Dépèche de M. Gambon du 5 novembre, livre jaune de
L'opinion publique allemande ratifierait-elle cette assurance ? Elle s'était attendue à tout autre chose qu'à la reconnaissance du protectorat français. Elle avait escompté un partage du Maroc entre la France et l'Allemagne ; à cette dernière seraient revenues les fertiles régions du sud, baignées par l'Atlantique. Plus les pourparlers traînaient en longueur, engendrant une surexcitation que le moindre incident pouvait transformer en manifestations belliqueuses, plus se fortifiait l'espoir d'un partage. Rêver d'une colonie, riche en produits de toute espèce, et se réveiller au milieu des marécages de la Sanga et de l'Oubanghi, quelle déception ! Et l'Allemagne cédait, de son côté, quelques territoires dans la région du Tchad ! L'opinion publique détrompée se retourna avec colère contre l'auteur involontaire de cette mystification. Personne ne fut plus impopulaire en Allemagne dans l'automne de 1911 que le malheureux Kiderlen, sur l'énergique habileté duquel on avait trop tablé après le coup d'Agadir qui avait eu un petit air bismarckien. Non seulement la diplomatie allemande, mise en parallèle avec la diplomatie française, fut honnie dans toute la presse bourgeoise, mais on prononça même à la tribune du Reichstag les mots d'humiliation nationale à propos de la fâcheuse convention du 4 novembre.
Nul doute qu'aucun Allemand s'occupant de politique, hormis le chancelier et le secrétaire d'État, n'a considéré cet acte diplomatique comme
un traité définitif. Un armistice provisoire, soit : un temps d'arrêt avant l'irruption de l'Allemagne en Afrique, à la bonne heure î La convention ne reçut, du reste, qu'un commencement d'exécution. A la Wilhemstrasse, on protestait de la volonté sincère de l'appliquer, mais on refusait de préciser le moment où l'on remplacerait le ministre à Tanger par un consul général, si jamais on s'y résignait, et, ce qui allait sans dire, où l'on renoncerait à la juridiction consulaire. Le Maroc était loin d'être pacifié ; dans l'intérêt même du gouvernement de la République, assurait-on, il ne fallait pas se hâter de considérer les réformes comme accomplies ni les progrès comme réalisés.
Le règlement pacifique du conflit de 1911 a donné en Allemagne une violente impulsion au parti de la guerre, à la propagande du « Wehrverein » et du « Flottenverein », et une plus grande force à leurs revendications. Aux rêves d'hégémonie et de domination l'acre désir d'une revanche à prendre sur la France vint mêler son amertume. Un succès diplomatique, remporté dans une lutte sournoise, ne signifiait rien. La guerre seule, la lutte à ciel ouvert, pouvait aux yeux de cette gent rancunière résoudre définitivement la question marocaine par l'incorporation du Maroc et de toute l'Afrique française à l'empire colonial qu'elle se flattait d'édifier sur les rivages de la Méditerranée et au cœur du continent noir.