BIBLIOTHECA
loo l'allée du silence
La rage d'aimer mord nos sens inapaisés... Et puis l'automne vient, l'automne âpre et barbare, Qui desserre nos bras d'amants, qui nous sépare Et tels que des bois morts disperse nos baisers.
Et de la femme alors qui fut la tant aimée Les traits plus estompés reculent et s'en vont; Ils s'imprécisent dans un passé plus profond Pour se dissoudre un soir en un peu de fumée!
Car c'est ainsi : tout meurt, tout s'éteint peu à peu; Tout printemps s'évapore et tout pastel s'efface; Le bras enlace à peine, il faut qu'il désenlace; Les regards ne sont joints que pour se dire adieu!
Encore une femme qui pleure!
Encor des bras désenlacés!
Encor des soirs d'amour passés!
Encore une saison qui s'enfuit comme un leurre!
PASTELS EFFACÉS lOI
Encore un bouquet qui pâlir, Un peu de soi qu'on abandonne!
Encore un livre qu'on relit Et qui vous désillusionne!
Encore un printemps effeuillé, Un souvenir qui vous décharme!
Encore un sourire mouillé, Un sourire mouillé de larme!
C'est encore un bouquet d'avril dénuancé Qui se fane et qui va s'effeuiller tout à l'heure! Encore une saison qui s'enfuit comme un leurre!
Encore un pastel effacé!
Encore un front désenlacé!
Encore un printemps de passé!
Encore une femme qui pleure!
sî?r^;<5^^^<
une
qu
1 va mourir
H ! s'il est vrai qu'un jour d'angoisse et de détresse Vous ayez prononcé mon nom dans un regret, Si votre âme cachait au fond d'elle un secret. Si vous aviez rêvé d'éveiller ma tendresse,
Si j'ai lu dans vos yeux sans les avoir compris, Quand ils me murmuraient : « Je ne suis pas heureuse, » Si ce corps que la fièvre à présent ronge et creuse Me réservait un bien dont j'ignorais le prix,
PASTELS EFFACÉS lO^
Maintenant que dans la tiédeur de votre chambre, Chambre nue où flotte un effluve de parloir, Vous défaillez d'un lourd et morne nonchaloir Comme un bouquet pâli dans un soir de septembre,
Maintenant que vos yeux sont cernés de langueur. D'une langueur que la souffrance idéalise, Et qu'en une vapeur de pénombre indécise Vous noyez les chagrins qui fondaient votre cœur.
Devons-nous donc pleurer la saison d'amour brève Dont les fleurs aujourd'hui sécheraient dans ma main. Ma pauvre! si la mort qui vous prendra demain Va laisser entre nous l'infini d'un beau rêve?
La rose qui dormait entre vos maigres doigts, Nous nous dirons adieu sans l'avoir effeuillée, O frêle Mélisande, ô mésange effrayée, Déjà trop loin de nous pour entendre ma voix!
Femme en Deuil
^A Gaston de %aunes.
Oi mince qu'un enfant supporterait son faix, Accoudée en grand deuil au bord de la terrasse. Elle songe dans une attitude de grâce, Et la brise se meurt en ses cheveux défaits.
Elle ouvre, d'un regard très vague et qui s'étonne. Ses yeux, au fond de leurs orbites agrandis. Elle évoque la voix qui la berçait jadis, La voix de l'être aimé qui partit à l'automne.
PASTELS EFFACÉS lOf
Ses traits, minés par un chagrin silencieux. Reflètent la langueur de son âme lassée. Son front pâle frémit d'inquiète pensée; Un jardin de tristesse a fleuri dans ses yeux.
Autour d'elle le parc étend ses perspectives. Les arbres sont dorés; octobre va finir. Dans son cœur, à jamais désert, le souvenir Fait tinter la lourdeur de ses notes plaintives.
Écoutant sans entendre et regardant sans voir. Les yeux fixes, qu'un bistre impitoyable cerne, Elle voudrait, rivée au coup qui la consterne, S'en aller comme un souffle avec l'âme du soir.
L'Oubliée
rose que j'aimais entre toutes les roses. Femme à qui le hasard m'a fait naguère unir, Il n'est déjà pour moi qu'à peine un souvenir, Le charme évanoui de tes paupières closes!
Le printemps de ta chair finit de s'effeuiller. Tes yeux froids sont pareils à des yeux de statue. Ta poitrine est inerte et ta bouche s'est tue. Puisque ton cœur repose, à quoi bon l'éveiller?
Au ciel de mon passé ta pâle étoile expire. Notre saison d'amour prend un air d'autrefois. La mélodie est morte oij résonnait ta voix Et le pastel s'efFace où raillait ton sourire.
