I. A! I i:i ut 5 \\ IV
!r2 L ALLÉE DIS VEtVKS.
— Je vous dis qu'ils ne le feront pas, et, dans tous les cas, je m'y oppose.
—Ah! vous passez h la vertu, à ce que je vois.
— Il ne s'agit pas de vertu, mais de prudence. Une fois déjà, sans nous consulter et contre notre instinct , vous avez procédé par la violence. Où cela nous a-t-il menés? A être forcés de recommencer.
— Il faut croire que cette fois, vous sauriez tenir votre langue.
— Oui, un secret entre cinq que nous serions, c'est n facile à garder!
— Bavardage que tout cela, — s'écria Morizot avec résolution; — il en arri\era ce qu'il pourra; il faut que ce monsieur disparaisse.
On conviendra que la position de Chabouillant était étrange : pour parler ainsi de la mort d'un homme en sa présence et avec cet horrible sang-froid, il fallait être Morizot et se sentir comme lui animé d'un affreux désir de vengeance.
Le commis voyageur eut un moment de terrible angoisse, car son défenseur, comme s'il eût fléchi sous la doni'nation de cette parole impérieuse, garda d'abord le silence ; mais tout à coup une inspiration venant h Legros :
— Il fjut cependant, — dit-il à son complice, — renoncer à votre dessein et vous en con\iendrez vousmême.
— Jamais vous ne me persuaderez, — répondit le munitionnaire, — qu'un chien enragé se trouvant sur mon chemin, je doive le carresser quand je puis m'en défaire.
— Mais si monsieur avait un ami qui veillât sur ses ours, el dans les mainsduquel de dangereux papiers...
l'allée des veuves. ko
— Vous m'avez vous-même écrit que vous étiez maîire du dépôt.
— - D'un, oui ; mais pas de deux, — repartit Legros avec un parfait naturel.
— Comment! — dit Morizot en s'adressant à Chabouiilant, avec une comique fureur,— vous auriez eu la précaution de vous munir d'un autre confident?
—Si vous voulez bien le permettre,— n^pariit Chabouillant faisant preuve d'une grande présence d'esprit,—je vous connaissais papa beau-père, et me suis arrangé en conséquence.
— iVIalédiclion! —s'écria Morizot, — dire qu'on ne pourra pas avoir raison de ce misérable!— Et il se mit à se promener à grands pas dans un désappointement d fficile à décrire.
Profitant du moment où le complice qu'il trompait, était encore sous le coup de sa surprise, Legros dit à ia Saint-Martin : Faites-le sortir,— et en même temps il avait trouvé le moyen de glisser à l'oreille de celui qu'il laissait évader : —Demain je vous verrai; nous avons à parler de beaucoup de choses.
Quand le munitionnaire vit le mouvement qui se faisait pour mettre son ennemi en liberté , l'instinct de sa vengeance près de lui échapper, lui donna l'idée d'une rouerie de Legros, et il s élança en criant.
— Vous ne laisserez pas ainsi sortir cet homme...
— Mais que diable en voulez-vous faire?— repartit l'homme de loi, s'inlerposanl pour protéger lurolraiie du fugitif.
Sans lui répondre, Morizot se précipita sur les pas de Chabouillant, et de son côté, Legros lit ce qu'd fallait pour retenir son complice; de telle sorte qu'une véritable lutte s'établit entre eux et qu'ils en vinrent à se
coUeler, donnanl le singulier spectacle de ce que l'oiî
aurait pu appeler une guerre civile.
Heureusemenl, quelques secondes plus tard on entendit la porte de la maison se refermer, et la Saint- Martin, en rentrant seule dans l'appartement, témoigna à Morizot riimiilité de ses violences.
Tout haletant du rude conflit qu'il venait d'avoir avec son complice, Morizot, se jeta dans un fauteuil, où pendant un moment il reprit haleine. S'adressant ensuite à Legros, d'un ton où se marquait un vif ressentiment :
— Après ce qui vient de se passer, lui dit-il, — vous comprenez que tout est fini entre nous.
— Et d'où vient? — demanda l'homme de loi, sans paraître prendre un grand souci de cette menace de rupture.
— Il y avait évidemment connivence entre vous et cet homme, et votre conduite est infâme.
— Vous êtes fou, — repartit Legros, —je vous ai sauvé d'un abîme où vous vouliez vous jeter, et vous venez me faire une querelle!
— Fou? vous avez raison, je le suis d'avoir depuis tant d'années accordé ma confiance à un misérable de votre trempe.
— Ahçà! voyons, à la fin, — dit l'homme de loi, vivement ému de cette grossière injure,— ceci commence à nie lasser, et il faut une bonne fois nous expliquer, puisque l'occasion s'en présente. Je suis un misérable, ditesvous? c'est possible, mais je voudrais bien savoir par qui et pour qui je le suis devenu? Vous convoitiez une malheureuse fille mous vous l'avons livrée; une fortune, il vous l'a fallu arrosée de sang; nous vous avons suivi ej;core. Depuis vingt aris, instrument de toutes les lur-
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pitudes (le votre vie, de vos exactions, de vos usures, je vautre à votre service une liabileté que j'aurais pu employer honnêtement à mon compte et maintenant oii est la récompense? Quand il s'agissait peut-être pour nous de nous expatrier, vous nous avez jeté une misérable aumône. Appelez-vous cela delà probité, delà justice, et n'êtes-vous pas plus que moi un grand misérable?
— Mais vous savez bien que je ne vous aurais pas laissé manquer, — répondit Morizot, en se radoucissant,—car cette vigoureuse sortie l'avait tout surpris.
— Il ne s'agit pas de cela, — reprit Legros, — et je n'ai pas besoin de vos charités. Il n'y a pas entre nous de grand et de petit, il y a des associés; mais seulement à votre compte, l'un doit avoir tous les bénéfices et l'autre toutes les charges.
— Bien dit! — fit la Saint- Martin, encourageant Thomme de loi à lever l'étendard de la révolte.
— Eh bien! désormais il n'en sera plus ainsi, — reprit Legros en s'animant. — Quand vous voudrez tuer, puisque vous aimez h piétiner dans le sang, vous tuerez seul, et pour les autres choses qui pourront être de mon goût, et que nous entreprendrons en commun, nous partagerons, monsieur le potentat; ou serviteur! je ne suis pas des vôtres.
— Soit, — repartit le munitionnaire, — vous voulez essayer isolément votre habileté, et nous verrons, sans moi, ce que vous saurez faire.
— D'abord avec votre permission, ce que nous allons d'abord faire, c'est un petit compte de l'arriéré. Quand on dissout un société, on la liquide.
— Qu'est-ce à dire? — demanda fièrc.ncnt Morizot.
— Cola veut dire qu'nne chéiive somme de dix mille francs, dont vous vous êtes fendu, lors de la mort du marquis, ne peut êire regardée que comme un à-comple.
— Vous plaisantez, mon cher, et j'ai fait au delà de ce qui était juste et convenable.
— Dans vos idées peut-être; mais, dans les miennes, je suis loin de vous donner quittance.
Morizot se contenta de hausser les épaules, et, prenant SOI» chapeau, il fit mine de sortir.
11 nVst tel que les gens qui ont longtemps subi une âpre domination pour se jeter dans les dernières extrémités quand enfin ils rompent leur chaîne.
— Il en fut ainsi de Legros; courant se placer en travers de la porte :
— Vous parliez, — dit-il, tout à Theure, — de faire entrer les gens d'à côté, et je vous ai soutenu qu'ils n'exécuieraient pas vos ordres.
— Eh bien! — fil Morizot d'un air résolu.
— Voulez-vous les appeler, — répliqua Legros, et leur soiimeiire le débat qui est entre nous? Avec le sentiment de haute justice que je leur connais, gageons qu'ils me donnent gain de cause!
— Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour vous, vous n'entre mettrez pas dans des affaires d'une nature si secrète des gens de sac et de corde.
— Vous entendez par là sans doute des gens de résolution, et prêts à tout faire; ra'son de plus pour compter sur eux. Supposons que je leur propose un bon coup de main; de mettre, par exemple, au pillage un muniiionnaire général; pensez-vous qu'ils me reftisent?
Le hasard voulut qu'au moment oii Legros formu-
l'allée «es veuves. hl
lait assez clairement sa menace, Tun de ses acolytes entr'ouvrii la porte du salon et se mil à dire :
— Maintenant que vous avez plumé l'oiseau (il parlait de Chabouillant, qu'il avait vu partir), est-ce que vous n'avez pas fini bientôt tous vos colloques?
— Encore un moment, — répondit l'iiomme de loi; pais, relonrnantà Morizot, — vous voyez! mesdogtics s'ennuient, et si maintenant je les lâchais, m'est avis qu'ils moruraent dur.
— Ah! Legros! — fit le munitionnaire d'un ton pénétré, —jamais je ne me serais attendu à cela de votre part; vous que j'avais toujours connu un modèle de délicatesse et de probité!
— Que voulez-vous? on se lasse de tout, môme d'être dupe, et puis, par le Chabouillant qm couit, le métier ne vaut plus rien, et je veux me relirer des a d'aires.
— Mais enfin que prétendez-vous?— dit Morizot, qui savait son Legros capable de tout, — vous n'avez pas sans doute l'intention de me ruiner moi et ma familie?
— Madame de Saint-Martin, — repartit l'homme de loi, prenant ceUe forme détournée pour établir un chiffre, — a toujours été d'avis que le service à vous rendu dans la dernière occasion du marquis, valait 100,000 francs comme un liard.
— Madame de Saint-Martin, — répondit Morizot, — n'est vraiment pas raisonnable.
— Un homme comme vous, riche à millions, — dit alors celle qu'on venait de mettre en cause, — marchander une pareille bagatelle!
— Eh bien! voyons, terminons-nous à ce prix? — dit Legros, —ou faut-il que je fasse entrer le tribunal arbitra!?
/,8 i/Arj.Éi^ Di:s VEi'VES.
— IjîiJi), répondit Morizot acculé, — ii faut bien conseniir, vous traitez le pistolet sur la gorge.
Puis, trouvant une bianche pour se raccrocher :
— Votre aniio, — coniinua-t-il, — avait eu envie, h une époque, de celle maison; elle vaut bien au delà la somme.
— Cette maison! — fil vivement la Saint-Martin;— après ce qui s'est passé, je n'en voudrais pas pour irois mille livres.
— I]t puis, je ne sais pas, — reprit Legros, — à des gens qui, d'un moment à l'autre, peuvent avoir affaire à rélrai>ger, des immeubles, cela ne va guère.
— Vous comprenez pourtant, mon cher, que je j'ai pas l'iugent sur moi, et il faudra vous contenter de iïia parole.
— Mon Dieu! vousc'es bon pour cette somme, et encore pour beaucoup d'autres; mais chacun a ses petites mnnies, et, vous savez, j'aime à prendre mes sûretés dans les affaires.
— Voyons, voulez-vous que nous dressions un sous seing privé, que nous ferons ensuite régulariser pardevant notaire!
— Pouh! — fit Legros, — j'aimerais mieux terminer tout de suite; et la Providence lui mettant à ce moment dans la bouche les paroles dont, à une autre époque, il s'était ser\i avec Chevillard :— A bien dire, — (outiiiua-t-il, — vous êtes commerçant, et il me semb'e que la forme... toute commerciale d'une lettre de change..,
— J'aijie h payer comptant, — reprit plaisamment Morizot, — et n'admets pas que ma signature courre.
— Que voulez-vous? — repartit l'homme de loi, en
l'allée dis veuves. Li9
tirant de son poriefeuil!e du papier timbré qu'il avait toujours sur lui en provision , comme on a sa monire ou son mouchoir, — je vois que nous allons échouer au port, parce que ces gens, à côté, s'iuipatienlent.
—Voyons, linissons,— dit Morizot avec une fiévreuse décision, — que faut-il qu3 j'écrive?
— Eh bien! — répondit tranquillement Legros, — vous savez la forme... Par celte seule de change... à vue... il vous plaira payer...
Buvant le calice, le munitioniiaire prit la plume et souscrivit le titre.
Legros l'examina soigneusement pour savoir si rien n'y manquait; puis api es l'avoir serré dans son portefouille-:
— Il est cependant regrettable, — dit-il sentimentalement, — que de vieux amis comme nous, qui ont encore tant d'intérêts communs, et qui se tiennent, après tout, par des liens presque indissolubles, il est, dis-je, fâcheux, affligeant, de les voir se quitter dans de mauvais termes.
— Eh! cruel homme que vous êtes,— s'écria Morizot sur le même ton, car il sentait bien que leur sûreté réciproque exigeait au moins provisoirement une continuation de la société, — comment avez -vous eu ri lée, dans un moment critique et sous le feu de l'ennemi, de venir me faire une i)areille scène?
— Allons, voyons, — dit Legros, — de part et d'autre oublions des paroles légères.
— Vous savez si j'ai de la rancune, — dit le munilionnaire.
-- Et moi, — dit l'homme de loi, — vous savez si j'ai du flel.
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— Allons, niauvases lêiesque vous êtes, embrassezvous! — s'écria la Saint-Marlin, — car vous venez d'avoir là «ne querelle d'amants, et c'est comme les amants qu'il faut finir.
Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et se donnèrent l'accolade fraternelle avech'S sentiments que l'on peut croire.
Cette foj'maiité remplie, Legros ouvrit la porte du sa'on, et s'adressant à ses am's les redresseurs des torts du numéro 113 :
— Nous sommes à vous, mes braves; pardon de vous avoir ainsi retenus; mais toutes nos affaires sont faites, et nous allons partir.
Il rentra ensuite dans la pièce, et donna un coup d'œil pour voirs'il n'avait laissé traîner aucun papier, et si tout restait bien en ordre.
Cela fait, on sortit de la maison, et avant d'emballer son monde dans la remise :
— Voulez-vous, — dit l'homme de loi à Morizot, — profiler de notre véhicule?
— Merci bien, — repartit le munitionnare, — la pluie a cessé, et j'ai besoin de prendre l'air.
11 se mit donc seul en route, pendant que la voiture regagnait l'intérieur de Paris. Legros condu'sit ses amis jusque dans la rue de Valois, où il les déposa à quelque distance de leur quartier général.
De là, il se fit mener, avec la Saint-Martin, à son appartement de la rue des Moulins, et, chemin faisant, il dit à l'honorable dame :
— Es-tu contente enfin ?
— Oui, ça n'est pas mal, si la lettre de change est payée.
— Sois tranquille, demain malin, je dois voir l'autre.
— Oui. l'autre? demanda la Sainl-Marlin.
— Eh bien! le Chabouiilant! C'est un garçon résolu et qui avait, ma foi, tenté un l)eaucoup; je crois qu'en nous oiitenrlant avec lui, nous ferons voir du chemin à monsieur le munilionnaire.
Nous avons vu que presque aussitôt après son arrestation, Chabouiilant avait commencé à se dégoûter de son entreprise.
Emporté par sa passion de s'apparenter quelqiie part, aussitôt le secret surpris à Oifembourg, il avait conçu un peu légèrement le plan que nous Tavons vil mettre à exécution, et comme, en définitive, en pratiquant une exaction qui ne laissait pas d'être coupable, il opérait sur de fort vilaines gens restées en jouissance d'une scandaleuse impunité, l'immoralité de son action n'avait pas été sufïisamment apparente pour lui.
Se regardant volontiers comme une sorte d'instrument providentiel destinéà procurer indirectement la punition du crime, ii ne s'était pas nettement représenté que dérober un nom, même quand il n'appartient à personne, et voler des voleurs et des assassins, était toujours une conduite conda nnabie et dont on pouvait avoir à compter avec la loi.
Mais la mort qu'il venait de voir de si près ayant tout à coup porté la lumière dans sa conscience, il se sentit au regret de s'être embarqué si imprudemment, et nonobstant la bonne volonté et les ouvertures de
h1 L ALLÉE DES VEUVES.
Legros, il ne songea plus qu'au moyen de se démêler le moins mal qu'il pourrait de celte dangereuse air? ire.
Dans cette situation d'esprit si perplexe, sa pensée se tourna tout naturcl.'emeui vers mademoiselle Lebeaii, avec laquelle il était, relativement à l'afTaire qui l'occupait, dans un commencement de confidence. Il la savait femme de tète et de bon conseil, et ne doutait pas qu'il ne dût gagner quelque chose à s'ouvrir à elle. Il avait d'ailleurs h s'excuser auprès de la pauvre fille de l'esclandre dont il avait été la cause involontaire. Toutes ces raisons firer.t, qu'aussitôt rendu à la liberté, Chabouillantse sentit le besoin de rendre une visite à la maison du Prisme tricolore , où il s'attendait bien que dureraient encore celte émotion et cette épouvante que traîne toujours après elle une descente de justice.
Revenue assez tard deCharenton, nous savons déjà qu'elle avait dû s'y rendre, mademoiselle Lebeau avait tf ouvé ses demoiselles de magasin au désespoir, ses meubles forcés, ses armoires en désordre, et, pour comble de satisfaction, on lui avait laissé entendre que celle visite domiciuaire ayant pour but de mettre la main sur des papiers compromettants découverts en sa possession, e'ie devait, d'un moment à l'autre, s'attendre à être arrêtée.
On voulut même, en vue de cette menace, la décider à quitter sa maison et à chercher un asile chez une amie. Mais, forte de sa conscience , et pensant que cette démarche serait la première preuve de sa culpabilité, la coura^use jeune fille s'y était péremptoirement refusée, et précisément elle était occupée à se défendre des instances qui, de toutes parts, lui
i/allée des veuves. bo
étaient faiies dans le sens d'un éloignenienl momenlané, mais nécessaire, quand ariiva Chabouillant.
Sans emportement, et ayant Tair pluiôt b'essé d'avoir été pris pour dupe qu'épouvantée du danger qui était censé peser sur cl!e, madeinoiselle Lebeaii reprocha au sîiivonani le coupable subterfuge dont il avait usé à son égard.
— Dans un danger pressant, — lui dit-elle, — je ua refuserai jamais de prêter mon secours à qui me le demandera; mais je trouve de ia déloyauté à dérober un service, en lai.-sant ignorer à celui qui veut bien le rendre les conséquences possibles de son dévouement. Encore plus engagé à dire toute la vérité par cette grave accusation d'abus de confiance qui était portée contre lui, Chabouillant demanda à mademoiselle Lebeau un entrelien particulier, et commençant par la rassurer sur son danger imaginaire, il lui conta de point en point la conversation d'Oll'embourg, le périlleux usage qu'il avait cru pouvoir faire de cette découverte, et enfin, le terrible dénoûment qu'une heure avant, celte belle entreprise avait failli avoir pour lui.
Dans ce long récit, dont, avec toute sa perspicacité^ la jeune marchande ne saisit d'abord qu'assez imparfaitement l'ensemble, tant il était compliqué de détails dilliciles à ben suivre dans leur enchaînement, elle fut surtout fi appée de ce qui avait rapport à Cheviîlard, etc'était justement, fuutede le bien savoir, ceque le conteur expliquait le plus confusément. Toutefois, à la suite de plusieurs quest ons propres à élucider cet ellVoyable inconnu, finissant par se rendre clairement compte du rôle que son ancien teneur de livres avait joué dans ce terrible drame.
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— Pauvre garçon, — dit-el'e, —dans quel horriJ)le abîme il était allé se jeter là!
Mais comme il n'était pas du caractère de celte charmante fille, dans quelque affaire que ce fût, de longtemps penser i\ elle et à ses intérêts, elle reporta b'entôt son attention sur la position singulière et dangereuse que s'était faite son interlocuteur, et appliquant à Tappréciation de cette situation difficile, la rectitude de son esprit et l'insiinct de sa sévère probité.
—Monsieur Chabouillant,— lui dit-elle, —votre conduite a été b"en imprudente; je vous savais dissipé, un peu libre sur le chapiire des mœurs ; mais de là à un si sérieux oubli de ce qu'un honnêie homme se doit à lui-même, il y avait encore bien du chem n!
—Tenez, mademoiselle, je vous en prie,— répondit Chabouillant,— ne me confusionnez pas. Je sais, sans que vous me le disiez, combien j'ai démérité de votre estime; mais que faut-il faire pour réparer ma faute? Ce que vous ordonnerez, je l'exécuterai à l'instant mè.ne, tant j'ai de confiance dans la bonté de votre ju^e. lient.
— A mon avis, il n'y a pas deux partis à prendre : la Providence vous a mis sur la ti ace de forfaits horribles; vous en devez la révélation à la justice.
— Mon Dieu! ma conscience m'insinuait bien déjà tout à l'heure de prendre ce parti; mais, pensez donc, la culpabilité dont ces misérables ont su créer l'apparence; ces dangereuses lettres i entées entre leurs mains!
— C'est justement là ce qui me pousse à vous conseilerde celle manière. A votre retour d'Allemagne, si vous m'aviez dit le secret dont vous étiez devenu
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dépositaire, j'aurais été embarrassée de vous donner un avis, parce qu'il en coûte toujours de se faire dénonciateur, même quand il s'agit des plus grands criminels.
— Certainement, dit Chabouillant, abondant dans ce sens,— envoyer ainsi louieune société à l'échafaudî
— Ma s aujourd'hui,— reprit mademoiselle Lebeau, — vous n'avez plus le choix. Par la coupable démarche que vous avez fuite, et en essayant de profiter du Cl ime, vous en avez assumé une sorte de complicité morale. Désormais votre destinée, au moyen des lettres que vous avez dû écrire, est liée à celle de ces raiséiablos, et chaque moment de retard resserrera ce lien : il n'y a qu'un aveu immédiat et un prompt repent r qui puissent vuus liflfranchr de cette solidarité dont la portée est incalculable.
— Mais, sans parler de l'accusation de meurtre, la loi poite peut-être une peine contie les faux noms. On me l'appliquera et je serai déshonoré.
— Je ne sr.is pas ce qu'il en est, — repartit la jeune marchande, — mais enfin vous n'avez profité en rien de votre imprudente démarche?
~ C'est-à-dire, — répondit le commis voyageur, — que j'ai été sur le point d'y laisser ma peau... voilà tout le bénéfice.
