PAYSAGES DE NORMANDIE
^ %ohcil de h ViUcherve.
ES chemins creux bordes de hêtres et d'ormeaux, ntre deux hauts talus où quelque chèvre broute, 'engagent sur le blanc poussiéreux de la route t cernent de fraîcheur la grâce des hameaux.
Ce ne sont que sentiers que le feuillage encombre, Petits prés habités par des pommiers en fleurs, Murailles de fourrés pleines d'oiseaux siffleurs, Corridors de verdure oîi règne la pénombre.
C'est Manneville; c'est Ectot; c'est Saint-Léger: Et, proprette, disant une vie humble et vraie, La moindre des maisons, qu'environne une haie, Mêle à l'air embaumé l'odeur de son verger.
Et, le long d'un couloir que la broussaille emmure, Dans les taillis, surgit parfois, inopiné. Le museau gauche et vif d'un poulain étonné Qui s'exerce les dents à ronger la ramure.
Al repris le petit sentier de la falaise D'où j'aperçois les toits de Veules s'efFaçant : Et la brise, là-haut, prend un plus fier accent, Et l'on hume le vent du large plus à l'aise.
J'écoute en souvenir, coulant comme un frisson. Un ruisseau qui chantait d'une voix transparente, Et je vois à nouveau tressaillir l'eau courante Sur la verte fraîcheur d'un manteau de cresson.
Et voici, sur un pan gazonneux de valleuse, Un troupeau de moutons qui tond l'herbe, en bêlant. Mettant sur l'herbe drue un bouillonnement blanc, Épeuré par un chien d'humeur caracoleuse.
Sous sa cape de laine avec ampleur sculpté. Son grand chapeau couvrant à demi sa figure, Résumant l'horizon dans sa vaste envergure, Le vieux berser a comme un air d'éternité.
u fond du val qu'emplit une immense prairie, Sinue, allègre et vif, le cours de la Durdent. De-ci, de-là, dans les saules, en bavardant, La rivière se cache avec espièglerie.
Le ciel est gris, d'un gris de cendre. Il va pleuvoir. Le velouté de l'herbe est d'un vert frais et tendre; Et l'œil, sans se lasser, regarde au loin s'étendre L'horizon tamisé par la vapeur du soir.
La nature est ainsi qu'en un songe abîmée.
Et, des seigles massés sur le pan du coteau,
De ces prés, de ces fleurs des champs et de cette eau,
S'exhale en un parfum toute une âme embaumée.
Le soir dans la campagne a couché les troupeaux. Des vaches, pesamment, qui ruminent par groupes, Écrasent sur le sol la lourdeur de leurs croupes, Et leurs yeux alanguis sont grisés de repos.
E long des champs de trèfle et de colza fleuris, L'étroit sentier, suivant son caprice, serpente. La nappe de verdure ondule en molle pente, Reflétant presque la tristesse du ciel gris.
La falaise prolonge au loin son étendue. L'air salin vous arrive avec un goût «mer. La rudesse du vent vous balaie; et la mer Roule au pied des rochers sa fureur éperdue.
Un arbuste, là-bas, tout seul, désemparé Comme un amoureux veuf qui pleure son amante, Sous la brise toujours plus âpre, se lamente, S'échevèle et se tord tel qu'un désespéré.
Assourdi par un jour mélancolique et sobre, Le paysage, si banal, en devient beau.
Nul bruit, qu'un rauque appel effaré de corbeau., Et ce printemps marin a des fraîcheurs d'octobre.
N bouquet allongé d'arbres qui se profile Sur un ciel dont le gris cendré se fait plus noir, Bouquet d'arbres que penche un peu le vent du soir, Où l'on devine des maisons : c'est Ingouville.
La pointe d'un clocher se hasarde au milieu Des feuillages que la chute du jour pallie. Et le site se vèt d'une mélancolie : Comme si deux amants allaient s'v dire adieu.
A peine on aperçoit un petit toit de chaume Dont brunit le velours parmi la frondaison. Et partout l'on respire, en chaque exhalaison, La tristesse à l'entour vaguant comme un arôme.
Et c'est la nuit; et c'est la fin du mois de mai. Et l'on sent, vous baignant largement la poitrine Avec l'air saturé par la brise marine, On ne sait quoi de doux que Cazin eût aimé.
Saint- Valery-eii-Cuiix.
Jardins d'Eté
tA François Fabie.
H ! j'en ai vu, de ces jardins stridents de roses, Dont la gloire au soleil éclate en floraisons, Donnant un peu de joie aux très vieilles maisons, Prisonnières de murs austères et moroses!
Les fleurs y mariaient leurs tons blancs et rosés, — Telle une chair de lait qu'un sang jeune colore Leurs tons de crépuscule ou bien de ciel d'aurore, Et de lèvres d'amante avides de baisers.
L'été leur imposait son ardeur souveraine. Il exhalait son âme en souffles lents et lourds; Des corolles de feu défaillait le velours Sous l'azur indulgent et clair de la Touraine.
Ils embaumaient le lys, le jasmin et l'œillet, L'héliotrope las, affaissé sur la terre, Le gazon frais mouillé qu'un jet d'eau désaltère, La verdure épuisée au soleil de juillet.
Des parterres montait une odeur de vanille : L'air qu'on y respirait était chaud et sucré; Il avait la richesse et le baume nacré D'un amour délicat et sain de jeune fille.
