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CHAPITRE VII

La révolution de 1908 avait installé à Constantinople le régime constitutionnel ou, pour mieux dire, sa caricature, en exhumant la constitution de 1876 de la poussière où elle était ensevelie. Le comte d'Aehrenthal qui voulait faire à Vienne de la grande politique, — une politique personnelle à l'instar de celle des hommes d'Etat de Berlin, — profita des difficultés intérieures créées par l'abolition du despotime hamidien, pour transformer en annexion officielle (7 octobre 1908) le droit d'occupation que le congrès de Berlin avait concédé à l'Autriche- Hongrie sur la Bosnie-Herzégovine. Le prétexte était tout trouvé : François- Joseph ne pouvait pas permettre que les habitants de provinces soumises à son autorité envoyassent des députés au Parlement qui allait se réunir à Gonstantinople. Le ministre autrichien s'imagina désarmer l'opposition de la nouvelle Turquie en retirant les garnisons austro-hongroises du sandjak de Novibazar; il ne fit qu'affaiblir la

position de son gouvernement dans le prochain conflit.

Ce conflit a rempli tout l'hiver de 1908-1909 et manqué de provoquer une guerre européenne. Il a mis en présence, d'un côté l'Autriche-Hongrie appuyée par l'Allemage, de l'autre, non seulement la Turquie, mais encore la Serbie soutenue par la Russie.

Le cabinet de Belgrade avait adressé aux Puissances une protestation contre l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, qualifiée par lui-même « de profonde injure faite aux sentiments, aux intérêts et aux droits du peuple serbe ». Son apparition dans la querelle diplomatique austro-turque, que singularisait le boycottage en Turquie des marchandises autrichiennes et hongroises, s'expliquait aisément. L'ursurpation commise par le cabinet de Vienne risquait de séparer pour toujours la population bosniaque de celle de la Serbie, à laquelle la rattachait une communauté d'origine. Le peuple serbe ne pouvait assister de sang-froid à la rupture de ces liens du sang, parce qu'elle aurait causé la ruine de ses aspirations nationales les plus chères et l'évanouissement de ses rêves d'agrandissement à venir.

Quant au cabinet de Berlin, nous ne savons pas s'il a été consulté parle comte d'Aehrental sur l'opportunité de l'annexion ou seulement avisé qu'elle allait se faire. Il faut nettement écarter la supposition qu'il ait conseillé lui-même ce mauvais tour

joué à la Turquie. Mais l'a-t-il plus ou moins approuvé ? M. de Kiderlen, appelé alors comme gérant intérimaire à la Wilhelmstrasse et qui ne savait pas cacher ses antipathies, ne parlait du ministre autrichien que sur un ton sarcastique. Il n'était certainement pas partisan de sa politique aventureuse et le gouvernement impérial non plus n'a pas dû la voir d'un œil favorable. En effet la disparition du pouvoir absolu à Gonstantinople lésait déjà gravement l'influence allemande, fondée sur l'amitié d'Abdul Hamid. Ce moment critique pour la diplomatie de Guillaume II, le ministre de son allié le plus fidèle le choisissait pour déchirer le traité de Berlin, effacer d'un coup de plume la souveraineté nominale du Sultan sur deux anciennes provinces ottomanes, diminuer ainsi son prestige religieux de Kalife aux yeux des musulmans et exciter contre tout le germanisme la colère des Jeunes Turcs ! En même temps le Prince de Bulgarie, d'accord avec le cabinet de Vienne, comme il n'a guère cessé de l'être dans la suite, se proclamait lui-même indépendant.

Mais lorsqu'elle vit l' Autriche-Hongrie engagée dans une querelle avec la Russie, qui était accourue à la rescousse de la Serbie, l'Allemagne n'hésita pas à prendre résolument parti pour son alliée et M. de Kiderlen, le premier, conseilla une démonstration menaçante de l'ambassadeur allemand à Saint-Pétersbourg, pour mettre fin rapidement au conflit. Sans doute n'était-il pas fâché de prouver

au présomptueux Aehrenthal qu'il ne pouvait se tirer tout seul d'embarras. Le succès qu'eut son conseil, le recul de la Russie suivi de l'abandon par le cabinet de Belgrade de sa protestation contre l'annexion, rendit M. de Kiderlen très populaire dans l'entourage de l'Empereur et le fît considérer comme l'homme de l'avenir. A partir de ce moment, les connaisseurs attendirent de grandes choses de cet ancien familier de la maison de Bismarck, de ce disciple préféré du vieux professeur de diplomatie teutonne, le célèbre Holstein.