— De plus,— coniinna mademoiselle Lebeau,— par vos rêvé lai ions, vous aurez rendu un grand service à la société ; enfin, en allard vous dénoncer vous-même, vous montrerez qu'ayant agi avec îégèreié et irréflexion, aussitôt aveiti de la moralité de votre condu te, vous avez eu à cœur de tout réparer... 11 me semble qu'il y a là bien des motifs d'indulgence.
— Oui, tout conter à Ih justice, c'est peut-être
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bien le plus simple el le plus sûr, — dit Chabouillant, après avoir un moment réfléchi; —mais pensez donc, moi seul témoin contre ces trois coupables, qui vont nier l\ toute outrance! Vous me conseillez bien, j'en ai comme un inslinct; mais je n'en joue pas moins gros jeu allez, mademoiselle.
— Vous allez dire que je vois singulièrement les choses; mais, à votre place, je me réjouirais plutôt dt^s périls qui peuvent accompagner ma détermination, car plus votre aveu sera chanceux, plus il marquera de repentir et de coujage, et mieux il servira aupiès des honnêtes gens à vous rallier leur sympathie et leur estime. Quant à cet autre témoin, dont vous regrettez Tabsence, qui sait si la justice divine ne vous le ménage pas!
— Comment ce a, et que voulez-vous dire?
— Oui, demain peut-être, Chevllard sera rendu à ia raison, et n'allirmât-il que les infamies dont il a été victime, pensez-vous qu'elles n'impliquent pas de grandes présomptions contre les coupables?
— Mais qui vous liiit espérer Tétonnanl miracle desaguérison?
— Les médecins que j'ai vus aujourd'hui à Chareiiton, et qui, depuis quelques jours, étaient beaucoup l)lus contents de son état. Tantôt, à la suile d'une atrusion d'eau glacée siu' la tète, un symptôme des plus favorables s'est déclaré; il est tombé dans nn profond sommeil, ce qui, depuis bien longtemps, ne lui était pas arrivé; et, dans la pensée des docteurs, il serait possible qu'à son réveil, il eût retrouvé la plénitude de ses facultés.
— Oh! cela sera; il y a dans tout ce qui se passe, iainyin de Dieu, —s'écria vivement Chabouillant, qui
l'allée des vtuvES. 57
d'ordinaire cependant, en sa qualité de çomaiis voyageur, était voltairien et esprit fort,
— 1/ est ici, — dit alors mademoisselle Lel)cau en baissant la voix et de l'air dont on fait une grand j confidence.
— Quoi! ici ce pauvre ami; dans cette maison?
— Oui, l'es médecins ont pensé que l'aspect des lieux qui lui rappelleiaient des temps meilleuis, pourrait êiro favorable dans la crise que nous attendons, Alors, je l'ai ramené et fait porter dans son ancii-nnc chambre oii il se plaisait tant, et ce qui donne bien h espérer, c'est que tout ce mouvement ne Ta point éveilIé.U semble que la nature, sentantle besoin qu'elle aura demain de touios ses forces, se recueille et se prépare dans ce puissant sommeil.
— Mademoiselie! — s'écria Ghabouili'ant avec exaltation,—Chevi:lard ;!0us sera rendu; c'est plus qu'un pressentiment, j'en ai maintenant la certitude.
— Dieu vous entende! —répondit l'aimable fille en joignant 'es îsia'nset en levant au ciel ses yeux humides de larmes.
— Ma rcsolulio;i est prise, — continua' le commis voyageur; — ce n'est pas demain, c'est ce soir tout à l'heure que je vais tout déclarer aux magistrais.
— A k'zmonsieur Ghabouillant, — dit mademoiselle Lebeau, — et comptez sur moi pour vous aider du mieux que je pourrai dans cette lut'e courageuse.
Puis, comme si à ses yeux le coupable eut commencé des'amni^t:er par celte résolution, elle lui tendit la main et lui de son côté, toujours galant et allègre, essaya, sans toutefois que cette faveur lui fût accordée, de la porter respeclueusenicnt à SCS lèvres. Ensuite i!s se séparèrent Ghabouillant pour se rendre chez le commissaire' r/,/
58 i/allék des veuves.
ij Oliver yicment près le tribunal criminel *, et niadcnioiselle Lebeau, pour monier savoir des nouvelles du malade, au chevet duquel, pendant toute la nuit, devait veiller une garde, femme aussi zélée qu'entendue.
Quoiqu'il fut une heure un peu indue pour se pi csenior chez le magistrat, notre pénitent ne voulut pas laisser refroidir sa résolution, et, contre son attente, il eut l'accès facile; car, dans la grande émotion où Paris avait été jeté le matin par Tarresiation de iMoreau, il y avait, pour les fonctionnaires chaii^és du maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, une raison de déployer une grande vigilance. Sur le seul mot comportantes révélations qu'il avait à faire, Chabouillani fut immédiatement introduit et tt ès-courloisement engagé à s'expliquer.
Pendant le trajet de la rue des Deux-Portes-Saint- Sauvcur à l'ancien hôtel Lamoignon **, qu'habitait le commissaire ci iminel, Chabouillant avait préparé son thème, et ce n'était pas une manière maladroite d'engager son récit que de se présenter comme échappé, liu niomeni même, d'un guel-apens oij, sous le coup d'une menace de mort, il avait écrit des lettres conire
* C'était, en l'04,le litre du procureur {jéuéial près le tribunal criminel. Il y avait aussi près le tribunal civil d'appel (aujourd'hui cour royale, un commissaire du gouvernement, la juridiction civile ella juridiction criminelle étaient alors entièrement distinctes.
""Riip Pavce. nu "^iarais.
les conséquences desquelles il venait demander proleciion à la justice. De cette manière, si plus lard les coupables usaieisi de ces dangereux écrits, Teflet en élait d'avance atténué, et le coup de théâtre do leur appaiition ne pouvait presque p!us avoir de portée.
Le révélateur usa encore d'une autre habileté, celle de la franchise la plus absolue, relativement à ce qu'il pouvait y avoir de véreux dans sa situation. Racontant naïvement sa singulière manie de se créer une position de famille, il expliqua comment il avait été conduit, par cette idée fixe, à ramasser le nom qui finissait dans le malheureux marquis assassiné, et comment, d'entraînement en entraînement, il en était venu à pactiser avec Morizot, le grand coupable. I! faut dire aussi que Legros et la Saint-Martin, qui peut-être, en lui sauvant la vie, avaient eu la pensée de se ménager une arrière-porte de salut, trouvèrent en lui un adversare reconnaissant, car il eut soin d'établir la nuance de leur culpabilité particulière qui n'était qu'une sorte de complicité passive. Bref, ilfut, dans son récit, clair, concis, modéré, de manière à donner d'abord l'idée de renseignements très-réels et très-concluants, et s'il ne parvint pas à se présenter comme un personnage entièrement digne d'estime, au moins se fitil accepter pour une de ces natures courantes qui, n'ayant du juste et de l'injuste qu'une notion un peu superficielle, savent cependant s'arrèiei- dans la carrière du mal, et revenir au besoin sur leurs pas.
L'histoire des aveugles avait donné au meurtre, dans lequel ils étaient initiés, un énorme retentissement, et la vindicte publique, qui a aussi son amour-propre dans la recherche cl la poursuite des crimes, avait vu
avec un grand déplaisir son impuissance à découvrir les auteurs de cet assassinat dont il avait été tant parlé. Détournée par les préoccupations de la surveillance po iiique, depuis longtemps, coniine nous Tavons dit, el'e avait cessé h peu près toute recberclie au sujet de ce mystérieux attentat, mais on comprend qu'elle dut voir avec satisfaction renouer le fil (jiii devait la conduire sur la trace des coupable?.
Prenant les choses avec ardeur, le commissaire criminel envoya réveiller le chef de division qui, à li préfecture de police, avait le dépôt de certaines notes tenues sur le compte de beaucoup d'iuî'ividus, 'esqueis, sans avoir eu précisémorit des déaièlés avec !a justice, se sont néanmoins mis en position qu'elle tienne l'œil éveillé sur eux. Les registres apportés, on y trouva Legros figurant comme homme de dangereuse frév^uentation, comme pilier de maisons de jeu, et comme fortement soupçonné de se livrer aux prêts usuraires et autres mauvais trafics. Sa femme y avait aussi son article, et était mentionnée comme favorisant habituellement les passioiis du munitionnaire Morizot. Quant à celui-ci, son chapitre se constituait de la déposition faite par le médecin qui avait assisté à la mort d'Esther; dans cette déposition étaient relaies, avec les circonstances du suicide, les motifs qui passaient pour l'avoT amené.
Ces renseignements n'ayant rien en eux-mêmes de très-favorable pour les prévenus, et venant, d'ailleurs, éMoiîement s'encadrer avec les révéla ions de Chal:ouiilant, achevèrent de décider le magistiat, qui décerna contre i\'orizot et contre Legros un mandat d'amener avec ordre à un commissaire de police de l'exécuter dès le lendemain à la pointe du jonr. Quant
l'allée dls veuves. 61
à Chabouillant, il n'y avait pas lieu de le détenir, car la tentative d'extorsion dont il s'était rendu coupable n'ayant pas été suivie d'exécution et n'ayant porté préjudice à personne, il était douteux, en jurisprudence, qu'elle constituât un délit. D'ailleurs, le magistrat, qui voulait ménager ce précieux téaioin, se serait bien gardé de se l'aliéner et de l'intimider par quelque mesure sévère. On se contenta donc de lui faire rédiger etsignersa dénonciation, et, après (|u'on eut pris son adresse et qu'on l'eut averti de se tenir prêt à toute réquisition, on le laissa retourner à son domicile, où il fut soumis, sans qu'il s'en doutât, à une surveillance discrète, mais néanmoins très-aclive et très-étroite.
Cependant, la nuit s'était écoulée, et, de sa vie, Cheviliard n'avait eu un sommeil plus calme et plus réparateur.
De grand matin, et avant que mademoiselle Lebeau lie fût montée pour s'informer de son état, elle eut une agréable surprise. Le médecin qui avait donné le plus assidûment ses soins au paiient dans sa maladie, ne résidait point à Charenîon, et avait à Paris son domicile. C'était un homme compatissant qui avait montré beaucoup d'intérêt au pauvre fou; d'ailleurs comme homme de science, il avait trouvé, dans un sujet présentant des sympiômespeu communs, de curieuses observations à relever.
Aussitôt donc qu'il fut jour, il arriva chez son malade afin d'assister au réveil de son intelligence, et dans le dessein d'indiquer les premiers soins et la meilleure marche qu'il y aurait à prendre pour amener l'heureuse terminaison de la crise favorable qu'il se promettait.
C2 l'allée des veuves.
Accompagné de mademoiselle Lebeau, qui le remercia affectueusement de sa charitable aliention, il monta à la chambre de Chevillard, et apprit de la femme qui avait veilé toute la nuit, que le sommeil continuait léger et paisible. Il fit alors doucement ouvrir les rideaux de la fenêtre, de manière qu'un beau rayon de soleil matinal pénétra dans l'appartement, et y répandit une vive et joyeuse clarté. Se plaçant alors avec mademoiselle Lebeau et la garde de manière à pouvoir considérer le faciès du malade sans en être aperçu, il recommanda le plus grand silence et attendit avec curiosité ce qui allait suivre.
Au bout de quelques minutes, la poitrine de Chevillard se souleva par un long soupir, et, se dressant sur son séant, il promena autour de lui de grands yeux étonnés.
Il avait l'air de reconnaîire un à un tous les objets dont il était environné, et qui avaient été soigneusement rétablis dans leur disposition d'une autre époque.
— Ah! mon Dieu! — se prit-il h dire enfin, — c'était donc un rêve; mais qu'il a été long et pénible!
Comme il avait été déposé sur son lit tout habillé :
— Tiens! qu'ai-je donc fait hier soir? — se demandat-il, — pour m'être ainsi endormi sans prendre le temps de quitter mes habits?
En même temps, se soulevant avec lenteur comme un homme qui se cherche et qui doute de lui-même, il parut avoir le dessein de se lever et de marcher par l'appartement.
— Tout va bien, — avait dit cependant le docteur;
— mais il ne faut pas qu'il nous voie encore.
Ayant eu soin de tenir la porte entr'ouverte, il sortit
sans bruit avec mademoiselle Lebean et la garde, ei, demeuré dehors, l'oreille à ce qui allait se passer, il entendit Chevillard occupé à mettre de Tordre dans ses idées, et se disant : — Oui... j'ai dîné avec Clia-
bouillant, il m'a beaucoup fait boire c'est cela, je
serai rentré sans trop me connaître, et je me serai jeté sur mon lit... mais quel bonheur que tout ce que j'ai vu dans cet affreux cauchemar ne fut qu'un rêve!... Un rêve... cependant... mais non, c'était bien uiie réalité... Mon Dieu! j'ai tant souffert... oh! oui, toutes ces horribles choses me sont arrivées. — Et, se reg. rdant à la glace : — Est-ce que j'aurais pu, — ajouta t-il, — m'amaigrir ainsi en une nuit?
A ce moment le médecin, ne voulant pas qu'il renouât la chaîne de ses cruels souvenirs avant que sa tète se fût assez raffermie pour en supporfer la douloureuse aileinte, ordonna à la garde de parler à travers la porte.
— Eh bien! monsieur Chevillard, — lui dit-elle, en répétant les phrases que lui soufflait tout bas le docteur, — est-ce que vous ne comptez pas vous lever aujourd'hui? Il est neuf heures passées et mademoiselii; vous attend pour une facture pressée et que vous avez oublié de faire hier au soir.
— C'est bon! j'y vais, — répondit le teneur de livres;— puis, reprenant la conversation avec lui-mèuîc, — allons, décidément, — se dit-il, — j'ai rêvé, mais jamais impression pareille ne m'avait été laissée par un songe.
Il s'occupa alors de quelques soins de to lelte, ainsi qu'il en avait l'habitude en se levant, et comme, dès les premiers jours de sa maladie, mademoiselle Lebeau avait fait reprendre à la maison garnie de la rue
G^ L'ALLÉii DES VEUVES.
Copeau tout ce qn'il y avait laissé, il retroïiva à leur place chacun des objets à son usage, ce qui lui fui une raison de plus pour croire qu'il avait subi la profonde influence d'une efTrayanie hallucinnîion.
Lorsqu'il fut descendu, celte illusion lui fut conlijiuôe par madenioiseile Lebeau qui se trouva là quand il entra et lui dit :
— Il paraît que vous avez mené hier une belle conduite avec M. Chabouiilant. Comme vous voilà ce matin pale et défait! Voyez si j'avais tort de vous dire que les dîners on ville ne vous réussissent pas?
— Oui, je crois que nous n'avons pas été trop sages, — répoîuiit le teneur de livres, — et une autre fois je vous écoutera'.
Cela dit, il eutia dans son bureau où tout était rangé selon ses habitudes et comme s'il l'eût quitté la ve lie. Mademoiselle Lebeau le suivit en lui reparlant de la facture pour laquelle elle était censée l'avoir fait appeler, elledi'ame. pour un moment, se trouva transporté là où d'habitude on ne le rencontre guère. Si (iheviilard exécutait les calculs qu'on lui demandait, évidemment sa raison serait raffermie; mais là éiait la qi:esiion : sa téie serait-elle capable de la combinaison d'idées que suppose une opération d'arithmétique? Aussi, sans en rien témoigner, était-ce avec une affreuse anxiété que la jeune fille suivait la maiche de cette décisive épreuve.
Chevillard s'en tira à son honneur et sans broncher; i! additionna plusieurs colonnes de chiffres, si bien que, transportée de joie, mademoiselle Lebeau le (pîitîa pour aller trouver le médecin, qui attendait, caché dans une pièce voisine, et pour lui annoncer ce nouveau symptôme d'une guérison confirmée.
Muis (!ès qu'il fui seul, le paavie jeune liomoie senlit recommencer en lui le travail de sa mémoire un moment dépaysée et mise en défaut. Il posa sa plume, ferma les yeux, appuya ses mains sur son front, enfin, j-embla foitemenl se recueillir, puis tout à coup faisant, pour ainsi parler, explosion :
— Oui, oui, — dii-il, en se levant et en enfonçant -on chapeau sur la tète, — là je dois savoir au juste... — puis d'un pas rapide il descendit l'esca ier, et sortit aussitôt de la maison.
Averti à temps, le médecin, après avoir rassuré mademoiselle Lebeau, se mit à la poursuite du déserteur, et marcha derrière lui de manière à ne point en être remarqué , mais de manière aussi à ne pas le perdre de vue.
Sans hésiter un mojnent sur le chemin qu'il devait prendre, Chevillard traversa tout Paris pour se rendre de la rue des Deux-Pories-Saint-Sauveur à la rue d'A- ^niesseau, faubourg Sainl-Honoré, où était située la mairie du premier arrondissement, et là, se rendant au bureau des actes de l'état civil, il demanda et obtint conimufjication de l'acte de mariage qui constatait qu'Esther de Brevannes était devenue sa femme.
Celte singulière vérification faite, il ne parut pas aussi ému qu'on aurait pu le croire, la contention d'esprit et le mouvement miitériel auxquels il se livrait pour remonter le courant de ses souvenirs, lui formant une sorte de distraction énergique qui contribuait à lui en déguiser l'amertume.
De la mairie, après avoir paru délibérer un peu avec liîi-même, il prit rapidement son chemin vers le cimetière du Nord, où il alla droit à la tombe d'Esther qu'il contempla quelque temps d'un œil morne, mais sans
larmes, sans manifesiation extérieure de douleur. Le docteur, qui le suivait toujours, s'inquiéta de celle froide altitude, et on vue de redonner à la sensibilité qui paraissait encore endormie chez le malheureux, une hecoitsse capable de la raviver, s'approthant de lui et regardant la pierre tumulaire :
— Oui! — dit-il, Esther de Brevannes, une pauvre femme morte bien jeune.
Chevillard le regarda en le toisant, puis, haussa les épaules et ne parut plus faire atteniion à îui.
— Elle est morte par le poison, Tinforlunée! — s'écria le médecin on élevant la voix. — Morte victime de rinfame passion d'un homme nommé Morizot!
— Morizoï! — s'écria alors Chevillard avec un accent impossible à exprimer; — vous avez dit Morizot? Et en parlant ainsi, il pressait convulsivement le bras du docteur; puis essayant de l'entraîner : venez, — ajouta-t-il, —je sais l'endroit; il s'est passé des choses Lorribles.
— Allons, — lui dit le docteur, entrant dans son désir.
Mais Chevillard, le repoussant, s'élança vivement sur un tertre placé dans le voisinage. Là il s'arrêta, regarda le c'el; puis, levant les bras au-dessus de sa tète, et les ramenant vers la terre en faisant le geste de l'imprécation, — Morizoï! Morizot! — s'écria-t-:i d'une voi\ lonriante! — Prends gaide; je me rappe'leî — Et prenant celle fois un élan trop rapide pour que le médecin put !e suivre, il dispaïut bienîôt à ses veux.
l'allée dks veuves. 67
Un quart d'heure après, il arrivait essoaîïîé à la porte de la maison de TAliée dos Veuves, et y frappait à coups redoublés.
Une voisine qui passait lui dit oiricieuscment :
— Vous perdez votre temps, mon bon monsieur, il n'y a personne; depuis près de deuv mois cette maison n'est plus habitée.
— Excepté quand on y assassine, ~ s'écria ironiquement Gheviilard.
— Ah! je ne peux pas vous dre, — répondit cette femme en coniinuant sa route.
Mais dans le moment, par l'extrémité de l'avenue qui abor.tit aux Champs-Elysées, débouchait un élranae cortège. Deux fiacres escortés par des gardes municipaux à cheval, marchaient, suivis d'un gros de peuple, et vinrent s'arrêter devant la porte que Chevillard essayait vainement de se faire ouvrir.
Il regarda d'abord assez tranquillement sortir de la première voiture plusieurs personnages vêtus de noir qui tenaient sous le bras des papiers. Mais quand du second fiacre, à la suite de deux individus portant des écharpes tricolores, il vil descendre Morizot, Legros et la Saint-Martin, s'élançant sur le muniiionnairc qui pâlit à son aspect, et le prenant à la gorge :
— C'est lui, — b'écria-i-il, — l'assassin; les autres sont ses complices; arrèiez-les!
On comprend qu'.l s'agissait d'une descente de justice. Après avoir été interrogés et confrontés avec
rS l'aLLÉIi des YLLVtS.
Chiibouillaîit, dont la brusque détermination a\ail clé ))Our eux un coup aussi inattendu que terrible, les préveiius, ira'grc leurs dénégations, étaient restés sous le poids des présomptions et âe^ charges les plus graves. Le mandat d'amener 'ancé contre eux aval été immédiatement converti en mandat de dépôt, et mainlenant !e substitut du commissaire criminel et le direcîenr du jury *, assistés d'un grelGer, venaient reconnaître les lieux, théâtre désigné du crime, conduisant avec eux les accusés, en présence desquels devait avoir lieu cette visite, aux termes de la loi.
— L'action et les paroles de Cbcvillard étaient de nature à exciter au plas haut degré l'attention des magistrat-. Toutefois, iL^ rin\ itèrent à s'expliquer avec {•.lus de calme.
— Cet homme est un fou, — dit alors Morizot, qui s'était remis du trouble que lui avait causé la subite apparition de son moitel ennemi.
En ellet, les vêtements en désordre et Pair exalté de Chevillard donnaient à cette allégation assez d'ap- ])areiice pour qu'elle n'eût pas de peine à obtenir créance.
^îais à ce moment arrivait le docteur qui n'avait pas perdu la trace de son malade. 11 savait la place que la n:a son de l'Allée des Veuves devait avoir dans sa mémoire, et avait espéré !e retrou\er à cet endroit. Peiçant la foule et voyant en effet le malheureux qui gesticulait et parlait avec feu, à peine contenu par k s officiers de paix qui tâchaient de le calmer, il s'ap-
* Jury d'accusation, qui remplaçait ce que nous appelons la chambre d'accusation. Les fonctions de directeur du jury répondaient à celle du juge d'instruction actuel.
l'alléî: des veuves. 69
procha des magistrats, fil connaître sa qualité et les entretint quelque temps en particulier.