Et l'on y devinait le bonheur approuvé
Du bachelier aimant sa petite cousine
Dont le cœur se gonflait lorsque sous la glycine
Elle tendait sa joue au fiancé rêvé.
LALLÉE DU SILENCE •^f
Sa robe blanche errait à travers les corbeilles.
Ses cheveux blonds flottaient en nattes sur son dos;
Les massifs la voilaient soudain de leurs rideaux
Où dans le cuivre et l'or bourdonnaient des abeilles.
Et quand le soir tombait, les papillons, grisés Pour s'être saturés de pourpre et d'émeraude, Se reposaient enfin à l'heure tiède où rôde La vivace senteur des jardins arrosés.
?Khl j'en connais, de ces édens, nids de délices,
Cernant les vieux hôtels d'Orléans et de Tours,
^t je les aime dans leurs rutilants atours
^uand leurs fleurs aux étés entr'ouvrent leurs calices.
liais je les aime, non sans trouble et sans émoi : ,es rêves que j'y fais sont de telles folies! )es jeunes filles vont et viennent, si jolies, Gazouillant des baisers qui ne sont pas pour moi.
O jardins! la langueur de vos roses pâmées Ne m'apporte que deuils et que rêves déçus : Ceux des bonheurs qu'en vos berceaux je n'ai pas eus, Des femmes qu'en vos murs je n'aurai pas aimées!
La Nuit me parle au Cœur
A nuit me parle au cœur d'une voix de sirène, Et le souffle émané de ces jardins d'été Erre si mollement dans le soir de Touraine Qu'on boit, en respirant, comme un philtre enchanté.
Au ciel, tout palpitant de diamants, se traîne Le cours aérien d'un long fleuve lacté. Et le spectacle est tel, en sa douceur sereine, Qu'il est surnaturel à force de beauté.
Et je suis pris par une immense nostalgie.
Ma souffrance anxieuse alors se réfugie,
Tel un enfant peureux, dans les bras du Désir.
Mais les baisers de la plus belle créature Ne feront qu'irriter le mal qui me torture : L'infini que je veux sans pouvoir le saisir.
mi
Fenêtre ouverte
1 AR la fenêtre ouverte un rire fuselé Monte du jardin chaud où se pâment les roses, Et l'on dirait qu'un peu de fraîcheur a perlé Par la seule gaîté de ces deux lèvres roses.
L'air est de plomb. Depuis un mois il n'a pas plu. Le soleil de juillet calcine le parterre. La moiteur vous empâte ainsi que de la glu. On dirait chaque souffle exhalé d'un cratère.
Dans l'inertie où s'est engourdi le matin
Les grelots de ton rire accélèrent leur course,
Et ta gaîté d'enfant, qui fleure bon le thym,
Vient étancher ma soif, comme l'eau d'une source.
r^SiJi^X!^;^^
Inté
erieur
c^ tendre 'Dumas.
A cloche du repas tinte dans l'heure chaude. Et voici que s'épand de la salle à manger, Où les mouches font un bourdonnement léger, L'arôme de la pêche et de la reine-claude.
Sur la cour les volets sont clos. Il est midi. Le soleil a recuit les murs; juillet s'achève. Des carafes d'eau claire une fraîcheur s'élève Qui détend la torpeur du matin engourdi.
Et de cette pénombre où la pièce est recluse. De ces fruits murs, du pain doré, du linge blanc, 11 émane, comme un sourire bienveillant. Une âme de douceur et de bonté diffuse.
Nuit de Juin
'ai le désir de toi ce soir, ô chère aimée. La splendeur de ta chair m'offre ses floraisons. Dans le jardin chargé de sucs et de poisons, La brise a des soupirs d'amoureuse pâmée.
Sur le parterre en fleurs le vent passe sans bruit. La lune autour de nous met ses blancheurs de morte ; Et les roses, afin qu'à l'amour tout exhorte, Ouvrent leur bouche pâle aux baisers de la Nuit.
44 LALLEEDU SILENCE
Laisse à ma lèvre humide encor ta lèvre unie. Donne tes yeux, ton corps délicieux et doux... Et l'âme de Chopin errante autour de nous Mêle à notre bonheur sa plainte d'agonie.
Je me sens devenir si grand sous ton pouvoir, Et ma fièvre d'ivresse est telle, et tel mon rêve Que mon cœur se reflète, en une extase brève, Dans le ciel étoile comme dans un miroir.
Et tel est l'infini dont mon être s'afi'ame.
Et telle est la douceur d'être jeune et d'aimer.
Si chaud ce soir où vont ces fleurs se consumer
Comme un souffle émané d'un sein gonflé de femme.
Si folle la minute où tu m'appartiendras, Et si fondante la moiteur de nos deux bouches, Que je voudrais, avec des caresses farouches, Etreindre cette nuit entière dans mes bras!
Ne regrette
las
a! Ne regrette pas de souffrir, pauvre amie! Celui-là seul qui soufFre a noblement aimé. Un amour sans péril s'est vite consumé. La passion heureuse est bientôt endormie.
Garde donc sa tristesse à ton regard cerné. Ton âme s'embellit si ton visage s'use; La souffrance t'épure et devient ton excuse, Et Dieu, qui voit ton cœur, t'a déjà pardonné.
