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Bismarck, Gedunken und Erinnerungen. Vol. II, page

l'inconnu représenté dans les calculs politiques les mieux combinés par ces impondérables dont le même homme d'Etat prisait si fort la valeur. Qu'un jeune souverain, tel que l'Empereur dans ses premières années de règne, n'ait pas voulu compromettre l'héritage de gloire et de conquêtes laissé par son grand-père, rien de plus naturel ni de plus compréhensible. Il aimait à faire cliqueter son sabre, toujours mal à propos, mais sans le tirer hors du fourreau, car il n'avait pas l'amour inné de la guerre. Cependant ces sentiments pacifiques ou ces hésitations devant l'incertitude de la fortune des armes ont fini par disparaître, et une détermination toute différente leur a succédé dans l'esprit changeant de Guillaume II. Mais le revirement n'a pas été subit ; la conversion s'est opérée graduellement, en même temps que l'Allemagne se transformait elle-même et que grandissaient sa force et sa richesse, qu'augmentaient sa population, ses besoins et ses appétits. L'influence de Bismarck, — d'un Bismarck satisfait, assagi et prudent, qu'il ne faut pas confondre avec le hardi joueur de la période des guerres, — avait longtemps survécu à sa retraite. Pendant une dizaine d'années encore, dix années de tiraillements intérieurs où le peuple allemand semblait en vouloir à l'Empereur d'avoir injustement brisé son idole, la politique bismarckienne de consolidation et de défense avait été suivie par les modestes héritiers du solitaire exaspéré de Varzin. Puis d'autres ambi-

lions surgirent, et les recommandations de l'exchancelier furent peu à peu oubliées de la nouvelle génération de politiciens, de diplomates, de professeurs, d'écrivains et d'officiers qui prétendirent guider l'Allemagne vers de plus hautes destinées. Leur action victorieuse sur la pensée du souverain devint tout à fait apparente au moment où il parvenait à l'apogée de son règne.

Ce moment coïncide avec l'expiration des vingtcinq premières années de son gouvernement, qui avaient doté la nation germanique dune prospérité inouïe. Le jubilé impérial de 1913 a été une date fatale. L'Allemagne, en effet, ne s'est pas contentée de célébrer cette année-là les conquêtes pacifiques réalisées depuis l'avènement de son troisième empereur, elle a fêté en même temps le centenaire de la guerre de l'indépendance, tandis que ses représentants votaient patriotiquement au Reichstag une loi militaire plus lourde, plus écrasante que toutes celles qui l'avaient précédée. L'Allemagne associait ainsi les résultats admirables du travail national pendant un quart de siècle, qu'aucune menace de guerre n'était venue réellement troubler, aux souvenirs enflammés de sa libération du joug napoléonien et à la préparation fiévreuse d'une nouvelle lutte, que l'état de l'Europe ne semblait nullement présager. Cette triple coïncidence suscitait dans l'esprit des observateurs étrangers de graves appréhensions. Les souvenirs patriotiques de 1813 semblaient de sourds roule-

ments de tonnerre, avant-coureurs d'un orage prochain. L'Empereur, qui ne cessait d'exalter par ses discours publics les sentiments déjà surexcités de la nation, a dû se dire alors que la première partie de sa tâche était terminée, et que la seconde allait commencer. Il avait lancé son peuple dans une voie de prospérité et de progrès où il ne s'arrêterait plus et une nouvelle guerre, bien loin d'enrayer ce superbe essor économique, n'y serait qu'un stimulant de plus. L'Allemagne, ayant triplé le chiffre de son commerce et presque doublé celui de sa population, disposant de millions de travailleurs qui n'allaient plus chercher, par l'émigration, leurs moyens d'existence au dehors, réclamait de nouveaux champs d'expansion et avait soif d'une domination incontestée dans tous les domaines. C'était à lui, encore dans toute la force de l'âge, qu'il appartenait de réaliser ces magnifiques aspirations.

Ne s'était-il pas lui-même laissé bercer, sur la foi des historiens de sa maison, par des rêves dont l'origine remonte à un lointain passé? Héritier d'un empire nouveau tout différent de l'empire germanique des Othon et des Barberousse, il s'était constamment appliqué à rattacher au Moyen Age la création des Bismarck et des Moltke, à renouer la chaîne des traditions historiques, à se poser comme le successeur des anciens Césars électifs. C'est dans cette pensée évidente qu'a été créé au Thiergarten de Berlin l'allée de la Victoire, où se

dresse la double rangée de statues de marbre dont nous avons déjà parlé, symétriques et sépulcrales, qui seraient mieux à leur place dans une nécropole royale que dans un jardin public. On y voit presque coude à coude des empereurs d'Allemagne, antiques et récents, des électeurs de Brandebourg et des rois de Prusse, tout un Panthéon suggestif ! A Vienne, des princes de la maison de Habsbourg se vengeaient des défaites de 1866 en traitant les Hohenzollern de parvenus. Mais, à Berlin, le descendant de ces parvenus ne rêvait de rien moins que de ressusciter la monarchie de Charlemagne ; il élevait dans sa capitale un monument au légendaire Roland, comme un symbole de l'union du présent et du passé, et songeait à rétablir sur l'Europe continentale une hégémonie carlovingienne.

