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L'allée des veuves

La scène que nous venons de raconter se passait le février (180^), et nous constatons cette date parce e deux jours plus tard avait lieu un événement pollue assez important qui, on le verra bientôt, ne fut 5 sans influence sur la suite de ce récit. Conformément à l'engagement qu'il avait pris, le demain malin avant dix heures, Legros était arrêté, ! de Provence, à quelques pas de l'hôtel Morizol. ud'uneblouse, et portant de chaque bras un panier tenant des œufs et des fruits, ce qui lui donnait • d'un homme de campagne venu à Paris pour dre ces denrées, il pouvait tout à son aise station l\llée des veuves, t. m. 1

G l'allée des veuves.

ner dans la rue sans exciter l'allention, et organiser solidement sa suvveUlance, comme disent les agents de police dans leur argot.

Observaieur adroit et exact, le complice de Morzot avait déjà reconnu son homme rien qu'à sa tournure et à la couleur de ses cheveux au moment où Chabouillant entra chez le munilionnaire.

A peine arrivé chez son beau-père, le faux Brevannes fut aussitôt soumis à un interrogatoire circonstancié relativement à son nom, à sa famille, à sa position sociale et à ses relations.

La curiosité de Morizot n'avait rien que de naturel, et comme, d'une autre part, Chabouillant, persuadé que l'on jouait franc jeu avec lui, ne se voyait aucun intérêt de ne pas user d'une entière franchise, il dit son nom, sa situation de famille table rase, qui avait été pour lui le point de départ et lui avait fourni l'inspiration de la comédie qu'il jouait avec lant de succès; puis, par un amour-propre assez honorable, ne voulant pas cependant laisser croire qu'il fiit absolument un aventurier et un chevalier d'industrie, il expliqua comment il s'était créé, par le commerce, une existence honorable. Ceci l'amena à pailer de la maison du Prisme tricolore, dont il était le voyageur, de Chevillard, dont il y avait fait la connaissance, de sa dernière excursion en Allemagne, et cnfln de la nuit passée à l'auberge de Y Agneau d'or, nuit bienheureuse durant laquelle il avait, autravers d'une cloison, surpris le secret qui faisait sa force, et qui « devait prochainement faire sa félicité. »

A tous ces renseignements, Morizot essaya de joindre une autre information fort importante, à savoir : la connaissance du domicile de son gendre.

Mais Chabouillant, qui s'était ouvert volontiers sur tout le reste, n'avait pas cependant une confiance assez absolue pour ne pas vouloir frfire par devers lui quelque réserve de ses secrets. Il comprit que pour le cas où son honorable beau-père aurait voulu lui jouer quelque méchant tour, l'ignorance du lieu où il habitait était une difficulté et un obstacle; il évita donc assez habilement de répondre, en ayant l'air de croire que Morizot voulait lui faire la politesse de le visiter, et en disant que, logé fort mesquinement, il ne voulait recevoir personne ei ne donnait pas son adresse. S'étant ainsi procuré, à peu près, tout l'éclaircissement qui pouvait être demandé sans exciter de soupçons, Moiizot dit au commis voyageur, qu'il aurait cependant bien voulu avoir avec lui une ample conférence relativement à un règlement définitif de leurs intérêts; mais il ajouta qu'obligé de sortir immédiatement pour une alTaire assez grave, il se voyait dans la nécessité de remettre celte conférence au lendemain. Chabouillant répondit qu'il était aux ordres de son beau-père.

— Eh b'wn! — lui dit Morizot, — demain, si vous voulez venir ici vers midi, sans préjudice de voire visite de ce soir chez ma femme, nous nous enfermerons toute l'après-dînée à compulser les titres et papiers de la famille Brevannes, afin que nous sachions au juste ce qui vous revient. *

—A demain! c'est dit,— répondit Chabouillant,— et il se mit en devoir de prendre congé.

— Attendez-moi, — lui cria alors Morizot, ^ nous descendons ensemble.

-T- Ah çà! — demanda le prétendu, je ne pourras pas dire un bonjour à ces dames?

— Dix heures et demie, —dit le fournisseur en regardant à sa pendule, — elles sont à peine levées, el vous ne seriez certainement pas reçu.

— C'est bien ! c'est bien ! j'aurai l'honneur de les voir dans la soirée, — dit le prétendu.

Et ce matin - là encore, ayant refusé de nouvelles offres d'argent que lui fit courtoisement le munitionnaire, il ne larda pas à défiler sous les yeux de Legros, qui, le voyant en la compagnie de Morizot, à la grande satisfaction de son amour - propre de dépisteur habile, reconnut en lui le personnage qu'il avait déjà avisé.

Aussitôt que Chabouillant fut à dix pas en avant de l'homme de loi, celui-ci, qui s'était préalablement assuré d'un pauvre diable pour lui garder sa marchandise, pendant qu'il était censé faire une course dans le voisinage, se dépouilla de sa blouse, laissa ses paniers aux mains de son substitut, et se mit à suivre de loin celui qu'il ne devait plus quitter du reste de la journée.

Soit dit en passant, Legros eut de la chance, car, à peine venait-il de quitter la place, qu'un agent de police s'approcha de l'homme qui le suppléait, et lui demanda sa permission de vendre sur la voie publique. Le malheureux expliqua qu'il n'était pas là pour son compte; mais la police était à ce quart d'heure fort tracassière, attendu l'extrême inquiétude que causait la présence invisible de Georges Cadoudal, qu'on savait caché à Paris avec soixante individus déterminés à attaquer de vive force le premier consul; aussi pour le seul fait de n'être pas en règle, le chargé (Vajfaires de Legros fut conduit au dépôt de la préfecture, et de là envoyé en prison à la Force, où il

passa plus de quinze jours, nouvel et lamentable exemple des pelites bévues, qui, de temps à autre, se commettent au nom de la sûreté publique dans les pays civilisés.

Pour en revenir à Legros, attaché par un lien invisible à Chabouirant, il le vit d*abord aller déjeuner de très-bon appétit, dans un café-restaurant du boulevard des Italiens, et y lire avec beaucoup d'intérêt les papiers publics.

Son déjeuner fini, pendant qu'il s'épanouissait en se promenant à la douce chaleur d'un beau soleil qui égayait le boulevard, notre désœuvré rencontra le petit vieillard dont il avait fait la connaissance à la suite du dîner chez Morizof, et Fécouta pendant trois quarts d'heure environ dans le narré de ses bonnes fortunes, duels et aventures d'avant 89.

Sur ce, passa une fraîclxe grisette chargée d'un carton; le commis voyageur, se croyant près de faire ses adieux à la vie de garçon, se mit à la piste de celte agaçante beauté, et finit même, comme il se trouvait en une partie moins fréquentée du boulevard, par lui adresser la parole; mais soit vertu, soit qu'elle eût de l'aversion pour les cheveux blond ardent, la jeune modiste réconduisit avec assez de dyreté, et notre conquérant, ayant perdu ses pas, se trouva jeté fort au delà du jardin de Frascati, c'est-à-dire dans un lieu où alors finissait à peu près la civilisation parisienne.

Heureusement pour lui, une fille de moyenne vertu, aux allures de laquelle il n'y avait pas à s'y méprendre, le croisa au moment où on lui signifiait foi t durement son congé, labile à profiter des occasions, Chabouillant calcula que celte enchanteresse, remontant le

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boulevard qu'il avait si cruellement de?cendu, lui offra t une agréable occasion pour retourner au poiit rerilral d'où il était parti. Il n'hési'a donc poit à l'aborder, et comme sa ^^aieté et son éloquence de commis voyageur étaient là parfaitement à leur place, il eut d'abord un vrai succès et croyait avoir mis la main sur une ravissante aventure, quand tout à coup la (i^urc de sa coquette prenant une expression d'épouvante : — Saluez-moi, — lui dit-elle, — et éloignezvous; voilà le générât!