Au Jardin du Passé
A Georges 'Druilhcl.
oiN de Paris, de ses cafés, du boulevard, Où la gloire la plus brillante est la plus brève, Où tout dans la chanson et le rire s'achève, Où l'on est roi si l'on est bruyant et bavard,
Au jardin du Passé j'aime errer à l'écart. Contemplateur tourné vers les sommets du Rêve Et mon esprit dans la solitude s'élève. Et je respire à pleins poumons l'air pur de l'Art.
J'admire tout de ta svmphonie, ô Versailles : Tes bosquets, et tes ifs en cône, et tes rocailles, Et les Fleuves sculptés au bord de tes bassins,
Le sommeil de tes eaux dans les fontaines qu'orne
Un faune enfant, aux veux moqueurs, aux pieds de corne,
Qui taquine un drason du bout de ses raisins.
Automne dans le Parc
NE brume de cendre argentée a couvert Les grands bois effeuillés où s'attriste l'automne. Le sommeil engourdit le bassin de Latone. La solitude rampe au long du Tapis-Vert.
Le vieux parc, dédaigneux de toute fantaisie, Suivant d'amples dessins rectilignes planté, Étire avec ennui sa grave majesté, Dont le déclin se vêt de tant de poésie.
LALLÉE DU SI LENCE
On avance à pas lents dans une oasis d'art Où les vaines rumeurs des foules se sont tues. De leurs socles de pierre émergent des statues; Nous évoquons Coustou, Co) sevox et Mansart.
Comme dans une nef à travers les verrières, Les rayons du soleil pénètrent par endroits, Et des arbres, pareils à de hauts piliers droits, On croirait qu'il descend des conseils de prières.
Nous aimons le frisson de ces âges passés. L'or du soleil jouant sur l'or des feuilles jaunes, Le regard indulgent des Termes et des Faunes Dont le temps a pâli les rires grimaces.
Ces maîtres d'autrefois que notre amour vénère Errent par les beaux soirs au fond des bois touffus. Robustes et vivants, et pareils à ces fûts Cambrant avec fierté leur orgueil centenaire.
fo
Là, s'épure l'amour devant tant de grandeur, Et nous rêvons qu'après la mort on nous enterre Au pied d'un dieu Sylvain qui songe solitaire, Et dont l'âge ennoblit l'immobile splendeur.
Nous rêvons qu'on nous rende à l'ombre maternelle De ce parc, où bruit le vol de nos aveux, C^uand nos deux âmes-sœurs, jetant leurs derniers feux, S'éteindront à jamais dans la nuit éternelle.
Que tout ce qui fut nous, demeure enseveli En un coin de ce parc où personne ne passe, Plus perdu que le plus faible point de l'espace. Sous un tombeau muré de silence et d'oubli!
Matin d'Automne
t/4 Frédéric Plessis.
EPTEMBRE aux picds comus et coiffé de raisins Secoue au grand soleil sa chevelure jaune; Et glorieux, vêtu de pampres, tel qu'un faune, H danse un pas furtif à l'entour des bassins.
Dans l'eau de plomb qui dort d'un lourd sommeil, il mire Son visage pensif et sa fauve toison ; Son rêve a la langueur de l'arricre-saison, Et sa tristesse est d'or autant que son sourire.
^■2 LALLÉEDUSILENCE
Les feuillages sont roux, du manteau qu'il revêt.
Il étend son ampleur sur l'herbe calcinée.
Dans le calme engourdi de cette matinée
Son souffle imperceptible est doux comme un duvet.
Sa sérénité molle avec faste allongée D'un geste solennel s'étire noblement; Et l'Heure, sous le bleu voilé du firmament, Dispose en réseaux lents sa tiédeur orangée.
Sous les bois, des rayons d'ambre et de nacre ont lui, Où le vol d'un insecte ivre d'air se balance. Tout le parc est grisé d'un inerte silence : Versailles se complaît dans un auguste ennui.
Et dans le cœur aussi que l'amour abandonne
La sève se dessèche et s'en va peu à peu.
Les baisers qu'on échange ont comme un goût d'adieu :
Et ce n'est pas l'hiver, mais c'est déjà l'automne!
vj AVOIR tous les secrets, déchirer tous les voiles, Et, les sens calcines de désirs éperdus. Les yeux buvant les yeux, les souffles confondus. Mêler plus de baisers que le ciel n'a d'étoiles;
Se tordre de souffrance autant que de plaisir Sous un regard qui va vers vous comme à sa proie, Et dans l'étreinte atroce et folle dont on broie Poursuivre un infini qu'on ne peut pas saisir;
Sceller avec le feu de deux lèvres farouches
Un amour qui vous mord pour vous anéantir;
Er, ne trouvant la paix que dans l'excès, sentir
Les roses de nos cœurs s'effeuiller sous nos bouches.
^^^^^^y'^^'^çyh^^^^y^^^^
Nous mourrons
o u s mourrons. Nos désirs, notre amour grave et fort, Nos êtres frémissants, nos ardeurs et nos fièvres, Nos frissons, les baisers qui nous brûlent les lèvres, Se dissoudront demain au calme de la mort.
La terre absorbera nos chairs décomposées. De ce qui fut nos corps rien ne restera plus. Le temps boira l'encens de nos jours révolus Comme le soleil boit l'arôme des rosées.
Et nos cœurs, aujourd'hui jeunes et palpitants, Nos deux cœurs éperdus d'où déborde la sève, Se désagrégeront plus vite que le rêve Qui berce le sommeil de nos nuits de printemps.
