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CHAPITRE IV

Il est difficile à un étranger de se faire une opinion sur les partis politiques représentés au Reichstag, s'il cède à la tentation de les considérer du même point de vue que ceux qui siègent dans les Chambres de son pays et s'il confond les institutions politiques de l'Allemagne avec celles des nations possédant un régime parlementaire.

Peut-être est-il nécessaire de rappeler d'abord, en quelques mots, le mécanisme de la Constitution du 16 avril 1871, qui n'est que l'adaptation à l'Empire de la Constitution, conçue par Bismarck pour la Confédération de l'Allemagne du Nord.

L'Empire est un état fédéra tif et constitutionnel, ayant un gouvernement monarchique personnel, évolution moderne de l'ancienne monarchie absolutiste prussienne. L'Empereur possède le pouvoir militaire, commande l'armée et en règle l'organisation ; il préside aux relations extérieures (affaires

étrangères et commerce) et nomme, à l'intérieur, les fonctionnaires impériaux ; il sanctionne les lois approuvées par le Bundesrat et votées par le Reichstag. Il dispose du pouvoir exécutif et gouverne souverainement au moyen d'un chancelier.

Ce personnage ministériel représente le souverain auprès du Reichstag et prend la responsabilité des actes du gouvernement, responsabilité fictive qui ne l'engage que vis-à-vis de son maître et un peu aussi, quoi qu'on en dise, devant l'opinion publique, mais nullement vis-à-vis du Parlement, responsabilité à rebours de celle d'un premier ministre dans un pays parlementaire. Mais le chancelier cumule les dignités et les fonctions. C'est le Maître-Jacques de la monarchie. Il est en même temps le président du ministère prussien, le président du Bundesrat et le ministre des Affaires Etrangères de l'Empire, rôle multiple et écrasant pour un véritable homme d'Etat, à plus forte raison pour celui qui n'en aurait que l'apparence. L'esprit différent, qui règne à la Chambre des députés de Prusse et au Reichstag, l'oblige d'apparaître dans la première assemblée sous les traits sévères d'un rigide conservateur et de prendre dans la seconde un masque plus avenant, teinté de libéralisme. Le chancelier est donc forcé, de par ses fonctions mêmes, d'être un opportuniste en politique intérieure.

Le Bundesrat ou conseil fédéral, composé de fonctionnaires délégués par les Etats particuliers,

instrument servile entre les mains de l'Empereur et des Princes régnants qui obéissent eux-mêmes à la volonté impériale, partage le pouvoir législatif avec le chef de l'Empire et le Reichstag.

Bismarck s'était dit qu'il arriverait plus sûrement à mater le particularisme des petits Etats, en appelant tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans à élire des représentants au Parlement central et qu'il accélérerait ainsi l'unification finale. Le Reichstag, élu au suffrage universel, est l'assemblée populaire, le véritable organe de l'opinion publique. Il n'a que le pouvoir de voter le budget et les lois d'Empire ; entendez par là les lois d'intérêt national1. Ce Parlement démocratique contrôle cependant, autant qu'il le peut, la gestion des affaires publiques. Sa meilleure arme défensive contre les volontés de la couronne consiste dans le refus qu'il peut opposer aux propositions de dépenses et d'impôts du gouvernement. Il s'en est souvent servi, mais, s'il pousse trop loin la résistance, il court le risque d'être dissout par un simple décret impérial, pour faire place à une assemblée plus souple et plus conciliante.

A côté de l'Empire subsistent les Etats confédérés et les trois villes libres, qui possèdent des administrations indépendantes et des diètes particulières. Pour leur donner des moyens d'existence

1. Ces lois concernent les forces militaires et maritimes, les finances, les affaires de commerce et de domicile, les voies de communication et la justice.

distincts, tout en créant un budget spécial d'Empire, Bismarck leur avait abandonné le produit des impôts directs. Le budget impérial s'alimente du revenu des douanes, des impôts de consommation et des postes et télégraphes. Ces ressources n' étant pas suffisantes, il reçoit en outre des contributions matriculaires, payées par chaque Etat, d'après une contribution ou matricule qui est fixée de manière à équilibrer le budget.