Les motifs de l'intervention de l'Allemagne, nous les connaissons. Elle ne pouvait pas laisser ébranler la solidité de la Triplice ; elle avait une dette de reconnaissance à payer à son alliée, qui ne lui avait pas ménagé son appui à la conférence d'Algésiras. Enfin, puisqu'elle s'imaginait être elle-même l'objet d'une tentative d'encerclement de la part delà France, de l'Angleterre et delà Russie, elle tenait à montrer que le geste de porter la main à son épée suffirait à dissiper les illusions de ses adversaires. La politique, ourdie contre elle à Paris et à Londres, s'effondrerait au contact de la réalité, au choc de la puissance militaire allemande. Les risques d'une guerre, quoiqu'on en ait dit à cette époque, n'étaient pas très grands, et sur ce point M. de Kiderlen avait vu juste, lui qui, comme je l'ai fait remarquer déjà, n'avait rien au fond d'un batailleur, même lorsqu'il flattait le

nouveau goût de l'Empereur pour l'emploi de phrases belliqueuses dans des conversations diplomatiques. La Russie n'était pas rétablie des blessures causées par sa lutte avec le Japon et des attentats révolutionnaires qui en avaient été la suite. Le sentiment national en France, à peine remis des surprises provoquées par les complications marocaines, ne se serait pas facilement échauffé pour donner satisfaction aux aspirations de la Serbie. A Londres, il est vrai, le gouvernement et l'opinion avaient condamné sévèrement la violation du traité de Berlin par la diplomatie autrichienne. Mais il y a loin d'une réprobation platonique à une intervention effective.

Cependant l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et la pression exercée par le comte de Pourtalès à Saint-Pétersbourg eurent des conséquences beaucoup plus graves qu'on ne l'avait prévu à Berlin. Leur action s'est fait sentir profondément sur la conduite ultérieure du gouvernement du Tzar et leur contre-coup a été visible dans son attitude inflexible, quand un nouveau conflit austro-serbe est venu agiter l'Europe. La crise de 1909 a montré à la Russie tout le prix du rapprochement que l'habileté prévoyante de M. Isvolsky avait réussi, dès 1907, à opérer entre elle et son récent adversaire en Extrême-Orient, entre elle aussi et sa rivale séculaire en Asie centrale, et les accords conclus par cet homme d'Etat avec le Japon et l'Angleterre ont rendu possibles les alliances d'aujour-

d'hui. La crise de 1909 a eu encore pour résultat de pousser l'empire slave à activer sa réorganisation militaire, en lui démontrant la nécessité de s'armer puissamment contre l'arrogance de ses voisins de l'Ouest. Si l'empereur Guillaume et ses conseillers n'avaient pas eu la mémoire aussi courte, ils auraient été moins surpris qu'ils ne le parurent plus tard de la rapidité des armements russes.

La politique annexionniste du comte d'Aehrenthal, qui mérite d'être dénoncée comme une des causes indirectes de la guerre de 1914, produisit d'autres effets fâcheux pour la monarchie dualiste. La facilité du succès obtenu contribua à abuser les matamores de Vienne et de Budapest sur la vertu du procédé de l'intimidation. Ils se figurèrent que le gouvernement du Tzar, par crainte de trouver encore en face de lui les deux empires germaniques, n'oserait plus se jeter au travers de l' Autriche- Hongrie, si elle avait un jour à châtier la Serbie. La rencontre de la monarchie des Habsbourg et de la vaillante nation de Kara George sur le terrain bosniaque n a été en effet que la première passe d'un duel où le plus faible des deux adversaires, forcé à la prudence, allait, en modifiant son jeu, le rendre plus dangereux. Une agitation sourde menée par des sociétés panserbes, qui étaient à l'œuvre depuis longtemps avec des alternatives d'activité et de somnolence, commença dès lors à exciter sans relâche les sentiments séparatistes des

populations de la Bosnie et de la Croatie. Tel fut le résultat le plus clair des hardiesses du comte Aehrenthal, mais la mort l'empêcha d'en être le témoin. Il avait voulu infuser une vigueur nouvelle dans les veines du grand corps affaibli de l'empire austro-hongrois, faire jouer à ce vieillard miné par des maladies sans remèdes un rôle actif sur la scène européenne. Il ne parvint qu'à fomenter l'antagonisme austro-serbe et, en touchant dune main imprudente à l'œuvre de Bismarck, de Beaconsfîeld et d'Andrassy, il ralluma la question d'Orient, ce brasier redouté de plusieurs générations de diplomates, qui sommeillait sous les cendres du traité de Berlin.

Deux ans se passent. L'Allemagne les emploie à reconquérir pied à pied à Gonstantinople le terrain perdu après la déposition d'Abdul Hamid. Son adroit ambassadeur parvient à capter la confiance ombrageuse du comité Union et Progrès, comme il avait fait celle du despote. Les entreprises financières et industrielles allemandes acquièrent chaque année une plus grande envergure en Turquie d'Asie. L'armée turque garde le pli apparent de la discipline prussienne, quoique le corps d'officiers, en perdant le vieil esprit ottoman, héritage de ses devanciers, ait perdu sa qualité la

plus guerrière ; il s'occupe trop de politique et pas assez du soldat. Pendant la crise d'Agadir l'orient européen conserve un aspect paisible, sauf en Crète où l'impatience dune réunion à la patrie hellénique devient de plus en plus difficile à contenir.

La première puissance qui va détruire cette tranquillité trompeuse est encore une alliée de l'Allemagne, l'Italie. Elle sait qu'à Constantinople le pseudo-régime constitutionnel n'a fait que substituer la tyrannie d'un parti à celle d'un homme et que l'incapacité arrogante des Jeunes Turcs est seule à s'illusionner sur la faiblesse réelle et la décomposition latente de leur pays. L'Italie a hâte après Agadir et la convention franco-allemande de prendre possession du lot qui lui a été réservé dans ses accords avec la France. La crainte de voir des trafiquants allemands solidement installés à Tripoli et à Bengazi précipite peut-être ses décisions. L'expédition de Libye est armée en secret, afin de déjouer à la fois la surveillance de la Turquie et les soupçons de l'Allemagne, qui apprend trop tard les préparatifs militaires menaçant l'intégrité de l'empire ottoman pour essayer de s'y opposer. Cet empire est pour elle un atout encore important dans la partie à jouer plus tard contre la Double Alliance, un auxiliaire sûr chargé de faire une diversion considérable.