Ceux-ci f>e rappelaient le fou qui avait été arrêté la nuit du meurtre à peu de distance de la ma son oiî l'on supposait maintenait qu'il avait été commis, et le médecin leur affirniiint que, depuis le matin, revenu à Ui raison, le malheureux n'était, se'on toute apparence, troublé dans ce moment que par la force de ses souvenirs, ils crurent devoir essayer de mettre à profit les luuiières qu'il paraissait être en mesure d'apporter à l'instruction, et entrés dans la maison avec le docteur et 'es accusés, i!s ordonnèrent que ce singulier témoin comparût devant eux.
La scène se passait dans le salon où nous avons vu s'accomplir tant de choses; les magisirais ayaitt pris place autour de !a table sur îaquelte la veille au soii' Chabouillant avait écrit, et les accusés se tenant dobout, surveil'és par les gardes municipaux et les oiTiciers de paix, Chevilîard fut introduit ayant à ses côtés le médecin qu', au besoiu, devait eu quelque sorte lui servir de contrôle; alors le directeur du jury lui demanda s'il savait que'que chose relativement au crim i dont on recherchait les auteurs.
— Quelque chose? — répondit dédaigneusement 1(3 teneur de livres, —je sais tout.
— Et il se mit alors à raconter l'arrivée de V homme; c'est ainsi qu'il désignait la viciime, le cri qu'il avait poussé datis le vestibule; puis, Morizot le raj)porlant mort à i'aide de ses complices; il montra aussi le fauteuil sur lequel îe malheureux avait été assis penîiaut qu'on le dépouillait, détailla môic les circonstances du parlag^^ eî !o it cela avec une lue dite et une foice d'expression qui , à cela près d'uu peu d'exaltation
qu'il Rieitaii dans son débit , excluaient toute idée
d'une pertLirbalion dans ses idées.
Naturellement, il lui fut demandé compte de la manière dont il avait pu être témoin de tout ce qu'il racontait.
Courant à la fenêtre, Chevillard l'ouvrit, enjamba l'accoudoir dont elle était garnie, puis, se replaçant ilans la position accroupie qui avait été la sienne :
— J'étais comme cela, — dit-il, — il y avait une lumière dans la chambre, dehors il faisait noir, et, entre les rideaux cntr'ouverts, j'ai tout vu.
iMorizot, à ce moment, se rappela la tardive précaution qu'il avait prise relativement aux rideaux qui avaient si mal fait leur olTtce, et, au souvenir de celte fatale imprudence, i^ ne put s'emi)écher de faire un mouvement de co'ère qui n'échappa pas aux regards scrutateurs des magistrats.
— Mais comment, — demanda le directeur du jury, — avez-vous pu pénétrer dans la maison? qui vous y avait conduit?
Reprenant les choses de loin, Chevillard commença alors le récit de Tinfàme duperie matrimoniale dont il avait été victime; il dit eiisuite la mort de sa femme, à la suite des poursuites de Morizot, et, à ce moment, la froide impassibilité dont s'était inquiété le docteur, lit place chez le pauvre jeune homme à une explosion de la sensibilité la p'us vive, car sa voix s'altéra, et ses paroles entrecoupées furent accompagnées d'un torrent de larmes.
Emus de sa douleur, les magistrats l'engagèrent h suspendre un moment, et ils remai quèrent entre eux que le récit du médecin, qui avait donné ses soins lors de la mort d'Esther, coïncidait parfaitement avec
toutes les circonstances que lapporlait le témoin.
Un peu après, reprenant sa déposition, Chevillard en vint à donner l'explication qui lui avait été demandée, en exposant le pieux intérêt qui Pavait attiré dans la maison dont il avait une clé en sa possession, et la vraisemblance de celte version fut bientôt conûrmée par une visite faite dans la chambre d'Esther, où furent en effet retrouvés beaucoup d'objets lui ayant appartenu.
Interrogé sur la circonstance des aveugles :
— Je n'ai pas vu ces hommes, — répondit Cheviilard, — j'ai vu Morizol qui venait comme me menaçant vers la fenêtre; alors j'ai clé effrayé M'étant
sauvé, je ne me souviens plus de rien, jusqu'à ce malin que je me suis réveillé dans la chambre oii je demeurais avant mon mariage... ce qui m'a d'abord fait croire que j'avais rêvé.
— Monsieur le docteur, — dit alors gravement le magistrat instructeur, — nous vous adjurons, et ceci sous la foi du serment que vous allez prêter comme médecin expert, de vous expliquer sur l'état mental du témoin, et de nous dire si, dans votre opinion, ces paroles vous paraissent émaner d'un homme ayant la tête saine et la jouissance entière de ses facultés.
Le docteur, ayant prêté serment, expliqua en détail la marche qu'avait suivie la maladie contiée à ses soins, et il déclara, en son âme et conscience, que, la part faite d'un peu d'exaltation nerveuse, suscitée par le réveil de tant d'horribles souvenirs, le sujet lui paraissait revenu à son état normal, et avoir entièrement recouvré l'usage de sa raison.
— Vous voudrez bien lui co!](i!uier vos soins, — dit
le magistrat, — afin de pouvoir exposer jour par joLir sa situation jusqu'au moment où, scion toute apparence , il sera appelé à venir renouveler sa déposition devant le jury.
Le médecin promit rexarnen le plus attentif et le plus rigoureux, et ensuite, il fut autorisé à se retirer avec Chevillard; d'autres foraialilés d'instruction allaient être remplies où il n'était plus besoin de leur présence.
Prévoyant qu'ils seraient un objet d'indiscrète euriosilé pour la foule qui ne cessât d'obstruer les abords de la maison, le médecin pria un des olBciers de paix de protéger leur sortie. Cet homme se pi èia volontiers à ce désir, et même, comme il savait qu^i les magst! als en avaient encore pour plu.sic.irs heures à instrumenter, il mit à sa disposition une des voitures qui slaiionnaieiitàla porte, à charge seuleinent de l.i renvoyer aussitôt qu'elle les aurait reconduits.
Chevillard montra d'abord quelque répugnanee pour prendre place dans le fiacre, disant qu'i' ne voulait pas retourner à cette vilaine maison où on lui jetait Je l'eau glacée sur la tête; car, même après leur guérison, les fous gardent une horreur invincible pour le lieu où ils ont été en traitement; mais apprenant qu'il était question de retourner chez mademoiselle Lebaau pour la lircr de l'inquéiude où elle devait être depuis son brusque départ du matin, Chevillard se lassa faire, ei bientôt après, le roulis de la voiture, la longue course qu'il avait faite, et le contre-coup des fortes émotions par lesquelles il venait de passer, lui procurèrent un assoupissement que le docteur regarda comme Uii bienfait de la naiure et qu'il se garda ijen '!c t'ou;)"cr.
Il aurait même désiré que ce sommeil se prolongeât; mais au moment où le fiacre s'arrêta, Chevillard se réveilla, et sa guérison paraissant avoir fait, en peu de temps, beaucoup de progrès, il se présenta chez mademoiselle Lebeau avec une grande sérénité de visage et d'altitude.
— Ah! mademoiselle, — lui dit-il d'un air pénétré, et ayant alors une pleine et entière conscience de luimême, — le moyen de jamais reconnaître toutes vos bontés!
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, — répondit l'aimable fille, — - c'est notre bon docteur auquel vous devez votre guérison.
— Ah! sans vous, mademoiselle, — reparti le médecin, — jamais nous n'aurions obtenu de si prompts résultats. Ce sont vos visites assidues et Theureux ascendant que vous avez su prendre sur le malade, qui nous ont le plus aidé dans la cure.
— Comment, je vous dois cela encore? — dit Chevillard avec un étonnement p'ein de reconnaissance, — moi qui ne vous parlais que de votre charitable secours dans une autre occasion.
— Laissons le passé, —reprit mademoiselle Lebeau en Tinlerrompant, — vous voilà remis; la place que vous occupiez ici est encore vacante, supposez, comme vous l'aviez cru un moment ce matin, que vous ne nous aviez quittés qu'hier.
Au moment où elle achevait ces bienveillantes paroles, un nouveau personnage qui s'annonçait toujours d'une manière un peu péiu'anle, entra dans l'appartement. En apercevant Chevillard, le commis voyageur, que l'on a d'abord reconnu, courut à lui les bras ouverts et l'embrassa avec effusi(jn. Mais se rap-
L'aUKE des VEtVlÇ, T. III. 6
pelant la funeste influence que Chabouiîlant avait exercée sur sa destinée, le convalescent raccueilit avec quelque froideur.
Trop peu atieniif à saisir les nuances pour s'apercevoir de la sécheresse de cette réception, et ayant d'ailleurs un sujet qui lui tenait au cœur :
— Eh bien! mademoiselle, — dit Chabouiîlant, — j'ai opéré selon vos conseils; tout est déclaré à la justice; les coupables sont sous sa main; confrontés ce malin avec eux, je les ai pulvérisés, et je puis vous assurer qu'en m'écoutant le sieur Morizot n'était pas sur des roses.
— Morizot! — fit Chevillard, dont les yeux s'animèrent rien qu'à ce nom.
— Eh parbleu! oui, mon cher, —dit Chabouiîlant, — celui dont vous avez tant à vous plaindre; Morizot l'assassin.
— Quoi! vous savez le crime? — dit Chevillard.
— De première main, puisque, sans le vouloir, ses complices m'ont tout conté.
— On ne m'a rien conté, moi, mais j'ai tout vu, et j'ai aussi par é à la justice.
Mais pendant que le commis voyageur s'écriait en sautant de joie :
— Alors, nous sommes deux témoins, victoire! tout est sauvé, — mademoiselle Lcbeau, ne sachant rion encore de ce qui venait de se passer à la maison de l'Allée des Veuves, s'inquiéia foi t des paroles de Chevillard, elle fit un signe au docteur, donnant à entendre qu'elle craignait une rechute.
Le médecin, s'approchant de la jeune marchande, lui dit à voix basse qu'en effet Chevillard paraissait cire au courant de bien des choses, et qu'il venait de
donner aux magistrats les renseignements les plus concluants et !es plus circonstanciés. Toutefois, ajoutat-il, il serait boa de rompre cette conversation, qui serait de nature à faire naître de dangereuses émotions chez le malade.
— Monsieur Chevillard, — dit alors mademoiselle Lebeau, — vous n'avez rien pris aujourd'hui, vous devez avoir besoin. Nous vous avons attendu pour déjeuner, et si ces messieurs voulaient le permettre, nous irions nous mettre à table.
— Mademoiselle a raison, — dit le docteur à Chevilard, — la dièie ne vous vaut rien, et vous avez besoin de reprendre des forces par une bonne nourriture.
La maîtresse du logis engagea Chabouillant et le docteur à leur faire co;upagnie; mais Chabouillant n'était pas homme à se laisser jeûner jusqu'après midi passé, il ne se trouvait pas en mesure de faire honneur à rinviiaiion. Quant au médecin, il s'excusa sur ses malades, qu'il devait voir, et que lui avaient fait négliger les incidents de la matinée. Ils prirent donc congé l'un et l'autre.
Un instant après on passa dans la salle à manger, où Cheviliard fut accueilli par les vives félicitations des deaioiselles de magasin, qui avaient beaucoup regretté son départ,
— A votre place ordinaire, monsieur Chevillard, — dit gaiement mademoiselle Lebeau; puis, s'adressant aux autres convives, — maintenant, mesdemoisel'es, nous ne serons plus si embarrassées, notre grand écuyer tranchant est de retour.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'on pouvait désirer à la triste fille du marquis de Brevannes une moins lamentable fin.
Mal née, ayant mal vécu et, selon toute apparence, destinée à mal mourir, elle fut soustraite, par le dévouement et par Texpiation, à celte sorte de logique fatale, et glorieusement relevée de sa flétrissure, elle emporta les regrets du petit nombre d'âmes honnêtes dont elle avait été connue.
Mais au delà de la tombe, un vrai malheur Tatiendait ; elle ne resta pas dans le souvenir de celui pour lequel elle était morte en se sacrifiant.
Rien de plus facile, au reste, à justifier que ce rapide et involontaire oubli.
D'abord les moralistes, ces impitoyables dissecteurs de nos sentiments et de nos instincts, seraient là pour l'absoudre en le mettant au compte des misères et des infirmités de la nature humaine, bornée et impuissante dans ses douleurs comme dans ses joies.
En effet, selon Montaigne :
<' Peu de choses nous divertit (dérange) et destourne; car peu de chose nous tient. »
Après lui, Labruyère a dit :
« 11 devrait y avoir dans le cœur des sources de douleur inépuisable pour de certaines pertes. Ce n'est
guère parvenu ou par force que Ton sort d'unegrandc aflliciion; Ton pleure amèrement, et Ton est sensiblement touché; mais l'on est si faible et si léger que l'on se console.»
Vauvenargues est plus amer et plus explicite :
« r^a constance, dit-il, est la chimère de l'amour. » «0 n ne regrette pas la mort de tous ceux qu'onaime. » « Il n'y a pas de perte que l'on sente si vivement et si peu de temps que celle d'une femme aimée. »
Enfin, le plus illustre écrivain de nos jours n'a pas reculé devant ces désolantes paroles, placées dans la bouche du père Aubry, alors que l'homme de Dieu essaye de consoler Ataîa à son lit de mort :
« Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vile d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis! »
Voilà donc Chevillard amnistié par une sorte de loi générale, qui, d'autorité, dessèche et tarit, dans le cœur de la plupart des hommes, la source des plus pieuses douleurs; mais convenons aussi que, pour le mari d'Esther, il y avait quelques raisons particulières de senti?' peu de temps, comme dit Vauvenargues, la perte de la femme aimée.
C'était surtout dans la rare beauté de cette jeune
fille, que la passion de riiuprudent jeune homme avait pris subitement naissance, et l'amour qui vient par les sens, est, plus qu'un auire, sujet à passer vile, et si Ton nous passe cette expression, à se volatiliser.
Sous le coup de sa première douleur, l'époux trompé, avait généreusement pardonné la duperie dont il avait été victime; mais plus tard, l'amour* propre avait parlé, et sans prendre en mépris la mémoire d'Esiher, Chevillard avait dû apercevoir qu'en perdant son auréole de pureté, l'angélique figure de cette femme s'était aiissi dépouillée pour lui d'une partie de son charme et de son prestige.
Il ne faut pas d'ailleurs se faire illusion; les causes physiques intluent d'étrange soi te sur nos sentiments et sur notre humeur. Le moindre imprévu, un accident iieureux ou funeste, un déplacement, une maladie surtout, peuvent profondément modifier en nous l'être moral. Or, après le leriible ébranlement qu'avait subi la raison du pauvre insensé, est-il difficile de concevoir qu'une grande révolution se fût opérée dans son cœur et dans tes idées!
Quant à ses grands rêves d'ambition et de haute fortune, il en était à jamais revenu. Mais bienduchanî-'Cment s'était fait aussi dans sa u»auière d'envisager le caiactèie et la personne de mademoiselle Lebeau.
Comblé de ses bienfaits, accueilli comme l'enfant prodigue, à toute heure entouié d'égards et de soins attentifs, à cette sourde malveillance dont, à une autre époque, il s'était montré ani:r.é contre sa jeune patronne, il avait laissé succéder daissson âme un sentiment exalté de reconnaissance, que chaque joursemb!ait accroître et développer. Tardivement avisé de la beauté morale qui éclatait dans toute la conxluite de
celte charmante fille, il finissait également par s'apercevoir qu'elle n'était dépourvue ni de grâce ni d'aiiraits extérieurs, et, à voir par instant son regard s'attachant sur elle avec intérêt, et se complaisant à la suivre dans ses moindres mouvements, on pouvait croire, pour nous servir de ses paroles d'un autre temps, qu'il commençait à comprendre autre chose que la femme blonde.
Dans celte disposition d'esprit, jamais une parole ne lui échappait qui, de près ou de loin, eût trait à la malheureuse Esiher, et, comme on s'en doute, d'après l'expresse recommandation de mademoiselle Lebeau, personne ne se fiit avisé de le mettre sur ce douloureux chapitre.
Il arriva cependant une occasion oiî ce triste souvenir dut être évoqué, et, mieux que tout, la conversation qui se tint alors, entre Chevillard et la jeune marchande, fera connaître la tiansformalion profonde que le teneur de livres avait subie.
Le jour où le pauvre fou avait éié arrêté, indépendamment de la lettre qui fut trouvée sur lui à l'adresse de mademoiselle Lebeau, on se rappelle qu'il devait être porteur de celte odieuse somme de 5,000 fr. que Morizot avait envoyée pour prix de la séduction d'Esiher, et que Chevillard se proposait de lui reporter. Cet argent avait été déposé entre les mains de l'économe de Charenlon pour être rendu au ma'ade après son retour à la raison, ou restitué à sa fiimille si sa démence devenait incurable ou se prolongeait beaucoup.
La guérison n'étant plus douteuse, un matin le médecin qui, selon la promesse faite au magistrat instructeur, venait presque tous les deux Jours visiter le
80 l'allée dps veuves.
convalescent, se chargea de lui rapporter les billets de banque elles lui leiuit en prt?sence de maderaoiselle Lebeau.
Chevillard les prit sans rien dire, mais en rougissant, et aussitôt qu'il se retrouva seul avec sa patronne, il se hâta de lui apprendre Torigine impure de cet argent et le scrupule qui l'avait empêché de s'en servir à acquitter la dette que son emprisonnement à Sainte-Pélagie lui avait fait contracter vis-à-vis d'elle.
Mademoiselle Lebeau le loua fort de ce procédé, et elle l'engagea à remettre les 5,000 francs à la première rencontre au magistrat instructeur, qui, selon qu'il le jugerait convenable, se chargerait de les rendre à Morizot ou les ferait figurer comme pièces accessoires de conviction au procès criminel qui se préparait.
Les choses ainsi réglées, Chevillard demeura un moment tout pensif, puis il dit à la jeune marchande :
— Cependant, mademoiselle, je ne sais si nous ne cédons pas à une idée de délicatesse exagérée, car enfin, cet argent est bien à moi, je l'ai acheté assez cher, et j'aurais tant à cœur de m'acquitter avec vous!
— Pouiquoi tant à cœur ? Je vous fais donc l'effet d'un créancier bien impatient?
— Non, sans doute ; mais en moins d'une année J'ai été pour vous l'occasion d'un sacrifice de huit mille francs, et votre maison a beau être en prospérité, c'est une somme.
— Monsieur Chevillard, —dit alors mademoiselle Lebeau, — je suis fâchée de vous voir ainsi faire passer une inspiration élevée et honorable après un intérêt d'amour-propre ou d'argent. Votre premier mouvement avait été bon et généreux ; croyez-moi, ne le
modifiez pas, d'autant mieux que je suis tout à fait heureuse de m'y associer.
—Ah! Mademoiselle,— dit Clievillard d'un ton pénétré et qui montrait à quel point il rendait justice à sa patronne, — je sais qu'il n'est pas de nobles choses dont vous ne soyez capable; mais c'est aussi une raison pour moi de ne pas abuser de vos bontés.
— En fait de nobles choses, — répondit mademoiselle f.ebeau, — il n'en sera jamais d'aussi grandes et d'aussi belles que le vertueux suicide qui a mis cet argent entre vos mains; et quand je pense, — ajouta-t elle avec tristesse, que, par un mauvais mouvement auquel j'ai d'abord cédé, j'ai peut-être contribué à le rendre nécessaire!
— Nécessaire?— répondit froidement le teneur de livres; — il l'était de toutes manières. Ce fut un beau dévouement sans doute; mais c'était aussi une expiation.
— C'est dur, ce que vous dites là, M. Chevillard; il ne faut plus se souvenir de la faute, il ne faut se rappeler que le repentir; presque toutes les femmes, dans les mêmes circonstances, auraient failli comme la pauvre fille; mais combien se seraient relevées comme elle?
A ce moment, cette conversation fut interrompue par un acheteur, et Chevillard, en se remettant à ses livres, se dit à lui-même, avec désappointement: —On viendra encore me soutenir que mademoiselle Lebeau a de l'amour pour moi! je ne lui souille pas mot de sa rivale; c'est elle qui m'en parle la première et qui m'en fait l'éloge!
Par pique et par vengeance du dédain dont il se croyait l'objet, il eut ce jour-là, un peu plus qu'à l'ordinaire, souvenir d'Eslher, et se rappelant que
depuis qu'il était rendu à la liberté, il n'avait été que reconnaître, en courant, la place où la triste créature avait été déposée, un peu avant la fin du jour, il ce rendit au cimetière, et là il remarqua ce que dans rémotion de sa dernière visite il n'avait pas aperçu. Malgré la saison d'hiver, des fleurs fraîchement cueillies et des couronnes attestaient qu'on était venu récemment visiter celte tombe qu'il oubliait. On comprend qu1l ne lui fut pas diflicile de deviner la pieuse et charitable main qui s'était occupée de réparer son coupable abandon.
Mais au lieu d'avoir pour ces soins de la reconnaissance, il fut près de s'en indigner.— Ce quoi se mêlet-elle?— se dit Chevillard avec une sotte colère, — c'est une leçon qu'elle a voulu me donner, et sous le coup du mécompte que son imagination lui créait, plusieurs jours durant, il se laissa retomber dans ces aigres humeurs que nous avons vu mademoiselle Lebeau lui reprocher à une auire époque.
Cependant, comme le principe en était tout autre, elles ne tinrent pas contre la douce patience que celle qui en était l'objet mit à les supporter, et un continuel échange d'égardset d'attentions mutuelles ne larda pas à rétablir la plus parfaite harmonie entre le commis et sa patronne.
Toutefois, de cette situation paisible à un dénoûment plus tendre, il y avait encore bien du chemin à faire, si jamais il devait se réaliser.