TA en effet quelques pas plus loin, l'infortuné ayant maehina'emeni suivi les rapides instructions qui veraient de lui être données, se trouva presque face à face avec un grand homme à cheveux gris et aux moiisiaches tetriblcs. Armé d'un énorme bambou et marchant roide dans une vaste redingote bleue boutotiiîée jusqu'au menton, ce désagréable concurrent jeta en passant au galant commis voyageur un regard aie pnlvéiiser; et ce formidable regard le suivait encore avec la même expression de douce aménité, lorsque dix pas plus loin il prit sur lui de se retourner.

Voyant que décidément il n'était pas heureux en femmes, se souvenant du proverbe, Chabouillant, qui pratiquait un peu tous les vices, pensa que la fortune du jour lui serait plus favorable, et, passant derrière le tiiéalre Favart, toujours suivi de l'homme de loi, auquel on voit qu'il donnait de l'occupation, il entra dans un tripot situé rue Marivaux, et d'un ordre plus élevé que le n° 113, où nous l'avons vu figurer à une autre époque.

Là, ('ans une séance de plusieurs heures, il g:igna une trentaine de louis, puis après avoir été prendre ^ie Tapprtit dans un café estaminet, où, pour parler

son élégant lang^age, il entra boire L'absynthe, il alla dîner comme un homme qui venait de faire une bonne journée.

Au sortir du restaurant, passablement accommodé, comme on aurait dit à une autre époque, se sentant encore du temps de reste avant Tlieure où il pourrait se présenter chez sa future, il eut l'idée d'aller se montrer à mademoiselle Lebeau, qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs jours; il avait d'ailleurs une certaine impatience de lui apprendre le riche mariage qu'il allait faire , et la généreuse stipulation convenue au profit de Chevillard.

Il monta donc dans uno voiture de place, ce que fit aussitôt, à son exemple, l'ombre qui ne le quittait pas, et se rendit rue des Deux-Pories-Saint-Sauveur. Ai r.vé à sa destination, il regarda s'il n'était vu de personne et n'aperçut pas Lrgros, qui savait trop bien son métier pour exciter son attention. Toutefois, par un surcroît de prurlence, avant d'entrer, Chabouillant jugea convenable de faire plusieurs allées et venues en parcourant le labyrinthe de peûtaî rues qui forment le quartier Saint-Denis. Celte nanœuvre fut pour Legros un commencement d'indice très-conc'uant; aussi, pendant que le commis voyageur faisait sa visite, eut-il bien soin de remarquer la porte et d'inscrire sur son carnet le numéro de la maison.

Mademoiselle Lebeau accueillit son hôte avec un visage plus riant et de meilleure humeur que lors de sa précédente visite. Elle avait reçu de Charenton de bonnes nouvelles. Le mé:lecin lui ava t écrit dans la journée qu'un mieux très -sensible se manifestait depuis la veilie dans l'état de Chevillard, et il l'engageait à venir le lendemain voir le malade, sur lequel

sa prc^sence aurait peul-êlre une très-bonne influence, Aux heureux on peut parler de son bonheur avec la certitude d'être le bien écouté. Sans donc s'expliquer plus clairement, Chabouillant annonça à la jeune marchande que ses affaires prenaient une excellente tournure. Selon toute apparence, les hostilités qu'il avait d'abord redoutées, étaient sur le point de se dénouer d'une manière toute paciflque, et quand il pourrait parler , on serait étonné de la part qu'il réservait à Chevillard dans le bonheur inespéré qui venait réal ser le rêve de sa vie.

Mademoiselle Lebeau prit toute la part qu'elle pouvait prendre à une confidence qui restait encore si nébuleuse; après quoi Chabouillant la pr'a de vouloir bien rester encore pendant quelques jours dépositaire du coffret qu'il lui avait conflé; puis prenant congé d'elle, il se remit en route.

Le reste de la soirée se passa chez Morizot où le prétendu se montra fort empressé auprès de sa future. Legros, pendant ce temps, se morfondait à l'attendre dans la rue. Sur les dix heures, Chabouillant quitta l'hôtel du munitionnaire ei gagna la petite rue Saint- Pierre-Montmartre, où il entra dans une maison garnie d'assez médiocre apparence. Au travers d'une porte d'allée à claire-voie, l'observateur le vit bientôt après sortir de chez le portier une clé et un bougeoii* aîlumé à la main; c'était donc là que son homme habitait, et l'observateur était au terme de sa course, passablement vagabonde. Riche de tous les renseignements qu'il avait recueillis, Legros se releva de la rude garde qu'il venait de monter, et se remit luimême en route pour entrer à son logis.

En rentrant de sa rude promenade, à la suite de Chabouillant, Thomme de loi avait trouvé une lettre de Morizoï qui lui faisait part des lumières recuedlies dans son entrelien du malin avec son prétendu gencre.

Apprenant les anciennes relations qui existaient entre la maîtresse du Prisme tricolore. Chevillai d et le commis voyageur, Legros, que la visite faite avec tant de précautions rue des Deux-Portes-Samt-Sauveur, avait déjà prévenu en faveur de cette idée, ne douta plus quM neût mis la main au bon endroit; en conséquence il répondit à son complice et ami :

«Ma campagne a été bonne, et, selon toute apparence, la journée ne se passera pas sans que je sois maître du menaçant dépôt. Aussitôt le coup fait, je vous avertirai par un message; mais il est important

d'avoir tout le jour C tsouslamain, de manière

à pouvoir prendre un parti à son égard dès qu'on l'aura désarmé de sa cuirasse. 11 est d'ailleurs probable que ce sera plutôt vers le soir que l'enlèvement des papiers pourra avoir lieu; mais tout dépend des circonstances, et rien, pour le momert, ne pouvant être affirmé, il faut tâcher de se tenir prêt à tout événement. »

Morizot finissait de lire cette lettre quand il vit Chabouilîant entrer dans son cabinet. Conformément auxinstruciionsqu'il venait de recevoir, il annoni^aau commis vovageur que son intention était de le garder toute !a journée, et en même temps il le pria à dîner.

11 fit ensuite fermer sa porte et plaça sous les yeux

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du commis voyageur tous les titres des* propriétés dont il était censé vouloir le mettre en possession. A sa grande joie, il s'aperçut que le faux Brevaniies donnait à ces papiers, qui lui apprenaient sa fortune et sa famil'e, une attention beaucoup plus sérieuse qu'on ne devait l'espérer. On sait, au reste, comme le temps passe vite à paperasser, et il était déjà cinq heures et nuiî close, que Chabouillant avait à peine achevé d'examiner la moitié de tous ces dossiers.

Toutefois, après plus de quatre heures employées à cette rude besogne, le commis voyageur se sentit fatigué, et parla de renvoyer la séance au lendemain.

Morizot parvint bien encore à gagner un peu de temps; mais enfin Chabouillant déclara qu'il éiait à bout de ses forces, et il parla de se rendre chez lui, d'abord pour faire un peu de toilette, en vue de l'honneur qu'il avait de dîner avec ces dames, puis pour prendre l'air, car il avait, disait-il, la tête brisée de toutes ces écritures et de tout ce grimoire.