Telle est la confiance mutuelle qui règne en 1911 entre les membres de la Triple Alliance ! Mais

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la guerre de Libye se traîne en escarmouches, contrairement aux espérances conçues à Rome à ses débuts. Les deux adversaires ne peuvent pas s'étreindre pour se porter des coups décisifs. La Turquie est en état de continuer la lutte sans fatigue et sans pertes réelles, en dehors de l'Afrique, jusqu'au moment où l'Italie transporte le théâtre de ses opérations dans la mer Egée et s'empare de Rhodes et des îles du Dodécanèse. Cette prise lui donne un gage dont elle ne se dessaisira plus et une base navale excellente dans le bassin oriental de la Méditerranée. La capture des îles grecques ne reste pas sans effet pour la paix européenne ; elle excite la jalousie patriotique de la Grèce et active la formation de la Ligue balkanique. Lorsque celle-ci descend en armes du haut des Balkans, la Turquie et l'Italie se décident à signer la paix d'Ouchy, à l'instigation de l'Allemagne.

Si le cabinet de Vienne a remis au jour la question d'Orient en 1909, celui du Quirinal a contribué en 1911 à la maintenir en vie. Il est de plus l'inventeur d'un procédé pour rendre la guerre inévitable : l'ultimatum envoyé en pleine paix avec un délai si court et dans des termes si impérieux qu'il est impossible d'y répondre autrement que par un recours aux armes. Les Etats balkaniques et surtout l'Autriche-Hongrie vont s'inspirer de ce modèle.

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La formation de la confédération ou ligue balkanique, patronnée secrètement par la diplomatie russe, a-t-elle été connue des cabinets de Berlin et de Vienne ? J'inclinerais à penser qu'ils n'en furent informés qu'au moment où les confédérés étaient prêts à entrer en campagne ; sinon ils auraient cherché à les désunir ou à les arrêter, puisque l'Allemagne et F Autriche-Hongrie avaient un même et puissant intérêt a conserver la Turquie intacte, disposant non seulement de ses forces militaires, mais de ses ressources financières. C'était bien assez de sa lutte avec l'Italie qui menaçait de s'éterniser. Mais lorsque les Monténégrins, lancés en enfants perdus, eurent commencé les hostilités, le gouvernement allemand prit vite son parti de cette nouvelle complication. La victoire des Turcs pour lui n'était pas douteuse. Les officiers en retraite, collaborateurs des journaux berlinois, établissaient avec force renseignements et chiffres a l'appui la supériorité écrasante de l'armée ottomane. Elle ne ferait qu'une bouchée des Serbes et des Grecs, qui étaient toujours les vaincus de Slivnitza et de Domokos. L'armée bulgare opposerait plus de résistance, mais elle manquait du nombre et de l'instruction nécessaires. On se rallia donc provisoirement à Berlin à la proposition faite par le

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cabinet de Paris de ne point tolérer de changements au statut territorial des Balkans. On parut l'accepter, sauf à adopter plus tard, quand la victoire se serait prononcée en faveur du Croissant, les idées du cabinet de Vienne, peu disposé à ménager les confédérés.

Si jamais guerre a paru être, avant ses débuts, une effusion de sang inutile, ce fut bien celle-là. Au reste l'illusion ne dura que quelques jours. Je dînais chez M. de Kiderlen le soir où lui fut apportée la nouvelle de la déroute des Turcs à Kirkilissé. Gomment peindre sa stupéfaction? Une voulait pas croire qu'une position fortifiée et défendue par d'excellents soldats eût été emportée en quelques heures par une armée de paysans. Il lui fallut bien pourtant admettre l'écrasement de'la puissance ottomane après la victoire éclatante des Serbes à Koumanovo et l'entrée des Grecs à Salonique. Mais la surprise la plus cuisante pour l'amour-propre germanique fut d'entendre vanter le matériel français dont les alliés étaient munis aux dépens des canons Krupp de l'armée vaincue et vilipender la tactique allemande, enseignée avec tant de soins par le maréchal von der Goltz aux officiers ottomans. Premières pierres lancées contre deux réputations jusque-là inébranlables et qu'on défendit énergiquement à Berlin.