Chevillard ne voulait point s'avouer qu'il fût amoureux, et de fait il ne pensait pas l'être et se croyait seulement reconnaissant. D'autre part, mademoiselle Lebeau trouvait le bien qu'elle avait fait tout naturel, et jamais elle n'avait calculé sur l'influence de ses pro-
cédés généreux pour triompher de la froideur que lui avait toujours montrée l'objet de sa secrète prédilection. D'ailleurs, pourvu que Clievillard fût là, qu'elle le vît tous les jours, qu'il eût tranquilement sa place dans son existence active et occupée, qu'il ne boudât point et qu'il ne pariât pas de partir ou d'aller dîner dehors avec Chabouillant, elle ne demandandail rien et se laissait vivre sans interroger l'avenir où elle n'entrevoyait ni ne cherchait jusqu'à nouvel ordre rien d'arrêté et rien de précis.
Cependant Chevillard aurait bien fait d'y prendre garde; la reconnaissance pour une fille jeune, agréable, iiilelligenle et pleine de bons sentiments, cela peut devenir facilement de l'amour, et si réellement, comme il le disait vers ce temps-là à Chabouillant et à son ami le commis marchand, lorsque ceux-ci le poussaient à se faire seigneur et maître du Prisme tricolore, sa pensée était que cette viséen'avaitaucun fondement, que jamais mademoiselle Lebeau n'avait pensé à lui et qu'il était de tout point indigne d'elle; évidemment, il était bien peu raisonnable de ne pas mieux se retenir sur la pente du sentiment qui commençait de l'entraîner après s'être victorieusement étab i sur les ruines de son autre passion.
Mais en ce moment, un autre intérêt doit nous occuper : qu'aliaient devenir les grands coupables placés sous la main de la justice?
L'instruction avait été poussée avec une extrême activité; en conséquence, dans les journaux du7mars, ou 28 ventôse *, pour parler le style de l'époque, on
* La dénomination républicaine persistait encore, quoique les saints du calendrier eussent repris leur place et
8/i l'allée des veuves.
lui : « Un verdict du jury d'accusation vient de renvoyer devant le tribunal criminel séant à Paris, les nommés Morizot, Legros et la femme Saint-Martin, comme prévenus d'assassinat sur la personne du cidevant marquis de Brevannes. Les débats de cette curieuse affaire, qui, à deux époques, a si vivement préoccupé Tatlention publique, s'ouvriront le jeudi 10. L'insuffisance de nos colonnes nous empêchant de publier in extenso l'acte d'accusation, nous en donnerons demain d'importants extraits. »
Inutile de dire que cette seule annonce fut un événement immense et que Paris en fut tout remué.
Dans la journée qui suivit le premier avis donné par les feuilles publiques, une nuée de demandes conçues dans les termes les plus pressants, assaillit le magistrat qui devait présider les débats, et tout ce que la société de l'époque comptait de femmes nerveuses qI élégantes se recommanda à lui pour se faire comprendre dans la distribution des billets donnant accès aux places réservées.
Malgré l'austérité des mœurs républicaines, les magistrats d'alors n'étaient ni moins galants ni moins accessibles à d'aimables sollicitations que les magistrats de nos joui's. Le président fit donc de son mieux pour satisfaire aux vives sollicitations qui lui arrivaient; mais, malgré sa bonne volonté de complaire à toutes les exigences et en distribuant un nombre de billets fort supérieur à celui que comportait l'étendue de la salle, il fit un nombie infini de mécontentes et s'attira en cette occasion d'ardentes inimitiés qui le
eussent chassé les légumes et instruments aratoires qui donnaient leur nom aux jours de Vex-décade,
suivirent ensuite fort loin dans sa carrière dont elles entravèrent jusqu'à un certain point le déveioppemenf.
Ce n'est pas qu'en fait d'émotions probables, l'affaire Morizot et consorts réalisât précisément tout ce que certaines imagihations auraient pu rêver. Car enfin, il n'était pas question que Ton dût voir à l'audience, soit le chef du marquis conservé dans l'esprit de vin et apporté dans un bocal, soit ses intestins soumis à une analyse chimique, soit toute autre de ces aménités médico-légales qui donnent parfois aux séances des tribunaux criminels un si piquant intérêt.
Mais on ne peut pas tout avoir, et, en somme, l'attrait anatomique mis à part, cette affaire promettait encore des scènes assez saisissantes.
On était surtout affamé de voir ces pauvres aveugles h l'aide desquels avait été tentée cette singulière expérience dont nous avons parié dans notre prologue; et quoiqu'en réalité ils ne dussent pas figurer dans les débats, faute d'avoir pu être retrouvés, c'était particulièrement de leur présence que quelques-uns des curieux les plus acharnés attendaient des miracles d'intérêt.
La veille de l'ouverture des débals, aux alentours du palais de justice, il se fit de quelques billets tombés dans les mains avides ou dérobés par des laquais, un trafic dont on se représentera la furieuse ardeur, quand on saura que quelques-uns de ces billets furent vendus au prix de trois et quatre louis.
Enfin un dernier trait peindra l'incroyable effronterie et la passion frénétique de quelques appétits. Une femme que nous pourrions nommer prit sur elle d'écrire à madame Morizot, qu'elle supposait en me-
sure d'avoir h sa disposition quelques-uns de ces
billets tant enviés, en se recommandant d'une ancienne
relation qu'elle aurait eue avec cette épouse désolée,
pour obtenir d'elle un moyen d'être admise à la
faveur d'assister au terrible procès de monsieur son
mari.
Dans le chapitre suivant, nos lecteurs assisteront aux débats de ce procès, qui, par une heureuse combinaison du hasard , leur montrera réunis dans la même enceinte et divisés en deux groupes parfaitement égaux, presque tous les acteurs importants du drame que nous leur avons raconté.
YIU
Inutile de dire qu'aux abords de la salle d'audience se pressait dès le malin une foule impatiente qui l'envahit tumultueusement aussitôt que les portes en eurent seulement été entre-bâillées. Inutile également de mentionner la foule de dames élégamment parées que ne manque jamais de constater le compte rendu des accusations capitales. Il faut supposer cependant à la réunion féminine de ce jour-là, une élégance et un charme bien particuliers, puisqu'un journaliste de cette époque un peu anacréontique, n'hésita pas à comparer cette galante assemblée à une délicieuse corbeille de fleurs qu'on aurait égarée dans le sanctuaire de la justice.
Dans le prétoire dont l'aspect était encore empreint d'une austérité toute républicaine, on remarquait Tabseu! e de l'image du Christ, qui aujourd'hui dans
toutes les enceintes judiciaires plane au-dessus du siège du président pour dire à ceux que l'on y appelle en témoignage la sainteté du serment.
Un quart dlieure environ avant l'entrée du tribunal une vive émotion se manifestant dans l'auditoire annonça la présence des accusés.
Mis avec recherche, Morizot, malgré une pâleur livide, qui décelait son trouble intérieur, a(î*eci;iit une sorte d'insouciante aisance. Promenant audacieusement son regard sur la foule, il se faisait une étude d'y démêler les gens de sa connaissance, pour leur inlliger la malicieuse faveur de ses saints.
A côté delui, dans une toilette assez prétentieuse, et le visage coquettementombragéd'un voile à la manière des portraits d'Isabey, était assise la Saint- Martin. Puis venait Legros, s'occupant à prendre des notes siu- les pièces de l'instruction qui lui avaient été communiquées, et de temps à autre aspirant, avec une remarquable tranquillité, de longues prises de tabac, dans la boîte d'or richement ouvragée que nous lui connaissons déjà.
Visité fréquemment par le docteur commis à la surveillance de son état mental, Chevillard, qui d'ailleurs avait déposé plusieurs fois devant le directeur du jury, n'avait pas cessé de montrer un espiit sain et présent; en conséquence, et le même jour que Chabouillant, il avait reçu une citation à comparaître comme témoin dans le débat public.
On avait pensé aussi que mademoiselle Lebeau pourrait fournir quelques renseignements utiles à la manifestation de ia vérité, et elle avait été également assignée.
Assises au banc des témoins, ces trois colonnes de l'accusation n'cxciiaicnt pas uioias que les accusés la curiosité et ratiention.
Le tribunal ayant pris séance, et lecture faite de l'acte d'accusation, il fut procédé à l'interrogatoire des prévenus.
Pendant cet interrogatoire, Morizot fut hautain, emporté, contradicteur audacieux, des charges que Ton faisait peser sur lui , tandis que Legros se montrait retors, dialecticien habile, menteur adroit, et que sa maîtresse se retranchait dans de continuelles dénégations fort abondamment trempées de larmes.
Le tour des témoins venu, Chabouiliant, par son aplomb, par son style spécialement endiaianché pour la circonstance, par la rondeur de ses aveux, et enfin par le mérite d'invention qu'il fallait bien reconnaître dans la combinaison un peu picaresque à l'aide de laquelle il avait été sur le point de se procurer une famille, obtint un vrai succès de gaieté. Il lui fallut bien à la suite de sa déposition, subir de la part du président une petite mercuriale assez dure, relativement à la manière peu régulière dont il avait tenté de s'eribrevanner ; mais en somme il ne fut pas sérieusement compromis; son cas fut généralement pris pour un bon tour qu'il avait été sur le point de jouer à des scélérats, et ce qu'il y avait de profondément odieux dans le personnage de ses adversaires, lui constitua une sympathie relative et une sorte de joyeuse approbation.
Chevillard, ayant à raconter ses malheurs, se trouvait en possession d'un thème trop saisissant pour ne pas exciter un intérêt général, et, par le cœur qu'il sut
i/allée des veuves. 89
niellre dans une déposition faite, d'ailleurs, en lermes fort convenables, il fit monter des larmes dans ies yeux de plusieurs des assisiants. Un grand elfet itii fui d'ailleurs ménagé par une imprudence de l'avocat de Morizot, qui, voulant exploiter la circonstance de sa démence, essaya de jeter ironiquement quelques doutes sur l'entier retour de sa raison. — Monsieur, — répondit-il au défenseur, avec un énergique à-pro-' pos qu'il sut trouver dans la force de sa situation, — puisque entre vous et moi ii est question de juge.iîent sain et d'esprit droit, c'est vous qui pourriezbFenêlre l'homme de démence;car si vous êtes probe et coiivaicu, comme je le suppose, il faut que vous soyez suj<ît à de terribles illusions pour avoir espéré faire triompher la cause que vous défendez.
La sensation causée dans l'auditoire par celte heureuse et verte riposte durait encore, lorsque mademoiselle Lebeau fut introduite.
Sa toilette simple, mais de bon goût, son air réservé, modeste, sans être ni emprunté, ni timide; le charme de sa figure et celui de sa voix, oii se révélaient à la fois rintelligence et la bonté, enfin le favorable préjugé dont l'entourait par avance ce qui déjà dans ie débat avait été dit de flatteur pour son esprit solide et pour son caractère, tout contribuait à lui lemlra l'auditoire sympathique. Les femmes surtout, sentant leur sexe honoré dans sa personne, se passionnèrent d'autant plus facilement pour l'aimable fille, que d'ailleurs, parla médiocrité de sa condition, elle ne pouvait exciter aucune jalouse rivalité.
Personnellement, mademoiselle Lebeau savait peu de chose sur les faits consignés dans l'accusation, mais elle avait recules confidences de Chabouiiiant
90 l'allée des yel'ves.
avant la justice, à laquelle elle lui avait conseillé de s'ouvrir; mieux que personne, elle pouvait parler de rélat mental de Clievillard et de sa moralité. Le ministère public l'avait donc appelée comme pour prêter secours au lémoio^nage des deux commis, qui h des titres différents offraient à la défense des côtés vulnérables.
Ayant eu Tlieureux instinct de se faire en quelque sorte cautionner par l'éclatante vertu de celte charmante fille, l'accusation ava t intérêt à faire ressoi tir tout ce que sa conduite avait eu constamment d'élevé et de noble; aussi, par d'adroites questions, le commissaire du gouvernement la mit-il dans la nécessité de dire elle-même tout le bien qu'elle avait fait, et en subissant l'espèce de violence à laquelle on soumettait sa modestie, la jeune marchande sut parler de ses bonnes aciions avec une réserve si parfaite et un naturels! plein de grâce qu'une estime et une admiration universelles lui firent cortège au moment où elle alla s'asseoir au banc des témoins après avoir achevé sa déposition.
Le reste de la séance ayant été employé à recueillir plusieuis témoignages d'un ordre secondaire, le lendemain à l'ouverture de l'audience, le ministère public prit la parole.
Dans un long réquisitoire, prenant l'histoire du crime au moment de l'intervention des aveugles, il commença par regretter l'absence de ces deux témoins qui, fort peu de temps après leur aventure, avaient subitemement quiité la maison des Quinze-Vingts sans que depuis on eût pu retrouver d'eux la moindre trace. Rattachant ensuite au meurtre du marquis, l'odieuse hstoire de l'embauchemeiit <le Chevillard, l'orateur
l'allée des veuves. h
n'usa peut-être pas de toute la discrétion convenable en peignant ce malheureux livré à une fascination déplorable et négligeant le trésor de grâces et de vertus qui venait s'oftVir à lui, pour se jeter à l'étourdie dans une série d'horribles mésaventures.
Arrivé à Chabouillant, le commissaire du gouvernement essaya de l'épurer, si on peut ainsi parler, en le représentant comme un instrument de la justice divine, manère de remords vivant jeté sur les pas du crime; aux fâcheuses préventions qui pouvaient s'attacher à ce témoin, il opposa un horrib'e tableau de mœurs des accusés, repoussantes alors même qu'on les isolait de l'accusation d'assassinat: il représenta Morizot débauché, avare, s'appropriant la fortune de de son ancien maître; Legros, usurier, joueur, entrepreneur complaisant et empressé de toute intrigue ignoble et ténébreuse, et la fille Loison dite femme Saint-Martin, sa concubine, ayant passé sa vie à faire le délestable métier de Mercure féminin {sic).
Enfin, dans une péroraison étudiée, le mandataire de la loi mit eu relief l'évidente action de la Providence, qui d'abord avait paru vouloir placer le secret du meurtre sous la protection de toutes les infirmités humaines, mais qui ensuite, comme le soleil qui perce les nuages, venait dissiper toutes les obscurités qu'elle s'était complu à amasser autour du crime.
Disons cependant que TelTet de ce discours fut en partie manqué par l'inhabileté de l'orateur, à mettre un ordre suffisant dans l'immense quantité de détails dont la cause était chaigée. Trop souvent aux inspiraîions de l'éloquence, il avait substitué l'allure de la discussion froidement logique, tout en montrant contre les accusés une sorte d'acharnement personnel. La
preuve enfin que Ton avait affaire à un esprit commun et de courte portée, c'est qu'ayant trouvé pour sa péroraison le mouvement élevé que nous venons de rapporter, il ne sut pas s'arrêter, et gâta tout en y introduisant l'inévitable lieu commun de la société menacée dans ses fondements, si les jurés prononçaient l'acquittements des coupables.
Riche et ayant sa tète au jeu, Morizot avait choisi pour le défendre l'une des plus hautes célébrités du barreau, et si le client était hideux, il faut convenir que pour l'avocat, la cause, quoi qu'en eu dit Chevillard, était belle à plarder. Aussi le plaidoyer du défenseur fut-il plein d'éloquence et fit-il le plus grand effet.
Morizot fut présenté d'abord conme la victime des préventions injustes qui poursuivaient alors les fournisseurs, dont on jalousait les gros bénéfices et .'es fortunes princières.
Sur ces préventions, Cliabouillant avait bâti un plan d'extorsion, et rien ne prouvaitqueChevillard, h peiue rendu à la raison, n'eût pris pour la réalité d'un fait auquel il avait été mêlé, le roman né de rimaginatico d'un escroc habile et qui avait pu lui être conté.
Des lettres, (lisait-on, avaient été arrachées par violence à Cliabouillant, doniil était au reste incroyable que les accusés ne se fussent pas défaits : comment était-Il donc possib e qu'ils eussent maintenant la longanimité de ne pas les représenter? Bref, tout fut adroitement expliqué du côté de l'innocence desaccusés, tandis que du côté de l'accusation toutes les obscurités prirent un immense relief.
Nous ne mentionnerons plus qu'un dernier détail.
l'allée des veuves. ^o
Les privilèges de fa défense sont si sacrés, que les avocats ne croient jamais trop les étendre, A ce compte ils se laissent parfois emporter hors des bornes et ne respectent pas toujours comme il faudrait, ce qui est le plus respectable et le pîus digne d'estime. C'est ainsi qu'en vue d'atténuer l'efl'et de la déposition de mademoiselle Lebeau, le défenseur crut pouvoir se permettre quelques piquantes insinuations sur le singulier bon vouloir de cette demoiselle pour son teneur de livres. Mais le public avait pris son parti sur le compte de la jeune marchande, et tandis qu'emporté par un mouvement d'indignation que sa patronne s'empressa aussitôt de comprimer, Chevillard se levait pour interpeller l'orateur, des murmures, partis de tous les points de la salle, avertirent le calomniateur qu'il se fourvoyait en heurtant un sentiment général qui avait sa direction dans un sens diamétralement opposé. Habitué à saisir les impressions extérieures, l'avocat n'avança pas plus loin, et au contraire, revenant sur ses pas, il lit tourner à un bel éloge de la noble fdie ce qui, sans l'attitude du public, s'en allait droit à une petite diffamation bien perfide; ainsi de toute main, et quoiqu'on en eût, mademoiselle Lebeau recueillait l'estime et l'éloge: rare exemple d'une vertu sans calcul, sans éclat, parvenue, tout en s'ignorant elle-même, à conquérir sur la limite de l'admiration, ces sympathies unanimes, d'ordinaire réservées à l'entraînant et chanceux prestige des plus brillantes qualités.
Après le plaidoyer pour les deux autres accusés, et dont il n'y a pas grand'chose à dire, puisque leurs avocats ne firent que reproduire les arguments de leur confrère, la séance fut un moment suspendue, e t
il était aisé de voir aux conversations qui se tenaient sur tous les points de l'enceinte judiciaire, que la chance tournait évidemment en faveur des coupables. Non pas qu'ils se fussent conquis la moindre sympathie, et que généralement on ne les trouvât pas des personnages fort odieux; mais d'une part, le corps du délit n'était pas même constaté, car rien n'éial)!issait, en dehors de l'affirmation de Chabouillani, que Thomme assassiné fiit réellement ce marquis de Brevannes, à la mort duquel Morizot et ses complices avaient intérêt. D'autre part, pouvaii-on, sur la seule affirmation d'un aventurier et d'un échappé de Charenton, asseoir un jugement et envoyer au bourreau trois têtes. Il paraissait donc infiniment vraisemblable que, faute de preuves suffisantes, les accusés seraient acquittés, et en particulier, l'attitude des jurés semblait faire entrevoir ce dénoûment.
A la reprise de l'audience, la parole fut donnée au ministère public pour sa réplique, et il parlait déjà depuis quelques minutes, quand, au fond de la salle, dans la partie réservée au public non muni de billets, se fit entendre une rumeur qui ne tarda pas à couvrir la voix de l'orateur.
Envoyé pour savoir la cause de ce tumulte et pour l'apaiser, un huissier revint bientôt parler au président auquel il adressa quelques mots que le public ne put entendre. Un peu après que l'huissier fut ressorti, dans un couloir qui conduisait de la salle des témoins à la salle d'audience, on entendit un bruit de bâtons frappant sur le plancher et au même moment, apparition bien imprévue, bras dessus, bras dessous, et l'un portant l'autre, entrèrent nos anciens amis Michel et Corniquet.
A la vue des deu\ aveugles, le visage des accusés se couvrit d'une mortelle pâleur, et la curiosité fut de toute part portée à un degré que Ton essayerait vainement de se représenter.
Interrogés sur les motifs qui les avaient empêchés de se rendre aux injonctions de la justice, les deux virtuoses se mirent à parler ensemble, de telle soite qu'il fut absolument impossible de rien comprendre à leurs explications.
Gomme Michel, suivant son habiiuie, faisait l'entendu, le président se laissa prendre à son air confiant et capable, et ce fut à lui seul qu'il donna la parole, en intimant à Corniquet l'ordre du silence le plus absolu.
Michel raconta alors qu'après leur mésaventure ils avaient été de la part de leurs camarades des Quinze- Vingts, l'objet de plaisanteries continuelles, ei qui leur déplaisaient fort. Sur ce, s'était présenté à l'hospice un paiHiculiei^ h eux tout à fait inconnu, qui était venu leur proposer d'entrer dans une spéculation. La spéculation consistait à accompagner ledit pai ticulier à Bordeaux où il se proposait de fonder un Café des aveugles, à l'instar de celui de Paris. Il avait pensé qu'en annonçant que les deux Quinze-Vingts qui venaient de conquérir une si brillante popularité dans les journaux de la capitale, étaient visibles dans son établissement et en dirigeaient l'orchestre, il y attirerait et y fixerait la foule.
Les condi ions qu'on leur offrait leur ayant paru avantageuses, les deux amis les avaient acceptées, et sans riendiic à personne, ils avaient suivi à Bouleaux le spéculateur.
Mais leur étoile n'était pas heureuse, et à peine
arrivés an lieu de leur desiinalion, ils avaient trouvé encore les plus grands niîcoiîiptos. Le maire n'avait pas voulu permettre Touveriure du café projeté, justement parce qu'on craignait qu'il ne fût un peu trop à l'instar de celui de Paris, et après des difficuliôs sans nombre, avec le personnage, qui les avait engagés, et qui n'élaii, selon l'expression de Michel, qu'un gueux infâme, nos deux virtuoses, par lui maltraités et non payés, avaient été obligés de reprendre à pied, et en demandant la charité, la roule de Paris afin de voir à se faire réintégrer dans la maison qu'ils avaient quittée. Depuis près de quinze jours en roule, ils étaient arrivés le matin même, et ayant ouï parler du grand procès qui se jugeait et où il était beaucoup ques'ion d'eux, ils s'empressaient (le venir offrir au tribunal le concours de leur témoignage.
Ces explications ne pouvaient qu'être accueillies très-favorablement, et il fut alors question de faiie dire à nos gens ce qu'ils savaient au juste de l'affaire à laquelle ils s'étaient trouvés mêlés.
Comme il était important de savoir si leur témoignage serait concordant , Corniquet fut reconduit dans la salle des téii:oins et Michel resia pour parler le premier dans le prétoire.