Ce jardin, où, pareille à l'oiseau, tu gazouilles, Ces bois, où ma tendresse a pris son premier vol, Peut-être puiseront leur vigueur dans le sol Fécondé par le suc de nos doubles dépouilles.
Les feuilles de l'automne et les fruits de l'été Demanderont à nos débris leur nourriture. Nous aurons notre part dans ta vie, ô nature! Les saisons nous devront un peu de leur beauté.
Notre limon fera des floraisons éclore.
Et Dieu commandera sur nos corruptions : Ombres, redevenez comme hier des rayons! Soleils évanouis, renaissez à l'aurore!
ES larmes que l'on coûte à la femme qu'on aime Dès le premier soleil ne s'évaporent pas. Comme un ruisseau caché qui se plaindrait tout bas, Quelque chose en demeure au profond de nous-même.
Ah! l'être de pitié qui calma notre ennui, La femme dont le cœur a battu sur le nôtre! Quand on ne l'aime plus ou qu'on en aime une autre, Comment ne pas rester son guide et son appui?
Si son image en notre âme se décolore, Si notre amour pour elle est un jour effacé, Ne faut-il pas soigner le cœur qu'on a blessé? Le devoir n'est-11 pas de la bercer encore?
Le devoir n'est-il pas de conserver en nous, En mémoire des temps qu'elle nous a fait vivre. Telle une fleur qui dort au plus cher d'un beau livre, Un sentiment moins fort, mais peut-être plus doux?
Comment lui causer des chagrins ou des alarmes? Et je crois qu'à l'amant le plus passionné Il sera, par Dieu bon, beaucoup plus pardonné, Si les yeux qu'il aima n'ont pas versé de larmes!
bSW
La
remiere
Et
oile
E crépuscule autour de nous tissait sa trame. La nuit nous surveillait comme une grande sœur; Et nous buvions par l'air une molle douceur Qui caressait nos sens et pénétrait notre âme.
La paix des soirs d'octobre étendait ses réseaux. Les caprices du vent lutinaient les broussailles. Dans la solennité des jardins de Versailles, Tes baisers gazouillaient comme un essaim d'oiseaux.
6o l'allée du silence
Un mystique idéal transfigurait les arbres. Nos pas se faisaient plus respectueux et lents Devant la Colonnade aux droits fantômes blancs. Qui dressait noblement la fierté de ses marbres.
Une humide fraîcheur émanait du couchant. De lointaines rumeurs nous venaient, apaisées. Et nous croyions errer dans ces Champs-Elysées Que la flûte de Gluck évoquait par son chant.
Soudain — tel un premier regard d'amour qui tremble —
Voici que sur un point plus clair du firmament
La lueur d'une étoile émergea doucement,
La première, dis-tu, que nous voyions ensemble.
L'astre ne demeura qu'un instant isolé : Car d'autres, nés avec la minute qui passe, Surgirent par milliers des confins de l'espace. Et bientôt tout le ciel se trouva constellé.
c'est ainsi qu'à mon âme enfin rassérénée M'apparut le premier de tes regards d'amour. D'autres m'ont éclairé de leurs feux tour à tour La nuit où je vivais est tout illuminée.
Mais l'heure initiale où tu posas sur moi Tes beaux yeux de tendresse où le rêve s'attriste Est celle dont le charme en moi le mieux subsiste; Je lui dois mon plus rare et mon plus cher émoi.
Et c'est pourquoi, sur un fond bleu que rien ne voile, Je reverrai toujours, perlant en plein azur, Pareille à ton premier regard tranquille et sûr, Monter dans le ciel clair cette première étoile.
air
Lune sur
er
.EGARDE, de la plage où vient mourir la vague, Ce clair de lune au ciel illimité rêvant. Ecoute autour de nous l'àme errante du vent; Aspire dans la nuit ce mystère qui vague.
Depuis que ton printemps rafraîchit mon été Comme un flot abondant déborde sur les grèves, Je sens m'envelopper et passer sur mes rêves Un souffle d'indulgence et de sérénité.
l"aL LÉEDUSILENCE 63
Je vois plus sainement les hommes et les choses. Je ne suis plus le page espiègle aux blonds cheveux; Et les lèvres qui t'ont murmuré mes aveux Aux frivoles chansons seront à jamais closes.
Je ne suis plus l'enfant qui s'endormait le soir Dans un désir de chair rebondie et rosée, Et, coiffé de lilas humides de rosée, Vivait caché sous un sofa dans un boudoir.
L'idéal où je tends n'est plus aussi fragile. J'ai confiance en moi, puisque tu m'as choisi. Le crépuscule où j'ai flotté s'est éclairci : Mon âme est libre enfin du joug de mon argile.
Tout me semble nouveau comme après un sommeil Et voici que vers moi ton visage s'incline. Et que tu m'apparais, plus rose et plus câline Que l'aube dans les bois à son premier éveil.
Tu n'es plus l'étourdie et rieuse bergère Dont l'oiseau jalousait le cristal argentin. Certes, ton souffle est pur comme l'air du matin. La grâce de ton pas est encor plus légère.
Mais ton cœur, à souffrir, s'est fait plus sérieux. Quelque chose est en toi qui calme et qui rassure; Au fond de tes regards la tendresse s'azure : La douceur de ton àme est au bord de tes veux.
Ton bras contre le mien encourage ma course. Tu me conduis gaîment par un ombreux sentier; J'abandonne à ta main mon être tout entier. Ton charme généreux a des fraîcheurs de source.