Je parlerai plus tard des événements européens et de la situation intérieure de l'Allemagne qui ont agi sur les dispositions de Guillaume II et activé sa transformation morale. Ce qu'il est nécessaire de préciser ici, c'est qu'il s'est flatté d'abord de n'avoir à combattre que la France, la vieille et irréconciliable ennemie. La guerre future lui apparaissait comme un simple duel entre la République et l'Empire.

Il a espéré longtemps diviser ses adversaires et obtenir l'inaction de la Russie. L'alliance francorusse n'était pas considérée à la cour de Berlin comme un bloc indestructible. L'accord de Potsdam, conclu par M. Kokotzow, et dont la portée était limitée, autant qu'on peut le savoir, à l'Asie occidentale, semblait autoriser d'amples espérances. Des avances répétées étaient faites au tsar Nicolas ; des entrevues avaient lieu où Guillaume II déployait, comme dans la visite à Port- Baltique, toutes les séductions de son intelligence pour enjôler le souverain russe et capter la confiance de ses ministres. L'Empereur m'a dit luimême, quelques mois seulement avant la guerre, qu'on se faisait des illusions en France sur la solidité de la Double-Alliance : il était bien informé des véritables sentiments de la cour impériale par de hauts personnages russes qui, en passant par Potsdam, ne cachaient pas de quel côté allaient leurs sympathies.

Un des principaux axiomes de la politique de Bismarck était que l'Allemagne devait toujours s'efforcer d'entretenir de bonnes relations avec sa grande voisine du Nord. Ce sage conseil, que le chancelier n'avait pas suivi lui-même au Congrès de Berlin, a été négligé par ses successeurs. En mars 1909, Guillaume II, sur l'avis conforme du prince de Bùlow, n'avait pas hésité à faire savoir à Saint-Pétersbourg qu'il se tiendrait résolument à côté de V Autriche-Hongrie, si la discussion diplo-

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matique engagée au sujet de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine dégénérait en un conflit. La démarche comminatoire prescrite au comte de Pourtalès était restée sur le cœur des patriotes russes, qui avaient été contraints de reculer devant cette menace. Mais à la cour de Berlin le souvenir en était effacé, car l'Empereur, — c'est encore un trait de son caractère, — oublie volontiers les mauvais procédés dont il est l'auteur. Il pratique le pardon de ses injures.

La guerre balkanique elle-même n'avait pas détruit complètement ses illusions. Elle avait montré pourtant la Russie et la France indissolublement unies et décidées à courir ensemble les mêmes risques et les mêmes périls. La main experte de M. Delcassé, envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg pendant les événements de 1912, avait resserré de plus belle le nœud de l'alliance. Depuis lors, il est vrai, l'attention de l'Empereur s'est concentrée sur l'activité militaire déployée de l'autre côté de la frontière russe ; mais il a dû lui en coûter de renoncer à sa chimère de la neutralité ou de l'inaction de la Puissie en cas de guerre sur les Vosges. Un avertissement suprême a été donné au gouvernement du Tsar le 2 mars 1914 par l'officieuse Gazette de Cologne, sous la rubrique d'une correspondance de Saint- Pétersbourg ! L'accélération des armements y était dénoncée en même temps que l'ingratitude dont la Russie payait les services que l'Allemagne lui

avait rendus à l'époque de la guerre de Mandchourie. Les journaux russes répliquèrent sur un ton acerbe, laissant entrevoir que le traité de commerce avec l'Allemagne ne serait pas renouvelé. M. de Jagow, dans un exposé sur la situation extérieure lu au Reichstag quelques semaines plus tard, se borna à regretter et à blâmer d'une manière générale ces polémiques de presse, dont il rejetait, d'ailleurs, la responsabilité sur les feuilles panslavistes.

La France a toujours été aux yeux de Guillaume II l'adversaire principal. La pensée de se réconcilier avec elle a hanté cependant, à diverses occasions, son cerveau romanesque, mais sans qu'il songeât un seul instant à lui restituer ou à neutraliser l'Alsace-Lorraine, questions résolues définitivement par les victoires de 1870 et le traité de Francfort, sans qu'il admît même de lui complaire en accordant une constitution plus libérale aux provinces conquises. Le vœu de quelques Français, partisans d'un rapprochement franco-allemand, de voir l'Alsace-Lorraine jouir d'une autonomie complète à Finstar d'un Etat confédéré, de la Bavière ou de la Saxe? était qualifié à Berlin d'ingérence insupportable dans les affaires intérieures de l'Empire,