Avant de déposer, il devait prêter serment de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, mais quand on lui eut ordonné de lever la main (îroite, il ne faillit pas à lever la gauche, pus, voulant réparer cette bévue, il laissa tomber son chapeau et son bâton, qu'il se mit à chercher sur le parquet.
Rentré en possession de ces précieux objets avec
le secours d'un audiencier, il ne sut plus de quel côté siégeait le tribunal auquel 11 devait parler. Or, comme on se rappelle son éternelle préîention de se bien oiienler, repoussant rudement Thuissier qui voulait tourner du bon sens, il se campa en face de Tauditoir.* tournant le dos aux juges, et levant le bras droit par-dessus sa tète à craindre qu'il ne le désarticulât.
On parvint cependant, au milieu des rires de l'auditoire, à lui donnei- la place qu'il devait prendre, et il raconia avec des détails éternels sa part dans les événements de la fameuse nuit de l'^lrewi/erfes Triomplies, comme il appelait le lieu oii s'était passé la scène, car il n'en était pas encore venu à croire qu'il eût été conduit Allée des Veuves, et il avait encore tous les jours avec Corniquet les discussions les plus vives à ce sujet, disant que c'était la police qui faisait courir ces bruits-là.
L'important éiait de savoir si à la voix i! reconnaîtrait l'un des accusés pour être l'homme qui l'avait mystifié lui et sou camarade, et d'abord on fit parler Morizot, qu'il répondit n'avoir jamais entendu de sa vie.
Jusque-là il avait raison, de même qu'en méconraissant la voix d'un garde municipal auquel on fit prononcer quelques mots; mais il commença de bien se iromper quand il affirma, en écoutant Legros, qui parla à son tour, que ce n'était pas encore celui-là, et quanti il désigna pour son mystificateur, le greffier du tribuîial auquel le président avait fait signe de se mêler à l'épreuve.
Une inextinguible hilarité, à laquelle prirent part les accusés eux-mêmes, accueillit cette bévue qui
faisait au mieux leur aftaire, don commençait à cro'rc qu'oii ne tirerait rien de ces pauvres diables quand Corniquet fut à son tour introduit.
Il commença cependant à donner une assez bonne opinion de l'utilité possible de son intervention, en racontant brièvement et avec clarté son aventure nocturne.
L'expérience acoustique fut ensuite commencée; il écouta sans sourci 1er et en faisant seulement de la tète un signe négatif en eniendanl iMorizot et le garde municipal; mais au moment où Legros eut parlé, avec un accent de vérité et de conviction iujpossible à décrire :
— Voilà rhomme! — s'écria-t-il; c'est celui-là qui nous a parlé.
Une immense rumeur accueillit cette déclaration en présence de laquelle Legros perdit toute contenance et faillit se trouver mal.
Pour contrôler l'infaillibilité de cette terrible allégation, le président fit successivement enicndre un grand nombre des assistants, entremêlant à dessein la parole de ceux-ci aux paroles de Legros; mais pas une fois l'imperturbable Corniquet ne parut hésiter, et pas une fois il ne manqua de saisir au passage l'accent et l'organe accusateurs, bien que ralfreuse anxiété de Legros contribuiit à altérer sa voix.
Celte épreuve était déjà bien concluante; mais Corniquet donna lui-même l'idée d'un autre tour de force qu'il se sentait en mesure d'accomplir en rappelant qu'une voix de femme avait poussé des gémissemenis, ei en s'engageani h reconnaître cette voix si on la lui faisait entendre.
Beaucoup des assistants ne se figuraient pas à quel
point la flnesse de Touïe peut être poussée chez un aveug:le, et ils ignoraient qu'à cet égard les observations de la science ont consigné des espèces de niiracles *; on craignit donc qu'enivré par son succès, Corniquet n'eût assumé sur lui une lâche inexécutable, et la curiosité, qui, dans celle affaire, était à tout moment ravivée, eut encore à espérer une émoiion nouvelle.
L'idée de Corniquet fut d'abord d'une difficile exécution, car aucune des femmes qui étaient là présentes ne se souciait d'être actrice dans l'espèce de comédie puerpuérale qu'il s'agissait déjouer. A la fin, quelques commères de l'auditoire, en bonnet rond se décidèrent à rendre à la justice le service dont on les sollicitait, et l'épreuve commença.
A lui seul, le visage de l'aveugle était un spectacle, tant l'attention et la profonde invocation du souvenir s'y peignaient, vivement caractérisées.
Trois fois, sous une forme différente, la plainte de la femme en travail vint frapper son oreille , et il demeura impassible ; mais la Saint-Martin s'étant fait entendre à son tour, Corniquet parut écouler plus énergiquement, puis il indiqua de la main que la femme eût à recommencer, et, à la seconde fois, il déclara que c'était bien la voix dont il avait gardé la mémoire.
Après que le président, avec une loyauté incontestable, eut fait en son âme et conscience tout ce qui était possible pour donner au résultat des deux expé-
* Voir entre autres preuves, au sujet de celte mémoire de Voreille^ deux excellents articles publiés en 1831 dan>i la Revue de Paris, par M. Dufau, aujourd'tiui directeur de rinsUtut des Jeunes aveugles.
riences une entière sincérité, la parole fut rendue au ministère public; mais celui-ci, se levant, déclara qu'après ce qui venait de se passer, toute insistance oratoire lui paraissait inuiile, et que désormais, dans sa pensée, le sort des accusés paraissait fixé.
Cependant, depuis un niomenl, Legros et sa concubine, au milieu de leur trouble, semblaient se concerter, Morizot jetait sur eux des regards inquieîs.
Aussitôt que les menaçantes paroles du magistrat accusateur furent tombées du haut de son siège, la femme se leva el dit avec volubilité :
— Monsieur le président, Legros voudrait parler, mais il n'ose.
— Voyons, Legros, — dit le président, —vous avez la vérité sur les lèvres; laissez-la échapper, et, par la franchise de vos aveux, méritez l'indulgence du tribunal.
— Eh bien! monsieur le président, fitle malheureux. D'un mouvement rapide ^lorizot se leva en jetant
sur Legros un regard terrible et il demanda à être entendu.
Legros, qui s'était aussi levé, retomba sur son banc en cachant dans ses mains son visage, sur lequel apparaissait clairement le combat qui se livrait en lui, et il se contenia de dire d'une voix étouffée :
— Nous sommes innocents, monsieur le président, c'est là ce que je voulais dire.
Comprenant que Jlorizot exerçait sur son complice une autorisé morale qui serait un obstacle invincible à des velléités de révélation qui ne pouvaient être douteuses pour personne, il ordonna que le munitionnaire fût conduit hors de l'audience, et dès lors celuici put comprendre qu'il était perdu.
En effet, aussitôt que Thomme de loi se sentit délivré
de la fascination que lui faisait éprouver cet homme,
il se leva, et avec le calme que l'on éprouve toujours
à avoir pris son parti :
Monsieur le président, — dit-il, — voulez-vous bien faire répéter au tép.ioin Gbabouiliant les circonstances de la scène qui s'est passée avec lui Allée des Veuves, et lui demander s'il ne nous doit pas la vie à moi et ù madame?
— Il est inutile de revenir sur ces détails, i's sont acquis à votre cause, surtout si vous les avouez.
Sans répondre directement, Legros reprit :
— Est-il de même bien entendu que dans la conversation d'Offembourg, M. Cliabouillant a pu induire des paroles recueillies par lui que madame et moi avions désapprouvé le meurtre du marquis et que nous n'aurions pris part qu'aux soins nécessiiirespour cacher la chose?
— Cela a été clairement dit, — répondit Gbabouiliant avant d'être interpellé, — et cela a été répété en ma présence sans être contredit par Morizot, lors du guet-apens où je fus forcé d'écrire.
— Maintenant, monsieur lo président, —reprit Legros, — vous po ivez vo'r de quoi nous somme i coupables et si l'on ne nous a pas indignement calomniés.
Mais Morizot? — - demanda vivement le ministère public.
— Monsieur le commissaire du gouvernement, il ne m'appartient pas d'accuser un ami absent; seulement je puis vous dire qu'il n'en serait pas là s'il avait suivi mes conseils.
Après cet aveu détourné, le rusé personnage se
rassit, et si Ton avait pu douter du motif qui, indépendamment de son horreur pour le sang et de ses projets sur Ciiabouiliant, l'avait décidé à ménager la vie d'un aussi dangereux témoin; ce motif, à ce quil nous semble, acquiert maintenant une entière transparence.
Le président ordonna alors que l'on fît rentrer Morizot; mais, au même moment, un grand mouvement extérieur s'étant fait entendre, l'huissier revint tout hors de lui et demanda l'assistance d'un médecin; l'accusé venait, — dit-il, — de se frapper au cœur avec un petit canif qu'il portait sur lui et qu'il était parvenu à déi ober à la surveillance de ses gardiens.
Deux minutes plus tard, le médecin de Charenton qui, se trouvant là comme témoin, avait répondu à rappel de l'huissier, annonçait au tribunal que le coup porté avait amené une mort instantanée; dès lors l'accusation était éieinle dans la personne du munitionnaire qui, de celte façon, du moins, parvint à soustraire son nom et sa famille à la flétrissure d'une condamnation capitale.
La sensation douloureuse causée par cette terrible péripétie suspendit un instant la séance, mais bientôt l'impassible justice dut reprendre son cours.
Le président résuma rapidement les débats, et à la suite d'une courte délibération du jury, Legros et sa concubine furent déclarés complices du meurtre commis sur la personne de l'ex-marquis de Brevannes.
Le fait de la non-préméditation ayant été admis, ils furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité; ils s'en tirèrent donc presque à aussi bon marché que si, à cette époque, eussent été inventées les circonstances atténuantes j et recueillirent ainsi le bén<^ficc de leur clémence pour Chabouillant.
A la suite de l'arrêt prononcé, le président adressa aux aveugles et à Corniquet en particulier, quelques bienveillantes paroles, et il s'engagea à faire toutes les démarches nécessaires pour procurer leur réintégraiion à la maison nationale des Quinze-Vingts, où il n'était piis probable que désormais ils fussent pour leurs camarades un objet de dérision. D'ailleurs une collecte laile sur place parmi les assistants et à laquelle M'^* Lebeaupritpartdela manière la plus généreuse, procura une somme assez considérable, dont ils furent mis en possession immédiatement, et l'on sait l'influence d'une bourse bien garnie sur la considération d'un homme.
Quant aux femmes nerveuses et élégamment palmées, ils nous semble qu'elles durent trouver que la journée avait été bonne et très- suffisamment animée d'émotions. On peut dire cependant qu'en allant se tuer dans une pièce à côté, au lieu d'opérer publiquement et à l'audience, Morizot leur avait fait tort de quelque chose; c'était le récit flnal de la vieille tragédie, assez désagréablement substituée à la vive et palpitante action du di ame moderne.
Mademoiselle Lebeau, qui ne se piquait pas de nerfs, n'avait aucun goût pour les terribles scènes dont le bourreau est le dernier mot, et au moment où le président, après avoir déclaré la clôture des débats, allait commencer son résumé, elle avait fait demander et obt<Miu la permission de se retirer. Le
rôle important que Clievillard avait joué dans la cause , pouvant rendre sa présence nécessaire, la même tolérance ne put êire pratiquée à son égard; il ne put donc accompagner sa patronne, et resta dans la salle de justice avec Cha!)0uillant; celui-ci, du reste, pi omit à mademoiselle Lebeau de veiller sur le convalescent, et de le reconduire dès que l'audience serait levée.
L'arrêt ne fut rendu que tard dans la soirée, et la séance avait duré depuis midi sans interruption, e;» sorte que Taudiioire, y compris les deux commis, était à Jeun et mourait de faim lorsque l'on sortit du tribunal. Chabouillant lit remarquer à Chevillard qu'en sa présence, le médecin lui avait défendu expressément la diète; en conséquence, il proposa, avant de rentrer de prendre en commun quelque chose dans le premier restaurant que Ton rencontrerait.
Un frisson saisit Chevillard à cette ouverture, car il se rappela que tous ses malheurs étaient venus du (Wnev qu'il avait fait, quelques mois avant, avec le commis voyageur; cependant, considérant qu'il était encore en reste de cette politesse, et arrivé à reconnaître contrairement à ses idées d'une autre époque, que, dans la plupait des malheurs de la vie, notre imprudence a autant de part que la fatalité, il ne vit pas un grand inconvénient à entrer dans la i)roposiiion qui lui était faite; il stipula seulement que Ton souperail sagement, et qu'il userait de son droit d'être à son tour l'Amphitryon. Ces conditions étaient trop raisonnables pour n'être point acceptées.
Voilà donc, après les plus cruelles péripéties, nos deux amis replacés dans la position où le conimeiicement de celte histoire les a pris; mais le malheur les
ayant mûris, rien ne ressembla, celle fois, à ce qui s'était passé lors de l'autre réunion. Le repas lut modeste; on n'y but que pour la soif, et la conversation fut aussi sérieuse qu'elle avait été vide et insignifiante dans la circonstance que nous rappelons.
Chabouillant apprit avec un vif regret, car jusque-là Chevillard n'avait pas eu l'occasion de lui faire seul à seul cette confidence, l'inlluence cruelle qu'avait eue sur la vie de son ami, son imprudente introduction dans la maison de jeu. L'œil du commis voyageur s'anima bien un peu à l'idée de tout cet or qui avait été un moment la propriété de la caisse sociale; cependant, s'il poursuivit de ses énergiques malédiction la funeste intervention deLegros, ce fut moins en vue de la perte de celte fortune si rapidement évanouie par les détestables conseils de cet homme, qu'au souvenir des cruelles déceptions par lesquelles le malheureux Chevillard avait passé. Il prétendit même devoir payer, comme ayant marié, la moitié de la somme détournée au préjudice de mademoiselle Lebeau et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il renonça à l'idée de cette loyale réparation.
Le passé épuisé, on en vint à parler de l'avenir, et alors Chabouillant annonça solennellement à son ami qu'ensuite de la fausse position que son imprudence lui avait faite, il était décidé à prendre un grand parti, et à s'expatrier.
— Oui,— dit-il,— après ce qui s'est passé je ne puis plus agréablement vivre en France, je compte me rendre en Amérique pour y faire fortune; au bout de quelques années ma soliise sera oubliée, ou, si on s'en souvient encore, l'argent dont je serai alors lesté eii'iisage honorable (jue j'en ferai forceionl bioi» lu
L'AM.Éi, DES VEliVtS. T. III. 8
c(>n>i(liTaiion à me revenir, à moins que d'ici îà, — ajor.la-t-il mélancoliquement, — les serpents à sonnettes ou la fièvre jaune
— Ah! vous comptez passer en Amérique, — dit Cheviliaril d'un air rêveur; — en elfet, c'est peut-être la une idée, i^t quand parlez-vous?
— MonDieu! le pus tôt possible. J'irai demain chez notre excelienle patronne pour voir si elle veut me rommissionner. Après cela je me mets en route pour Bonieaux où je m'embarquerai.
—Eh bien! mon ami, vous ne partirez pas seul.
— Comment cela?
— Oui, je me mets du voyage et je vous accompagne.
— Allons donc! et pourquoi ce parti désespéré?
— Je suis, comme vous, perdu de considération. Livré à la risée publique par un sot mariage, ayant été notoirement fou, que voulez-vous que Ton pense de moi, maintenant?
— ^lais vous avez chez mademoiselle Lebeau une boîîne et douce retraite, et, comme je vous le répétais Tauire jour, vous n'aurez qu'un mot à dire pour avoir tout Tavancement possible dans son cœur et dans sa maison.
—Ne parlons pas de cela; vous touchez là une corde bien sensible, et c'est peut-être dans les idées auxquelles vous faites allusion que je puise la première inspiration de mon départ.
— Ah çà! voyor.s, je ne vous comprends pas : mademoiselle Lebeau n'est pas une fille à s'imposer à personne, et si décidément vous ne pouvez vous acclimater à ridée de devenir son mari...
— Moi, son mari!— fil Chevillard d'un ton pénétré;
— un malheureux , avili , susceptible tout au plus (l'exciier la pilié!
— Chevillardî— dit alors le commis voyageur en le regardant en face,— est-ce que nous aurions été révolutionnés? est-ce que ce petit dieu fripon qui a fait souvent de plus mauvais tours, vous aurait enfin ouvert les yeux sur le mérite éminent d'une certaine personne?
Chevillard resta quelque temps sans répondre; puis tout à coup, laissant échapper son secret :
— Je ne vous le cache pas,— dit-i!,— un grand changement s'est fait dans mes idées!
— A la bonne heure donc, et au moins vous y venez.
— Oui, mon ami, je l'aime, je l'aime à en perdre de nouveau la raison.
— Diable! mon char, ça a été long à venir, mais je vois maintenant que nous sommes légèrement pinces!
—Et quel homme serais-je donc, —s'écria le teneur de livres avec exaltation, — si je n'éiais prêt à baiser la trace de ses pas! Une femme que j'ai méconnue et qui ne s'est yengée que par des bontés, qui m'a arraché à la prison, qui est venue s'asseoir tous les jours à mon chevet pendant ma maladie, une femme dont les vertus obtenaient tout à l'heure un public hommage, cl devant laquelle reculait la calomnie!
— D'où vous concluez, — dit Chabouillanl d'un air narquois,— que vous devez partir pour l'Amérique et quitter à jamais cet ange de femme?
— Sans doute, l'honneur m'en fait un devoir.
— Vous raisonnez très-jusle, mon cher, —dit le commis voyageur,— et je vous trouve un grand misé-
108 l'allée DhS VEUVES.
lable si dans tiois jours cViclvous n'êtes pas en route; mais laissez fa're, — ajouta-t-il en se levant, — je me charge d'arranger tout cela, et c'est moi qui préparerai les voies pour l'honorable exil que vous méditez. Maintenant, allons nous coucher et à demain matin.
Chevillard fut un peu stupéfait de la vivacité avec laquelle Chabouiliant eaibrassait son projet d'expatriation ; il lui sembla qu'il aurait dû y faire quelques objections et en causer un peu plus longuement. Il ne voulut rien témoigner cependant de cette impression; mais au fond il quitia son ami avec le regret de s'être trop facilement ouvert à lui, en donnant pour un projet arrêté une résolution subite, et dont il n'avait point eu le temps de mesurer la portée et les conséquences.
Le lendemain, d'assez bon matin, Chabouiliant entra dans le bureau du teneur de livres en lui demandant s'il était toujours dans les mêmes dispositions. A quoi Chevillard répondit d'un air embarrassé qu'il avait fait des réflexions, et qu'il voudrait parler plus sérieusement de leur projet.
— Très-bien! — repartit le commis voyageur, — nous en recauserons; — puis, comme un homme qui n'avait pas de temps à perdre, — la patronne est-elle là? — demanda-t-il.
— Oui, dans son cabinet,— répondit Chevillard : — mais ne lui dites rien encore de mon idée de voyage; il sera plus convenable que je sois le premier à lui en faire part; d'autant mieux, voyez-vous...
— A merveille! — dit Chabouiliant en quittant le bureau sans entendre la fin de cette phrase , et il passa immédiatement chez mademoiselle Lebcau.
— Mademoiselle, — lui dit-il après les politesses
i/allée des veuves, 109
d\i>agc, — vous voyez un homme qui vient vous faire ses adieux.
—Vous partez, monsieur Cliabouillant, et où aliezvous?
— J'ai compris, et vous le comprendrez comme moi, qu'après ce qui s'est passé, je ne pouvais décemment rester en France. Je suis décidé à aller clicicher dans un autre hémisphère la famille que je n'ai pu trouver dans celui-ci.
~ C'est donc un bien long voyage que vous méditez?
— Je compte, mademoiselle, me rendre à Rio-Janeiro, et probablement n\\ établir.
—C'est une chose bien triste de voir ainsi s'éloigner les gens que l'on a connus; cependant je ne puis pas vous désapprouver, il est certain que vous pourriez être exposé ici à quelques désagréments.
— Sans doute,— reprit Chabouillant, — c'est un parti que je devais prendre; du reste, j'ai dans mon malheur une grande consolation, el la compagnie d'un ami qui se joint à moi, me rendra plus léger l'exil.
— Qui donc part avec vous? — demanda mademoiselle Lebeau.
— Mais je pense qu'il vous en a parié, — reprit Chabouillant.
— Moi! non; je le connais donc?
— Parbleu! mademoiselle, c'est Chevillard.
— M. Chevillard! — s'écria mademoiselle Lebeau avec un douloureux éionncment.— Vous ne parlez pas sérieuseaicnt, je pense ?
— Très-sérieusement. Le pauvre garçon aies mémos raisons que moi de se trouver ici tant soit peu déplacé; son sot mariage, sa folie...
JIO l'allée des velves.
— Mais ce ne sont là que des mallieurs, — reportit vivement la jeune marchande.
— Je sais bien, — reprit Cbabouillant sans paraître blessé delà remarque, — il va entienos deux positions une certaine nuance ; mais il a de plus que moi un grand motif des'é'oigner.
— Et ce motif, peut-on le connaître?
— Ah! il ne s'en cache pas : il préicnd que s'il ne prend pas son vol au delà des mers, il deviendra fou, et en ayant déjà tâté, il n'a plus de goût pour la cho;e.
— Mais qui pourrait lui causer une rechute? Il a ici une place tranquille; j'éviterai qu'il soit surchargé de travail, et très-certainement personne ne le tourmentera,
— D'accord; mais il y a tant de manières de devenir fou! Nous avons le fou d'ambition, le fou d'argent, le fou de musique, il fanatico per la musica, que j'ai vu représenter cette année à Berlin; nous avons aussi yina ou la Folle par amour.
Comme Chabouillant avait appuyé d'une manière marquée sur ce dernier mode de démence.
— J'avais cru cependant — répondit mademoiselle Lebeau,— que, sans être absolument consolé; il n'avait pas gardé de sa femme un souvenir assez douloureux pour pouvoir inquiéter sa raison.
— Sa femme? — répondit Chabouillant, — il est bien question d'elle!