Le Prince de Bùlow prétend dans son livre déjà cité que la nation germanique, parée en abondance des plus grandes qualités, ne possède pas le don politique. Appréciation injuste, arrachée à un homme d'Etat prussien par la crainte du régime parlementaire, s'il était appliqué à l'Allemagne. Les Allemands sont des tard venus dans la vie politique ; ceux du sud y sont entrés beaucoup plus tôt que les Prussiens ; les Bavarois et les Badois obtinrent de leurs Princes une constitution écrite en 1818, les Wurtembergeois en 1819 et les Hessois du midi en 1820. C'est seulement en 1850, sous l'impression des émeutes qui avaient ensanglanté Berlin deux ans auparavant, que Frédéric- Guillaume IV se résigna à octroyer à son peuple la Constitution promise par son père quelques semaines avant Waterloo. Encore les Allemands

d'aujourd'hui ne possèdent-ils qu'une représentation populaire dotée de prérogatives incomplètes. Sous ce rapport ils sont des arriérés, eux qui se vantent de marcher à la tête de la civilisation. Dans la voie du parlementarisme, la voie du progrès en matière d'institutions politiques, frayée aux autres nations par l'Angleterre, ils regardent de loin s'avancer librement de petits pa\s qu'ils méprisent. Mais rien ne prouve que, si l'accès leur en était ouvert, ils n'y feraient pas bonne figure et que le talent politique ne s'éveillerait pas dans leurs cerveaux endormis.

Les partis politiques au Reichstag n'ont aucun espoir, sous la constitution actuelle, de parvenir jamais au gouvernement. Le chancelier et ses subordonnés, les secrétaires d'Etat sont des fonctionnaires immuables, tant qu'il plaît au souverain de les maintenir à leur poste. Un vote de défiance de l'assemblée populaire passe sur eux comme une pluie d'orage inoffensive, dont ils s'abritent sous le manteau de la constitution. Si les averses hostiles se répétaient trop souvent, il faudrait bien cependant que l'Empereur en tînt compte par un changement dans le haut personnel gouvernemental, mais il ne recruterait pas pour cela ses nouveaux ministres dans la majorité du Parlement. Les chefs de parti, n'ayant jamais la responsabilité du pouvoir, s'inquiètent des intérêts de l'Etat beaucoup moins que de ceux de leur parti. Ils défendent, en théoriciens doctrinaires, un programme poli-

tique comprenant toutes les revendications qu'eux et leurs devanciers ont groupées avec art, comme un bouquet dont ils font respirer de temps en temps le parfum décevant à leurs électeurs, mais ils savent fort bien que ce programme idéal n'est pas susceptible d'être appliqué. En tant que meneurs d'hommes et tacticiens, quelques-uns, Windthorst et Bebel par exemple, ont déployé des qualités de premier ordre. Y aurait-il dans les chefs des différents partis l'étoffe de bons ministres parlementaires ? Pourquoi pas ? On ne les a jamais vus à l'épreuve, mais on se figure fort bien M. Bassermann à la tête d'un ministère libéral ou M. Spahn dans un cabinet de coalition conservatrice, un cabinet bleu et noir, comme il y en a eu en Hollande.

Une remarque qu'on ne peut s'empêcher de faire, c'est qu'au Parlement impérial il n'existe pas de majorité prussienne, ce qui augmente singulièrement les difficultés de la tâche du gouvernement. La Prusse a réalisé par le fer l'unité germanique ; elle est l'Etat allemand de beaucoup le plus peuplé, car sa population s'élevait en 1913 à 40 millions d'habitants sur un total de 67 millions. Néanmoins la véritable Prusse ne s'étend que sur la rive droite de l'Elbe ; le reste du grand royaume des Hohenzollern est seulement prussianisé, composé de provinces agglomérées par la conquête et où survit l'esprit particulariste des anciennes principautés. Un grand parti national prussien n'exis-

tera probablement jamais. On a pu dire avec raison qu'au Reichstag les partis sont restés séparatistes, en ce que, d'une manière générale, ils ont pour domaines des régions séparées. Les conservateurs personnifient les tendances réactionnaires des populations protestantes des marches de l'est ; les députés du centre représentent les masses catholiques de l'ouest, les libéraux les villes industrielles et commerçantes. Seuls les socialistes réussissent à s'étendre, comme une nappe d'huile, dans les fiefs appartenant aux anciens partis.