Les désastres des Turcs avant l'armistice eurent un effet moral extraordinaire en Allemagne. Le nouveau principe, mis en avant par les amis des

vainqueurs : « les Balkans aux Balkaniques », parut admis sans trop de résistance par le gouvernement impérial et par la presse. Une dédaidaigneuse indifférence pour la Turquie et ses malheurs remplaça subitement la belle amitié d'antan. L'Empereur, prompt à se dégoûter des faibles et à se tourner vers les forts, fut un des premiers à opérer cette volte-face intéressante. La diplomatie de la Wilhelmstrasse s'appliqua avant tout à calmer l'exaspération et les velléités d'intervention de celle du Ballplatz ; elle lui prêchait d'abandonner la Turquie à son sort. On m'a rapporté de source sûre que Guillaume II, en prenant congé de l'archiduc héritier, venu à Berlin pour conférer avec lui, sous prétexte d'assister à une chasse impériale, lui avait crié au moment où le train s'ébranlait : « Surtout pas de bêtises » ! L'empire ottoman réduit à ses possessions asiatiques avec Gonstantinople comme tête de pont en Europe, c'est une solution qu'on a considérée à Berlin pendant tout l'hiver, après et même avant la prise d'Andrinople, comme très acceptable. L'abandon de ses provinces européennes, devenues une charge pour le trésor ottoman, laisserait la Turquie libre de consacrer toutes ses ressources à l'exploitation de ses domaines incultes d'Anatolie et de Syrie où gisait sa véritable richesse. Le Croissant brillerait d'un plus vif éclat dans le ciel d'Asie. La presse de Berlin le laissait entendre à ses amis de Constantinople en guise de consolation. Comme

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la finance et l'industrie allemandes avaient enfoui dans les vilayets d'Asie d'énormes capitaux pour la construction de voies ferrées et l'irrigation des concessions de terrains attenantes, la plus sérieuse préoccupation du gouvernement impérial semblait être maintenant de veiller au succès de ces entreprises. Les directeurs de la Deutsche Bank, concessionnaire du chemin de fer de Bagdad, étudiaient attentivement les moyens de sauver les épaves du naufrage de la Turquie et de régler les questions financières, réservées déjà à une conférence qui devait se tenir à Paris.

Pendant l'hiver la conférence des ambassadeurs, réunie à Londres sous la présidence de sir Ed. Grey, avait révélé chez les grandes Puissances un désir sinon égal, du moins général, d'éviter en restant d'accord des complications européennes et de mettre fin le mieux possible à la lutte balkanique, en persuadant au gouvernement ottoman de consentir aux sacrifices nécessaires. Leur concorde rassurait l'opinion publique. La paix finale, préparée par les laborieux efforts des ambassadeurs, apparaissait de plus en plus prochaine, malgré la rupture de l'armistice et la reprise des hostilités par les Jeunes Turcs, qu'un complot militaire avait ramenés au pouvoir. Tout au plus regrettait-on,

250 l'allemagme avant la guerre

sans y apercevoir encore le danger dun nouveau conflit, le refus maladroit, opposé à Londres par le délégué bulgare, M. Danew, aux rectifications de frontières réclamées par la Roumanie, qui s'inquiétait, pour le maintien de l'équilibre dans les Balkans autant que pour sa sécurité personnelle, de la constitution dune grande Bulgarie. Mais voici que dans le courant de mars la situation s'assombrit, le ciel s'enveloppe de nuages et un désaccord, rappelant le souvenir des plus mauvais jours de l'été de 1911, se manifeste entre la Duplice et la Triplice. D'où provenaient ces symptômes ? Du réveil menaçant du cabinet de Vienne, qui ne pouvait voir sans colère les progrès des Serbes et leur apparition sur les rivages de l'Adriatique, comme aussi de la tension qui se préparait entre la France et l'Allemagne à l'annonce du dépôt de leurs nouveaux projets de loi militaires.

L'expulsion des Serbes de l'Adriatique et l'érection d'une barrière contre l'avance sur les bords de cette mer du slavisme et de l'hellénisme étaient un programme capable de concilier, avec l'aide du cabinet de Berlin, les intérêts presque toujours divergents de ses alliés. L'Italie, favorable aux Etats balkaniques, mais soucieuse avant tout de maintenir l'équilibre austro-italien dans l'Adriatique, une des raisons de sa participation à l'alliance triplicienne, n'était pas disposée à tolérer l'extension de la puissance maritime des Grecs le long de cette mer, en laissant occuper pareuxPex-

cellent port albanais de Valona, pas plus qu'elle n'entendait aider à la naissance sur cette même côte orientale d'un foyer de propagande serbe qui eût embrasé plus tard les éléments slaves de la Dalmatie et de l'Istrie. La Triple Alliance s'empara adroitement du principe employé contre la Turquie : « les Balkans aux Balkaniques », pour exiger la création d'une Albanie indépendante, assemblage hétéroclite de tribus professant trois religions différentes et séparées par des haines séculaires. Le nouvel Etat, d'après une entente conclue entre la Consulta et le Ballplatz, devait vivre sous la double tutelle de l'Autriche-Hongrie et de l'Italie qui y exerceraient une sorte de condominium. Gomme d'autres essais du même svstème qui ont duré plus longtemps, celui-ci était condamné, après une existence éphémère, à dégénérer en rivalité ouverte.