Trop d'insistance pouvant donner des soupçons, le raunitionnaire fut obligé d'en passer par le désir de Chabouillant, et quoiqu'il eût préféré ne pas le perdre de vue un moment, pour suivre à la lettre l'intimation de Legros, il le laissa aller, en lui recommandant de ne pas se faire attendre, et d'être de retour pour six heures précises.

Le convive fut exact, et six heures venaient de sonner quand il rentra dans le cabinet de Morizot. Il apportait la nouvelle de l'arrestation du général Moreau, qui avait eu lieu le matin, vers les onze heures, au moment où il revenait de sa terre de Grosbois; et cet événement fut pour le commis voyageur l'occasiou de

quelques hauies considérations politiques que nous croyons pouvoir supprimer ici sans inconvénient.

Le muniiionnaire, n'ayant reçu aucune nouvelle de Le^ros, commençait à € re en proie à une vive anxiété, et bientôt il fut assez peu maître de son impatience pour que Chabouiliantla remarquai. Morizotse promenait à grands pas dans rappartemcni, soutenait a peine la conversation, enOn donnait tout le spectacle d'un homme très-vivement préoccupé.

A la fin le commis voyageur lui demanda quel sujet (le sollicitude il pouvait avoir, et si par hasard il se trouverait impliqué avccMoreau dans la conspiration de Pichegru et de Georges Cadoudal?

Morizot s'aperçut qu'il se livrait, et se saisissant habilement de cette idée, il répara son imprudence en répondant que loin d'être compromis parTarnsialion de Moreau, il avait, au contraire, espéré eii tirer un bon parti; car, sur la nouvelle de cette espèce de coup d'Etat qui avait fortement atfecté les fonds publics il avait tenté une grande affaire de bourse, et l'inquiétude où on le voyait, -ajouta-t-il, - tenait au retard mis par son agent de change a lui faire parvenir le bordereau de cette opération. «

Celte explication était fort vraisemblable, et Cile eut un plein succès auprès du commis voyageur. Respectant l'inquiétude de san beau-pèrcil ne le tourmenta plus de questions, et s'occupa à perfectionner devant une glace quelques-uns des détails de la toilette un peu hâtive qu'il était allé faire. . , . . .

A la fin, un domestique entra et remit a Morizot une lettre, en disant : qu'il y avait réponse.

Au vu de l'écriture, le fournisseur s'empressa de décacheter, et lut avec émotion.

IG l'allée des veuves.

Pendant que Morizot prenait connaissance de ces importantes nouvelles :

— Eh ben! — lui demanda Ghaboaillant, — est-ce une lettre de votre agent de change?

— Oui, oui, — répondit le munitionnaiie, sans interrompre sa lecture.

— Et les choses vont comme vous le voulez?

— Tout a réussi à merveille, — repartit Morizot prenant une plume et se mettant en devoir de répondre.

— Allons, c'est bien, papa beau-père, — dit gaiement le commis voyageur, arrondissez votre petit avoir, nous en auroivs toujours quelques éclaboussures.

Morizot écrivit quelques lignes, puis il sortit pour donner lui-même sa réponse à celui qui rattendail. De retour au bout d'un moment,

— Ah çà! — dit-il à Cliabouillant, —il nous arrive, mon cher, quelque chose d'assez ridicule.

— Quoi donc? — demanda le commis voyageur.

— Dans mon émoi, j'ai oublié de prévenir ces dames que vous étiez aujourd'hui des nôtres, et voilà qu'elles me font dire que je ne les attende pas et qu'elles restent à dîner dans une maison où elles sont allées tantôt en visite.

— Que voulez-vous? c'est un petit malheur, — répondit Chabouillant, — et nous dînerons en tête-à-téte.

— Sans doute; cependant ce n'est pas pour vous la même chose. Mais une idée! — ajouta négligemment Morizot : — puisqu'on nous condamne à la vie de garçon, si nous allions dîner au restaurant? De là, nous nous rendrions à lOpéra où nous retrouverions ces dames.

^— Comme vous dites, c'est une idée, — répondit le cuniiiis. vovageur.

— Eh bien! alors, si vous voulez, nous parlons, car le souci m'a empêché de rien prendre de la journée, et je commence à sentir que je dînerai volontiers.

Chabouillant ne flt aucune objection à un départ immédiat, en moins d'un quart d'heure, la voiture de Morizot eut franchi la distance qui sépare la rue de Provence du Palais-Royal. Nos gens firent arrêter ati Perron, Déjà en lié de sa nouvelle fortune qui commençait à peine, Chabouillant prit peut-être des airs un peu trop imposants pour traverser la haie de culieux attirés par la somptuosité de l'équipage qui venait de l'amener.

Le restaurant Robert, théâtre du fameux dîner si fatal à Chevillard, était alors l'un des trois ou quatre endroits oii un homme qui se respectait pouvait consentir à dîner. Ce fut donc là que le munitionnaire conduisit son gendre; mais quoique le salon dans lequel ils s'attablèrent ne comptât plus que quelques rares convives, vu l'habitude où l'on était alors de dîner entre cinq et six, il n'y avait pas de danger que, ce soir-là, Chabouillant mît dans son ton et dans ses manières le laisser aller que nous avons constaté à une autre époque. Quoique gentilhomme de sa façon, il avait rapidement compris ce qu'il devait à son nom et à sa naissance, et Sbrigani, qui s'était senti attiré vers Pourceaugnac, rien que par la grâce avec laquelle il mangeait son pain, aurait certainement pris du respect pour notre marquis de contrebande en remarquant !a dignité et la parfaite convenance de toute son habitude gastronomique.

Noblesse, cependant, n'oblige pas à se laisser mourir [de soif, et sous l'aimable influence des doux présents de Bacchus, comaie disaient toutes les chansons

iS l'allée i)ES VtUVES.

de l'époque, Chabouillant ne larda pas à envisager ravcnir sous les plus ii;intes couleurs; bientôt même, entraîné à un élan (raffectueuse sensibilité :

— Certainement, — dit-il à son beau-père, — il y a en d'abord quelque chose d'un peu aigre dans la manière dont s'est faite notre connaissance; mais, avec tout ça, j'ai idée que nous nous entendrons.

— Parbleu! j'aime à le croire, — repai tit Morizot, — et, pour moi, je suis décidé à faire de mon mieux pour qu'il ne s'élève pas entre nous le moindre nuage.

— Maintenant, je puis vouslediie,— rouiinua Chabouillant, — j'avais commencé par avoir contre vous quelques préventions, et puis vous m'avez reçu d'une façon si collet mon(é!

'—Dame, mon cher, vous conviendrez que, de votre côté, voire manière de vous présenter n'était pas fort rassurante.

— Eh bien! voilà le monde pourtant, — dit alors philosophiquement le commis voyageur : — la veille à couteaux tirés», le lendemain, on boit compère et compagnon, et cela, parce qu'on s'est entendu sur le partage d'un vil métal.

— Enfln, — se prit à dire Morizot avec un air de mélancolie, —pourvu que ma lille et vous trouviez le bonheur dans ce mariage!

— Ce mariage! — repartit Chabouillant, —soyez sur qu'il tournera très-bien. Mon Dieu, je ne suis pas sans avoir mes petites faiblesses : mais au fond, voyez-vous je ne crois pas être ce que l'on appelle dépourvu de qualités, et sans celte circonstances de père et mère inconnus qui m'avait aigri le caractère, amour-propre à part, j'aurais été un garçon très-bien.

— Heureusement, — répondit le muniiionnaire, — voilà ce grand vide comblé.