Mais l'Empereur a cru de bonne foi, à plusieurs reprises, qu'il pourrait améliorer les relations entre les deux pays, diminuer la tension entre Paris et Berlin, frayer même la voie à de bons rapports a venir, en traitant avec une distinction flatteuse des Français et des Françaises, célébrités parlementaires, artistiques et mondaines, qui visitaient l'Allemagne. Ce sont ces attentions individuelles, agrémentées de sourires et de politesses à l'adresse du gouvernement républicain ou de personnages en évidence, qu'il considérait comme des avances. Ses conversations avec Coquelin et Mlle Granier ont amusé les Parisiens qui le remerciaient par un compte rendu de journal aimablement troussé et se croyaient quittes envers lui. Les gracieusetés impériales ont-elles été suivies d'une nouvelle orientation de la politique allemande plus favorable à la France ? Il n'en fut jamais question. Des offres de collaboration ou d'association dans des entreprises économiques, intéressant les ressortissants des deux pays au Maroc, furent faites, sans aucun succès d'ailleurs, après l'accord de 1909 ; mais il ne faudrait pas les attribuer au bon vouloir de Guillaume II pour des voisins qu'en réalité il détestait. C'est par sa séduction qu'il prétendait les conquérir ; en quoi sa vanité l'abusait, bien qu'à certains moments et sur sa réputation de pacifiste, sa personne n'ait pas été impopulaire à Paris.

Il était revenu depuis quelque temps de ces accès

de bienveillance, après en avoir constaté l'inutilité, et il accentuait au contraire, à l'égard des voyageurs français qui lui étaient présentés, ses manières hautaines et cassantes dans les derniers mois avant la guerre. Il a dit alors devant moi, en février 1914, un soir de bal à la Cour, dans une conversation à laquelle prit part mon compatriote et ami, le baron Lambert, cette phrase plus pittoresque que conforme à la vérité, qu'il aimait à répéter, car il s'en était déjà servi avec d'autres diplomates : a Souvent j'ai tendu la main à la France : elle ne m'a répondu que par des coups de pied ! » Son amertume se répandit ensuite contre la presse parisienne, qui attaquait l'Allemagne journellement et sans mesure. Il finit sur un ton grave par déclarer avec cette mimique expressive qui donnait tant de poids à ses paroles, « qu'on devait prendre garde, à Paris, parce qu'il ne serait pas toujours là ! » Or, lorsqu'il discourait ainsi, la guerre était déjà résolue dans son esprit, comme on le verra plus loin. Que signifiait donc ce langage ? Etait-ce, de sa part, comédie, duplicité ? Fallait-il y voir plutôt le souci d'accumuler des griefs, pour justifier ses actes futurs ?

Puisqu'il se faisait remettre régulièrement les coupures des organes nationalistes où son gouvernement était malmené, que n'en lisait-il la contrepartie : les diatribes quotidiennes des journaux de son pays contre la France et le président Poincaré, visé particulièrement par la presse panger-

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maniste? Certainement, cette guerre de plume était dangereuse autant que déplorable dans l'intérêt de la paix, mais elle était menée des deux côtés dans le ton et le style propres à chacune des deux races. Il suffirait, pour se faire une idée de la mauvaise foi, de la morgue et de l'insolence de certains publicistes allemands, de relire quelques-uns des articles dont le Dl Th. Schiemann, qui eut son heure de popularité et de faveur à la cour de Berlin, régalait chaque mercredi matin, dans sa revue politique de la semaine, les lecteurs francophobes et russophobes de la Gazette de la Croix.

Au lendemain d'Agadir, la guerre avec la France avait pris tout à fait dans l'esprit de Guillaume II l'aspect d'une nécessité inéluctable. Le 5 et le 6 novembre 1913, le roi des Belges fut son hôte à Potsdam, en revenant de Lunebourg où il avait fait une visite de courtoisie et d'usage au régiment de dragons dont il était le chef honoraire. Pendant ce séjour, l'Empereur annonça au roi Albert que la guerre avec la France était à ses yeux « inévitable et prochaine ». Quelle raison donnait-il de cette conviction pessimiste qui impressionna d'autant plus son royal visiteur que la croyance aux sentiments pacifiques de l'Empereur allemand n'était pas encore altérée en Belgique? C'est que la France voulait elle-même la guerre et qu'elle s'armait rapidement dans cette intention, comme l'indiquait le vote de la loi sur le service militaire de trois ans. Guillaume II se

disait en même temps assuré de la victoire. Le souverain belge, qui connaissait mieux les véritables dispositions du public et du gouvernement français, essaya vainement de l'éclairer et d'éloigner de son esprit la fausse image qu'il se faisait d'une France belliqueuse, d'après le langage d'une minorité de patriotes exaltés.

Le général de Moltke, chef de l'état-major, eut le 6 novembre, après le dîner auquel l'Empereur avait convié, en l'honneur de son hôte, les personnages officiels allemands présents à Berlin, un entretien avec le roi Albert. 11 s'exprima dans les mêmes termes que son souverain à l'égard de la France et au sujet de la nécessité d'une guerre prochaine, insistant encore plus vivement sur la certitude du succès, en raison de l'enthousiasme avec lequel la nation germanique tout entière se lèverait pour repousser l'ennemi traditionnel. Le général de Moltke tint les mêmes propos menaçants à Fattaché militaire belge qu'il avait comme voisin de table, le même soir. Il ne se montra pas plus réservé dans la suite, m'a-t-on dit, avec d'autres attachés militaires qu'il honorait de sa confiance ou qu'il voulait impressionner.