La grâce de ton vol se perd dans le lointain. Tu ne fus ici-bas qu'un oiseau de passage Et tu t'enfuis bientôt hors de mon paysage, Comme, au lever du jour, un astre qui s'éteint.
Je t'ai connue un soir de détresse et de vide, Un de ces soirs câlins comme de grands enfants, Où les souffles de juin vous sont plus étouffants, Où le cœur vous fait mal à force d'être avide.
Quand vers toi mon désir allait se déchaîner, Quand mes bras furieux enlaçaient ton argile, Je cherchais, par delà l'enveloppe fragile. Ce que ton corps mortel ne pouvait me donner.
Io8 l'allée DU SILENCE
C'est en vain que, pâmé sur ta peau fraîche et blanche,
J'aspirais âprement le suc de tes baisers.
Mes désirs renaissaient toujours inapaisés.
Comme une horrible soif qu'aucun ruisseau n'ctanche.
Alors tu me donnais ton âme à boire; et moi. Avec toute l'ardeur qui courait dans mes veines. J'absorbais la liqueur de tes caresses vaines. Et c'était l'infini que j'étreignais en toi.
Puisqu'un souffle a dissous ta forme si légère, Puisque notre bouquet de printemps a pâli, Puisque notre roman s'enfonce dans l'oubli, Tu n'auras donc été qu'une ombre mensongère?
Nos bonheurs, nés d'hier, sont déjà révolus, Me laissant un parfum de couronnes fanées, Et tu n'es plus qu'un point dans la nuit des années, Amie aux yeux fermés qui ne me connais plus!
LE
TO^'BEqAU des éMc^ITT{ES
A Denys Puech
A la Mémoire de Gabriel Vicaire*
aÎtre poète, ami du bien, du vrai, du juste, Qui vécus à l'écart, en timide, en rêveur. Loin des foules, aimant ton art avec ferveur. Et dont l'œuvre sans fard est de race robuste.
* Ces vers ont été dits par M. Bréiiiont, do l'Odéoii, le jeudi 23 octobre 1902, ù rinauguration du buste de Gabriel Vicaire, œuvre du sculpteur Injalbert, dans les jardins du Luxembourg.
LALLÉE DU SILENCE
Tu fus, en ton printemps, le Bressan guilleret Qui, léger connme un merle allant de branche en branche Le long des chemins creux où s'ouvre la pervenche, En revenant des bois s'attable au cabaret :
Et la cuisine fut ton premier patrimoine!
Tu chantais, plus joyeux qu'un oiselet d'avril,
Le boudin de Noël crépitant sur le gril.
Le pot-au-feu ronflant ainsi qu'un gros chanoine.
Le goret gras et rose, aux jambons rembourrés. Le fumet généreux des poulardes de Bresse, Le chapon cuirassé d'un justaucorps de graisse Dont ruissellent de jus les bourrelets dorés.
Trop tendre cependant pour n'aimer point Annette Et trop malicieux pour dédaigner Suzon, Tu les emmenais voir, à la prime-saison, Le réveil matinal de l'épine-vinette.
Vos rires, sonnant clair, égayaient les sentiers Où vos pas d'écureuil s'étoufFaient sur la mousse. Un rien vous amusait : une feuille qui pousse, Un pinson qui détale au milieu d'églantiers.
Et, le soir approchant, tandis que de l'église Descendait dans vos cœurs l'âme de l'Angélus, Vous donniez un regret à ceux qui n'étaient plus Et vos mains se joignaient pour votre pauvre Lise.
O le bon et beau livre où rien n'est affecté, Où tant de cœur avec tant d'esprit s'associe, Dont le sain réalisme est de la poésie. Dont l'art est fait d'amour et de sincérité!
Et puis, l'âge arrivant, tu changeas d'apparence. A la magie un dieu te vint initier :
Et comme ton Merlin, enchanteur et sorcier, Tu fus le plus parfait magicien de France.
114 LALLÉEDUSILENCE
Un coup de ta baguette évoquait à nos yeux Des palais suspendus au-dessus de la terre Où dormaient dans les fleurs des dames de mystère Dont tu nous célébrais les songes merveilleux.
Les robes de satin et les pourpoints de soie S'y mariaient, au rythme ailé des violons; Isoline aux regards d'azur, aux cheveux blonds. Aux bras de son aimé s'y pâmait dans la joie.
Sur un fleuve d'argent, un féerique bateau Emmenait un seigneur avec son épousée Vers des berceaux de lys emperlés de rosée Où n'avait pénétré que l'âme de Watteau.
Et puis, lorsque arrivant avec un son de cloche Le vent de ton automne égrena ses sanglots, Ton franc rire assourdit le bruit de ses grelots; De la nuit sans réveil tu devinais l'approche.