— Sans doute, et aussi je me sens tout autre; la vie de famille, le foyer domestique, les jouissances d'intérieur, voilà ce qui me recherche. Avec cela partager vos travaux, m'occuper de l'éducation de mes enfants, ei, plus lard, effeuiller quelques roses sur vos cheveux blancs, c'est ma foi! mon ami, une aimable perspective. Si même, —ajouta-t-il, par une allusion assez malencontreuse, — parfois d'amers souvenirs venaient chatouiller votre vieillesse...

— Ah!— fit Morizot douloureusement, — la vie la plus droite a souvent de terribles épreuves,

— Eh mou Dieu! oui, je ne dis pas, mais enfin à tout péché miséricorde; les circonstances sont souvent plus fortes que nous, surtout aux époques de tourmentes révolutionnaires. Ah çà! à propos, — continua Chabouillant, — et les gens d'Offembourg, avec lesquels J'ai passé assez drôlement une nuit sans les connaître, qu'est-ce que vous faitesd'eux? Ils ne sont pas animés pour vous de très-bonnes dispositions; je ne sais pas si je vous ai dit cela.

— Oh! — répondit le muniiionnaire, — en leur faisant passer de temps en temps quelques sommes, on les tiendra en bride.

— Je sais bien que sur le mari vous exercez un certain empire, mais la feumie est une vipère; il faut y prendre garde.

— Tout cela s'arrangera, allez, — repartit Morizot, et en même temps, le dîner tirant à sa fin, il demanda la carte, et regarda à sa montre.

Ledîner payé, les deux convives sortirent du salon. Liant et fam'îier de sa nature, et dans le moment, d'ail-

leurs, animé de la plus franclie cordialité, Chabouil-

lant prit amicalement le bras de son beau-père, et

ils gagnèrement ainsi la porte de dégagement que

presque toutes les maisons du Palais-Royal ont sur

les rues so:ubres et désertes dont ses galeries sont

environnées.

Mais au lieu de l'équipage de ^îorizot, qui devait se trouver là pour conduire le gendre et le beau-père à rOpéra, ils n'aperçurent qu'une espèce de remise d'assez mauvaise apparence, arrêtée à quelques pas du restaurant.

Ce contre-temps venait d'autant plus mal, que quelques gouttes de p'uie commençaient à mouilier le pavé, et à voir l'état du ciel, on devait s'attendre à une de ces longues averses diluviennes particulièrement familières aux habitudes atmosphériques du climat parisien.

Pendant que nos gens, ainsi à pied, cherchaient vainement des yeux la voiture qui îeur faisait défaut, et tandis que Morizot maugréait a\ec emportement contre Tinexaciitude de son cocher, du sein de la masse d'ombre que formait le triste berlingot stationnant dans la rue, un homme se détacha, et, venant droit à Chabouillant, lui dit avec un ton d'exquise politesse :

—C'est au ci-devant marquis de Brevannes que j'ai l'honneur de parler?

Chabouillant, comme on l'a vu, n'avait pas encore bien pris son parti de faire résolument un usage public du nom qu'il s'était donné. Il fut donc assez désagréablement surpris de se voir ainsi interpellé par un inconnu,dont la tournure, autant qu'il en pouvait juger, n'avait rien de bien attirant; aussi sa réponse se ressentant de cette première impression :

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— Que vous importe?— répliqua-t-il assez brusquement.

—Il faut croire,— reprit Tinconnu,— que j'ai quelque intérêt à vous faire cette question, et je vous prie de vouloir bien y répondre, parce que j'ai le droit de l'exiger.

— Le droit? — repartit le commis voyageur en élevant la voix. — Ah çà! qu'est-ce que vous me voulez? je ne vous connais pas, moi!

—Ne faisons pas de bruit,— répondit le fâcheux.— Votre résistance à vous nommer ne me laisse pas de doute ; vous êtes le ci-devant marquis de Brevannes ; votre nom figure encore sur la liste des émigrés, et de plus, vous êtes prévenu d'affiliation au complot de Pichegru et de Georges. Quant à moi,— ajouta-t-il en ouvrant sa houppelande et en laissant voir l'ccharpe tricolore dont il était revêtu, —j'ai l'honneur d'être officier de paix, et je vous somme dé me suivre, au nom de la loi.

La position devenait étroite : si Chabouiilant niait devant un homme public son identité de marquis, il ébranlait auprès du munitlonnaire toutTédiflce de son mariage, et d'autre part, face à face avec la justice devant laquelle il était menacé d'avoir à comparaître, soutenir son usurpation devenait doublement périlleux, puisque le nom qu'il s'était indûment approprié paraissait impliqué dans une grave accusation de complot. Un soupçon passa bien dans son esprit, relativementà quelque habileté de Morizot; mais le munitionnaiie, presque aussitôt, dérouta ce vague aperçu en prenant la parole et en disant à l'officier de paix :

— Je crois, mon cher monsieur, que vous faites erreur : la personne ici présente est bien, en effet, le

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ci-devant marqirs de Brevannes, et comme vous le dites, sa position d'éiirgré n'a pas été rég:nlarisée.... — Vous voyez donc bien,— interrompit roflicier de paix,— qu'il n'y a pas de méprise.

— Permettez, — reprit Morizot,— monsieur est sur le point de devenir mon gendre, et vous pensez q;:c moi, qui suis munitionnaire général des armées de la république, je ne donnerais pas ma fille à un conspirateur ; j'ajoute que la position de ce jeune homme exclut tout à fait Tidcc d'une afliiiation à des coups de main où ne se rencontrent que des gens délaissés et sans aveu. Je le répèle donc, il y a confusion ; votre ordre d'arrestation doit regarder le père de monsieur, qui, en eflVt, était pensionnaire de l'Angleterre; mais il est mort depuis longtemps, je puis vous l'aflirmer, quoique de faux rapports de police aient signalé sa rentrée en France, il y a environ six mo's.

— Désolé, monsieur, — repartit l'agent de la force publique, — de ne pas pouvoir tenir compte de vos explications, mais je vous dirai conlideniiellement que c'est justement à la suite d'un dîner qui eut lieu à votre hôtel, il y a quelques jours, qu'il a été parlé du ci-devant marquis de Brevannes chez M. Fouché ; la distinction a été parfaitement faite entre le père et le fils, et c'est bien à monsieur que j'ai aff.jire.

— Au moins vous avez un ordre que vous nous montrerez, — reprit Morizot d'un ton légèrement impérieux.

— A cela ne tienne, et quoique l'urgence et la gravité des circonstances m'autorisassent à ne point déférer à votre injonction , voici le mandat, — répondit roflicier de paix en tirant de sa poche un papier qu'il présenta au munitonnaire.

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Ceîui-ci, suivi de Cliabouillanr, s'approcha de la voiture arrêtée quelques pas plus loin, afin de pou' voir lire à lu lueur des lanternes. Pendant qu'il examinait avec attention l'ordre signé : le conseiller d'Etat, préfet de police Dubois, et qui lui parut bien en régule, le commis voyageur, tout en donnant un coup d'œil au papier menaçant pour sa liberté, avait jeté les yeux sur Tintérieur du remise, et il y avait fort distinctement aperçu des uniformes. En même temps qu'il acquérait la douloureuse certitude que loiile résistance serait inutile, une autre idée lui vint qui contribua à le convaincre d'une réelle et sérieuse intervention de la force publique dans cette dangereuse rencontre. A tort ou à raison, sous le consulat, beaucoup d'émigrés rentrés passaient pour rendre au gouvernement des services fort généreusement payés et de la natiue la plus délicate. Chabouillant se rappela que le coquet vieillard, ancien compagnon déplaisirs de son prétendu père, lui avait plusieurs fois dans la conversation, parié de Fouché, et en rapprochant cette circonstance de la demi-indiscrétion que venait de commettre l'agent de police, il en vint facilement à se regarder comme la victime d'une dénonciation émanée de ce damné petit homme.