D'autres observations se présentent à l'esprit en présence de ce Parlement bigarré, qui est une diète de confédérés. Celle-ci tout d'abord : le gouvernement gagnerait en prestige, en influence et en liberté d'action auprès du Reichstag, il paraîtrait plus réellement national, s'il ne se confondait pas avec celui de la Prusse, si dans le chancelier le ministre prussien ne laissait pas toujours passer le bout de l'oreille. En second lieu, le rôle du Reichstag paraît destiné fatalement à grandir sur une scène vraiment parlementaire. Malgré quarante-cinq ans d'existence, l'œuvre de Bismarck garde l'aspect d'une ébauche. Pour prendre la solidité de la pierre, il semble qu'elle doive être refaite par un ouvrier plus libéral que ne l'était le chancelier de fer et accommodée aux exigences modernes.

Si l'on en excepte naturellement les protestataires, Alsaciens-Lorrains, Polonais et Danois, les

députés de toutes couleurs, depuis le bleu réactionnaire jusqu'au rouge socialiste, sont pénétrés de la nécessité de maintenir à tout prix l'unité de l'Allemagne. Sur ce point il y a unanimité complète et le calcul de Bismarck de fondre le sentiment national unitaire dans le moule du suffrage universel s'est trouvé confirmé.

En ce qui concerne la responsabilité des événement de 1914, le Reichstag doit en supporter aussi une part. L'esprit militariste prussien avec ses idées de domination européenne y avait fait d'incontestables progrès dans ces dernières années. Que ce soit à cause de la rivalité avec la France au Maroc, des aspirations coloniales ou de la Weltpolitik inaugurée par le Prince de Bùlow, peu importe. Jusqu'en 1907 les accroissements de l'armée avaient rencontré au Parlement une résistance si grande que le vote de chaque nouvelle loi militaire exigeait de la part du gouvernement impérial de longs efforts stratégiques pour rassembler une majorité, comme la capture d'une forteresse par un général aux prises avec une armée indisciplinée. Mais la loi militaire de 1913 n'a eu contre elle qu'une opposition négligeable, celle des protestataires et des socialistes, les uns anti-allemands, les autres anti-militaristes.

Le Reichstag ne compte pas moins d'une dizaine de partis et de groupes, ayant chacun une dénomination spéciale. Les conceptions politiques opposées se manifestent surtout chez les conser-

vateurs, auxquels il faut joindre, en le rangeant à part à cause de son caractère confessionnel, le centre catholique, les libéraux et les socialistes. Cela fait trois grands partis monarchiques ou bourgeois et un parti social démocrate à tendances en apparence républicaines.

Je ne m'occuperai pas des conservateurs d'Empire, assemblage de grands industriels, de grands propriétaires et de fonctionnaires, tous par essence gouvernementaux.

Le parti conservateur proprement dit, fort seulement de 43 députés dans le Parlement actuel, se recrute presque exclusivement parmi les populations agricoles des provinces situées à l'est de l'Elbe ; il est sous la main puissante de la noblesse agrarienne. C'est le parti vraiment national prussien, passionnément attaché aux principes inscrits sur son drapeau : fidélité au trône, à la religion protestante et aux institutions monarchiques, dont la principale est l'armée. Ajoutez-y une aversion invétérée pour les nations qui portaient ombrage à la Prusse et à l'Allemagne, à commencer par la France. Je parle des sentiments régnant chez les conservateurs avant la guerre ; aujourd'hui la première place dans leur haine doit être occupée par l'Angleterre ou par l'Italie.

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La noblesse prussienne qui dirige le parti contribua, en même temps que le génie de Frédéric II, à la grandeur de la monarchie. Elle a derrière elle un long passé de gloire et de dévouement. Aucune aristocratie en Europe n'a rendu autant de services à la dynastie qu'elle a servie ni versé plus de sang pour en cimenter la puissance.