Quel était le but de ces confidences? Il n'est pas difficile de l'entrevoir. Elles étaient une invitation à se jeter, en présence du danger suspendu sur l'occident de l'Europe, dans les bras du plus fort, des bras prêts à s'ouvrir pour étreindre la Belgique, — quitte ensuite à l'étouffer ! — Quand on songe

à l'ultimatum notifié le 2 août suivant au gouvernement belge, on voit à quel acte de complaisance et de lâcheté l'empereur Guillaume aurait voulu, par l'entretien de Potsdam, disposer déjà le roi Albert.

La conversation des deux souverains a été rapportée à l'ambassadeur de France, ainsi que le constate une dépêche de M. Cambon, insérée au Livre jaune de 1914. Gela fut fait dans le seul espoir que la catastrophe d'une guerre entre la France et l'Allemagne pourrait être encore écartée. L'intérêt supérieur de l'humanité exigeait que le gouvernement français fût averti que l'Empereur avait cessé d'être partisan de la paix et qu'il envisageait une nouvelle guerre d'un œil calme, comme une nécessité fatale. Au gouvernement français, dont les sentiments étaient restés pacifiques, quoi qu'en pût penser Guillaume II, de veiller à ce que des incidents ne se produisissent pas, qui n'auraient plus été susceptibles d'être aplanis, parce qu'on les aurait considérés à Berlin comme des provocations.

L'état mental de l'Empereur, devenu très nerveux et très irritable, le rendait-il aveugle à l'évidence et sourd à la persuasion? Que la France, condamnée à un voisinage où des forces militaires écrasantes constituaient pour elle une menace toujours en suspens, se soit armée principalement pour n'être pas à la merci d'événements inattendus ou de calculs impitoyables, cette vérité dont la

clarté éclate aux yeux des observateurs impartiaux, Guillaume II ne voulait pas l'admettre. Une guerre de revanche était, — il s'en disait certain, — l'obsession de tous les Français. La reprise de l'Alsace-Lorraine, reléguée par la plupart d'entre eux à l 'arrière-plan de leurs rêves patriotiques et entrevue seulement comme un lointain mirage, formait, au contraire, dans sa conviction obstinée, le but secret des efforts de leurs hommes d'Etat. Le pacifisme crédule et confiant des radicaux et des socialistes français, qui s'était étalé au grand jour dans leur résistance au rétablissement du service militaire de trois ans, restait pour lui lettre morte.

Une opinion enracinée, si contraire à la vérité, fait douter de sa sincérité. Le Kaiser était-il faussement renseigné sur les véritables intentions de la France, ou cherchait-il, dans les projets hostiles qu'il lui prêtait, un prétexte pour motiver une agression? Voilà ce qu'on est en droit de se demander aujourd'hui.

Jusqu'au dernier moment, l'Empereur a compté sur la neutralité de l'Angleterre, quelle que fût la cause du conflit qui mettrait aux prises la Triplice et la Duplice. C'était oublier trop légèrement tous les griefs nourris contre lui dans le Royaume-

Uni, alors qu'ils n'étaient sortis ni des mémoires ni des cœurs britanniques : le fameux télégramme au président Kruger lors du raid Jameson en 1895, manifestation intempestive qui abusa complètement le vieux patriote de Johannesburg- sur l'appui éventuel du Kaiser ; la campagne de dénigrement contre l'Angleterre, menée quatre ans plus tard en Allemagne, dès l'ouverture des hostilités contre les Boers; enfin et surtout l'énorme accroissement de la marine allemande, annoncé par le prince de Bùlow et l'amiral de Tirpitz immédiatement après les premiers revers des Anglais.

Guillaume II ne se souvenait-il pas non plus de l'attitude résolument hostile du Cabinet britannique pendant la Conférence d'Algésiras et, plus récemment, au cours des négociations franco-allemandes qui suivirent le coup d'Agadir? Il s'imaginait sans doute, comme beaucoup d'Allemands, que l'appui prêté par l'Angleterre à la France ne dépasserait pas certaines limites morales et géographiques : il devait se borner à faciliter la solution du problème marocain, puisque à Londres on s'était engagé à aider à l'établissement du protectorat français au Maroc, et des questions méditerranéennes où les vues des deux pays étaient connexes. L'opinion régnait en Allemagne que le Cabinet de Saint-James, conscient des préférences nettement pacifiques de sa majorité libérale, resterait spectateur patient de toute guerre où aucun intérêt britannique vital ne serait en jeut Combien

de fois la presse berlinoise n'a-t-elle pas développé ce thème, en l'accompagnant, pendant la courte durée de la crise austro-serbe, de basses flatteries à l'adresse de la Grande-Bretagne ! Cette conviction était accréditée dans le public allemand par la haute finance, dont les intrigues n'ont pas cessé d'être actives à Londres, non seulement auprès du monde des affaires, mais aussi des hommes politiques. Des démarches à l'effet d'empêcher éventuellement toute participation de l'Angleterre à une lutte continentale, furent poursuivies jusque dans les couloirs du Parlement de Westminster par des financiers d'origine allemande. Peu de temps avant les hostilités, dans le courant du mois de juillet, M. Ballin, l'homme de confiance du Kaiser, arrivait à Londres, chargé de prendre des dispositions en vue de la guerre et d'abuser ses amis anglais sur les intentions pacifiques de l'Allemagne, alors que tout était déjà prêt pour une entrée en campagne foudroyante.