Impatient de venger les échecs de sa politique balkanique et se sachant soutenu par Berlin, le cabinet de Vienne se décida à envoyer le 20 mars une note comminatoire au Monténégro, à qui la complicité d'Essad Pacha, défenseur de Scutari, allait bientôt livrer cette place. La note fut suivie de l'apparition d'une escadre autrichienne sur les côtes albanaises et monténégrines. On se rappelle l'emballement dont fut saisi à cette nouvelle le sentiment public tant en France qu'en Russie en faveur des Serbes et des Monténégrins, agitation de surface qui ne remua pas les couches profondes

de la population. Si les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg avaient obéi aux inj onctions d'une partie de leur presse, ils se seraient trouvés tout à coup au seuil d'une guerre, engagée sur un très mauvais terrain, où le cabinet de Saint-James, indifférent alors à la Serbie, ne les aurait pas suivis, tandis qu'ils auraient eu en face d'eux le bloc uni et formidable de la Triple Alliance. A Berlin l'imminence de cette guerre apparut si clairement au gouvernement impérial qu'il fit prévenir les officiers et les hommes de la réserve de se tenir prêts pour l'appel de la mobilisation.

Heureusement les dirigeants de la politique de la Double Alliance aperçurent le péril assez à temps pour l'éviter. Ils adhérèrent au compromis proposé à la conférence de Londres, qui ne laissait aux deux Etats serbes que les districts d'Ipeck, de Diakowo et de Prizrend, Scutari étant réservé à la future principauté d'Albanie. Devant la volonté unanime des grandes puissances et malgré les protestations indignées de quelques journaux russes et français, le roi de Monténégro se résigna, au commencement de mai, à évacuer Scutari où tinrent garnison des détachements de troupes des Puissances. Le 30 du même mois un traité turco-balkanique était signé à Londres. L'Europe croyait pouvoir respirer. Elle se trompait étrangement ; la paix n'était que provisoire.

Pour démontrer au Reichstag la nécessité de la nouvelle loi militaire déposée le 18 mars précédent et dont j'ai parlé ailleurs1, l'exposé des motifs en faisait remonter la première pensée dans l'esprit du gouvernement impérial aux premières victoires de la Ligue balkanique. L'Autriche-Hongrie, paralysée par ce nouveau groupement, allié probable de la Russie, ne pourrait plus prêter une aide aussi efficace à l'Allemagne et celle-ci, réduite à ses seules forces, serait obligée de faire face à ses adversaires sur deux fronts opposés.

La campagne des Balkans n'a pas fait naître pour l'Allemagne le besoin d'augmenter ses armements; ce projet existait antérieurement et le gros matériel que les crédits de la nouvelle loi devaient solder était déjà commandé à Krupp ; d'autres dépenses avaient été également engagées. Mais la lutte balkanique a été pour l'état-major de Berlin un mauvais exemple, elle lui a servi de stimulant, de coup de fouet, pour hâter le déclenchement d'une guerre générale. Toutefois, avant d'en venir aux mains avec les ennemis de l'est et de l'ouest, il voulait donner à l'armée ses derniers perfectionnements, dont quelques-uns ont pu lui être suggérés par l'expérience des récents événements militaires.

1, Chapitre m.

Symptôme curieux, le 7 avril, dans son discours explicatif de la loi, le chancelier ne fit aucune allusion à l'Italie ni à la coopération des armées italiennes. Etait-ce par un dédain injustifié de leur valeur combative? Nullement, car il se serait bien gardé de froisser une alliée naturellement susceptible. N'était-ce pas plutôt qu'en montrant à ses auditeurs F Autriche-Hongrie aux prises avec les nouveaux confédérés sur ce terrain brûlant de la péninsule balkanique, où une victoire de la monarchie dualiste aurait forcément modifié l'équilibre austro-italien qui était une des conditions de la Triple-/YllianceJ, il jugeait plus prudent de ne point parler de l'Italie? Nous savons aujourd'hui par la publication du Livre vert de M. Sonnino que l'article 7 du traité prévoyait pour l'Autriche- Hongrie l'obligation de s'entendre préalablement avec son alliée de Rome, si le statu quo balkanique venait à être modifié de son fait par une occupation temporaire ou durable de territoires, la même obligation incombant naturellement à l'Italie. Nous percevons mieux maintenant les difficultés qu'aurait rencontrées une participation italienne aune guerre générale destinée à s'étendre, suivant les prévisions ou les désirs des deux empires du centre, à l'intérieur des Balkans. Mieux valait donc passer cette coopération sous silence. Mais, chose étrange, aucune voix au Reichstag ni dans la presse ne réclama contre l'omission par le chancelier de l'alliée latine.

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Au surplus, lorsqu'il fut évoqué par M. de Bethmann-Hollweg, le spectre de la confédération balkanique n'était rien moins que redoutable. Le danger signalé allait s'évanouir en fumée et les confédérés, au lieu de se partager leur butin en frères, ne songeaient déjà plus qu'à se le disputer les armes à la main. Le Chancelier, si mauvais que fussent ses renseignements de source diplomatique, ne pouvait guère l'ignorer. La loi militaire de 191 3 était le dernier chapitre d'un ouvrage méthodiquement élaboré par létat-major ; les événements de l'automne de 1913 n'ont fourni que le prétexte et la mise en scène nécessaires à son apparition.

Cependant au printemps de 1913 Guillaume II, quoiqu'il se fût tenu aux côtés de ses alliés dans l'affaire de Scutari, ne paraissait pas désirer une guerre immédiate. Raisons militaires et raisons de famille s'unissaient pour la faire retarder. La nouvelle loi avec sa couverture financière n'était pas encore votée par le Reichstag et l'Empereur voulait célébrer en paix dans sa capitale la vingt-cinquième année de son règne, en même temps que le mariage de sa fille avec le duc Ernest de Cumberland.