Tu n'as pas avec moi couru tous les chemins, Toutes les mers, tous les palais, tous les musées, Et tes petites mains ne se sont pas posées Partout oi^i j'ai posé la langueur de mes mains;
l'allée du silence ôf
Mais j'ai redit ton nom d'enfant aux moindres choses, Dans tous les coins où loin de tes yeux j'ai chanté : Pas un souffle d'avril qui ne l'ait emporté Au cœur de tous les lys et de toutes les roses.
Vois : sur les flots la lune a miré ses pâleurs. Nous rêvons; nous parlons d'avenir à voix basse. Nous sommes seuls devant l'infini de l'espace : Et mon verger d'arnour est encor blanc de fleurs.
Des printemps de bonheur sous nos pas vont éclore.
Je n'étais jusqu'ici qu'un artisan obscur,
Mais tu vas m'élever toujours plus vers l'azur :
Je veux que mon couchant soit ma seconde aurore.
Ah! donne-moi ton front que l'attente a pâli! Abreuve à mon amour ta grande âme indulgente; Et devant cette mer qu'un clair de lune argenté. Buvons dans un baiser le calme de l'oubli!
Nyrt
is
E jour d'automne est lourd comme un beau fruit bien n Il est lourd du sommeil des senteurs exhalées, Des gouttes de soleil qui zèbrent les allées, De l'ardeur qui rutile en l'implacable azur.
l'allée DU SI LENCE 67
Sous la futaie en feu pas un souffle ne rôde. Dans Tair de soufre où meurt le feuillage engourdi. Pèse, de tout son poids, la torpeur de midi : Et le bois est strident de cuivre et d'émeraude.
Les insectes grisés font un bourdonnement, Et l'on dirait de l'or qui s'envole en poussière.. Et voici que par les taillis de la lisière Le pas de deux sabots se scande allègrement.
Hors d'un fourré touffu de hêtres et de chênes. Une tête surgit des profondeurs du bois. Une tête qu'éclaire un sourire narquois, Sûr déjà du régal des voluptés prochaines.
Le masque est à la fois enfantin et viril.
Un charme sensuel s'y marie à la force.
La sève coule à flots sous cette Jeune écorce.
Et les veux sont rieurs comme un matin d'avril.
68 l'alléedusilence
Et c'est un faune âgé de vingt ans, que rend ivre L'air charge de parfums qui descend du ciel bleu; Ses jambes et ses pieds de chèvre sont en feu, Et sa queue en tortil est heureuse de vivre.
Il s'amuse de tout; il chante à plein gosier. Dans les bras d'une nymphe à la grâce sauvage 11 voudrait se blottir et se mettre en servage, Et le désir en lui fleurit comme un rosier.
Il a surpris Nyrtis, forme claire et lointaine, Qui cachait à grands cris ses charmes épiés. Les ailes d'un oiseau volaient moins que ses pieds. Et ses regards avaient des fraîcheurs de fontaine.
Ses yeux s'étaient formés dans la voûte du ciel. Elle avait pris aux bois les fraises de sa bouche. Elle était la douceur qu'un murmure effarouche, Comme si son esprit était enduit de miel.
Et sa voix s'égrenait en un rire sonore. Sa poitrine aspirait librement l'air ambré, Et, nue, elle semblait, dans un rayon doré, Être sœur de Diane ou fille de l'Aurore.
Pour libérer de trop d'herbe ses pieds cornus, Le faune, fatigué de sa rieuse course.
S'est assis sur un tertre arrosé d'une source, Et dans l'eau de cristal il trempe ses bras nus.
11 se rappelle. 11 vit encor son aventure. Sa lèvre se retrousse en un rictus moqueur. Un immense besoin d'étreindre prend son cœur. 11 lui semble être épars dans toute la nature.
yo l'allée du SILtNCE
Soudain, les petits yeux rêveurs du faune ont lui. Un frisson le secoue. Il sent qu'une main orne De grappes de raisin le croissant de sa corne... O miracle! Nyrtis est là, derrière lui.
Entre ses dents Nyrtis tient captive une branche, Une branche flexible au feuillage menu.
11 passe sur sa lèvre un sourire ingénu. ||
La rivière est moins claire et la neige est moins blanche.
Le faune a pris la branche et l'en veut fustiger. Mais Nyrtis se dérobe. 11 tournoie autour d'elle. Et les Grâces pourraient la prendre pour modèle. Et la biche est moins prompte et l'oiseau moins léger
Et Nyrtis feint de fuir pour être poursuivie. Maintenant, la voilà qui brûle de désir, Comptant qu'un bras velu va bientôt la saisir Et qu'un âpre baiser l'aura vite assouvie.
Le faune a dans sa bouche emprisonné de l'eau Il la fuse dans l'œil de Nyrtis... Et l'on joue A qui s'écrasera les raisins sur la joue... Et la source qui rit reflète le tableau.
une
Mè
ère
femme, chaque instant qui passe altère un peu Dans l'âme de ton fils ta maternelle empreinte : Et lorsque tu lui tends ta joue en une étreinte, Les baisers qu'il y met sont des baisers d'adieu.
Tu ne sais même plus où son cœur vagabonde. Son cerveau s'affranchit du tien, pense à son gré. Que scra-t-il pour toi, qu'un mvstère ignoré? Tu l'as perdu le jour où tu l'as mis au monde!