Les fautes politiques de Guillaume II sont provenues souvent de la trop grande confiance qu'il avait dans son habileté et son jugement personnels. Après 1911, il a désiré ardemment opérer un rapprochement entre les deux nations, l'anglosaxonne et la germanique, parentes par le sang et rattachées l'une à l'autre par de multiples souvenirs historiques. Des symptômes de détente ont été visibles dès l'année suivante, mais l'Empereur s'est trompé sur le degré de chaleur auquel étaient

remontées les relations entre les deux gouvernements et les deux pays. Il a cru trop tôt avoir partie gagnée et a démasqué brusquement ses cartes, ce qui a décidé le Cabinet britannique à abandonner le jeu. .

Dans un meeting tenu à Cardiff, le 2 octobre 1914, à l'occasion de la guerre, le premier ministre, ayant pris la parole, a fait une révélation très intéressante sur la tentative de rapprochement de 1912. « Nous avons adressé alors, a-t-il dit, au gouvernement allemand la communication suivante, dont les termes avaient été soigneusement pesés par le Cabinet et qui indiquait quelles devaient être, à notre avis, nos relations avec l'Allemagne : « La Grande-Bretagne déclare qu'elle n'attaquera jamais sans provocation l'Allemagne ni ne se joindra à une attaque de ce genre. Une agression contre l'Allemagne ne forme ni le sujet ni une clause d'aucun traité, entente ou arrangement, dont la Grande-Bretagne est partie contractante et elle ne prendra part à aucun acte diplomatique ayant un pareil objet. » Cette déclaration ne parut pas suffisante aux hommes d'Etat allemands, poursuivit M. Asquith. « Ils voulaient de nous davantage. Ils nous demandèrent de promettre de rester neutres, au cas où l'Allemagne serait engagée dans une guerre, et cela, lîgurez-vous, à une époque où elle augmentait énormément ses moyens agressifs et défensifs, particulièrement sur mer. Ils nous demandèrent

de déclarer très clairement qu'en ce qui nous concernait, nous leur laisserions les mains libres pour soumettre, pour dominer le continent européen. A pareille demande une seule réponse était possible, et c'est celle que nous avons faite. »

Les brutales prétentions de sa diplomatie firent perdre ainsi à Guillaume II une occasion favorable de dissiper les défiances du Cabinet de Londres et de renouer avec l'Angleterre des relations plus cordiales. Malgré cet échec, il ne se découragea pas, et, après le rapprochement amené par la guerre balkanique, il se , croyait de nouveau parfaitement sûr de la neutralité britannique. Cette fois encore, les apparences le trompèrent. Il avait trop escompté le savoir-faire de son nouvel ambassadeur, le prince Lichnowski, bien vu de la haute société londonienne, ainsi que l'influence des amis qu'avait l'Allemagne au sein même du Cabinet Asquith, les Haldane, les Burns, les Harcourt. Le langage des organes germanophiles de la presse anglaise a contribué aussi à le tromper sur les vrais sentiments du peuple anglais à l'endroit de son principal concurrent maritime et commercial. La presse berlinoise citait volontiers les articles du Daily News, de la Westminster Gazette, du Daily Graphie, de la Nation et du Manchester Guardian, très favorables à une entente avec l'Allemagne ; mais ces journaux, que l'ambassade impériale fournissait d'informations « made in Germany », n'étaient pas, comme l'Empereur le pensait, les véritables voix de l'Angleterre.

32 l'allemagine avant la guerre

Il raillait volontiers les Français, dans ses conversations avec des étrangers, de croire à la réalité de la Triple-Entente et de leurs vaines tentatives pour la transformer en une alliance effective. Le voyage à Paris du roi George et de la reine Mary n'a dû lui causer de ce chef aucun souci. Mais l'erreur la plus grave qu'il ait commise semble avoir été de s'imaginer, sur la foi de rap- ' ports qui ne peuvent être que ceux de son ambassadeur, que les Anglais, au début de l'été de 4914, étaient irrémédiablement désunis par leurs querelles irlandaises, à la veille même d'une guerre civile, et réduits par là à une complète impuissance pour une intervention armée sur le continent. C'était donc le moment de tout oser, de tout risquer en Europe. S'il n'en avait pas eu la certitude, l'Empereur aurait-il exposé le commerce allemand si florissant et la flotte allemande inachevée, qui lui était chère comme l'enfant de ses œuvres, à l'effroyable épreuve dune guerre navale avec l'Angleterre ? Aurait-il compromis aussi légèrement la prospérité économique de son pays, dont la marine marchande était un facteur indispensable?