Aux fêtes nuptiales avaient été invités, outre les familles des fiancés, les souverains de Russie et de la Grande-Bretagne en qualité de parents. C'était une occasion, choisie sans doute à dessein, pour tenter une dernière fois d'isoler la France

républicaine des monarchies de la Triple Entente. Le soir du gala de l'Opéra, Guillaume II rayonnant apparut dans la loge impériale, accompagné de l'Impératrice et de l'heureuse fiancée, entouré du tzar Nicolas, du roi George, de la reine Mary, et suivi du jeune héritier de la maison des GuelFes, qu'une inclination de son cœur autant qu'une adroite politique avait réconcilié avec les Hohenzollern, quoiqu'ils eussent détrôné son grand-père. Quel triomphe pour le monarque allemand, à qui la fortune semblait décidément prodiguer tous ses sourires ! L'image inoubliable de ce bonheur presque insolent nous ramène à l'esprit, par un rapprochement historique qui s'impose, le souvenir des célèbres représentations d'Erfurth. Là aussi un César, couronné, celui-là, par la victoire, ayant derrière lui un parterre de rois, s'entretenait amicalement devant un public chamarré avec un Empereur de Russie. Mais, après Erfurth, Napoléon mit quatre ans à se brouiller avec Alexandre et une année seulement s'était écoulée que Guillaume II faisait tourner en inimitié implacable la franche cordialité de ses hôtes, devenus les défenseurs de deux petites nations injustement opprimées.

Le projet de loi rétablissant le service militaire de trois ans a été la réplique immédiate du gouver-

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nement de la République au sacrifice exigé des contribuables allemands, afin d'établir d'une façon écrasante la supériorité de l'armée impériale. Lorsque l'incertitude d'un vote favorable du Parlement français fut dissipée, la surprise, causée d'abord par cette riposte, fit place en Allemagne à une véritable indignation ; elle aurait paru risible, s'il ne s'était agi d'un sujet aussi sérieux. Vous auriez pensé, à lire les feuilles berlinoises, que l'Empire seul avait le droit de s'armer pour sa défense et qu'un droit pareil n'existait pas pour la France. Dans certains salons le rétablissement du service de trois ans était qualifié de provocation au germanisme ! Le mot d'ordre fut donné aux journaux de brouiller les dates et d'affirmer que le projet français était antérieur au projet allemand. Mensonge évident, colporté par toute la presse, à l'exception des organes socialistes, comme une accusation accablante contre la France. Le Dr Th. Schiemann soutint même dans la Gazette de la Croix que le service de trois ans avait été imposé par le gouvernement du Tzar à M. Poincaré, pendant la visite que le Président avait faite l'été précédent à Saint-Pétersbourg, étant alors ministre des Affaires Etrangères. C'était le prix exigé par la Russie pour sa coopération militaire et le maintien de l'alliance.

Le danger de cette excitation voulue du chauvinisme teuton consistait, aux yeux d'un observateur étranger, dans la durée qu'allait vraisembla-

blement avoir la discussion simultanée des projets de loi devant les Parlements des deux pays. Aux attaques de la presse germanique la presse française répondait sur un ton également acerbe. Si au cours des débats parlementaires des incidents malheureux venaient à se produire, le cabinet républicain aurait-il à Paris assez de maîtrise sur l'opinion publique, le gouvernement impérial à Berlin assez d'action sur les pangermanistes, pour pouvoir y apporter des solutions promptes et amicales ? Personne n'a oublié l'émotion pleine de soupçons qui s'était emparée des esprits en France, lorsque quelque temps auparavant, au mois d'avril, un Zeppelin, après avoir survolé une partie de la frontière, s'était abattu inopinément à Luné ville. L'incident de Nancy fut plus difficile à aplanir. Grâce à son sang-froid le cabinet Barthou, à la suite de la bagarre qui avait eu lieu entre des étudiants de cette ville et des touristes allemands, sut prévenir par des sanctions rapides la demande d'explications et d'excuses, qu'un journal très échauffé, l'officieuse Gazette de Cologne, conseillait à M. de Jagow d'adresser au gouvernement de la République. L'été survint pourtant, sans qu'une catastrophe eût éclaté, et les deux projets de loi, l'allemand et le français, furent votés dans une atmosphère politique troublée, qui sentait déjà la poudre.

Un indice des plus inquiétants du mauvais vouloir du gouvernement de Guillaume II envers la

France et des sentiments hostiles qu'il laissait cultiver dans le pays, comme pour produire une moisson de haine, a été la persistance de la légende relative aux cruautés subies par des soldats allemands de la Légion étrangère. Rien ne lui eût été plus facile que de nier officiellement ces traitements barbares, ainsi que le prétendu raccolage auquel se livraient en Allemagne des agents de ce corps célèbre, de faire taire enfin les vertueuses protestations que soulevait son existence. Non seulement il ne lé fit pas, mais il toléra même, tant quelle ne lui eut pas été dénoncée, la représentation sur une scène de la capitale dune pièce où l'uniforme français des légionnaires était bafoué. On aurait pu comparer la Légion étrangère à un cautère entretenu par les autorités allemandes, pour envenimer, quand il leur plairait, leurs rapports avec la France.