Il commençait donc à envisager la douloureuse nécessité d'une résignation inévitable, sans trop oser d'ailleurs se demander où tout cela devait le conduire, quand Morizot, ayant lu attentivement le mandat d'arrêt, dit vivement à l'officier de paix en le lui rendant :

— C'est bien ; cet ordre paraît régulier ; mais vous allez immédiatet]]ent conduire monsieur et moi che? le préfet de police dont j'ai Thonneur d'être connu.

2i l'allée des veuves.

—Je voudrais pouvoir faire selon votre désir,— répondit l'officier de paix;— mais cela m'est impossible; j*ai ordre d'arrêter M. de Brevannes, et personne autre avec lui.

— Mais il ne s'agit pas de me retenir prisonnier, — répondit le munitionnaire, — je veux que vous me laissiez accompagner mon gendre à la préfecture, où je suis sûr de l'effet de mes explications.

— J'entends cela; mais j'ai précisément l'ordre positif de ne déranger M. le préfet sous aucun prétexte; il est aujourd'hui accablé d'affaires, et vous n'êtes p^s le seul, vous imaginez bien, qui voudriez lui parler.

A celte réponse, le munitionnaire s'emporta contre l'officier de paix, et sa colère avait un tel accent de vérité, que décidément elle excluait toute idée de connivence possible entre les deux interlocuteurs.

Cependant, sans tenir autrement compte de l'iiisislance de Morizot, l'homme de police, s'adressant à Chabouillaut, l'engagea à prendre place dans la voiture.

Naturellement le commis voyageur montra quel' que hésitation et il demanda où il était question de le conduire.

— Vous le saurez, — lui fut-il répondu, — montez d'abord, et j'aurai tout le temps en roule de répondre à vos questions, si je le juge convenaWe.

Morizot continuait de vouloir accompagner son gendre, et il ne s'en fallut de rien qu'il ne rengageât à faire rébellion.

— Voyons, il faut en finir, — dit l'officier de paix, — et si monsieur ne veut pas me suivre de bonne volonté, j'ai là du monde pour m'aider à avoir raison de sa résistance.

Prenant enfin son parti, le malheureuY Chaljouillant se décida à franchir le marchepied, et il trouva dans l'intérieur de la voilure l'aimable compagnie de deux gardes municipaux en grand costume *, quiTaccueillirentavecgravité, mais avec égards. Pendant qu'il se plaçait sur ia banquette de derrière, l'agent de la forcepublique achevait avec Morizot un colFoque trèsanimé, et il parut que décidément ils se quittaient assez mal Le chargement de la voilure complété par l'officier de police qui vint s'asseoir à côté du prisonnier, les glaces furent sogneusement levées, et ma'gré leur mauvaise apparence, étant vivemeju poussés, les chevaux partirent d'un tel train, que beaucoup d'attelages auraient eu de la peine à les suivre.

On roula d'abord siicncieusemeat, puis bientôt Chàbouillant s'informa de nouveau avec une pressante curiosité du lieu où on le conduisait en si grande hâte; il ne lui fut fait aucune réponse. Il essaya alors de se rendre compte du chemin par lequel il passais mais il lui fut rudement intimé de ne pas abaisser la glace, et comme celle-ci, sous l'haleine de quatre personnes entassées dans un si petit espace, s'était rapidement ternie, elle lui ôtait tout moyen de regarder au dehors pour se reconnaître.

Sans savoir au juste la nature du danger vers lequel il était entraîné, le pauvre garçon fit en peu de temps de bien sérieuses réflexions sur la périlleuse intrigue dans laquelle il s'était engagé, et il eut alors volontrers renoncé au nom et à la fortune des Montaiorency, si en échange on lui eût ofTerl de redevenir Chaboui:-

La garde municipale existait à cette époque, et celle d'aujourd'hui en est renouvelée.

2o l'allée des veuves.

lant, le jovial commis voyageur, et de recommencer à promener sur les grandes routes au grand air de la liberté, sa rubanerie et son insouciance. Déjà même, dans son rapide dégoût des ténébreux bonheurs, il n'était plus occupé que du moyen de rentrer en jouissance de son vrai nom, sans encourir les conséquences que pouvait avoir pour lui sa fatale excursion dans une plus haute existence, quand sa prison roulante, en s'arrctant, lui annonça qu'il touchait au terme de sa course et au dénoûment de son aventure.

La pluie, qui commençait au moment du départ, tombait alors à flots, et son bruit monotone, retentissant sur l'impériale de la voilure, portait à 1 âme une indicible impression de tristesse.

Descendu le premier, après avoir pris soin de refermer après lui la portière, l'officier de paix alla heurter à une maison située à quelque distance. A travers la brume épaisse que formaient sur les glaces la vapeur de la respiration et la pluie qui les fouettait à l'extérieur, Chaboullant aperçut une lueur lointaine; puis, presque aussitôt, l'homme de police reparut, et, faisant mettre pied à terre aux gardes municipaux, il ordonna au prisonnier de sortir elle remit entre leurs mains.

D'abord épouvanté de la solitude, du silence et de la profondeur des ténèbres qui régnaient autour de lui, le commis voyageur éprouva un redoublement d'anxiété en croyant aviser plusieurs troncs d'arbres dont la vague silhouette se dessinait en la forme de Roirs géants, car aussitôt il pensa à la terrible Allée des Veuves et se sentit tombé dans un guet-apens.

Il essaya alors de faire résistance, et d'une voix dont l'éclat fut aussitôt comprimé pai' ses geôliers,

l'allke des veuves. 57

qui le prirent à la gorge, il se mit à crier : Au secours.., A C assassin...

Mais par le temps qu'il faisait, et dans un lieu presque inhabité et désert, ii n'avait aucune chance de voir quelqu'un venir à son aide; rudement poussé par trois hommes vigoureux qui ne prenaient guère souci de le ménager, au bout de quelques instants, il entendait la porte de la maison se refermer sur lui, et Dieu sait le sort et l'hospitalité qu'il devait y attendre.

Dans une pièce assez mal éclairée où Chabouillanl fut violemment introduit, à la place du magistrat devant lequel il s'était attendu à être conduit au moment de son arrestation, se trouvait une femme qui n'avait rien de l'extérieur d'une servante; néanmoins, le soidisant officier de paix lui dit en entrant :

— Fais-nous donc un peu de feu, car je suis tout trempé, et puis vois si tu n'as pas quelque bonne bouteille de vin pour amuser ces messieurs qui attendent dans le vestibule.

La femme étant aussitôt sortie pour exécuter ces deux ordres :

—Monsieur,— dit à Chabouillant le commandant de l'expédition, — vous avez bien voulu prendre quelque intérêt à un douloureux événement dont vous auriez assez indiscrètement surpris le secret dans une auberge d'Oflfembourg. J'ai pensé qu'il vous serait agréable de compléter à ce sujet vos renseignen er.ts.

C*est là, à côté, où se l ennent mes honorab'es a-iiis, que le malheur est arrivé. C'est ici qu'a été ensuite déposé rin fortuné marquis, et c'est sur ce fauteuil, resté encore à la même place, car on n'est pas venu depuis dans cette maison, qu'il a été assis, en attendant qu'il pût être exporté; vous voyez qu'on vous dit les choses.