Le réveil a été cruel et grand le courroux du monarque désabusé. Nous en avons la preuve dans le message dont il chargea un de ses aides de camp pour sir Ed. Goschen, après la manifestation honteuse à laquelle s'était livrée la population de Berlin contre l'ambassade britannique, à. la nou-

velle de la déclaration de guerre de l'Angleterre : « L'aide de camp, écrit l'ambassadeur, dans son rapport à sir Ed. Grey, me dit que l'Empereur lui avait prescrit de m'exprimer ses regrets pour les scènes de la nuit précédente, mais d'ajouter que je me ferais par là une idée des sentiments dont ce peuple est animé en ce qui regarde la conduite de la Grande-Bretagne, se joignant à d'autres nations contre ses vieux alliés de Waterloo. » En même temps, Guillaume II annonçait qu'il se démettait de ses titres de maréchal et d'amiral britannique, dont il était fier auparavant. Pour qui sait l'importance et le prix attachés en Allemagne à ces distinctions honorifiques, — que nous serions tentés de traiter de puérilités, — le geste de l'Empereur en dit plus que des paroles de colère et d'indignation.

On est étonné qu'il se soit mépris à ce point sur l'état de l'opinion publique et sur les dispositions réelles des gouvernements dans les pays de la Triple-Entente. Il ne connaissait pas mieux la mentalité des hommes d'Etat italiens, car la résolution du Cabinet du Quirinal de rester à l'écart du conflit européen, au lieu de marcher sous les drapeaux unis de la Triplice, n'a pas laissé certainement de le surprendre et de l'irriter. Cette igno-

rance provient du mauvais choix de ses représentants à l'étranger et de sa prétention d'être son propre ministre des Affaires étrangères, comme il est son propre chancelier. Les ambassadeurs sont désignés par l'Empereur lui-même, quelquefois suivant l'engouement dont il se prend pour telle ou telle personne. Des postes très importants ont été confiés ainsi à des mains très inexpérimentées. Les ambassadeurs, dépendant de son bon plaisir, s'efforçaient avant tout de lui plaire, d'entrer dans ses idées, et lui rapportaient des impressions qui correspondaient à son propre jugement. D'où il est résulté que, par suite de l'insuffisance de ses informations de source diplomatique, le gouvernement impérial n'a pas su exactement ce que feraient la Russie, la France, l'Angleterre, le Japon et l'Italie, dans le cas d'une guerre entre la Serbie et l'Autriche, destinée fatalement à ne pas rester localisée. Même incertitude ou mêmes illusions en ce qui concernait le loyalisme des dominions britanniques, le dévouement des princes indiens, l'obéissance de l'Egypte, la fidélité des musulmans dans les colonies françaises. Il n'est pas à supposer, d'ailleurs, que les attachés militaires allemands, espions officiels accrédités auprès des gouvernements étrangers, se soient montrés plus clairvoyants que les chefs de mission. L'infériorité du personnel diplomatique n'a nulle part été mise plus crûment en lumière qu'à Berlin même, soit dans les discussions du budget des Affaires étran-

gères, soit dans les articles de la presse libérale, pour ne point parler des journaux socialistes. La presse libérale se plaisait à opposer aux échecs des diplomates de son pays les succès remportés par leurs collègues de France et d'Angleterre; mais elle se trompait, lorsqu'elle attribuait l'insuffisance de ses compatriotes à leur qualité de nobles de vieille souche ou de bourgeois récemment anoblis. C'est aux choix capricieux de l'Empereur qu'elle aurait dû s'en prendre.

L'Empereur dirigeait lui-même la politique extérieure de l'Empire. Dès les premiers temps, il aimait à causer avec les ambassadeurs et les ministres étrangers et à exprimer librement sa pensée sur les questions les plus délicates, sachant bien qu'aucune de ses paroles ne serait perdue. Ses redoutables plaisanteries, comme ses brusques accès de franchise, soit qu'ils fussent prémédités, soit qu'ils échappassent à son humeur impatiente, ont plus d'une fois décontenancé ses auditeurs. Il ne s'en est pas tenu là ; il a pris aussi la plume pour exposer ses idées à des correspondants étrangers, tels que lord Tweedmouth : inspirations presque toujours malencontreuses! Survint lVventurebien connue de l'interview impériale publiée par le Daily Telegrstph en novembre 1908, après avoir été soumise au prince de Bùlow, qui ne se donna pas la peine d'en prendre lui-même connaissance. Elle provoqua une crise qui aurait dû être salutaire, en rendant le souverain moins sûr de soi et plus

circonspect dans ses incursions sur le terrain mouvant de la politique étrangère : émotion du public allemand, intervention du chancelier et engagement arraché à l'Empereur, pour apaiser le Reichstag, de se tenir dorénavant plus tranquille. « La sensation profonde et la douloureuse impression produites par ces confidences, déclara le chancelier au Parlement impérial, conduiront Sa Majesté l'Empereur à observer à l'avenir, dans ses entretiens privés, cette réserve qui est aussi indispensable pour une politique suivie que pour l'autorité de la couronne. »