— Mais de quidonc? — demanda la pauvre fdle avec la dernière anxiété; — puis, comme le malin commis se taisait, — mais parlez donc monsieur Chabouillant, — ajouta-t-el!e en sortant de sa réserve accoutumée, — vous semblez prendre plaisir à faire entrevoir des secrets qu'ensuite vous ne voulez pas dire.
l'ai.lée des veuves. lli ,
^ Non, mais c'est que je cherche mon expression: enfin, mademoiselle... croyez-vous que l'on puisse devenir fou de reconnaissance?
Mademoiselle Lebeau le regarda avec curiosilé, cl elle répondit :
—La reconnaissance m'a toujours semblé un sentiment tranquille qui ne pouvait pas amener après lui de si dangereux eiïets.
— Eh! eh! cela dépend des personnes et des circonstances. Par exemple, vous mademoiselle, si vous aviez fait pour moi le quart de ce que vous avez fait pour Chev.liard, pensez-vous que je ne vous adorerais pas comme une divinité et qu'auprès de vous mou bon sens serait en sûreté?
— Vous soit, — répondit gaiement mademoiseile Lebeau; — mais monsieur Chevillard!
—Eh bien! mademoiselle, c'est ce qui vous trompe : Chevillard ne se connaît plus, il dit à tout le monde que vous aviez jadis du penchant pour lui...
—Comment! -fit mademoiselle Lebeauavec dignité,
— il dit atout le monde?...
— Pardon, je m'embrouille; je voulais dire que tout le monde lui fa sait remarquer que vous aviez paru autrefois, avoir du penchant pour lui, etquelui, maladroit et aveugle...
— Mais, en vous reprenant, cela n'est pas mieux dit.
— Enfin, mademoiselle, c'est irès-diflicile à expliquer, surtout étant toujours interrompu; mais en deux mots voici le fait : vous aimiez Chevillard quand il ne le savait pas, et maintenant il ne sait pas si vous l'aimez quand il vous aime.
— Dans tous les cas, — dit mademoiselle Lebeau
JI2 l'allée les veuves.
(i'iiu air moiîié riant, moitié Tâché, — s'il vous a chargé (le parler pour lui, je ne le félicite pas du choix de son ambassadeur; vous embrouillez tout cela à ne plus s'y reconnaître.
— Je me résume, — répondit le commis voyageur.
— et, pour parler net, je vous fais cette question : Faut-il dire à Chcvillard que vous lui ordonnez de rester?
— Mais , monsieur Chabouillant , votre ami est libre, et vous savez bien que je n'ai pas d'ordre à lui donner.
— Mademoiselie, |)as de jésuitisme! Chevillard veut s'en aller si vous ne l'aimez pas!
— Eh bien! comme je le disais en commençant cette conversation, je ne vois pas pour lui de raisons de partir.
— Ah! divine! divine! —s'écria Chabouillant en prenant la main de mademoiselle Lebeau qu'il couvrit de baisers, et comme celle-ci la retirait avec un peu de confusion, — ce sont ses anhes que je prends, — ajouta-t-i!,— puis ouvrant la porte du cabinet, ilse mit h crier : Chevilard! Chevillard!
Etonné de s'entendre appeler avec cet empressement, Chevillard entra un peu après, et en voyant le visage de Chabouilant rayonnant de joie, et celui de mademoiselle Lebeau presque pourpre. Il promena avec surpi ise ses regards de l'un à l'autre.
— Mon noble ami, — dit Chabouillant, allant droit au fait, — ne m'avez-vous pas dit hier soir en soupant que vous en étiez venu à aimer mademoiselle comme un insensé?
— Par exemple! — répondit Chevillard, tout fâché,
— c'est vous qui êtes fou de parler ainsi.
— Permettez,— reprit le commis voyageur,— voilà vos propres expressions: « Quel homme serais-je donc si je n'étais pas prêt à baiser !a trace de ses pas, cette femme dont les vertus obtenaient, il y a un instant, un public hommage!»
— J'ai pu dire cela sans y attacher le sens que vous y mettez.
— Prenez garde! — ne niez pas, vous allez tout gâter.
— Mais enfin... — reprit le teneur de livres avec embarras.
La question est celle-ci, dit alors Ghabouillant, coupant court à toute équivoque: — vous est-il ou non agréable de devenir l'époux de la fée tricolore?
— Monsieur Chevillard, — dit alors mademoiselle Lebeau en voyant le pauvre garçon aitaclier sur elle un regard qui demandait la confirmation de cetie brusque espérance,— j'ai beaucoup réfléchi à ma situation; on nous a prêté publiquement l'un pour l'autre des sentiments plus ou moins vrais, mais qui ne me rendent pas moins le choix d'un mari très- difficile; dans cet embarras, monsieur Ghabouillant a eu une idée qu'il m'a soum"se, et dont je ne me suis pas, à ce qu'il paraît, trop bien défendue, puisqu'il se croit autorisé à vous parler d'un mariage. Cependant, rien ne se fera sans votre aveu, et si vous aimez mieux partir...
— Ah! mademoiselle! — s'écria Chevillard, en se précipitant à ses pieds, — qu'ai-je doue fait pour tant de bonheur?
—Vous avez été malheureux, — lui répondit l'aimable fille, et elle lui tendit une main qu'il arrosa de larmes de Joie.
— Voilà, —dit Chabouillant, — c'est ainsi
Qu'après Forage, On voit venir le beau temps.
Maintenant, mademoiselle, — ajouta-t-il, — si vous jugez convenable de me commissionner pour le Brésil, je viens vous oftrir mes services et ce soir, pas plus tard, je me mets en route.
— Mais pourquoi cette triste résolution? dit Chevillard.
— Sans doute, — répondit le commis voyageur, — j'aurais aimé à être témoin de votre bonheur; mais n'est-il pas vrai, mademoiselle, que je dois quitter la France?
— Je voudrais pouvoir vous retenir, — lui répondit mademoiselle Lebeau, mais mon avis est qu'en effet votre éloignement est nécessaire. Avec votre intelligence et voire activité, il est impossible que vous ne réussissiez pas, et, pour mon compte, je vous y aiderai du mieux qu'il me sera possible. Dans quelques années vous nous reviendrez; alors, tout sera oublié, et d'ailleurs l'exil volontaire auquel vous vous serez condamné aura été une grande expiation. Partez donc; mais pensez à nous comme nous penserons à vous, et donnez-nous souvent de vos nouvelles.
— Qu'au moins, — dit Chabouillant, — j'embrasse la mariée, cela me portera bonheur.
La jeune fille lui tendit en rougissant son frais visage.
— Mon ami, — dit Chevillard, en le serrant dans ses bras, — si vous m'avez fait un peu de mal, vous venez d'assurer mon bonheur.
— Allons, — reprit le commis voyogeur en leur prenant à chacun une main, — souvenez-vous queN quefois du pauvre exilé, et, sentant qu'il laSblissaii et que des larmes lui roulaient dans les yeux, il se hâta de sortir.
Quaire ans plus tard, par une belle matinée d'automne, du haut d'une terrasse plantée de ti'leuls et attenant à une élégante habitation, une jeune femnie, doucement appuyée sur le bras de son maii, contemplait avec ravissement le magnifique horizon que déroule au bas du village de Sannois, la vallée de Montmorency. A quelques pas des heureux époux, deux charmants enfants, la sœur et le fi ère, s'occupaient de tout cœur, à entasser dans un chariot fait à leur taille les feuilles desséchées qui commençaient à couvrir les allées; tout à coup le bruit d'une voiture passant rapidement au pied du mur de la terrasse arracha les petits travailleurs à cette attrayante besogne et appela toute leur attention.
Leur curiosité ne fut point déçue, car un cocher, vêtu de culottes de panne bleue et d'une livrée jonquille, conduisait deux chevaux isabe'.le de la plus belle encolure, et sur l'arrière de la voiture se tenait un magnifique nègre portant le costume le plus éclatant et le plus pittoresque.
Pendant que les enfants se récriaient sur la beauté de cet équipage auquel on aurait pu cependant reprocher un goût tant soit peu hasardé, l'une des deux
personnes qui roccupaient ayant avancé la lête hors
de la portière et ayant salué,
— Mais c'est Ghabouiliant, — s'écria le mari de la jeune femme qui, à ce compte, devait être madame Chevillard, autrement dit mademoiselle Lebeau.
Celle-ci d'abord manifesta quelque doute relativement à la sûreté du coup d'œil de son mari; mais, un iiisîant plus tard, un domestique vint annoncer que ÔQs étrangers attendaient au salon, et les doux époux s'éiant empressés d'aller les recevoir, dans un personnage décoré de pliisiews ordres et qui se jeta dans leurs bras, ils reconnurent en effet l'entreprenant et jovial commis voyageur; il ne les avait plus trouvés rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur , et il était accouru jusqu'à leur maison de campagne pour les embrasser.
Il était accompagné d'une jeune Brésilienne, beauté un peu olivâtre, qu'il présenta à M. et à madame Clievilard comme sa femme. L'étrangère répondit avec gravité, mais néanmoins avec une politesse affectueuse, à leur accueil empressé et cordial.
11 ne fui point nécessaire de beaucoup pousser Ghabouiliant pour obtenir l'explication de la métamorphose qui s'était opérée en lui. A peine assis, il raconta que d'abord employé chez l'un des principaux banquiers de Piio-Janeiro, il avait été assez heureux pour toucher le cœur de sa fille unique. I^e voyant que par les yeux de son enfant chéri, le digne Brésilien avait consenii au mariage des amants , et, mort bientôt après, il avait laissé so;i gendre à la tète d'une des plus riches maisons de banque de tout le pays.
Pour ne rien changer à la raison sociale, Ghabouiliant, en remplissan', à ce sujet, les formalités néces-
saires, avait pris le nom do son beau-pcrc, et après tant do soucis pour se procurer une position de famille, devenu propriétaire de l'un de ces beaux chapelets (le noms harmonieux et sonores dont se pare avec orgueil l'aristocratie portugaise, il s'appelait Joseph-Melchior-Maldonado Saraïba d'Enserrabodès.
— Mon Dieu! —dit avec inquiétude madame Cheviilard, — vous avez maintenant tant de noms que j'ai bien peur de ne pas pouvoir me les rappeler tous!
— C'<?st prévu, — répondit sur le même ton l'excommis voyageur, et ce qui était une grande recherche pour une époque où les cartes se faisaient sans façon à la main, sur le derrière d'un as de trèfle, il offrit à ses hôtes la sienne imprimée et dorée sur tranche, afin qu'ils pussent étudier h loisir et classer dans leur mémoire sa nouvelle et encyclopédique dénomination.
Un des grands moyens de séduciion par lesquels Chabouillant avait réussi auprès de l'inflammable personne qui était devenue sa femme, c'était ce style fleuri qui donnait un cachet si particulier à sa conversation; il ne s'était donc pas modifié par ce côté; au contraire, échaufl'ée aux rayons du soleil tropical et surchargée de métaphores empruntées à la nature pittoresque du pays qu'il habitait, la langue dont il se servait était arrivée à la plus ébouri liante poésie, et ne ressemblait pas mal à une de ces forêts vierges dont le sol brésilien est couvert.
Si Chevillard et sa femme furent heureux du bon succès de la détermination courageuse de leur ancien ami, Chabouillant ne fut pas moins satisfait d'apprendre d'eux que, déjà retirés du commerce avec une fortune honnête, ils goûtaient dans leur union un vrai bonheur
lis l'allée des VEL'VIS.
qu'aucun mécompte, jusqu'à ce moment, n'élail venu altérer.
La première visite du banquier américain fut assez courte; mais, quelques jours plus tard, s'étant engagé h venir passer avec ses anciens amis au moins une semaine, il arriva avec une cargaison de singes, de perroquets et autres oiseaux à plumage magnifique, qu'il ollrit en présent h madame Chevillard, et qui tirent le bonheur de ses enfants.
Un soir que madame Chabouillant s'était retirée de bonne heure, son mari conta à Chevillard et à sa femme qu'arrivé par Rochefort, il avait été visiter le bagne et que là il avait fait une rencontre dont il avait été considérablement remué.
Sous 1 habit d'un forçat et le boulet au pied, maigre le changement que de durs travaux et la souffrance morale avaient apporté dans les traits de ce misérable, il avait reconnu Legros. Celui-ci, dans un court entretien qu'ils eurent ensemble, lui avait appris la mort de la femme sa complice. En vertu du bel axiome chrétien :à tout péché miséricorde, Chabouillant avait fini avec celle ancienne connaissance par une forte aumône accompagnée de toutes les paroles de consolation que la circonstance lui avait suggérées. Le bon cœur de madame Chevillard lui sut bon gvé. de cette charité, et Chevil ard, par conséquent, l'approuva fort. Une douce habiiude qu'il avait prise et dont il se trouvait bien, c'était de se ranger toujours à l'avis de ta femme.
Après une semaine passée dans une douce intim"té, les amis se séparèrent avec l'espoir de se revoir encore, car Chabouillant leur avoua que la France le recherchait toujours et qu'il ne pourrait se dispen-
ser d'y faire de lemps à autre quelque voyage...
Beaucoup plus lard , nous retrouvons Chevillaid revêtu de fonciionsmunicipales, et sa femme honorée par la voix publique du liirede mère des pauvres; sa bienfaisance inépuisaljle et réiablissenienl dCune salle d'asile et dCun oiwroir pour les jeunes orphelines, Teiiiouranl des bénédictions de toute la contrée.
La terrible maison où nous sommes revenu tant de fois, ne fit pas une meilleure fin que ses anciens propriétaires. Longtemps abandonnée et tombant en ruines, cl e fut vendue par la famille Morizot qui avait quitté la France. Achetée par une vivandière retirée j)0ui'y établrun garni (ii un débit d'eau-de-vie et de bière, elle arriva à Tétai de masure, et plus tard elle fut dévorée par un incendie.
Quant à V Allée des Veuves, elle a maintenant beaucoup perdu de sa fâcheuse notoriété.
Eclairée au gaz, bordée d'habitations honnêtes qui s'y sont mult pliées, e;le continue bien d'être l'objet de quelques préventions; mais elle proteste énergiquemeni contre son passé par l'asile qu'elle donne aujourd'hui au célèbre Jardin Mabille, établissement chorégraphique et champêtre, dont Chabouillani eûl ccrtainemoni été le plus bel ornement dans les riantes ei fougueuses années de sa jeunesse.
L'ALl-EIi DLS VEUVEg.
trxrs TSITG'B^.liTOS.
L'atmosphère était lourde et brûlante. Pas un souffle de vent ne faisait frissonner les herbes à moitié brûlées et ne caressait la tige mourante des fleurs. Les oiseaux eux-mêmes dormaient nonchalamment sur les branches des orangers et des lauriers-roses, quand un jeune homme, dont le haut-de-rhausse de toile ronge, les bas bleus et le méchant manteau gris menaçaient ruine, sortit de Girgenti, l'antique Agrigente* et, pour gagner la route de Palma, traversa avec und singulière rapidité les champs de la Rupe Athenea. Après avoir tourné plusieurs fois la tète derrière lui, pour s'assurer qu'aucun regard ne l'avait épié et que peisonne ne songerait à le poursuivre, il passa à gué le fleuve Ruccello et mit enfin le pied dans l'ancien
12U UXE VENGEANCE.
quartier de Neapolis, qu'un pont joignait autrefois à la ville, mais qui s'est depuis longtemps couché sur le sol, noir monceau de ruines.
Alors son mâle visage redevint calme, et il sembla respirer librement comme un prisonnier qui vient (!<i conquérir une beure de repos et de liberié. C'était un de ces enfants robustes que leurs larges épaules ei leur vasle front paraissaient appeler, comme Hercule, à porter le monde. La vive ardeur du sang sicilien éclatait dans ses grands yeux noirs, dont le regard accusait une grande force d'intelligence et de volonté, tandis qu'une expression bienveillante souriait sur ses lèvres.
Il s'assit sur une pierre ancienne, qui formait la léie d'un géant cyclopéen, et, appuyant son front sur ses mains nerveuses, il oublia un instant son pauvre costume, et heureux d'avoir rompu un anneau de la chaîne de fer qui l'attachait à une vie misérable, il laissa son esprit s'égarer dans des rêves doux et glorieux.
Mais quoiqu'il parût tout à fait absorbé dans des songes d'avenir qui voltigeaient devant lui comme des fantômes étoiles au milieu des ténèbres, son oieille s'ouviait à tous les bruits mystérieux de la solitude, aussi subiile que celle d'un Indien. Longtemps son attente fut vaine : le cri des sauterelles dansant sous les ronces troublait seul le silence. A tout instant la chaleur s'attiédissait. Le soleil se penchait sur les llois, son disque et son manteau de rayons étaient forte:i:ent nuancés de jaune ch;ir, et de bandes rouges: l'horizon rose était frangé de bien. On eût dit un immense incendie qui , s'allumant sur les crêtes chauves de TEina, venait doucement s'éteindre dans les vagues de l'Adriatique.
LNE VENGEANCE. 125
A droite, le blanc éveniail des maisons de Girgenti se déployait gracieusement sur le versant du mont Camicus. A gauche, un petit chemin creux, bordé de palmiers, se perdait dans la direction de Palma.
Tout à coup un murmure lointain de clocheUes discendit de ce chemin et vint mourir à roreiile avidement tendue du jeune homme. Il ne bougea pas, mais une joie suprême épanouit sa figure ; ce bruit était comme une mélodie aimée qui trouvait un écho dais son cœur. L'émotion fit trembler légèrement ses lèvriîs.
Peu à peu le murmure des clochettes devint un carillon qui sembla peupler soudainement les ruines et y évoquer d'étranges habitants. De maigres créatures en hai Ions se levèrent derrière les blocs de granit dont Tombre avait protégé leur sommeil et rampèrent doucement sur le bord de la route. Elles y restèrent accroupies comme des sphynx, et leurs yeux éiincelanls s'attachèrent à l'avenue de palmiers aussi immuablement que ceux du jeune fugitif.
Pour lui, tout entier à son unique pensée, il n'avait rien vu et rien entendu.
Enfin la caravane qui s'anno çait si bruyamment apparut sous la courbe verte des arbres qui semblaient se toucher au fond du chemin. Celait une lettiga, espèce de chaise aux portières armoriées, attelée de deux mules qui la soutenaient sur de longs et flexibles brancards : elles étaient conduites par le lettighiere à pied. De larges housses rouges, brodées d'arabesques d'or et d'argent, recouvraient leurs corps, et une multitude de clochettes tintaient gaiement à leurs têtes ornées d'un bouquet de plumes jaunes et bleues. Suivaient deux serviteurs, couverts de manteaux
galonnés de soie vio'eite. C'était là un bien riche équipage pour la route pauvre et pierreuse de Paluia à Girgenli, surtout à une époque où les princes et les barons siciliens meitaient^léjà leurs palais féodaux aux gages du premier commis voyageur venu, et perdaient au jeu le prix de leur patrimoine de marbre. Une duchesse tout au moins se cachait derrière les glaces de la lettiga.
Les mules hâtèrent le pas, sous les coups de fouet que le guide leur distribuait libéralement. Les glaces s'abaissèrent et un pâle visage de jeune lille, encadré par d'épaisses boucles de cheveux noirs, se pencha curieusement au-dessus de la portière armoriée. C'était «ne beauté merveilleuse. Ses yeux rayonnaient sous des sourcils noirs qu'on eût dit tracés par un pinceau délicat. Ses longs cils légèrement recourbés veloutaient son regard. Toutes les lignes de celte figure ravissante étaient chastes et sereines. La langueur caractéristique des femmes d'Orient n'avait pas étendu son voile sur l'incarnat des lèvres de cette enfant. Elle aussi ne vit sur le bord du chemin que le fier jeune homme qu'elle y voyait chaque jour, à son passage, et le salua d'un gracieux sourire. Leurs regards s'échangèrent avec la rapidité d'un éclair, puis les glaces retombèrent comme une barrière inflexible, et tout fut dit. Elle avait entendu toutes les paroles d'amour qu'il lui adressait dans son cœur, et lui, agenouillé contre un débris de colonne qui sommeillait dans l'herbe depuis des siècles, il se sentait, sous son manteau râpé, riche de tout le bonheur qu'un sourire vcnaitde jeter dans son âme, et oubliait ses soutfianccs de chaque jour.
La courte apparition d'une si douce figure n'aurait
UKE VENGEANCE. 1-^
dû éveiller en effet dans les cœurs que des senlinieius d'amour et d'admiration. Pourtant, au moment où la lettiga commença à côtoyer les ruines, une bordée de railleries et de menaces raccueillit. La foule déguenillée quiraitendait au passage devint plus nombreuse. C'était un ramas de mendiants et d'aventuriers dignes d'être enrôlés dans la troupe du capitaine Rolando. Les femmes étaient plus laides que les hommes, et les enfants, noirs, sales et chétifs, plus horribles que les femmes. Le letthigiere devint pâle à l'aspect de celte haie formidable; mais, affectant bon courage il fi e»donna un refrain des montagnes et fouetta plus vigoureusement ses mules. Il avait lu dans les regards cruellement railleurs de ces bandits ie secret d'une conspiration. Leur audace devait être soutenue par la certitude du triomphe. Ils jouaient avec leur proie en ce moment.
— Avez-vousvucette maudite, mes enfants? cria une vieille mégère. Comme elle nous a regardés avec mépris, nous autres pauvres gens!
— Une princesse ne serait pas si insolente, répondit une autre. Et pourtant nous sommes de bons chi éliens, nous, avec nos habits troués, et nous ne crachons pas sur la madone.
— Elle aurait craché sur la madone, mère Judica?
— Je l'ai vue de mes yeux, mon fds.
— Et le père de cette orgueilleuse a fait mieux encore, Antonio. Il a frappé la sainte eucharistie da trois coups de couteau. Le sang a coulé : le prieur de San-Nicoio l'a vu.
— Le damné coquin! reprit la vieille Judica. L'an passé, quand j'étais malade de la fièvre ardente, ne m'a-t-il pas chassée, moi et mes enfanjts, par une
i28 II^K VEXGEA>CE.
plnie effrcrvable, du chenil qu'il nous louait dans la cour du palais Ruflo.
— Oui, il traite les chrétiens pauvres comme des chiens; les riches, i! les vole. Les coffre-forts de monsignor Ruffo sont devenus minces comme des portefeuilles pour glisser dans sa poche.