Ton regard résigné se voilait peu à peu. Nulle faiblesse alors ne l'embrumait de larmes; Mais de tes paradis se dissipaient les charmes, Et ta voix s'étranglait en leur disant adieu.
Alors, tu fus errer tristement par les grèves. Tu confias ta peine aux rivages d'Armor : Et c'est dans ce tragique et solennel décor Que tu vis s'envoler les derniers de tes rêves!
Et la Bretagne après la Bresse t'avait pris : Le gris après le bleu, les pleurs après le rire; Deux pays différents, bien faits pour te séduire, Tous deux simples et vrais : tout ce que tu chéris.
Car si l'avenir vient sans te porter atteinte. C'est que jamais ta voix n'a trompé ni menti; Jamais tu n'as chante qu'après avoir senti : Tu parlais sans détour, car tu pensais sans feinte.
O grand modeste, si dédaigneux du succès! Ne crois pas que jamais le temps ensevelisse Ta grâce délicate et ta fine malice :
Car tu fus un moment de notre esprit français.
A la Mémoire de Ferdinand Fabre
Oeul, à l'écart, loin des cénacles, loin du bruit, Inspiré par l'unique amour de la Nature, En silence, avec tout son cœur, il a construit Une œuvre de robuste et fière architecture.
C'était un vrai modeste, un sincère d'abord,
Et les succès d'un jour ne le tourmentaient guère.
H avait la tranquille assurance du fort
Qui ne prend point souci de charmer le vulgaire.
ii8 l'allée du silence
De carrure râblée, ainsi qu'un franc luron, 11 était de ceux-là que rien ne décourage, 11 marchait dans la vie en vaillant bûcheron Qui revient en chantant d'avoir fait son ouvrage.
Certains livres ont un arôme de boudoir Où le musc a laissé sa traînée équivoque... Les siens ont un parfum savoureux de terroir. Dans son œuvre, c'est tout son pays qui s'évoque
Un pays de plateaux pleins de genévriers, De hameaux désolés tapis au pied des roches Où l'on entend le rauque appel des chevriers Se choquer dans le soir avec le son des cloches;
Un pays de ravins et de fourrés touffus
Que balaye àprement le souffle des Cévennes,
Et dont les habitants musclés comme des fûts
Ont un sang généreux qui bouillonne en leurs veines.
Son art, toujours si probe, est vigoureux et dru : Soit qu'il montre un cabri sautant une crevasse, Qu'il décrive la mort de Toussaint Galabru Ou la mésange, au bord d'un taillis, qui rêvasse,
Un vorace mulet qui ronge les bourgeons Des jeunes églantiers rameux; soit qu'il dépeigne, Installé largement dans un bouquet d'ajoncs, Quelque ermite goulu goinfrant une châtaigne,
Qu'il nous ouvre le cœur de l'abbé Courbezon, Ou simplement le bec d'un bouvreuil qui caquette, Qu'il nous dise comment, en sa prime saison, Julien Savignac adorait Méniquette,
Ses drames violents, ses idylles d'amour Exhalent une odeur humide de feuillées.
Avec la force il a la malice et l'humour. Sa grâce a des fraîcheurs de verdures mouillées.
I 20 LALLEE DU SILENCE
En le lisant, on croit qu'on respire de Tair. 11 n'est pas libertin, mais il n'est jamais prude. Surtout il est Français, puisqu'il est sain et clair, Puisqu'il est de bon ton, si son écorce est rude.
Parler français veut dire à ses yeux parler franc. Devant les règles du beau langage il s'incline. Pour lui, comme pour tout écrivain vraiment grand, La règle est toujours bonne, étant la discipline!
Il promène sur la Nature un œil puissant. Il doit à sa montagne une âme simple et grave: Et tout ce que son cœur de poète ressent. C'est avec un burin vigoureux qu'il le grave.
Il excelle dans la peinture du clergé.
Du curé de village historien modèle,
11 n'a pas détracté le prêtre : il l'a jugé.
Le portrait qu'il en trace est honnête et fidèle.
Il ne l'a jamais peint — son talent est trop fier — Luxurieux, cédant à la chair animale; Mais quand il mesura l'orgueil de Lucifer, Jamais son art ne fut plus mordant ni plus màle.
Il en montre qui sont plus parfaits que des saints; Mais, d'autres fois, il crée — avec quelle envergure! L'intrigant, dévoré d'ambitieux desseins, Dont il taille en plein bloc l'effrayante figure.
Son œuvre est une masse abrupte, aux flancs pierreux, Mais parfois, rompant cette âpreté cévenole, Au milieu des rochers s'enfonce un chemin creux, Où dans de frais taillis un oiseau rossignole.