Guillaume II avait promis de se taire et il tint parole pendant plusieurs années, mais il ne pardonna pas au prince de Biïlow de ne l'avoir pas défendu devant le Reichstag et devant l'opinion publique. Jusqu'à la mort de M. de Kiderlen, survenue à la fin de 1912, il s'abstint de toute ingérence ostensible dans les affaires étrangères. Plus de speechs sensationnels, plus de longs entretiens avec les ambassadeurs sur les questions du jour. Il est vrai que M. de Kiderlen, la plus forte personnalité qui ait paru à la Wilhelmstrasse depuis le départ du prince de Bùlow, moins habile que lui dans l'art de déguiser sa pensée, mais plus jaloux de son autorité, à tel point qu'il ne pouvait pas supporter l'immixtion du chancelier en son domaine, aurait préféré résigner ses fonctions, plutôt que d'être mené en laisse par l'Empereur comme un bouledogue obéissant. A tort ou à raison,

il était considéré comme l'homme indispensable pour appliquer le traité qu'il avait conclu avec la France dans des vues pacifiques, car ce brutal n'était pas un belliqueux. Sa connaissance particulière de l'Orient européen l'aurait fait probablement conserver par son maître, tout au moins pendant la durée des conflits balkaniques. Kiderlen disparu, l'Empereur recommença à diriger la politique extérieure et reprit ses libertés de langage avec les diplomates étrangers. L'ambassadeur ottoman, Osman Nizami pacha, très en faveur auparavant, eut particulièrement à souffrir des cruelles vérités du grand ami de la Turquie, après les premiers désastres de la campagne de Thrace.

Il y a souvent, dans un roi ou dans un homme d'Etat, plusieurs hommes différents qui apparaissent successivement aux divers âges de sa vie. Bien rares sont ceux qui, taillés dans un bloc immuable, ne varient jamais de la jeunesse à la tombe. Les années, en s'accumulant sur leurs têtes, calment ou endiguent, chez les chefs conscients de leurs responsabilités, les passions de leur printemps. La maturité et l'expérience leur font jeter un regard plus défiant sur les entreprises où ils voudraient employer leurs ressources et leurs efforts. Un phénomène contraire s'est produit chez Guil-

laume II. En lui l'homme sage et prudent, d'une sagesse et d'une prudence très relatives, il est vrai, n'a pas été l'homme mûr, mais le jeune homme.

Son état de santé fut peut-être, — je l'ai entendu dire, — le facteur d'une dégénérescence morale. En dépit de l'exercice au grand air qu'il prenait assidûment ou à cause même de ses trop fréquents déplacements et du surmenage qui en résultait, ses nerfs tendus à l'excès s'étaient affaiblis. Le repos quotidien auquel il s'astreignait, en se mettant au lit pendant une heure au moins chaque aprèsmidi, ne suffisait plus à rétablir l'équilibre physique nécessaire. Son visage plissé, son teint gris, trahissaient l'usure de sa constitution. Les Allemands, qui ne le voyaient pas fréquemment, étaient frappés du vieillissement prématuré de leur Kaiser. Qui sait, s'est-on demandé, si la diminution de ses forces de résistance n'a pas agi sur sa mentalité? C'est dans l'affirmative que se prononceraient des physiologistes et des médecins, habitués à calculer les rapports du physique et du moral. Je ne crois pas, quant à moi, à la répercussion que la fatigue et le surmenage auraient pu avoir sur les actes de Guillaume IL Que sa nervosité ait augmenté dans les derniers temps, que son irritabilité croissante l'ait rendu plus difficile à servir, plus impatient d'une obéissance sans réplique, cela paraît incontestable, d'après tous les témoignages concordants. Mais ses desseins ont été arrêtés avec une parfaite tranquillité d'esprit, et non dans l'état

de surexcitation maladive qu'on est trop enclin à lui prêter.

Quel homme est-ce donc que Guillaume II ? Un grand ambitieux de l'école de Charles-Quint, de Louis XIV et de Napoléon, — de ce Napoléon populaire aujourd'hui à Berlin, où son image est exposée dans les vitrines des magasins plus souvent que celles des rois de Prusse, le vieux Fritz excepté ? Un grand prince qui a tenté de réaliser les antiques aspirations de son peuple, car il avait médité les leçons de ses professeurs d'histoire ? a Les Hohenzollern, lui ont -ils dit, sont destinés, après des siècles d'attente, à édifier le grand Empire d'Occident, ébauché par les Ottonides et échafaudé par les Hohenstaufen, et l'Allemagne, unie enfin sous leur sceptre, supérieure en forces, en population, en intelligence, en puissance de production et d'expansion, aux nations dégénérées qui l'entourent, doit marcher résolument à la conquête de l'Europe et de là à la domination du monde. » Tel sera, j'imagine, le jugement porté sur Guillaume II par la complaisance des historiens allemands de l'avenir. Mais, parmi les étrangers, les Belges, à coup sûr, penseront différemment. Ils ne souscriront pas à l'exactitude de ce portrait idéalisé, où sont laissés dans l'ombre des traits jusqu'à présent insoupçonnés d'un caractère que la guerre leur a appris à connaître. Tel qu'il se montrait dans les années qui ont précédé les hostilités à un témoin intéressé à l'observer, TEmpe-