Si ces froissements dangereux préoccupaient pardessus tout ceux qui, comme moi, faisaient dépendre la paix de l'Europe de l'état des relations entre l'Allemagne et la France, il semble bien qu'à ce moment-là l'attention du public européen ait été plutôt attirée par les graves événements dont la péninsule des Balkans devint le théâtre peu après le traité de Saint-James du 30 mai. Un nou-

veau conflit s'y préparait. Il put, comme les précédents, être localisé, mais il laissa des ferments de rancune et de haine qui se développèrent silencieusement pendant l'hiver, pour contribuer l'été suivant à l'éclosion d'une guerre générale.

Une très lourde part de responsabilité revient à la diplomatie autrichienne dans la seconde lutte balkanique. Elle ne pouvait pas se résigner à faire bonne mine à mauvais jeu ni supporter le voisinage d'une Serbie grandie en puissance et en prestige. Les disputes des confédérés pour le partage de la Macédoine lui ont procuré l'occasion qu'elle guettait depuis les désastres ottomans. C'est elle, — nul doute n'existe plus à ce sujet, — qui a poussé la Bulgarie à attaquer ses alliés de la veille, en lui promettant de retenir la Roumanie dans l'inaction. Elle ne s'est pas dit qu'elle sacrifiait ainsi un allié fidèle dans la région avancée du bas Danube, un centre de culture occidentale qui y résiste seul à l'influence du slavisme, ni que l'avenir de l'Etat roumain aurait été sérieusement compromis par l'existence d'une trop forte Bulgarie. Son porte-parole à Bucarest, le prince Charles de Furstenberg, est allé, à ce que nous a appris M. Take Jonescu, jusqu'à l'intimidation, afin d'empêcher l'intervention des troupes roumaines. Peines perdues ! Tous les calculs autrichiens ont été faussés par les victoires des Grecs et des Serbes et par leur alliance avec les Roumains.

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Le roi Carol avait conduit pendant quarantesept ans avec autant de sagesse que de bonheur les destinées de son jeune royaume. Mais sa clairvoyance habituelle lui fît défaut au début des hostilités balkaniques. Il avait cru, comme les Allemands, à la victoire des Turcs et la fortune, qui passe bien à tort pour n'aimer point les vieillards, sembla lui refuser pendant l'hiver le moyen de réparer son erreur. Sa popularité même en avait souffert auprès de ses sujets. Cependant le printemps s'achevait à peine que la fortune changeante lui offrit une compensation inespérée. Cette fois le vieux monarque saisit au vol l'occasion qui lui était fournie par l'excès d'ambition de son rival en habileté politique, le tzar de Bulgarie. Dût la convention sécrète qui le liait à l'Autriche être déchirée, dût la grande amitié qu'avait pour lui François-Joseph en être cruellement altérée, le roi Carol alla de l'avant et il eut ainsi l'orgueil de dicter aux Bulgares, réduits à merci par l'entrée en campagne de ses troupes, sans qu'il en coûtât une seule goutte de sang roumain, le traité de Bucarest. Lorsque le cabinet de Vienne émit la prétention de soumettre ce traité à la révision des Puissances, le roi s'y opposa fièrement. Sans doute était-il secrètement assuré de l'appui de l'Allemagne, résolue à ménager la Roumanie pour la retenir sous l'influence germanique, car il télégraphia sa reconnaissance à l'empereur Guillaume dans cette phrase qui n'a pas besoin de commentaires : « Grâce à toi la paix restera définitive. »

Le cabinet de Berlin n'avait donc pas suivi celui de Vienne dans sa tortueuse politique d'intrigues à Sofia et à Bucarest. Comme M. Zimmermann me le disait alors, le gouvernement impérial se contentait de garder la neutralité vis-à-vis des Balkaniques, en s'abstenant d'intervenir autrement que par des conseils dans la fureur de leurs querelles. Il n'y a aucune raison de douter de la sincérité de cette affirmation. En effet la règle de conduite, adoptée par l'Allemagne, était d'autant plus habile qu'elle favorisait le relèvement militaire de la Turquie. Le succès du complot qui avait mis la dictature entre les mains d'Enver-bey et des jeunes Turcs avait été appris avec plaisir à Berlin. Après que le tzar Ferdinand eut commis l'imprudence de retirer la garnison bulgare d'Andrinople pour tenir tête à ses ennemis en Macédoine, la seconde capitale des Ottomans retomba sans coup férir en leur pouvoir. Le gouvernement allemand refusa, après ce facile fait d'armes, de se joindre aux puissances de la Triple Entente, en vue d'obliger les Turcs à lâcher prise et à s'en tenir à la frontière fixée à Londres, sous la menace de mesures de coercition ou de pression, bien difficiles du reste à exécuter, de sorte que le traité de Saint-James, à peine signé, put être impunément déchiré. La reconnaissance de cet appui moral devait faire oublier à la Turquie l'abandon où son ancienne protectrice l'avait laissée à l'époque de ses premiers revers. Enfin,