Sur un Portrait de Louis XV
(Par Drouais, Mushe de Versailles)
«^ Tierre de 'Moîbac.
r AUVRE roi fatigue, comme on te calomnie! Comme on jette sur ta mémoire d'irrespects, Malheureux égaré qui n'eus jamais la paix, Et qui fus déchiré d'une angoisse infinie !
Non, non, tu ne fus pas le chercheur de plaisir Qui de débauche, par cynisme, se sature; Mais ton âme souffrait d'une atroce torture. Et c'en était l'oubli que tu voulais saisir.
Tu fus celui qu'un long besoin d'étreindre affame, Dont le cœur est trop grand pour être jamais plein, Que rien ne désaltère — et jusqu'à ton déclin Ta bouche s'entr'ouvrit à celle de la femme.
Quand vers l'illimité tu roidissais tes bras Pour enlacer l'espace immense en une étreinte. L'idéal entrevu défiait ton atteinte :
Le ciel qui t'entendait ne te répondait pas.
Un feu te consumait et te tordait de fièvi-e. Tu pensas que la chair viendrait à l'apaiser. Ta vie alors ne fut qu'un furieux baiser, Car ton mal s'endormait aux frissons de ta lèvre.
Lorsqu'une femme, au corps de grâce et de beauté, Défaillait dans tes bras en tendant ses prunelles. C'était l'azur du ciel que tu buvais en elles Tu tenais un instant toute l'immensité.
LALLÉEDUSILENCE 7^
C'est la Création qu'il te fallait entière Pour dompter tes désirs sans cesse renaissants. Tu croyais contenter ton âme par tes sens, Et ta soif d'irréel s'abreuvait de matière!
Non, ceux-là ne t'ont pas compris, qui t'ont dépeint Joyeux, ami du rire et de l'irrévérence, Pauvre grand tourmenté qui cachais ta souffrance, Qu'on a tant méprisé, mais qu'on n'a jamais plaint!
Non, non, tu n'avais rien de bas, rien d'égoïste; Ton visage est trop beau pour que ton cœur soit vil ; Trop pur est le dessin de ton noble profil; Ta bouche est trop déçue et ton œil est trop triste!
Un jour, tu fus lassé d'avoir autant souffert. Tout était vieux, usé, pour ta main plus avide. Tu mesuras de tout le néant et le vide : Et tu mourus d'ennui dans un monde désert.
A une Bacchante
H ! comme je comprends le mal dont tu te meurs ! Prêtresse de Bacchus, je connais ton martyre : La volupté te tord dans les bras du satyre, Arrachant à ta chair de stridentes clameurs.
Tu te sens mordre par une atroce brûlure. Tout ton être rugit tel qu'un fauve affamé, Quand le faune vers toi se renverse pâmé. Ecrasant sur ton dos l'or de ta chevelure.
LALLÉEDUSILENCE yy
Surgissent les sylvains : tu pâlis devant eux.
Le plaisir que tu veux est féroce et barbare.
Tes sens sont si lascifs qu'ils sont comme une tare
Et que tout ton beau corps en est presque honteux.
Le désir t'a meurtrie ainsi qu'une âpre lame, Et l'amour sort de tous tes pores calcinés. Tu lasserais les plus furieux forcenés, Et c'est en étreignant que tu veux rendre l'âme.
Eh bien! quand tu mourras, ô bacchante, ô ma sœur. Si la mort se refuse à nous ravir ensemble, Dis à ceux que dans les Enfers ton sort rassemble Que l'espoir de mourir d'amour est ma douceur.
Dis-leur combien j'aimai la grâce de la femme, Ses reins cambrés, ses bras dans le marbre taillés, En un lac de langueur ses profonds yeux noyés, Et que pour un baiser j'eusse été presque infâme.
Dis-leur, dans la tiédeur des printemps, mon émoi Quand, les tilleuls en fleurs m'envoyant leur haleine, Je buvais le nectar d'une poitrine pleine; Dis-leur que je mourrai du même mal que toi!
Dis-leur que le contour harmonieux des hanches Ne fut jamais autant que par moi convoité, Que j'eus le culte aveugle et fou de la Beauté, Que j'aspirais la vie au creux de deux mains blanches;
Que l'abeille prend moins de suc sur une fleur Que je n'en absorbais au velours de deux lèvres. Et que ma chair attend, de ses dernières fièvres. Un plaisir plus cuisant que ne l'est la douleur!
L'Hiver
(Statue de Girardon, Parc ue Versailles)
A Léonce T)cpont.
ivER, majestueux vieillard à barbe blanche, Qui dès longtemps as fait de la joie abandon, L'orgueil de ton ennui, que sculpta Girardon, En un fier et hautain mutisme se retranche.
Et de tes pauvres bras par le froid rétrécis Tu tâches de voiler d'un manteau ta souffrance Et de cacher sous un linceul d'indifférence La magnifique ampleur de tes membres transis.
8o l'allée DU SILENCE
Tu n'as jamais connu la tiédeur des bouffées
Qui montent mollement des seringas en fleurs;
Tu n'as jamais oui de propos enjôleurs,
Ni miré tes yeux noirs dans les yeux clairs des fées.
Et tu n'as jamais vu, sur le tapis des prés, Les chèvre-pieds barbus poursuivant les naïades, Ni, tournoyant sous bois en joyeuses pléiades, La ronde des sylvains et des faunes pampres;
Ni sur Vertumne la bacchante familière
Écrasant des raisins en riant de plaisir,
Ni le dieu Pan noué dans les bras du Désir,
Tel qu'un vieux tronc de chêne où s'enroule le lierre.