reur causait une sensation d'inquiétude et de crainte, comme une énigme redoutable et impossible à déchiffrer. Aujourd'hui on ne peut plus séparer l'étude de son caractère, sans prétendre lire dans sa pensée des faits qui l'éclairent d'une lumière cruelle. Son image théâtrale apparaît à ses victimes à la lueur de l'incendie de Louvain et de tant d'autres malheureuses cités, sous un jour implacable qui leur montre leur patrie agonisante des coups que sa colère lui a portés.

Qu'on se figure, se diront les Belges, un souverain, grand par le rang et la puissance, d'une cordialité démonstrative pour les étrangers qu'il voulait éblouir et charmer, mais dont la bienveillance était décevante, si l'on avait l'imprudence de s'y fier; doué de toutes les apparences de la franchise et qui s'en servait comme d'un moyen de séduction ; n'admirant au fond que la force et prêt à abuser de la sienne ; plein de dédain pour les petits Etats et les petits princes et cependant n'hésitant pas, à l'occasion, à les flatter ; courtisan de l'opinion publique, surtout de celle du dehors, mais décidé, pour satisfaire ses ambitions, à la braver ; un chef d Etat qu'on se plaisait à croire chevaleresque, tandis qu'il s'est révélé implacable dans ses rancunes ; d'une religion sincère autant qu'extérieure, qui ne l'empêchait pas de mettre son intérêt au-dessus des engagements les plus sacrés et de fouler aux pieds sans remords les traités devenus gênants ; toujours préoccupé de jouer son

rôle et habile à graduer ses effets; habitué malheureusement à voir tout plier devant sa volonté ; tellement gâté par la fortune qu'il a pu se considérer comme un être infaillible ; Nietzsche aurait pensé : comme un surhomme, et les Romains auraient dit : comme un demi-dieu.

On a prétendu que ce demi-dieu était plutôt un déséquilibré ou un dégénéré supérieur. Quelle erreur ! Il jouissait de^ toutes ses facultés, lorsqu'il a ordonné la mobilisation hâtive de ses troupes qui a rendu la catastrophe inévitable. On a soutenu qu'il avait été, sans s'en douter, l'instrument d'une caste et d'un parti pour qui la guerre était l'unique moyen d'affermir leur pouvoir. Il les a écoutés en effet, mais parce que leurs vues concordaient avec les siennes. Dans le jugement de l'histoire, c'est sur lui fatalement que pèsera la responsabilité des malheurs dont l'Europe a été accablée. La lecture attentive, la comparaison minutieuse des documents relatifs aux courtes négociations poursuivies pendant la crise austro-serbe, prouvent à l'évidence qu'il aurait suffi à Guillaume II, jusqu'au dernier moment, de prononcer un mot pour empêcher la guerre. Par son ultimatum à la Russie, il l'a au contraire déchaînée à l'heure même qu'il s'était fixée.

On aimerait à croire qu'il a longtemps hésité avant de s'engager sur la route sombre qui s'ouvrait devant lui. On voudrait se figurer que sa conscience s'est révoltée à la vision des flots de sang et des

deuils déchirants que coûterait la mêlée prochaine, mais qu'il a été entraîné, malgré lui, par son destin. Vaines suppositions ! L'attaque avait été préméditée plusieurs mois à l'avance, le plan préparé jusque dans ses plus petits détails, et c'est délibérément que l'Empereur a hâté le signal des hostilités, coupant court par son impatience aux pourparlers que les gouvernements de la Triple- Entente s'acharnaient désespérément à continuer. Il a poursuivi l'exécution de projets mûris à loisir. Cette préméditation paraîtra avérée à la postérité, qui écartera en même temps l'accusation de provocation intentée contre ses adversaires, par lui, par son chancelier et par sa presse, pour se justifier devant l'opinion allemande et étrangère. Au surplus, ce que l'histoire ne pardonnera sûrement pas à Guillaume de Hohenzollern, c'est d'avoir inauguré la guerre atroce, faite en son nom. Pourquoi ces effroyables dévastations, ces destructions systématiques de villes, de villages et de châteaux, ce vandalisme méthodique exercé contre des monuments civils et religieux, ces fusillades en masse de citoyens innocents, ces meurtres inexpiables de prêtres, de femmes et d'enfants, ces tourments infligés à des prisonniers, ces viols, ces pillages, toute cette cruauté inutile rappelant la barbarie naturelle des premiers ancêtres germaniques des envahisseurs ? Pour de pareils procédés de guerre, la postérité, comme la génération actuelle, n'admettra aucune excuse.

Elle dira que la campagne de 1914 en Belgique et dans le Nord de la France, où ces affreuses scènes se sont répétées, a déshonoré à la fois l'armée allemande et son Empereur.

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