Celte confidence effrontée et ironique avait évidemment pour but de porter la terreur dans l'âme du prisonnier; mais elle ne produisit pas l'effet attendu. Chabouillant était homme de cœur, et, une fois revenu de son premier émoi, résolu, s'il le fallait, de mourir avec comage, il osa répondre :

— C'est probablement alors à l'un de messieurs les assassins que j'ai l'honneur de parler.

— Le mot n'est pas juste, — repartit Legrossans s'émouvoir,— et puisque vous avez bien voulu prendre la peine d'écouter ma conversation avec ma femme, vous devez savoir que l'affaire s'est fa'te contre notre inclination, et que nous en avons seulement assumé après coup, la complicité.

—En effet, c'est une distinction à enregslrer,— répondit le commis voyageur.

—Sans doute, elle est importante, et j'ajouterai que pour un homme qui avait l'intention de t rer un parti de votre découverte, vous vous êtes conduit avec peu d'habileté. Au lieu d'aller trouver Morizot, qui est un personnage intraitable en affaires, c'était à moi que vous auriez dû venir vous ouvrir de vos idées et de vos prétentions, Au moyen d'une alliance offensive et défensive et en réunissant nos moyens d'action et d'influence, nous aurions pu faire merveille auprès de ce millionnaire, et vous né vous trouveriez pas

dans la position difficile où vous êtes aujourd'hui.

—Ah çà! pensa ChabouilJant, au lieu d'en vouloir à

ma vie, on dirait que le digne homme veut me faire

des pioposilions.

— Mais, — continua Legros , — l'affaire a pris son cours du côié où vous l'avez conduite; voUs vous êtes publiquement donné pour le fils du marquis, vous avez entamé avec Morizot une affaire de mariago; tout cela est fort véreux, fort imprudemment et fort mal baii, et maintenant je ne puis plus vouloir prendre la question qu'au point de vue de ma siireté.

— Et enfin, pour votre sûreté que voulez-vous faire?— demanda vivement Chabouillantqui avait hâte de connaître le sort qu'on lui réservait.

Dans le moment rentra la Saint -Martin apportant tout ce qu'il fallait pour allumer du feu. Faisant preuve d'une liberté d'esprit extraordinaire et qui devait le faire regarder comme un adversaire bien dangereux, Legros quitta la conversation pour donner à sa complice qui s'y prenait mal, quelques savantes indications sur la manière de disposer le bois pour qu'il brûlât. Après cela, avançant un siège à Chabouillant ets'asseyant lui-même, il reprit :

— Si j'étais, comme Morizot, un brutal et un sanguinaire, votre affaire serait bientôt claire. Nous sommes ici en force : un coup de poignard; un trou creusé dans la cave; une futaille par -dessus pour caher la place, et tout serait dit.

— Ces choses-là se découvrent tôt ou tard, —répondit le commis voyageur, —et vous voyez que l'affaire du marquis elle-même...

— Un bon averti en vaut deux, — repartit l'homme de loi, — et nous saurions prendre nos précautions...

3Ô l'allée des veuves.

Mais tout considéré, il n'entre dans mon plan ni dans celui de madame de nous porter à de cruelles extrémités.

— Eh bien! mon intérêt à part,— dit Chaboiiillant, empressé de faire valoir celle considération,— je crois que vous avez raison de m'entourer de quelques égards. Je Pavais dit à M. Morizot, et je le dis à vous: j'ai remis entre les mains d'un ami certains papiers fort compromettants, et ma mort les ferait presque immédiatement apparaître.

— Ah! à propos, — repartit rhomme de loi, comme s'il se fût avisé d'un détail de médiocre importance, — je savais bien que j'avais à ce sujet quelque chose à vous conter. — En même temps, il fouilla dans une poche de sa houppelande, et dt au commis voyageur, en en tirant un coflfret : — Connaissez-vous ceci?

Chabouil'ant resta stupéfait; le coffret, dépôt confié à mademoiselle Lebeau , était entre les mains de son ad versa' re.

— Cela vous étonne, — reprit Lcgros, — et vous ne vous attendiez pas à celte apparition ; mais vous saurez, mon cher garçon, pour votre gouverne, que quand on a dans un endroit une cachette que Ton veut visiter, il faut y aller sans tortiller, et sans faire aux alentours des allées et des venues qui peuvent mettre sur la voie les gens qui vous observent. Maintenant,—ajouta le rusé faiseur d'affaires, prenant plaisir à étaler les trésors de son génie inventif, — si vous êtes curieux de savoir la manière dont j'ai procédé pour opérer l'extraction de celte mauvaise dent avec laquelle vous vouliez nous mordre, je vous dirai que l'opération n'a été ni longue , ni douloureuse. Les mêmes habits et les mêmes amis qui m'ont servi dans

voire enlèvement, m'avaient préalablement fait cortège au Prisme tricolo7^e,oii']e me suis donné comme venant faire une perquisition, conséquence de l'arrestation de Moreau, qui a rais tout Paris en émoi. Le ciel piolége quelquefois l'innocence, et il a permis que la maîtresse du lieu, qu'on m'avait dit ccpabie d'une embarrassante opposition, nese trouvât pas chez elle au moment où je me présentai. J'ai eu le désagrément d'être obligé de bouleverser un peu ses meubles ses armoires, car votre dépôt, jelui dois celle justice, était soigneusement enfoui; mais enfin, !e voilà, et je vous crois un peu, en ce moment, mon humble et obéissant serviteur.

— Mettons que je su's en votre pouvoir, — dii Chabouillant avec une volubilité nerveuse; —voyons! que prétendez-vous de moi?

Legros se leva, a!la prendre un petit guéridon qu'il plaça devant le commis voyageur; sur la table i! posa une lumière; puis, fouillant dans sa poche, il en tira un pistolet.

— Je me trompe, ce n'est pas cela, — dit-il, en remettant son arme où il l'avait prise.

Et au pistolet, car sa poche semblait être un véritable capharnaum, succéda un pacifique encrier de corne, semblable à ceux dont se servent les écoliers, un paquet de plumes toutes taillées et quelques feuilles d'mi papier froissé et jauni, qu'il mit à portée du prisonnier.

— Maintenant, — continua-t-il, —jeune étourdi, il s'agit d'écrire, et lisiblement, et de votre écriture courante, que nous connaissons par l'aimable aiîenlion que vous aviez eue de rédiger notre petite histoire édifianie.

bl L ALLÉE DLS VEUVES.

— ^îais que voulez-vous que j'écrive? -— demanda Chabouillant.

— Je vais vous dicter, et vous n'aurez à faire aucun frais d'imagination. Voyons, y sommes-nous?

— - Encore faut-il savoir ce que vous prétendez?

— Mon clier ami, — dit l'homme de loi, — vous ne comprenez pas bien la question, et il faut que je vous la pose.

Reprenant son pistolet :

— Voilà, — dit-il en élevant la voix, — un instrument qui, en une minute, peut vous ouvrir la porte de l'autre monde. J'ai à côté, — ajouta-t-il, —quelques aimah-les amis auxquels je n'ai qu'un mot à dire pour qu'ils prennent un rôle dans la tragédie, comme ils en ont pris un déjà dans la petite pièce. Nous sommes donc armés, quatre contre un, en comptant madame; de plus, la scène se passe dans une certaine maison de VAllèedes Veuves (\ont vousavez ouï parler f t où vous savez qu'on se défait des gens sans crainte d'être interrompu. Ainsi je suis maître de voire vie : cela, je pense, est bien compris.

~ Eh bien! — fit Chabouillant avec résolution.

— Moi je ne veux pas de votre vie, ou du moins je n'en veux qu'à la dernière extrémité : mais je veux ma sûreté. Ce que je vais vous dicter est destiné à me la procurer. C'est donc maintenant à prendre où à laisser, une balle dans la tête, ou bien, écrivez.