La jeunesse à ta vue a détourné le pas. Et lorsque tu surgis, au temps des fiançailles. Aux rêveurs attardés dans le parc de Versailles, Les couples d'amoureux ne te regardent pas.
Ils préfèrent l'Été, que la gloire ensoleille,
Aux cheveux plus dorés que les champs de froment,
Et dont le rire est tel que le crépitement
Que font aux prés en feu la cigale et l'abeille.
Ils préfèrent l'Eté, qui rutile et qui luit Dans les jardins où meurt l'âme du chèvrefeuille, Et qui, par les soirs blonds comme le miel, accueille Leur bonheur plus ambré que le parfum d'un fruit.
Mais moi, quand de mon cœur la tristesse s'épanche Dans le parc velouté par le déclin du jour, C'est à toi que je viens dire mon tendre amour. Hiver, majestueux vieillard à barbe blanche!
TdASTELS EFFcACÈS
Au PEINTRE Jules Breton
Menuet ancien
c/i Tierre Gaulhie:^.
N prélude alangui soupire au clavecin Et pour le menuet les couples sont en place. Les propos enjôleurs s'envolent par essaim Et le charme câlin des femmes vous enlace.
Sous leurs yeux caressants qui n'aurait pas d'esprit? Leurs corsages fuyants découvrent leurs poitrines; Le printemps de leur chair comme un rosier fleurit; Elles enflent gaîment leurs mignonnes narines.
Le son aérien du clavecin est tel
Qu'une brise de juin dans l'aube qui se lève.
Elles dansent : et la musique est un pastel.
Leur sourire est si pur qu'on croit le voir en rêve.
Et de chaque côté de sa robe à paniers, Chacune, chifî'onnant de l'index et du pouce Les volants de sa jupe à peine maniés, Avec les yeux baissés chastement se retrousse.
Un peu du caractère en ce geste apparaît. L'une pince sa jupe; une autre la taquine; Quand l'ingénue éteint un sourire discret, La finette décoche une œillade coquine.
On dirait chaque couple échappé d'un trumeau. Maint vieux duc revit sa jeunesse tout entière : Il retrouve un amour dans un air de Rameau Qu'il rythme de ses doigts contre sa tabatière.
A ses vingt ans tout, fors l'amour, était égal. Il aimait sans compter chaque fille de France, Et nul ne savait mieux glisser un madrigal Sur le trille mourant de quelque révérence...
Le menuet finit par un accord très doux. Une gamme de tons bleus et roses chatoie; L'air bruit d'un murmure assourdi de froufrous...
Et le charme est dissous dans un envol de soie.
La Femme qui passe
,^4 Louis 'Ddaunay fils.
E buste provocant et la poitrine pleine, Ébouriffant à l'air son espiègle profil, Je la croisai par une après-midi d'avril, Où les premiers muguets envoyaient leur haleine.
Ses petits pieds trottaient d'un pas allègre et vif. Elle cambrait ses reins et sa taille fluette. En éveillant, de sa mignonne silhouette, Quelque chose d'heureux, d'accort et de furtif.
La gaîté frétillait sur sa figure ouverte.
Sa robe tressaillait de remous cnduleux.
Sous sa voilette blanche éclataient ses yeux bleus,
Riant d'étourderie et de malice alerte.
Telle une chatte après quelque régal coquin, Pourléchant la tiédeur rose de ses babines, Mon rêve en fit la plus prompte des Colombines Grignotant le plaisir dans les bras d'Arlequin.
Mon esprit lutinait sa rondeur potelée.
Je devinais le pur marbre de ses bras blancs; Sur son corps se moulaient ses vêtements collants Et son vol s'emportait comme une giboulée.
Cette tête mutine, appelant les baisers, Souple comme une fleur que la rosée incline, Se mouvait prestement dans sa grâce câline. Abandonnant au vent ses frisons défrisés.
Elle passa. D'abord, je crus l'avoir rêvée.
Mais non : je retrouvais ses mains sous son manchon.
Le soleil taquinait son minois folichon;
La brise frémissait dans sa jupe enlevée.
Et ce fut, le long du trottoir oîi je marchais. Une odeur de cheveux, de nuque jeune et fraîche. Arôme de poitrine au velouté de pêche.
Parfum de linge intime embaumé de sachets.
Et sans savoir de quel hasard était venue Celle qu'aurait rendue immortelle Lancret, Je regardais déjà, m'emportant son secret. Se perdre le frisson de sa robe inconnue.
Fine Mouche
lOMMENT, lorsqu'on la voit, ne pas l'aimer d'emblée? Lançant des feux, ainsi que deux noirs diamants, Elle a les yeux les plus profonds, les plus aimants, La gorge la plus blanche et la plus potelée.
Tout s'éclaire pour vous lorsqu'elle vous sourit : C'est l'aurore qui nait quand sa lèvre se plisse. Elle ne peut couler un regard sans malice Ni remuer son doigt sans avoir de l'esprit.
92 LALI. ÉEDUSILENCE
Sur ses traits vole et court sans cesse quelque chose Un émoi de narine, un frisselis du teint, Sur le front ou la bouche un mouvement éteint, Un battement furtif de paupière mi-close.
(Quelquefois son amour devient plus sérieux. Sur mon épaule alors sa tête plus câline Avec plus de lenteur et de douceur s'incline : Une ombre de tendresse ennuage ses yeux.