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sous les auspices de la diplomatie allemande, plus écoutée que jamais à Constantinople, la paix fut scellée par un traité qui enleva aux Bulgares la plus grande partie de leurs conquêtes en Thrace. Jusqu'à quel point, au lendemain de la paix de Bucarest qu'il avait approuvée, le cabinet de Berlin s'est-il associé à la démarche dont M. Giolitti a apporté la curieuse révélation au Parlement italien ? L'Autriche-Hongrie, pressée d'agir, aurait voulu écraser la Serbie en plein triomphe. Dès le 9 août 1913, elle faisait des ouvertures dans ce but au cabinet du Quirinal qui refusa de prêter l'oreille à ses suggestions. Ce ne fut là probablement qu'un coup de sonde resté sans résultat. Si l'Allemagne avait jugé le moment propice pour rouvrir encore une fois la question des Balkans et réaliser du même coup ses ambitions européennes, elle aurait passé outre aux répugnances et au refus de l'Italie ; elle serait partie en guerre avec son impatiente alliée, comme elle l'a fait un an plus tard. Mais l'heure n'avait pas encore sonné, selon le jugement de l'Empereur, pour l'exécution de ses vastes projets.

Pendant l'hiver suivant, un fait caractéristique a montré aux plus clairvoyants l'importance que la Turquie et sa réorganisation militaire avaient acquise de nouveau aux yeux de l'état-major de

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Berlin. Un général allemand des plus capables, Liman von Sanders, fut envové avec une nombreuse mission à Constantinople, pour y prendre le commandement du 1er corps, réinstruire à l'allemande le soldat turc et réinstaller les services auxiliaires. Sur les réclamations de l'ambassadeur du Tzar, on se contenta de changer son titre en celui d'inspecteur général avec le grade de maréchal. En même temps, Enver-bey, dont le dévouement à l'Allemagne était notoire, devenait ministre de la guerre et pratiquait immédiatement une coupe sombre dans les rangs des officiers supérieurs. Qu'indiquaient cette nomination d'un Allemand à la tête de l'armée et cette épuration radicale du cadre des généraux, sinon le dessein de rendre les forces militaires de la Turquie aptes à remplir le plus rapidement possible sous des chefs absolument sûrs le rôle qui leur était réservé en de prochaines hostilités ?

Guillaume II s'est complètement désintéressé en revanche du sort de l'Albanie, qu'il avait aidé puissamment à mettre au monde. Mieux éclairé sans doute que ses alliés sur la viabilité de ce produit malingre de leur diplomatie, il n'avait pas approuvé qu'un prince allemand briguât la couronne albanaise et s'embarquât dans cette folle aventure ; il l'avait laissé se faire patronner par la cour de Vienne. Après les premiers incidents tragi-comiques du siège de Durazzo, le malheureux prince de Wied fut lestement lâché par le gouver-

nement impérial, honteux du ridicule que son équipée faisait rejaillir sur le nom allemand.

Au cours des derniers mois qui précédèrent le cataclysme final, les relations devinrent plus étroites encore et les échanges de vue plus fréquents entre les cours de Berlin et de Vienne. Guillaume II et l'archiduc héritier, le vrai directeur de la politique austro-hongroise, ne négligent alors aucune occasion de se voir et de causer. On dirait des conciliabules de complices discutant le grand coup qu'ils préparent. ^En avril le Kaiser rend visite au Kronprinz autrichien à Miramar, en juin à Konopischt, en Bohême, où il se fait accompagner de son secrétaire d'Etat à la marine. La curiosité du public et l'intérêt des diplomates sont excités par ces témoignages dune amitié trop vive pour n'être pas inquiétante. Pendant l'excursion à Konopischt, l'ambassadeur d'Allemagne à Londres est chargé de rassurer le Foreign Office sur la présence de l'amiral de Tirpitz dans la suite de l'Empereur : cette visite n'a aucun but militaire. Qui s'excuse s'accuse ! L'amiral ne s'est évidemment pas déplacé pour aller respirer le parfum des roses de Bohême. Mais qui nous dira jamais le sujet de ces entretiens, dont un des participants est déjà dans la tombe? A-t-on à Konopischt remanié la carte de l'Europe centrale et des Balkans, préparé aux escadres austro-allemandes la maîtrise de la Méditerranée, fixé l'époque du branle-bas général ? L'archiduc paraissait le plus ardent à

désirer la guerre, si tant est qu'on ait pu déchiffrer l'âme de ce prince impénétrable, et, par un arrêt du ciel, il n'a pas vu l'accomplissement des projets qu'il avait froidement combinés avec ses hôtes, au milieu des parterres en fleurs de son château seigneurial.

Au printemps de 1914 l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, qui ont chacune une revanche à prendre, l'une au Maroc, l'autre dans les Balkans, sont parvenues à l'apogée de leur préparation militaire. L'armée allemande est tout à fait prête et l'armée austro-hongroise autant qu'elle peut l'être. Les dirigeables et les avions n'attendent qu'un signal pour s'envoler de leurs hangars ; l'artillerie lourde est rangée, monstrueuse, dans les parcs de siège. Seul, le prétexte d'une guerre fait encore défaut. Mais, comme l'avait écrit le Dr Th. Schiemann dans son journal, pour avoir une guerre avec la France, il suffisait de lâcher l'Autriche contre la Serbie. Parole prophétique, dont un crime politique va démontrer l'exactitude, en même temps qu'il donnera à Guillaume II le prétexte nécessaire pour s'ériger devant l'Europe en vengeur et en justicier.

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