Ayant pensé, à part lui, qu'il était toujours temps de faire son choix dans l'autre sens, Chabouillant prit la plume, et se mettant en posture pour écrire :

— Je suis prêt , monsieur — dit-il en regardant Legros.

— Datez : d'Offembourg, 9 janvier 1804.

l'allée des VEIJVES. S3

— Jusque-là il n'y a rien dont ma pudeur puisse s'eflaroucher, — dit le commis voyageur, affectanlun insouciant sang-froid.

— En vedeiie,— continua Thomme de loi,— « Mon cher monsieur Morizot, ~ » c'est à Morizol que vous écrivez.

— J'aimerais mieux écrire à un autre, — repartit Cliabouillant sur le même ton.

— Oui, mais nous n'avons pas le choix — dit Legros, en reprenant :

« Mon cher monsieur Morizot, j'ai fait mieux que me procurer des informations sur le ci-devant marquis de Brev..., qui ne vous a pas fait l'amiiié d'être mort, comme on vous l'avait dit. Je l'ai vu, je lui parlé, et, attendu le terrible compte que vous auriez à régler avec lui, vous n'avez pas deux partis à prendre : il faut lestement vous en défaire... »

— Je n'écrirai pas cela, — dit le commis voyageur, en posant sa plume, — c'est ma complicité que vous voulez établir.

— Mais je m'en flatte, — repartit l'homme de loi, — vous n'avez pas pensé sans doute que je vous amenasse ici en cérémonie pour écrire des billets doux.

Comme Chabouiilant, malgré l'incontestable justesse de cette observation, paraissait hésiter encore. — Ma chère amie, — dit Legros à la Saint-Martin, — faitesmoi le plaisir de prier ces messieurs d'entrer, car monsieur commence à m'impaiienter, et il faut en linir.

Ces paroles, dites d'un ton bref et résolu, parurent au pauvre Chabouiilant impliquer la sérieuse menace d'un arrêt de mort, et dominé par l'instinct de la conservation, il se remit en devoir d'écrire.

3i l'allék des veuves.

Reprenant sa phrase à Tendroit où elle avait été interrompue : « Lestement vous en di^fairo, — dit Legros, qui recommençait à (licier : Je vous préviens, au reste, — continua-i-il, — que très-prochainement ledit marquis doit rentrer en France par la voie de Strasbourg. L'attendre à la frontière avec une bonne voilure, l'amener à Paris sans le laisser loucher terre, et, sous prétexte de lui procurer un asile jusqu'au moment où sa position d'émigré aura été régularisée, le conduire à votre charmante petit- maison de VAllée des Veuves, où il trouvera h qui parler; voilà ce que conseillent une bonne politique et la pi udence. J'espère, au reste, si ces renseignements vous paraissent avoir quelque prix, que nous n'aurons pas de difficulié pour nous ai ranger, car je ne suis pas cxigcaiit et vous êtes généreux. Je vous fais passer cette lettre par une occasion, vu qu'elle est bien délicate pour !a poste.

» A vous de cœur, et à bientôt.

» Votre affectionné »

— Signez, maintenant, — ajouta l'homme de loi.

— Que je signe cela?

— Mais, sans doute, est-ce plus difficile que de récrire?

Chabouilant ne paraissant pas décidé, cette fois ce fut madame de Saint-Martin qui prit la parole en lui disant :

— Signez, monsieur, signez; autrement, je vous assure que cela finira mal.

Chabouillant se prit latête à deux mains avec désespoir, puis Legros lui présentant la plume, i! se décida à apposer son nom.

l'allée des veuves. S5

Legros se saisit aussitôt de la lettre, la plia, la cacheta, puis, après avoir exigé que le commis voyageur y mît l'adresse, il la serra précieusement dans son portefeuille. ^ , .

- Maintenant, - dit Legros, en plaçant devant le sin'Tulier secrétaire qu'il s'était donné , une nouvelle feuille de papier, - nous passons a un autre exercice, et c'est avec moi que vous allez corres-

^^!L Comment! encore? dit le commis voyageur, avec

*""^!!'Tcds, sans doute, nous sommes plusieurs intéressés dans l'affaire, et il faut que chacun ait son

titre

ciiabouillant ne pouvait rien écrire de plus compromettant, que la lettre qui était déjà dans es mains de Legros. Is'ayant donc pas grand mtéiet a Sr, il p.it la plume, et désireux d'ailleurs de voir ledénoûment de son aventure, tout d'une haleme. et sans s'interrompre par aucune observation, il écrivit :

«Paris, oO janvier iSOa.

» Mon cher Legros, « Votre ami Morizot est un affreux cancre. Pour lui avoir rabattulegibier que vous savez, devinez ce qu i m'offre? Une misérable somme de 10,000 fi... Mais il n'en est pas avec moi où il croit, et je lui garde un chien de ma chienne. J'ai un certain petit plan trèseffronté, qui neva rienmoins qu'à "refaire son gendre et il sera bien heureux s'il en est quitte pour ZiOO.OOO livres. Vous avez eu tort de prendre peur et de vous expatrier, car tout ici est fort tranquille. Revenez donc

36 i/allée des veuves.

pour ni'aider dans mo:i charmant dessein, dont votre coopération assurerait le succès. Je n'ai pas besoin de vous dire que je sais mieux que Morizot être reconnaissant d'un bon service; l'ami qui vous remettra cette lettre vous dira du reste comment j'entends le règlement de nos intérêts. A bientôt donc, et croyez à tous les sentiments de votre bien affectionné

» Chabouillant. »

La lettre déjà pliéc et prèle à être cachetée, Legros se ravisa et la rendant au commis voyageur :

— Ecrivez en post-scriptitm : « Le trente et quarante aussi bien que la roulette sont cette année bien pernicieux; le double zéro a de grands écarts. Je ne joue pas une fois s.:ns perdre, et j'ai bien besoin de me remplumer. »

— Voyez-vous, mon garçon? — dit Legros en cachetant la lettre sur laquelle Chabouillant écrivit ensuite : A M. Legros, homme de loi, à Offembourg, — ce petit pos-scriptum est destiné à expliquer notre connaissance. A présent, continua l'adroit praticien paraissant se complaire dans la contemplation de son habileté, — comprenez bien le mécanisme de ma combinaison : Au moyen d'une adroite et heureuse coïncidence avec ferlains faits extérieurs et publiquement accompUs, les deux missives que vous venez de confectionner établissent di votre profit Q\.s\xïiow?> les points, la complicité la moins équivoque. S'il vous plaît de nous dénoncer, vous pouvez vous en passer la fantaisie; mais alors nous produisons ces deux écrits émanés de vous, et avec les explications dont nous les accompagnerons si nous ne vous mettons pas de la partie, vous serez, ma foi! bien habile.

—Mais dis donc, mon ami,— objecta alors la Saint- Martin qui, au premier abord, parut faire une observation fort judicieuse, — tu ne remarques pas que les lettres de monsieur, en le compromettant, sont aussi une preuve de plus que Vaffaire a eu lieu.

—Vraiment, tu as deviné cela?- repartit dédaigneusement Legros, — et tu t'imagines que ce n'est pas de ma part un calcul ; mais p'us ces lettres sont à notre charge, moins elles ont Tair d'être écrites sous notre inspiration, et plus elles doivent obtenir créance auprès de la justice.

— C'est peut-être possible, — repartit la matrone paraissant médiocrement pei suadée.