D'autres fois, d'humeur plys mutine ou plus coquette. Mollet cambré, main leste et frimousse à l'évent. Plus folle qu'une enfant que l'on sort du couvent. Le mot gaillard et dru comme un coup de raquette.
Elle laisse jaillir en perles sa gaîté, Tel un jet d'eau qui fuse, allègre, d'une vasque; Toute rieuse encor de sa dernière frasque, Elle vous étourdit de son caquet flûte.
Comme une truite fuit entre deux eaux la nasse, Elle glisse, le pied preste, le buste accort. Avec elle on est sûr d'être toujours d'accord; Jamais sa voix ne gronde ou son œil ne menace.
D'où viens-tu donc, ô pur et précieux joyau? Princesse de Golgonde ou filleule de fée. Qui t'a de cette grâce adorable attifée ? Es-tu sœur de Rosette ou de Fortunio ?
Ton charme, qu'on dirait n'être pas de la terre, Ton charme, l'as-tu donc dérobé chez Watteau ? T'es-tu donc échappée un soir de ce bateau Où le peintre voulait t'embarquer pour Cythère?
^^^^^î^^c3^4^^'ç:Âi^^^^^^
Violette des Bois
petite aux yeux noirs, petite aux profonds yeux, Dont le pas est léger comme un vol de mésange, Petite aux cheveux bruns, petite au charme étrange, Qui me grises d'un suc âpre et délicieux,
O petite aux yeux noirs que j'aurai tant bercée, Dont les doigts auront tant joué dans mes cheveux. Petite à qui j'aurai murmuré tant d'aveux. Qui, si lasse, as besoin d'être tant caressée,
PASTELS EFFACÉS Çf
Je ne te vois que dans de féeriques décors; Tu me semblés un peu comme d'une autre époque, Et c'est en un jardin de Watteau que j'évoque La ligne provocante et souple de ton corps.
O petite aux yeix noirs, en une heure de trêve Tu veux bien un instant animer mon chemin : L'univers tient pour moi dans le creux de ta main; Le cercle de tes bras enferme tout mon rêve.
Tu fis mon front moins lourd, mes yeux plus apaisés, En effeuillant sur moi les fleurs de ta tendresse; Ton regard me réchauffe ainsi qu'une caresse; Ma bouche est riche encor du miel de tes baisers.
Es-tu mignonne, es-tu gentille, es-tu jolie! Qui donne à ton regard cet éclat velouté? J'aime ta retenue et ta timidité, Violette de grâce et de mélancolie!
Tu ressembles à ces liserons de forêt Se cachant épeurés sous des tapis de mousse, Dont on n'aperçoit pas d'abord la teinte douce, Mais dont vient vous baigner l'arôme trop discret.
Et cet arôme est si subtil, mon adorée, Que j'en garde l'exquis effluve autour de moi. Je demeure troublé de ce premier émoi ; Un charme reste en moi de t'avoir respirée !
Tu cours d'un pied plus vif qu'un chevreuil aux abois ; Ton bras de marbre blanc, qu'eût jalousé Diane, Enlace souplement ainsi qu'une liane.
Ton haleine embaumée a la fraîcheur des bois.
J'entends de ma fenêtre, où le jour vient d'éclore. Aubade de gaîté que m'apporte le vent, Fuser allègrement vers le soleil levant Les trilles de ton rire égrenés dès l'aurore.
Tu m'apportes alors, tel un bouquet d'avril Tout mouillé de rosée ou blanc encor de givre, Des conseils d'espérance et des raisons de vivre Par la seule douceur de ton joli babil.
Ton sourire me vêt comme une mousseline Où je blottis tous mes ennuis frileusement, Et ta seule parole est un enchantement, Car jamais voix ne fut plus tendre et plus câline.
Par la forêt obscure où j'errais au hasard Tu t'enfuyais ainsi qu'une biche blessée; La vie avait meurtri ton cœur de délaissée: Une douceur émue attristait ton regard.
Ah! que ta lèvre est chaude à ma lèvre blêmie! Dans tes bras caressants qu'il fait bon d'oublier! Et quel charme pour moi d'être ton prisonnier, Petite aux yeux profonds, mon enfant, mon amie!
Printemps passé
• 'est encore un printemps dont on prendra le deuil, C'est encore un amour dissous dans le mystère; Encore un peu de sa jeunesse qu'on enterre, Encore une saison qu'on va mettre au cercueil.
C'est encore un avril effeuillé; c'est encore Un fantôme de femme en larmes qui s'enfuit; Encore une âme veuve et seule dans la nuit : C'est un bouquet de plus que le temps décolore!
O le bouquet qui va mourir, dénuancé!
O la femme qui va pleurer en robe noire! Encore un souvenir qui fond dans la mémoire! Encore un mort! Encore un printemps de passé I
Et la saison de cet amour déjà fanée Lorsque mes jours seront à moitié révolus Dans le nombre des ans ne comptera pas plus Qu'un matin de soleil sur le gris d'une année.
Et c'est affreux, quand on y songe, cet oubli De nos peines, de nos voluptés les plus fortes, Qui nous semblent plus tard comme des choses mortes Et qui prennent des tons de pastel apàli.
On s'aime : on est les deux rameaux d'un même arbuste;
On a le même nid pendant une saison,
On vit tout un printemps dans la même maison;
La sève chaque jour monte en nous plus robuste.