— Et les ducaisdu prince Biscaris se sont métamorphosés en boucles d'oreilles et en colliers d'émeraudes pour la belle Judith.
—El si les citronniers ont été gelés cet hiver à qui la faute, dites-moi? Encore au vieil Isaac et à sa fille, Comment la madone aurait-elle exaucé nos prières de lieiivaine, lorsque nous la lassions outrager par ces niaudits?
— C'esi vrai, cria la file entière.
— Mes enfants, dit la mère Judica, souffrirczvous plus longtemps de pareilles humiliations? I! faut veisger la madone si vous voulez qu'elle vous protège encore.
— Il faut venger la madone! répéta le chœur des lîiendisnts.
— D'autant que Tinfâme Isaac, pensa la mégère, v-<ne fait jamais l'aumône, et que sa fière Judith porte à son cou la fortune de dix honnêtes familles.
Jusqu'alors la co'ère de ces braves gens n'avait pris feu qu'en paroles. Ils semblaient attendre pour îigir le cri de ralliement d'un chef. Quant à notre jeune amoureux, ces téméraires fanfaronnades l'avaient enfin tiré de sa distraction; grâce à son accoutrement qui ne l'élevait guère au-dessus des vagabonds, leur attention ne s'était pas portée sur lui. Il comprit con- IVisément qu'un danger réel menaçait cette élue de son cœur dont jamais il n'avait encore entendu la
douce voix résonner à son oreille, el à laquelle il n'avait encore dit: je vous niiiie, qiieparun regard de feu. 11 ne se demanda pas d'où venait cette agression bruta'e et quelle impulsion mystérieuse avait soufflé dans rame de celte plèbe tant de rage et de haine contre une pauvre enfant innocente des fautes de son père; il ne compta pas le nombre des ennemis, mais il se dévoua dans le secret de sa pensée au salut de la jeune fille, résolut héroïquement de lui faire un rempart de sa force et d'aitiier sur lui tout le péril. Naturellement généreux, il avait surtout piiié des êtres faibles que la violence frappait injustement, car il était hii-mêmo victime d'une tyrannie imméritée comme on !e verra plus tard. Sa vie expiait, par un esclavage horrible, la tacha originelle de sa naissance.
Dans tout autre moment où la palpitation de son cœur à l'approche de la lettiga n'eût pas troublé k fermeté de son regard, étourdi sa défiance instinctive et fait tai! e la voix de sa raison, il se fut étonné que ïa haine naturelle des Siciliens pour les juifs motivât Feule ce hardi coup de main de la part d'une populace qui ne demandait pas encore Faumône , après tout, la prière à la bouche et l'escopciie sous le bras. Malgré les singulières lenteurs reprochées de tout temps à la justice du pays, lenteurs dont les fripons et les têtes brûlées profitaient alors plus que jamais, le juif Isaac devait h ses richesses une trop grande inriuence pour qu'on osât, aux portes de Girgenti, humilier sa fille d'une semblable avanie , sans être secrèlement soutenu par quelque haut personnage.
A une courte distance, le nœud du mystère se dévoilait dans un rapide dialogue entre deux hommes à moitié couchés sous la colonnade rougeâtre d'un tem-
îoO L'NE VENGEANCE.
pie de Junon ; l'un était un robuste pêcheur, l'autre un frêle jeune homme, aux cheveux dorés, au visage b'anc et rose comme celui d'une femme du Nord, au parler caressant et mielleux, au regard double. Voici ce qu'ils disaient, pendant que les fusées de railleries lancées par les mendiants éclataient autour de la lettiga.
« Vous pouvez compter sur mes hommes, monsieur le marquis; la besogne ne leur fait pas peur. Et, par le Christ ! je ne serais pas fâché de voir la belle d'assez près pour peser dans ma main ses boucles d'oreilles et son lourd colliei'.
— Tu sais qu'il y a cent ducats pour toi, si tu 4'éussis, Thadeo, sans compter les s eu di que je l'ai comptés pour échauffer le zèle de tes amis.
— Fi! est-ce que Thadeo le pêcheur a jamais passé pour un intéressé? Gardez votre argent, monsieur le marquis. Cent ducats, li donc! est-ce qu'on a besoin d'argent poui* haïr ce gueux de juif, qui sera bientôt assez riche pour acheter la Sicile avec Tor des Siciliens? Si je risque ma peau dans l'affaire, ce ne sera pas pour vos ducats, mais pour le bien de la religion.
— Bien parlé, Thadeo. Puisque tu as de si bons principes, va pour deux cents ducats.
— Et si le coup raie, !a potence? merci.
— Diable! fit le marquis a\ec un sourire, nous devenons bien exigeant, Thadeo.
— Puisque je ne vous demande rien«
— Tu veux dire : tout ou rien. Je commprends. Mettons trois cents ducais et n'en parlons plus. Maintenant tu ne trouverais plus au fond de ma bourse qu'un seul habitant, le diable.
UNE VENGEANCE. l?à
— J'accepte les trois cents ducats pour les veuves et les orphelins, monsieur le marquis.
— D'ailleurs vous avez, Thadeo, le pillage et Timpuniié. Les juifs sont mal vus. Le prieur a prêché contre eux dimanche : tout sera mis sur le compte de la dévotion. »
L'odieux marché aussitôt conclu, le pêcheur s'élança sur la route. Les mendiants répétaient de leurs voix enrouillées :
— Il faut venger la madone!
— Bien, mes frères, cria Thadeo. Sus à la juive!
— Une grâce d'abord, dit la Judica. Son père m'a chassée du palais Ruli'o, à moitié nue, sous le vent et la pluie. Je demande qu'on la fasse descendre de sa leltiga, qu'on la dépouille de sa robe de velours, <Iu'on la force d'échanger celte robe contre mes haillons et qu'on la renvoie à son père Isaac, pieds nus dans la poussière et les ronces, tandis que je m'assiérai avec mes enfants sur les coussins cramoisis.
— CVsi justice, répondit le pécheur.
Le jeune inconnu sourit amèrement et ferma ses poings de colère.
En ce moment la lettiga arrivait devant lui et devant Thadeo, qui, les bras croisés, attendait grave et immobile. Lelettigliiere se laissa tomber à genoux, en demandant grâce. Les mules s'arrêtèrent. Le pêcheur brisa brutalement la glace et lachaise et passa sa têie crépue à travers cette brèche.
On entendit un grand cri d'elïVoi vibrer dans l'intérieur de la lettiga.
Au même instant deux mains de fer s'appuyèrent sur les épaules carrées de Thadeo et le firent plier comme un roseau.
lo2 r>E YE>;iKA>"CE.
Eî une voix douce cl calme laissa tomber ù son oreille ces terribles paroles : Si la main touche cette femme, si ton haleine effleure son visage, tu es mort!
Il n'y avait qu'un être au monde qui pût ainsi courber sous son bras et menacer sans pâlir le terj ible pêcheur.
Thadeo reconnut le bras et la voix.
— Vous ici , Giovanni! murmura-t-il. Vous plaisantez.
— Je veux sauver cette femm^, répliqua froidement le jeune homme.
— Mais c'est une juive.
— Si je veux sauver la juive Judith, fille d'Isaac, que t'importe? Me suis-je informé, il y a trois ans, si le pêcheur qui allait périr dans le gouflVe de l'Agrangas, près du Palais-des-Géants, était juif ou chrétien? La tête du pêcheur disparaissait sous le flot écumant. Kt quoique TAgrangas rende rarement ses victimes, j'ai plongé au fond de ses abîmes.
— El la vie du pêcheur est à vous, Giovanni; mais, à cette heure, voyez-vous, je ne pourrais accorder à Dieu le père et à la madone elle-même ce que vous jne demandez. J'ai reçu le prix du guelapens, et mes loups sont déchaînés.
En même temps il ouvrit brusquement la portière armoriée, el Giovanni entrevit la jeune fille, blanche comme une morte, les paupières closes, les bras pendants, inanimée, dans un angle de la lettîga.
il ne dit pas un mot, mais il enleva Thadeo dans ses bras nerveux, auxque's la passion prêtait une force surnaturelle, et le jeta, brisé, à dix pas de la chaise.
La bande poussa un hurlement rauque et se rua sur
le jeune homme. La lutte fut terrible. Giovanni, couvrant la portière de son corps, se défendait avec une énergie désespérée. Les deux serviteurs, qui s'étaient d'abord prudemment tenus à Técart, se rapprochèrent et, tirant leurs épées, se placèrent de l'autre côté de la Letiiga. Les assaillanis, qui n'avaient pas comptô sur une pareille résistance, et que la force étrange de Giovanni effrayait comme un prodige, reculèrent. Le lourd aviron de Thadeo vo'tigeait en effet dans ses mains d'une façon désastreuse pour leurs tètes et leurs épaules.
En ce moment, le marquis aux cheveux dorés arrivait, croyant l'affaire terminée. Lorsqu'il aperçut le courageux défenseur de la belle Judith, son visage devint rouge de colère.
— Toujours lui ! pensa- 1- il, toujours ce misérable, qui devrait ramper devant moi, se dressera, murai le vivante, entre mes désirs et leur accomplissement. Toujours ce bras révolté se tournera contre mol.
Il tendit sa main tremblante vers le robuste athlète, et lui cria d'une voix impérieuse :
— Que failes-vous là, Giovanni?
En entendant celte question, Giovanni pâlit comme un enfant surpris en faute. Il abaissa son aviron, mais ne répondit pas.
— Vous confessez vos torts, puisque vous n'osez répondre, continua le marquis. — Et, au fait, que pourriez-vous dire pour vous justifier ? Au lieu de travailler à la maison, vous vous sauvez, connue uu fugitif, poui- venir jouer ici au don Quichoite. Que dira mon père, quand il appreiidra cette belle co;»duiie ? Pouniuoi vous mèer de ce qui ne vous
regarde pas? Quittez cette lettîga, Giovanni, ajoutat-il plus doucement, et venez avec moi.
Une singulière liésiialion se peignait sur le visage du jeune homme. On eiit dit qu'il se croyait coupable. Il promena autour de lui un sombre regard, comme pourvoir si son obéissance passerait pour une làclielé. Le combat qui se livrait dans sa pensée gonflait les veines de son fro: t. Les mendiants reprirent courage. Ils paraissaient comprendre pourquoi Giovanni, qui affrontait leur niasse, n'osait résister à ce frêle gentilhomme, qu'il eût pu briser dans sa main. Lui-même, à coup sûr, se serait épouvanté comme d'un sacrilège de la colère furieuse qui lui aurait fait frapper le jeune noble!
— Viendrez -vous enfin? dit le marquis avec un geste hauta n d'impatience.
Giovanni fit un pas vers lui.
Mais alors une petite main blanche se posa sur son bras, et une voix ép'orée murmura ces mois : « M'abandonnerez-vous, seigneur? »
Cette petite main l'arrêta comme si elle eût été d'acier. Cette voix éplorée le fil frissonner dans tous ses membres et l'emporta sur celle du marquis. La jeune fille s'était réveillée de son évanoussement et le priait. L'amour tua la crainte en son ame : il sentit qu'il était esclave de la belle Judith par le cœur.
La troupe déguenillée attendait sa décision, car elle n'osait plus l'attaquer devant le marquis. Ce dernier, sans y songer, servait d'égide au protecteur de la juive.
— Obéiras-tu? répéta-t-:i encore.
— Je n'obéirai pas, — répondit tranquillement Giovanni, et quiconque me barrera le passage sera traité comme Thadeo!
UNE VENGEANCE. Il' 5^
Puis il ferma la portière , releva rudement le iettighierey fouetta les mules et marcha en avant. Les mendiants reculèrent devant lui pendant cinq minutes, puis ils s'éparpillèrent dans les ruines et disparurent.
— Trois cents ducats perdus ! cria le marquis furieux. Un plan si bien combiné, un coup de main immanquable ruiné par rinsoiencc de ce rustre. Je me vengerai cruellement.
— Moi aussi,— dit sourdement Thadeo qui l'avait entendu; mais, à coup sûr, nous ne nous vengerons pas de la même manière. Il m'a sauvé la vie : moi, je lui donne dix ans. Alors seulement nous nous reverrons face à face comme aujourd'hui. La première dette payée, j'acquitterai la seconde. »
Le marquis Pietrode Campo-Forte était un noble de vieille roche, qui voulait que sa généalogie se perdît dans celle de Jean de Procida. Sicilien dans l'âme, digne héritier de l'orgueil féodal de ses ancêtres, il n'avait dépassé qu'une seule fois les limites de ses propriétés, enclavées dans le territoire de Girgenti, pour aller prêter serment de fidélité au roi des Deux- Siciles, qu'il n'appelait jamais roi de Naples. C'était un pauvre esprit, mais un caractère inflexible. Le lemps n'avait rien appris à la race des Campo-Forte •. leurs pensées étaient restées immobiles au milieu du àiouvement électrique des siècles. Les fiers seigneurs /j'avaient pas voulu entendre les cris des sentinelles de l'avenir et marcher en avant. Ils avaient opposé au
io6 UNE VtKGEANCE.
progrès des idées une invulnérable cuiiasse (riguo- { aiue et de préjugés de caste pétrifiés dans leur dure cervelle.
Le marquis Pietro estimait comme vertus principales tout ce qui tenait à la dignité extérieure du rang et à l'honneur de la famille.
Quoique fort dévot, il croyait au blason un peu pii:> qu'à l'Evangile. Du reste, il n'avait pas une fortuntî princièrc pour dorer sa vanité. Il iiancbîiit duscigneur châtelain cl habitait une espèce de pigeonnier à iO!irelles, qui menaçait de crouler au premici- joui'. Il vivait sordidement à la campagne, se levait dès qu'une l«-ejir douteuse blanchissait l'horizon, faisait travailler les paysans et les méiayers sous ses yeux; puis, toiis les ans, il dépensait la moitié de son revenu à faire admii-ablement tîavailler une statuette d'argent représentaiit la madone ou un saint quelconque, pour la Matricia, magnifique église de Giigenti. Ce doji annuel avait été fondé par le troisième baron ce Campo-Forte, en reconnaissance d'une victoire remi;oriéesur les Nicolosi en 1502. Pour rien au momie le marquis n'eût renoncé au privilège d'em ichir ainsi la Malricia, en glorifiant sa famille.
Le marquis Plelro avait deux fils. Le plus jehne portail leraé.Jienom et jouissait du même titre. L'auira s'appelait Giovanni tout simplement. La différence entre les deux frères ne s'arrêtait pas là. Giovanni, ce robuste et biave enfant, était le souffre-douleur de la laniille, qui l'avat dériswirement baptisé du sobriquet de Patito. Le jeune marquis, qu'une sollicitude exagérée avait rendu ci uel et arrogant, était !e Benjani n, ou, comme on dis;iit, le Diodato de ses parents.
On avait \nnUi f 'ire de Giovanni le valet des caprices
UNE VENGE A.NCr. 137
de son frère : on avait voulu lui faire une habitude de rhumilialion. Pour briser la fierté native de son caractère, presque aussi indomptable que celui du vieux marquis, tous les moyens paraissaient bons. Ses habits mendiaient la charité, tandis que ceux du Diodato étaient riches et élégants. A table, on le condamnait à Texil injurieux de la dernière place. Souvent, quand c'était un repas de famille, il dcva t servir debout les autres convives. Dire que le cœur de son père ne saignait pas secrètement de cette préférence, ce serait mentir; mais plus il avait pitié de Giovanni, cl plus il aflcctait de rigueur à son égard; iremblunl qu'on ne soupçonnât en lui quelque tendresse pour un bâtard, dont les Campo- Forte avaient honte. Tout le crime du jeune homme consistait en effet dans l'illégitimité de sa naissance, et le coupable était son père. Un vague sentiment de loyauté avait engagé le marqtiis à lui faire p!ace sous son toit, à abriter dans un coin de son manteau l'enfant innocent.
Ce n'était qu'une expiation; mais la famille trouvait que c'était un trop grand b enfait. Elle compti.il du reste se débarrasser de cet être parasite et compromettant, en dovinant chez lui une vocation pieuse.
Pour l'habituer au soml.re et s lencieiix avenir du cloître, on avait voulu l'élever à baisser inodestenuMit son regard hardi, à incliner le front, à pailor bas, à joindre les mains, à plier les gmoux. Mais le vigoureux enfant s'était révolté contie de pareilles leçons. Son cœur balfaii trop chaudement, ses meuïbrps déplo.\ ai.^nt trop de force, pour qu'il laissât ensevelir son r œur et sa force sous une robe de moine, fe qu'd lui falall, c'éîait l'ardeur de la chasse dans les montagnes et les périls de la j éche en pleine mer. Ces goOfs vulgaires
t'ALLtE urs v;i Vks. 10
l;38 l^iNE VENGEANCE.
faisaient sourire de dédain toute la parenté. On avait vainement essayé de faire apprendre le latin à Giovanni : il vendit ses livres. Alors il fut déclaré inepte à jamais devenir autre chose qu'un bandit, et employé provisoirement aux plus grossiers ouvrages de la maison.
Or, quand la scène qui s'était passée sur la route de Palma eut fait éclat et scandale, l'honneur de la famil'e fut tenu pour compromis jusqu'au moment où le coupable ferait solennellement amende honorable ou serait châtié et renié. Ce fut le Diodato qui se porta l'accusateur de son frère.
Le jour fixé pour le jugement, le frôlement des belles robes de damas broché glissa sur les escaliers de marbre vermiculé du château invalide des Campo- Forte. La porte du salon ouvrit ses battants de chêne sculpté, et la foule brillante des invités apparut. Les hommes, délicieusement poudrés, le chapeau sous le bras, le sourire galant, conduisirent au pas de menuet à leurs places les belles dames, qui avaient relevé par des mouches ingénieusement éparpillées la blancheur équivoque de leur peau. C'était un luxe éblouissant de longues épées en acier, d'énormes paniers, de boucles d'argent, d'habits galonnés d'or, de grandes plumes qui se balançaient avec majesté sur de pyramidales coiffures.
Dans un coin, deux soldats monstrueusement gros et robustes essayaient l'élasticité de superbes joncs de bambou.
Au milieu du salon, s'élevait une tab'e qui figurait le tribunal. Devant cette table se tenait debout le vieux marquis, saluant avec dignité tous les ariivants, et la phys'onomie g'acia'e et inexorable comme celle
(l'un Véritable juge. La marquise, femme pieuse et douce, pleurait.
Quand rasseml)l(^e fut complète, il y eut un instant de silence et d'attente. Puis la porte s'ouvrit, et Giovanni entra conduit par le vieux valet de chambre du marquis. C'était lui que la famille allait juger. Hélas! on allait plutôt lui faire jouer un rôle de tragédie, car il étaitcondamné d'avance. Pour s'amuser de l'humiliation d'un pauvre enfant dont on ne pouvait dompter la nature franche,généreuse et hardie/l'uu enfant au cœur noble qui ne voulait pas s'enfermer dans le cercle de fer du paria et attacher lui-même à son cou l'anneau de la servitude, toute cette noble compagnie avait revêtu ses habits de fête. Pauvre siècle, où l'on était cruel par système plutôt que par méchanceté!
En voyant entrer son frère, Diodato devint étrangement pâle. Il essaya vaine.nent de le regarder en face, pour dissimuler son trouble. Ses yeux se baissèrent involonta rement, et son corps se voûta comme celui d'un suppliant. A coup sûr, on l'eût pris pour le coupable.
Giovanni, au contraire, avait le front haut et le regard calme et fier. Seulement son costume était plus que négligé, ce qui souleva dans l'assemblée des chuchotements accusateurs. On eût vainement cherché sur son habit une trace de boutons : les boucles de cuivre de ses souliers s'étaient égarées. Ses cheveux tombaient eu désordre sur son large front. Il ne salua peisonne en entrant.
- Giovanni, dit le marquis, de cette voix calme qui attestait en son âme un courroux terrible. Giovanni, veuv-tu confesser sans détour toutes tes fautes? Je sais que tu n'as pas l'habitude de mentir, et la fran-
l^^O ^'^E VENGEANCE.
chise pourra peut-être diminuer la sévérité de îa son-
tence.
— Chacun ici est déjà instruit de tout, répondit
froidement Giovanni.
— Ainsi tu ne veux pas?
Giovanni garda le silence. Le marquis fit signe a Diodato de s'approcher. En ce moment, la figure de l'accusé se conlracia comme sous l'oppression d'une souffrance inouïe; un instant ses bras semblèrent prêts à se tendre vers son frère, ses lèvres semblèrent prêtes à s'ouvrir pour laisser tomber ces mots : Diodato, ne me dénonce pas. Mais il parvint à vaincre son émotion, il refoula dans son cœur le cri qui allait lui échapper, et il resta immobile et muet comme une sialue.
Diodato s'avança, mais à pas lents, en tremblant, car il comprenait'enlin l'infamie du rôle qu'il s'éia t choisi, et avant d'arriver auprès de son père, il fut obligé de s'appuver contre l'angle de la table.
— Pourquoi trembles -lu? lui dit le vieux gentilhomme. Quand on remplit son devoir, quelque pénible qu'il soit, A faut montrer pus de fermeté. C'est à toi de parler; nous l'écoutons.
Diodato balbutia, d'une voix sourde et voilée, quelques paroles que personne ne comprit. La force lui manquait pour s'acquitter jusqu'au bout de son personnage d'accusateur. Enfin il leva les yeux sur Giovanni, et il y eut un moment de silence terrible ou Ton put espérer que la honte allait fermer sa bouche. Mais alors Giovanni haussa mallieureusement les épaules, et ce signe de mépris parut tellement significatif à Diodato que toute sa haine se ralluma dans son cœur.
UNE V'E^GEA^CË. i^l
Dioflalo raconta avec les plus grands déiaifs la rîxc qui avait fait tant de bruit, en ayant soin de s'attribuer le rôle d'un simple spectateur, et peignit son frère comme un riducule redresseur de torts, déshonorant le nom de la famille en défendant une juive qui avait l'insolence de faire armorier la porJière de s^Lettiga comme si elle eût été noble. — Enfin, dit-il en finissant, Giovanni a levé sur ma tête l'aviron de Thadeo. «
A ce mot, l'accusé tressaillit et murmura à voix basse : « Menteur comme tous les lâches! »
L'assemblée avait jelé un cr i d'horreur. — Il a menacé son frère! disaient les hommes.