OEuvre austère, dont trop solide est le granit Pour que le Temps l'effrite ou bien la diminue. Puisque à tant de beautés sévères elle unit La tragique beauté de l'œuvre méconnue.
A la Mémoire de Jean-Charles Cazin
lAziN, peintre profond de l'Heure recueillie, Qui regardas toujours la nature en penseur, Ta gravité robuste égala ta douceur, O grande âme de rêve et de mélancolie I
Ton art fut chaste et pur comme un premier aveu Il avait sa pudeur et sa grâce charmante. Triste autant que l'amant séparé de l'amante. Ton pinceau caressait comme un baiser d'adieu.
Tu n'étais pas le page éveillé dès l'aurore Dont le rire étourdi carillonne, argentin, A l'heure où la buée humide du matin Emperle les lilas qui sommeillent encore.
Tu préférais le calme enveloppant du soir, Tandis que l'horizon de tulle se velouté Et qu'en une vapeur grise s'estompant toute, La campagne n'est plus qu'un vaste reposoir.
Ta conscience avait de délicats scrupules; Les accents de ta plainte étaient vrais et touchants: Tu nous disais la paix solennelle des champs, L'énigme des grands bois, l'effroi des crépuscules.
Le frisson des genêts inclinés sous le vent, La falaise allongeant son tapis monotone, Le songe en la mineur d'une brume d'automne. Le chaume clairsemé d'un vieux toit en auvent.
La lande que la brise effleure d'une haleine Pendant qu'au ciel se lève un fin croissant d'argent: Tu montrais dans l'azur une étoile émergeant Sur l'immobilité nocturne de la plaine.
Une tendresse émue assourdissait ta voix Lorsque tu nous disais l'âme d'un paysage; Et tes yeux résignés de poète et de sage Semblaient toujours le voir pour la dernière foisi
Tous ces sites, que tu marquas de ton empreinte, L'angoisse d'un départ plane toujours sur eux, Comme s'ils avaient vu pleurer des malheureux Et contemplé l'adieu de leur suprême étreinte.
Pas un seul jour ta main ne trahit ton cerveau; Et quand la mort à ton labeur vint mettre un terme, Ton crayon exprimait d'un dessin toujours ferme Ton idéal, toujours plus fier et plus nouveau.
LE TOMBEAU DES MAITRES lif
L'automne de ta vie eut d'opulentes flores; Tu devenais plus grand à ta fin approchant; Nos aubes pâlissaient aux feux de ton couchant : La pourpre de ton soir éclipsait nos aurores!
Maître, pour quels séjours nous avez-vous quittés? Vos regards trop divins n'étaient plus pour la Terre; Ils se tournaient déjà vers un autre mystère Où fondre l'infini de leurs sérénités...
Le soir tombe. La nuit verse sur la colline Ses conseils de repos, de tendresse et d'oubli. Par la vallée où tout émoi s'est aboli L'Angélus fait perler sa note cristalline.
La moiteur vespérale a tissé ses réseaux. La nature a passé son manteau de silence, Et plus une chanson rustique ne s'élance, Plus un cri de berger, plus un appel d'oiseaux.
On croirait qu'une cendre aérienne fume Et rend plus imprécis les contours gris des toits. Tout dort; et le petit village de l'Artois Recule toujours plus sous un tamis de brume.
Le paysage dans le mystère se fond :
Comme s'il attendait avec un effroi vague Quelque fantôme errant sous le brouillard qui vague, Et son recueillement en devient plus profond.
Une noble tristesse étend sur lui ses voiles; La gravité de l'heure émeut les horizons; Et voici qu'au ciel clair, discrètes floraisons. S'allument des milliers et des milliers d'étoiles.
Tout à coup, sur les champs d'orge ou de sarrasin, Un frisson de beauté transfigure l'espace. C'est la grande ombre d'un grand poète qui passe : Et cette ombre, c'est l'ombre heureuse de Cazin.
>^i>TA£^2
A la Mémoire de Jules Dalou
I L tenait de Carpeaux le goût du mouvement. La fougue exubérante est tout d'abord son signe.
II regarde la vie : et chaque œuvre qu'il signe Frissonne d'un nerveux et prompt frémissement.
Mais son style est empreint d'une noblesse insigne; Sa probité jamais ne trompe ni ne ment. Des maîtres d'autrefois inspiré sainement, 11 leur doit son respect obstiné de la ligne.
Dédaigneux des honneurs, il vivait à l'écart. Cloîtré par la fierté de son idéal d'art, Isolé dans sa force et sa mélancolie.
Et lorsqu'un deuil cruel l'eut atteint droit au cœur, Il mourut, foudroyé dans sa pleine vigueur, Avec le juste orgueil de la tâche accomplie.
TcA'BLE