— D'ailleurs, tout dépend p3ur leur succès de la manière et du moment de nous en servir. Toi, par exemple, monsieur venant à nous faire de la peine, tu ne manquerais pas aussitôt de les produire?

— Dame! quand on a une arme, — repartit la matione, — il me semble que c'est pour en faire usage.^

—Eh bien! moi, je me conduirais d'autre façon,— répondit le profond diplomate, — que monsieur ose nous accuser, je le laisse aller et me défends comme je peux, sans récriminer. Mais vienne le jugement et qu'on nous condamne ; alors je demande à faire des révélations ; je produis ces lettres que j'avais dû garder in petto, justement parce qu'elles m'accusaient; alors nous verrons comment le dénonciateur qui aura eu l'imprudence de parler, se démêlera de ce coup de théâtre.

— Voilà beaucoup de finesse perdue, — dit alors Chabouillant, — je vous déclare que j'en ai assez, de l'affaire de votre marquis, et que je n'en sounicrai pas mot à âme qui vive.

38 l'allée des \euves.

L'idée que son adversaire était solidement amorti, avait beaucoup radouci Legros ; il juo^eait maintenant les choses retournées, et regardait que Chabouillant étnit dans sa dépendance. Revenant donc a ricalement à l'idée qu'il avait laissé poindre au commencement de la conversation :

— Eh bien! mon cher,— lui dif-il,— vous avez tort de jeter !e manche après la cognée, et vous allez toujours dans les extrêmes. Vouloir, avec le secret que vous aviez découvert, vous constiiuer une position sociale et pécher une fortune d'un coup de filet, c'était fort beau sans doute, mais il y avait à ce projet mille difficultés. Voyez vous, pour bien la plumer, il ne faut pas trop faire crier la poule.

— Je vous répète, — repartit le commis voyageur, — que je donne ma démission pleine et entière.

— En quoi, je vous le répète aussi, vous avez tort, car enfin Morizot n'est pas invulnérable ; il a une manière de se conduire avec ses associés qui mérite bien qu'on lui donne un peu sur les ongles , et je ne dis pas, si vous étiez raisonnable, qu'il n'y eût pas moyen d'arranger une petite société pour l'exploitation...

Au milieu de cette phrase Legros fut interrompu par plusieurs coups de marteau retentissant à l'extérieur de la maison, et l'un des honorables amis que Legros faisait camper dans le vestibule entre-bâilla la porte (iu salon pour aviser l'homme de loi de ce bruit inquiétant qui se faisait au dehors.

Averti du bruit qui se faisait entendre à la porte de la maison :

— Ce doit être Morizot, — dit Legros; — ne nous trouvant pas au faubourg Saint-Martin, où je l'ai

l'allée dis VEl ves. 59

envoyé, i! se sera douté que nous étions ici.. Je suis fâché que nous ne soyons pas pariis, nous allons être obligés d'avoir avec lui une prise. Aussi, c'est vous, mou cher, — ajoiita-t-il, en s'adressant au commis voyageur — qui n'en avez pas fini avec vos résistances... Ma foi! lanl pis, maintenant s'd vous arrive malheur.

Chubouillant aurait très-bien pu rétorquer l'accusation et objecter à Legros que sa manière verbeuse et aîambiquée d'exposer ses plans était, au vrai, la cause du relard qu'il regrettait; mais occupé surtout des dernières paroles de Thomme de loi, qui lui laissait craindre une nouvelle complication et de nouveaux dangers, le pauvre garçon aima mieux se taire et, recueillir son courage.

Cependant, les coups de marteau continuaient à la porte, indiquant dans celui qui frappait une furieuse impatience.

— Voyons, faut-il aller ouvrir? — demanda la Saint- Martin.

— Oui, va —répondit l'homme de loi; et pendanlque la matrone s'éloignait : -— Pas un mot, vous, — dit-il à Chabouillantneme démentez pas et laissez-moi faire.

Un instant plus tard entra le munitionnaire. Ses habits ruisselaient d'eau, car par la pluie battante, il n'avait pu se procurer une voiture pour faire l'immense trajet auquel il avait été condamné.

Pâle de froid et de coière, il était hideux à contempler, et un frisson traversa le cœur de Chabouillant quand Morizot, après avoir jeté sur lui un regard de tigre, dit à l'homme de loi d'une voix caverneuse :

— Vous m'expl querez sans doute, monsieur, le but le la plaisanterie que je viens de sub'r.

/jO l'allée des veuves.

— Il n'y a pas de plaisanterie là dedans, — repartit Legros, — je vous avais assuré que nous n'avions pas besoins de vous, il ne fallait pas venir.

— Maisqiiaad vous me dites que vous vous rendez dans un endroit et que vous avez soin d'aller dans un auîre!

— Pas du tout, c'était mon intention de me faie conduire où je vous avais dit; mais, tout rétléchi, j'ai pensé que nous avions moins loin pour venir ici et que nous y serions plus à notre aise.

— Plus à voire aise, et pourquoi faire?— dit Morizot sans se donner la peine de déguiser sa pensée de meurtre, — cet homme est encore là debout, quand déjà on aurait dû en finir.

— Mais aussi tout est-il arrangé, — repartit tranquillement l'homme de loi;— je dois même dire que monsieur a été fort accommodant et fort convenable.

— En quoi accommodant? — demanda vivement le munitionnaire; — vous savez bien qu'il n'y a avec lui qu'une manière de nous accommoder, c'est que lui ou nous disparaissions de ce monde.

— C'est voire opinion, — dit Legros;— mais vous savez que ce n'est ni la mienne ni celle de madame.

— Quelles sont donc ces grandes garanties que vous avez obtenues! Est-ce votre maîtresse qu'il épouse au lieu de ma fille? Vous l'avez sans doute forcé de vous faire quelque terrible serment, dont il s'en moquera une fois dehors?

— Oh! un serment! — fit l'homme de loi, en haussant les épaules, — vous me croyez donc bien jeune!

— Enfin, vous avez fait quelque chose depuis que vous êtes ici, et je pense que vous daignerez ni'instruire...

l'allée des VEUVF.S. !\i

— Voilà ce que j'ai arrangé, repartit Legros : uno îcllre à votre adresse et une lettre à la mienne;— et il donna à son patron les deux papiers pour qu'il en prît lecture.

Morizot avait cela de précieux, qu'homme d'adaircs avant toute chose, même au m lieu de la siiuaiion la p'us passionnée, il savait gar<ler son sang-froid pour «e bien renseigner et se décider en connaissance de cause.

Il alla donc s'asseoir auprès de la cheminée, prit son lorgnon, car il était d'âge à ce que sa vue baissât, et se m t à lire avec attention.

Ainsi mis au courant :

— C'est sur ces chifTons de papier que vous comptez baser notre sûreté? — demanda-t-il, et il fit le mouvement de jeter les lettres au feu.

—Mais sans doute,— répondit Legros en les lui arrachant des mains, et il recommença à peu de chose près le commentaire auquel il s'était déjà livré pour l'édification de la Saint-Martin.

— Vous parliez tout à l'heure de votre jeunesse, — s'écria le munitionnaire, — c'est votre enfance qu'il fallait dire.

— Ainsi, cette combinaison ne vous va pas?

— Pas le moins du monde, — repartit Morizot; puis s'adressant à madame de Saint-Martin, — dites à ces gens qui sont là de venir me parler.

— Ces gens ne sont pas venus pour ce que vous méditez là, — repartit l'homme de loi, — et ils ne se prêteront pas à votre désir.

— Pourquoi? Ne font-ils pas tous les jours le même métier au n" 113, et si je les paye en consé-

quence!

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