Et les femmes répétaient avec épouvante : — 11 s'est battu publiquement contre la canaillede Girgenti, et pour une juive:
Giovanni leur faisait peur. Il n'y avait pas une de ces femmes qui ne fût jalouse de la belle Judith; il n'y en avait pas une qui n'eût désiré, dans le secret de son cœur, être l'objet d'une pareil dévouement; risquer sa vie pour une d'elles eût été un héroïsme à mériter toutes les récompenses. Risquer sa vie pour la jeune juive leur semblait une audace et une extravagance qui ne pouvaient être pardonnées.
— Fils dénaturé! s'écria le marquis dont le calme factice fut vaincu par la colère, que t'importait une juive, pour faire peser une telle honie sur la famille.
— Je l'aurais fait en toute circonstance, répondit Giovanni avec violence.
Le visage du marquis devint livide. Il crut sa dignité de gentilhomme violée, son autorité paternelle méconnue par son fils. Cet outrage le rendit furieux, et.
saisissant à la poitrine le léniéraire, il lui demanda d'une voix terrible :
— Qu'aurais tu fait en toute circonstance? Giovanni, ému du trouble de son père, baissa le
regard et répondit doucement :
— J'aurais toujours tâché de défendre une pauvre fiile; ctirélieune ou juive, cela m'est bien égal.
— Cela lui est égal! cria-i-on de toutes parts.
— Giovann', mon cher Giovann', tu te condamnes toi-même, dit le vieux marquis très-vite et très-bas. Laisse-moi te sauver, Giovanni, laiss;>moi.
L'accusé seul entendit ces paroles d'angoisse et de tendresse, les premières échappées au cœur de son père et dans lesquelles toute la tendresse si longtemps concentrée du pauvre vieillard éclatait ; une larme tomba des paupières du marquis sur la main de Giovanni. L'accusé porta sa main à ses lèvres.
Peut-être sa fierté allait-elle s'humilier, mais en ce moment il vit une des plus jolies et des plus coquettes jeunes filles de l'assemblée qui le montrait au doigt en parlant gaiement à l'oreille de Diodato son fiancé. Cette coquetterie qui souriait à son dénonciateur, cette gaieté qui tournait en dérision sa souDfrance, réveillèrent, comme des tisons ardents, une indignalion mal endormie.
— Non, dit-il avec hauteur, non, cela ne m'est pas égal ; car je n'aurais pas risqué un doigt pour celle petite princesse qui ne daigne pas me saluer quand je m'incline devant die, qui me méprise parce que mon manteau est d'une étoffe grossière, et qui est si orgueilleuse de sa beauté et de sa richesse qu'un honnête homme lui préférerait cent fois la plus pauvre et la plus laide des filles do Palnia.
TJNE VENGEANCE. 1/l.S
~ Giovanni, Giovanni! s'écrièrent tous ses juges. Mais le jeune homme était exaspéré et prêt à subir les plus effroyables châiimf^nls, afin de pouvoir laisser déborder l'amertume de sou cœur sur ce tribunal de famille qui l'accusait, lui innoceiit, et qui le condamnerait sans merci, lui qui n'avait d'antres défenseurs que la franchise de sa parole et sa conscience. Ses yeux éiiucelaienl, et la furie sicilienne seule parlait par sa bouche, quand il ajouia :
— Et si on exposait cette belle héritière sous la potence, et si, pour la secourir, il me suffisait de lever le bras, par le Christ! je ne le lèverais pas.
L'eflroi de l'.issemblée était au comble. La stupeur fermait les lèvres.
— Malheureux! dit le marquis, ne vois-tu pas comme la rougeur monte au front de ces nobles dames et demoiselles?
— Qu'elles rougissent de colère si elles veulent, rép'iqua Giovanni; la juive n'en est pas moins beaucoup plus belle que toutes ces mijaurées. Elle a uu doux sourire pour lequel on donnerait sa vie. Pour un regard de ses yeux noirs on se jetterait dans l'enfer. Et puis elle a un noble cœur, si elln n'a pas un noble nom! La belle Judith ne serait jamais venue pour me voir battre, et j'aimerais mieux devenir juif moi-même que d'aimer une de ces prudes sans ame.
La marquise, à qui son extrême piété avait inspiré pour le nom juif une aversion profonde, ne put retenir un cri de terreur.
— Vois!... dit le vieillard à Giovanni, cette malheureuse mère qu', dans la bonté de son âme angéiique, par ses larmes et ses prières, n'a eu de tout temps que trop d'indulgence pour toi !
ik'i V^E VENGEAXCE.
— Ce n'est pourtant pas ma mère.
— Cœur ingrat î s'écria d'une voix tremblante le marquis; non, ce n'est pas fa mère, Dieu rn soit loué ! mais elle a éié pour toi meilleure qu'une mère. Elle avait le droit de te faire coucher sous l'escalier, de le faire arracher les herbes de la cour, de te chasser du château, et elle l'a tendu les bras avec douceur et l'a ouvert la porte de son sa'on.
—Comme à son valet, murmura Glovanni.Mais pourquoi donc ne m'a-t-on pas laissé aux bras de manière, pourquoi ne m'a-l-on jamais fait répéter son nom, pourquoi n'ai- je jamais pu presser mes lèvres sur les siennes? C'était là ma véritable mère, qui m'eût souri avec tendresse au lieu de me châtier, et que j'eusse aimée. J'aurais vécu seul avec elle dans toute condition. Je suis robuste, et j'aurais travaillé sans relâche pour qu'elle fût heureuse.
— Ainsi donc, dit avec dédain le marquis de Campo- Forte, tu eusses préféré la vie d'un paysan à l'adoption d'une famille illustre ?
— Oui, moii père. Ai-je jamais demandé à entre)' dans votre famille si lière, pour laquelle je suis une charge et une honte? vous savez bien que non. Ma vraie mère ne m'eût pas renié, elle : elle n'eût pas rougi de moi^, Pourquoi donc séparer le flls et la mère? Eux seuls savent bien s'aimer.
Et s'adressant à toute l'assemblée : — A mon tour, s'écria-t-il, je vous renie, mes nobles parents. Car je sais que je ne suis pas un des vôtres, que vous me haïssez comme un étranger, que votre cœur ne tressaille pas quand mon cœur est blessé, et que mon sang peut couler sans que vous veniez tremper vos manteaux dans ce sang bâtard, en jurant de me venger!
LNL VEKGEAÎSCE. 1^5
Giovaiini avait prononcé son arrêt. Les femmes se retirèrent après avoir entendu ce cri de désespoir, qu'elles prenaient pour un blasphème odieux.
On fit scrlii- l'accusé, et un morne silence plana sur lesa'oii. Tous les juges étaient paies. Bientôt on entendit les coups de jonc de Ijambou. La victime resta impassible jusqu'au vingtième coup. Alors la douleur lui arracha un gémissement éiouiïé. Tous les regards implorèrent le vieux marqus: il fit cesser le supplice.
On ramena Giovanni. L'humiliation du châtiment n'avait fait qu'aigrir plus encore sa fierté. Tout son corps trembidit, mais son âme avait la même énergie qu'auparavant, et sa résolution s'était changée en opiniâtreté inflexible, parce qu'il eût craint qu'on n'attribuât à la peur toute espèce de repentir.
— Encore une fois, lui dit son père, veux -tu demander pardon.
— Jauiais! répondit le jeune homme.
Le cœur du marquis se glaça comme l'airain.
La porte s'ouvrit de nouveau, et deux soldats entrèrent : l'un d'eux tenait dans sa main un uniforme I)!eu à revers jaunes. 11 mesura Giovanni et dit :
— 11 a la taille voulue pour être enrôlé.
L'uniforme fut déployé.
— Que ce mauvais sujet regarde, fit le vieux gentilhomme. Voilà sa maison neuve, puisque celle de son père ne lui plaît pas.
Giovanni ne répondit point.
Les deux soldats le prirent au collet, lui arrachèrent son habit, cl lui firent endosser violemment l'uniforme.
Il était soldat.
— Ne l'arrête pas en si beau chemin, continua le
marquis. Dans tes heures d'oisiveté, couche-toi comme un fainéant dans la rue, livre-toi au jeu et au vin, bats les honnêtes passants, c'est là une destinée digne de toi. Puis on te fera passer par les verges, le sang coulera de ton dos, et tu finiras ton honorable vie sous la potence.
— Mon père, répondit Giovanni d'une voix grave, cet uniforme est ma part d'héritage, je l'accepte avec joie; mais il ne couvrira pas le cœur d'un lâche, d'un joueur, ni d'un ivrogne. Vous me répudiez aujourd'hui; d'aujourd'hui l'armée est ma mère d'adoption, ma nouvelle famille, et nous verrons si celle-ci me reniera comme l'autre!
— Marche! commandèrent les deux soldats. Giovanni les suivit et sortit du château sans daigner
retourner la tête. Mais quand il fut assez éloigné pour ne plus voir que la pointe des tourelles s'abaissant dans les vapeurs rosées du crépuscule, il s'agenouilla et pleura en les regardant s'effacer.
Telle fut la vengancedu jeune marquis aux cheveux dorés.
Dix années s'étaient écoulées, fécondes en événements étranges. La révolution française avait fait invasion en Italie. Le royaume de Naples s'était changé en république de Parihénope , et l'escadre anglaise de Nelson avait transporté en Sicile le roi Ferdinand, avec ses trésors et ses courtisans.
Un mois après, comme le ciel voilait son azur Irans-
UNE VFNGEANCE. W
parent sous un manteau de nuages gris-jaune, deux voyageurs, couverts de simples cabans de pêcheurs, côtoyaient la lis ère gauche de la grande forêt connue sous le nom de Bosco di Catania. A mesure qu'ils s'élevaient vers le nord, la plaine d'Aci-Reale déroulait sous leur regard son pittoresque paysage, tacheté de maisons de plaisance et de petits bourgs; à droite, les monts Serra et la Gava, dont les flancs sont de fertiles mamelles et dont le front s'auréole de chênes et de pins se dressaient dans Tair comme de vertes pyramides.
Les chemins creux, rocail'eux et solitaires que suivaient ces deux hommes, étaient à tout instant coupés par les eaux des sources ou les bras noirs de la lave, ce qui retardait singu'ièrement leur marche.
—Arriverons-nous bientôt au Châtaignier des Cent- Chevaux? demanda tout à coup l'un d'eux.
— Avant une heure, répondit l'autre.
— Oh! c'est que je serai si heureux de revoir celte belle Judith pour laquelle j'ai tant souffert ! Dix ans de séparation! c'est une chose cruelle quand on aime bien, Thadeoî Pour elle, j'ai été maudit et chassé par mon père, pour elle j'ai quitté la Sicile, et si mon pied touche aujourd'hui cette terre bénie de mon enfance, si j'y reviens, tremblant comme un coupable et caché sous un déguisement comme un proscrit, c'est encore pour elle.
— Oui, mais si vous êtes en Sicile un rebelle et un proscrit, vous êtes à Naples un grand seigneur, et cela fait compensation. Le général Giovanni Toscano, un des meilleurs capitaines de la nouvelle armée, vaut bien la ûlle dujuif Isnar.
— Je suis monté bien haut, en cHct, quoique parti
J[|g I>K Vt:>GEA>CE.
de bien bas ; c'est que mon amour, au lieu de s'endormir dans mon cœur , y a silencieusement grandi et m'a poussé vers tous les périls qui ouvraient une large voie à mon avancement. J'ai voulu m'élever jus'iu'à Judiih, mon ambition n'était que de l'amour.
— Cet amour-là a coulé la vie à bien des pauvres diables, qui ne se douiaienl guère, en tombant sur le champ de bataille, qu'ils mouraient poar les beaux veux de la slgnora.
— Mais toi-même, Thadeo, n'as-tu pas contribué plus que personne au bonheur qui m'a toujours fait gagner à cette terrible loterie des armes ; n'as-tu pas veîllé sur ma vie comme une mère ; n'as-tu pas reçu dix blessures pour moi; en mainte occasion ne m'as tu pas couvert de ton corps comme d'un rempart; et pourtant tu aurais pu ne pas me pardonner l'outrage.
— Laissons cela, dit brusquement le pêcheur; j'ai fait mon devoir et vous avez fait le vôtre.
— Bon Thadeo! que d'hommes ont soif d'éloges, qui ne les ont pas mérités comme toi !
— Et je vous dis, moi, que je n'en mérite pas. Toutes les dettes sont sacrées. Vous m'aviez sauvé la la vie, je devais sauver la vôtre.
— Excellent cœur ! je n'oublierai jamais ce que lu as fait pour moi, Thadeo.
— Nous arrivons général. »
Les voyageurs entraient dans une petite plaine bordée d'un' énorme ravin, enlournée de taillis touffus, qui servait de cadre à trois châtaigniers géants. Celui qu'on appelle le Châtaignier des Cent Chevaux tire cette dénomination d'une vieille chronique qui raconte que la reine Jeanne d'Aragon, montant à l'Etna, escortée de cent beaux cava'icrs, fut surprise par un orage
effroyable dans cette partie de la montagne», et trouva sous son feiiilloge un abri aussi sûr que sous les voûtes de son palais. L'intérieur de l'arbre est vide et d'une ouverture assez large pour qu'une voiture y puisse facilement passer. Ce châtaignier, engraissé par les couches amoncelées des laves de i'Elna, se couronne chaque année d'une végétation plus fraîche et plus abondante. Il n'a point son pareil en grosseur et en âge dans l'univers.
Le voile du ciel s'assombrissait de plus en plus. Giovanni s'avança en tremblant vers le châfaignior; il était si heureux de l'espérance qui lui souriait au fond de son cœur, qu'il avait peur de voir ce bonheur lui échapper, cette espérance s'envoler tout à coup.
Mais sa crainte était chimérique, et son regard troublé aperçut bientôt une jeune femme en robe de velours noir, qui se tenait indolemment appuyée contre i'écorce rugueuse du vieux arbre, et semblait absorbée dans une méditation profonde. Quand Giovanni fut arrivé si près d'elle que son bras ellleurait la robe de velours noir, il lui ditdoucement: — Signora!
La jeune femme jeta un petit cri de surprise comme réveillée d'un songe, et le regarda avec une attention profonde; puis elle lui dit d'une voix brève :
— Etes-vous celui que j'attends?
Cette question parut étrange à Giovanni.
— Elle ne me reconnaît pas! pensa-t-il douloureusement.
Puis il répondit :
— Vous m'aitendiez, signora. Que Dieu me pardonne de vous avoir fait attendre! mais la route ct;t longue et difficile pour celui qui ne peut marcher îète levée au soleil.
150 UNli VENGEANCE.
— Pauvre jeune hora:îie!... dit la juive, je vous plains de toute mon âsne, et croyez que ma pitié ne se bornera pas à de stériles paroles. Les lâches frayeurs (le mon pèie n'ont point accès sur moi. Proscrit, vous avez droit à l'asile; malheureux, vous avez droit à nos consolations.
Et un sourire de tendre compassion éclaira le visage de la belle Judith.
— Vous êtes toujours une noble jeune fille, s'écria Giovanni avec transport. Oh! mais parlez, parlez encore. Votre voix est aussi douce que vos paroles sont pleines de bonié, et jamais elle n'avait vibré, comme une musique céleste, à l'oreille du pauvre Giovanni.
Et saisissant la main blanche de la jeune fille, il voulut y imprimer ses lèvres; mais déjà Judith avait repoussé le téméraire en s'écriant dédaigneusement :
— Etes -vous fou, signor, ou vous êles-vous si fort mépris sur la pitié que m'a inspirée votre malheur, que vous me croyiez venue ici pour un rendezvous d'amour! Si j'ai quitté la maison de mon père, seule et sans défiance pour me glisser dans cette solitude, loin des regards et à l'approche de la nuit, c'est que je ne croyais répondre qu'à l'appel d'un proscrit qui implorait mon secours.
— Que voulez -vous dire? s'écria Giovanni avec terreur. Ignorez -vous réellement qui je suis? N'attendiez-vous en effet qu'un suppliant qui devait seulement verser des larmes sur votre main et loucher de ses lèvres le bas de votre robe pour vous demander grâce?
— Cette question est une insulte, signor, répondit fièrement Judith. D'^iilleurs voici votre Icstre.
UNE VENGEANCE. lôl
Giovanni saisit le papier qu'elle tendait et lut : « Signora,
» On vous (lit bonne comme les anges du ciel, jamais la prière d'un infortuné n'estmontée vainement jusqu'à vous. A cette heure, un proscrit erre dans les environs du cliâieau que vous habitez. Sa tête est mise à prix. Traqué comme une bèto fauve, il n'a plus d'espoir de salut qu'en vous. Depuis deux jours il n'a pas mangé. Ce soir, il vous attend sous le Châtaigner des Cent Chevaux. Il livre sa vie à votre courage, à voire générosité , à voire prudence. Le trahi rezvous?
— Voilà pourquoi je suis venue, dit doucement la Juive.
— Ce n'est pas moi qui ai écrit cette lettre, répliqua froidement Giovanni.
— Alors, cette lettre est un piège. Et qui donc ctes-YOus, signor?
— Ainsi vous m'aviez oublié tout à fait, Judith, quand je croyais que mon souvenir veillait caché au plus profond de votre cœur, quand pour vous seule je bravais tous les périls qui menacent le malheureux que vous attendiez, quand, pour venir à votre aide, j'ai quitté le poste que m'a conflé la république napolitaine.
— Je ne vous comprends pas, signor.
— Voici voire Icltre, signora.
Judith lut en frémiss;ml d'une surprise profonde.
« Giovanni,
» Il y a dix ans vous m'avez sauvée d'un mortel outrage. Aujourd'hui je suis perdue si vous ne venez
1Ô2 tNE VENGEANCE.
encore à moi comme un ange gardien. On a menacé mon père pour me faire consentir à un mariage abhorré. Si, dans huit jours, vous ne vous trouvez pas, à la nuit tombante, sous le Châtaigner des Cent Chevaux, vous ne me reverrez que Tépouse d'un autre.
y> Judith. »
— Voilà pourquoi je suis venu, moi; dit Giovanni.
— Vous êtes mon défenseur de Girgenti! s'écria la juive, dont Téuiotion faisait trembler la voix. Ah! je vous reconnais mantenani! Votre cœur noble et généreux n'a point ch^ingé, et ceux qui ont signé cette lettre de mon nom savaient bien à quel homme i!s s'adressaient !
— Et quel talisman sacré ils invoquaient, signera, murmura tristement Giovanni... L'amour devait fermer mes yeux et rendre mon esprit crédule. Depuis longtemps ma vie vous était dévouée. Je ne pouvais manquer au rendiz-vous solennel que vous me donniez, car, pour vous revoir seulement, je n'eusse pas cra nt de mourir. Votre dernier sourire était resté vivant dans mon âme, et sans cesse il élevait mon courage au-dessus des dangers.
— Il en est que nul courage ne saurait vaincre, dit Judith attristée d'un funeste pressentiment : Ce sont ceux que la trahison fait germer dans l'ombre.
— Pourquoi parler de trahison et de périls quand l'avenir nous apparaît plein de joies et d'espoir? Que puis-je craindre auprès de vous, Judith, quand le bonheur me sourit enûu?
— Ces lettres n'ont pas été écrites sans un rao'.if terrible à soupçonner, Giovanni. On a voulu vous
surprendre, on m'a choisi pour être i'inslrunieiil de votre perte. A coup sur, on me fait jouer ici quelque rôle mfame. ^
-Rassurez-vous, sigoora, mon fidèle Thadeoveil'e pour nous.
Giovanni achevait à peine ces paroles, qu'il se sentit serré par deux bras robustes qui l'enlevèrent dans une étreinte vigoureuse et le jetèrent violemment sur le sable. Il voulut se relever. Dix hommes, sortis comme par enchantement de l'intérieur du châtaignier se précipitèrent sur lui et lui garrottèrent les pieds et les mains. II regarda celui qui Favait si rudement terrasse. C'était le fidèle Thadeo.
-. Le guet-apens a réussi, dit tranquillement le pécheur. Vous aurez du biscuit, mes braves.
7 ^}^!^^ • ^"^ disons-nous de cette surprise, mon maître? Chacun son tour, en ce monde; mieux vaut . tard que jamais. Pourvu que l'heure de la vengeance V vienne asonner, on n'a rien à reprocher à son patron. Ê^^^ 1! y a dix ans, vous m'avez couché comme un chien ^^^ sur les pierres du chemin dePalma. J'ai voulu que la terre vous donnât aussi mesure de votre corps. Pour cela, j ai joué devant vous un rôle bien misérable! J'ai baisé la mam qui m'avait frappé. Ma voix a été douce et mon regard humble devant vous, mon maître- et vous avez cru à la douceur de ma voix, à l'humilité de bien '^g''^'°^«"^^«''''"«''s.Parle Christ, jesuis
~ Tu me vends à mes ennemis pour n'avoir pas douté de toi. C'est toi que je plains, Thadeo.
-Un Siclien ne pardonne pas à un ami des Français a un général de la république deNapIes, qui est maudil deDieu et excommunié par monsignor le cardinal R uflo.
Giovanni ne répondit plus. « regardaUud.|h.
Thadeo nt un signe a s hommes et n erap^^^^^ rent la victime an village «Je Z^farana^ ,^';,o/éievé« républicain tut suspendu a '» "«^^^^^ ^e joie ^'-^tre-rab^S n?rurbîû,rà pem fe.,.
CédeîuppUce babLll^^ réservé parlesroya- ,i,,es napolitains à 'eur^ ennejn.s ^^^.^ .^^^.^^
r^vSs? »H&xLpo.
sa voix et paralysé ses '"«■»^'^'- *^^^^ les main»
internaleeutdtspam.^^^^^^^^^^ SXrelte'DÎeu 'dt^cbrétiens de sauver Gio- S ou de la réunir à Uti a- ec. ^^^^^^^
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'eSrirst'ort. s^usle CHtaignier des Cent Chevaux.