L'Allemagne avant la guerre
A la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci de nombreux efforts ont été faits, tant en Europe qu'en Amérique, pour prévenir de nouvelles guerres, en substituant dans les conflits entre nations des solutions juridiques à l'emploi de la force brutale. Des chefs d'Etats ont pris à cet effet de nobles initiatives, qu'il est juste de rappeler à leur honneur. Le tzar Nicolas a convoqué les gouvernements étrangers à une conférence qui a été la première conférence de La Haye. Les présidents de la République des Etats-Unis, de leur côté, se sont efforcés d'obtenir immédiatement un résultat pratique au moyen de traités conclus avec divers Etats. Ces instruments diplomatiques ont pour objet de soumettre, dans des cas donnés, les litiges qui pourraient surgir entre les signataires du traité à une cour d'arbitrage. Les deux conférences de La Haye ne sont pas parvenues à atteindre le but idéal
que leurs promoteurs avaient en vue. Elles n'ont pas pu établir l'arbitrage obligatoire, mais elles ont organisé des procédés et institué des organismes, tels que la Cour permanente d'arbitrage, pour arriver à des arrangements pacifiques. Elles ont réussi, dans une certaine mesure, à réglementer l'usage des engins de destruction, à en restreindre l'abus, à formuler une sorte de code des lois de la guerre. Les conventions internationales de La Haye ont été appelées avec raison la charte du droit des gens pendant la guerre. Malheureusement l'application de leurs prescriptions ne relève d'aucune cour de justice et ne dépend que de la bonne volonté ou de la bonne foi des Puissances qui les ont approuvées.
En dehors des gouvernements, des initiatives privées, inspirées par les idées les plus généreuses, se sont mises courageusement en action. Des hommes politiques, blanchis dans le maniement des affaires publiques, comme M. Beernaert, le ministre d'État belge, ont consacré les forces et les ardeurs qui leur restaient à tâcher de populariser, en les multipliant, les congrès et les ligues de la paix; on y cherchait, en échangeant des discours élo-
quents, les moyens de remplacer Yultima ratio du recours aux armes par l'usage permanent des tribunaux d'arbitrage. Le baron d'Estournelles de Constant et lord Weardale, pour ne citer que les apôtres les plus militants, ont prêché avec un zèle infatigable l'évangile du pacifisme qui devait conduire les peuples à l'âge d'or de la paix universelle par l'aplanissement des conflits internationaux.
Les socialistes de tous les pays, à l'exception de l'Allemagne, — collectivistes, parti ouvrier, parti du travail, de quelque nom qu'ils se baptisent, — ne pouvaient rester à l'écart d'un mouvement tendant à la suppression de la guerre. Il répondait, en poursuivant un autre objectif, il est vrai, à leurs propres doctrines et il les aurait aidés à réaliser un des principaux articles de leurs programmes : la disparition des barrières et des frontières nationales par l'internationalisation des travailleurs, substituée aux notions particularistes de contrée et de patrie, où se cantonnent les classes bourgeoises et capitalistes. Des tentatives, s'inspirant d'une idéologie pacifiste, ont même été faites par des chefs du socialisme français, notamment par Jaurès, auprès de la sociale démocratie aile-
mande, dans le but d'opérer un rapprochement entre leurs pays. Deux congrès ont été tenus en 1912 et 1913 à Berne, où des membres du Parlement français se rendirent en grand nombre, mais où le groupe des délégués du Reichstag, la plupart socialistes, demeura insignifiant. Leurs bonnes dispositions vinrent se heurter au problème de F Alsace-Lorraine et s'arrêtèrent devant cet obstacle, les uns ni les autres n'ayant le moyen de l'écarter, sans blesser le patriotisme ombrageux des deux nations.
