu'il était il devient bruyant, crie à la persécution ; sa verbosité ne connaît plus de bornes ; il menace, devient irritable et est fort difficile à discipliner. — Il refuse les travaux auxquels il se livrait parce qu'ils ne conviennent pas à sa dignité et, tout en disant cela, il en accepte de bien inférieurs. — Les erreurs de perception et de jugement se généralisent. — Le calme alterne avec l'agitation ; dans ce dernier cas qui se répète assez souvent, il demande une maintenue très-vigilante car, s'il n'attaque pas
spontanément, il suffirait de la moindre contrariété, comme cela est arrivé quelquefois, pour qu'il se livrât à des violences dépassant les bornes.
Remarques. — K... a présenté un genre de délire trèsconstatable primitivement par celui qui a l'habitude d'observer des cas analogues, mais pour lequel un homme en dehors de la spécialité aurait pu se laisser induire en erreur. — Toutes les idées sont permises en effet et discutables, et l'on n'aurait vu que de l'exagération politique où il y avait véritablement délire ambitieux. — Le calme apparent, la facilité d'attention et de raisonnement, la précision de langage marquaient une suprême excitation que la moindre contrariété développait au point d'amener la violence. — Cet homme, au sein de la société, n'ayant pas de famille, privé de ressources et ne se préoccupant pas de son dénuement, ne pouvant juger sainement des faits et des événements, uniquement emporté par le courant de ses conceptions délirantes, n'aurait été qu'un sujet de trouble d'autant plus ta craindre que, convaincu de sa mission, plein de l'exagération de son estime personnelle, il aurait à chaque pas trouvé des obstacles ; ne pouvant se fixer à aucun genre de travail, l'existence serait devenue irréalisable; ne voyant jamais venir le terme de sa mission, la fureur excilée par la misère et le vagabondage aurait amené des actes coupables. — Ainsi, d'une part l'incapacité mentale de se conduire et de subvenir aux besoins élémentaires de la vie; de l'autre, le danger inhérent à un délire d'orgueil d'autant plus à redouter qu'il n'a pas la
moindre satisfaction, sont deux raisons suffisantes pour motiver une protection individuelle et une sauvegarde sociale. — Par l'isolement une assurance régulière de vie est résolue, et le maintien disciplinaire modère la turbulence des actions en modifiant l'excitation cérébrale.