Les coups de canon de la guerre balkanique n'avaient pas dissipé les rêves des pacifistes, en leur dévoilant l'affreuse réalité des champs de bataille. Ils ont fortifié, au contraire, leurs illusions. Cette guerre après tout n'était pas une guerre européenne, mais un épisode, disaient-ils, de l'éternelle question d'Orient. Les grandes Puissances avaient témoigné tout le long de la crise, par des conférences de leurs ambassadeurs et des déclarations de leurs hommes d'Etat, leur ferme volonté de conserver la paix. La Triple Alliance et la Triple Entente, — ces deux géantes débonnaires, — montrèrent les mêmes dispositions conci-
liantes. L'équilibre de leurs forces les condamnait, n'en eussent-elles pas eu envie, à une attitude pacifique, tandis que se mourait à leurs pieds l'incendie balkanique localisé. Que ne pouvait-on pas espérer pour l'avenir d'une expérience aussi concluante?
Pour se rendre compte du danger de plus en plus prochain d'une guerre générale, il ne fallait pas vivre dans les nuages du pacifisme ; il suffisait d'habiter à Berlin dans un milieu confinant au gouvernement impérial et aux ambassades étrangères. C'est bien au cœur de la capitale allemande que se croisaient les principaux fils de la politique mondiale. On y respirait durant ces dernières années un air singulièrement oppressant ; on y marchait sur un sol instable, comme aux alentours d'un volcan en travail. On inspectait sans cesse avec inquiétude l'horizon, tantôt du côté des Vosges, tantôt du côté, des Balkans, où s'accumulaient alternativement des nuages chargés d'électricité. Un souffle d'air purifiant les faisait disparaître, mais ils se reformaient presque aussitôt après. La paix précaire, — on le sentait bien, — restait à la merci du moindre incident. Que la Turquie et la Grèce se dispu-
tassent la possession de quelques rochers dans la mer Egée ; qu'un Zeppelin vînt encore s'échouer dans une ville de la Lorraine ou que des touristes teutons y fussent de nouveau molestés par des étudiants sans aménité, c'en était fait de la sécurité factice qui régnait au centre de l'Europe.
Ces accès de fièvre périodiques devaient aboutir à une crise fatale. La guerre a éclaté enfin, plus tôt que ne le croyaient les plus pessimistes, plus terrible qu'ils n'osaient se la figurer, embrasant les trois quarts de l'Europe, se propageant avec la rapidité d'un incendie à d'autres continents et à d'autres mers. La cause de cette conflagration générale, quelle fut-elle? Un assassinat politique d'une sauvagerie inouïe et la nécessité de châtier sévèrement un petit peuple de conspirateurs, disent d'une seule voix les deux Empires germaniques. Simples prétextes, répondent avec force les Puissances alliées. La guerre a eu en effet des origines plus éloignées et des causes plus profondes et moins apparentes. Les intellectuels allemands, dépouillant leur servilité gouvernementale pour discourir librement sur les destinées promises à leur nation, en conviennent eux-mêmes aujourd'hui.
Ce sont ces causes, avec la responsabilité des désastres dont nous sommes témoins, que je vais essayer, comme l'ont fait d'autres avant moi, de dégager dans cette étude. Les matériaux qui m'ont le plus servi furent mes observations personnelles, poursuivies pendant un séjour de deux années à Berlin immédiatement avant la guerre. J'ai cherché en même temps à tracer la psychologie des principaux acteurs allemands de la tragédie de 1914. Rester strictement impartial, en rendant à César ce qui appartient à César, en faisant la part de la direction imprimée à l'Allemagne depuis quinze ans et celle des événements extérieurs, survenus depuis le commencement du siècle, tel a été mon souci le plus sincère.
Ces pages, écrites dans le cruel loisir que me font les malheurs de la Belgique, ont encore un autre but. J'ai voulu être utile à mon bienaimé pays, première et innocente victime d'une politique impitoyable ; j'ai voulu contribuer, moi aussi, à le venger des accusations monstrueuses dont ses bourreaux ont essayé de flétrir sa loyauté sans tache et de ternir son héroïsme sans précédent.
Puisse mon travail apporter quelque lumière
à la recherche de la vérité ! Puisse-t-il procurer quelque documentation aux écrivains de l'avenir, lorsqu'ils retraceront, avec l'autorité que confère seul le recul du temps, une période de l'histoire des nations, dont le souvenir fera plus tard horreur à la civilisation chrétienne !