Au Landtag de Prusse, de 1862 à 1866, le parti conservateur a été seul à soutenir la politique aventureuse et inconstitutionnelle de Bismarck. Il n'a jamais cessé de fournir au gouvernement cette quantité d'officiers et de fonctionnaires qui sont une des grandes forces de l'armée et de l'administration allemandes. Ennemis acharnés du socialisme, ses chefs ont compris cependant l'opportunité de la législation sociale, inaugurée sous Guillaume Ier et complétée sous Guillaume II, et ses représentants l'ont votée docilement, quoique sans enthousiasme. Mais le défaut de la cuirasse dans ce patriotisme irréprochable est la préoccupation primordiale des intérêts agrariens. La protection de l'agriculture, une des sources nécessaires de la prospérité d'un Etat, doit être, suivant la doctrine conservatrice, le premier devoir du gouvernement impérial.

La fidélité dynastique des hobereaux prussiens, de ces junkers qui sont les vrais nobles dans un royaume où la noblesse féodale ne survit guère qu'en Silésie et sur les bords du Rhin, est dépourvue de toute servilité. Plus royalistes que

le roi ils entendent lui dicter la bonne politique à suivre. Une version satirique de l'hymne national à l'usage des conservateurs contient le dystique suivant :

Unser Kœnig absolut,

Wenn er unseren Willen tut !

c Que notre roi soit absolu, pourvu qu'il fasse notre volonté ! »

Le chef du parti conservateur, tant au Reichstag qu'au Landtag prussien, est M. de Heydebrand, surnommé le Roi non couronné de Prusse. Qu'on ne s'imagine pas un géant teuton, comme quelquesuns des gentlemen farmers des provinces orientales, rudes et agrestes, mais un petit vieillard très simple, renfermé la plupart du temps dans une attitude d'attention silencieuse. Le leader conservateur parle peu ; lorsqu'il prend la parole, son éloquence tranchante et sa dialectique serrée font sensation. Son discours contre la convention du 4 novembre 1911 et la politique d'arrangement avec la France est encore dans toutes les mémoires allemandes. En demandant amèrement au chancelier à quoi les armements colossaux de l'Empire sur terre et sur mer pouvaient bien servir, si la Germanie était obligée de battre en retraite au moment critique, et pourquoi l'on avait brandi l'épée allemande à Agadir, si c'était pour la remettre ignominieusement au fourreau par crainte de la perfide Albion, M. de Heydebrand nous a

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révélé le diapason belliqueux auquel était monté son parti. Celui-ci n'a pas cessé depuis lors de poursuivre énergiquement, par la plume et par la parole, la revanche d'Agadir sur la France et ses complices.

Le centre, presque autant que le parti conser vateur, est un parti de droite. Il s'est formé dans les provinces du Rhin, anciens électorats ecclésiastiques, en Bavière, en Bade, ainsi qu'en Silésie, pour résister au nom de la minorité catholique du pays à l'esprit d'intolérance de la majorité protestante et assurer à l'Eglise la liberté à laquelle elle a droit. Bien que des écrivains autorisés se soient évertués à nous persuader le contraire, le centre est un parti confessionnel. Il fait passer les intérêts de la religion en première ligne ; gagné cependant, comme les autres, à l'idée nationale, il s'efforce de maintenir le caractère fédératif de l'Empire.

Les députés du centre sont au nombre de 89 et l'Allemagne comptait en 1911 24 millions environ de catholiques contre 40 millions de protestants ou évangéliques. Le découpage des circonscriptions électorales, tel qu'il existe, est cause sans doute que le parti ne possède pas le chiffre de représentants auquel il pourrait prétendre. Il

semble cependant avoir atteint son zénith et, s'il réussit encore à conserver ses principales positions dans les batailles du scrutin, il ne les augmente plus. Son grand adversaire auprès des ouvriers est le socialisme. Aussi, pour garder ses adhérents dans les centres industriels, la droite catholique a-t-elle considérablement élargi son programme conservateur. Elle subit l'influence de la démocratie chrétienne qui domine dans les Etats du sud. On s'aperçoit fort bien aujourd'hui, — et les journaux protestants n'ont pas manqué de le faire ressortir, — qu'il existe dans le parti deux courants contraires et un certain antagonisme entre les directions religieuses de Cologne et de Breslau, cette dernière plus conservatrice et plus obéissante aux avis venus de Rome, tandis que l'autre cherche à s'émanciper de la tutelle du Vatican sur le terrain de la politique sociale. Cette divergence d'idées a été mise en lumière par la discussion soulevée au sein du catholicisme allemand pour le maintien des syndicats mixtes, composés d'ouvriers catholiques et protestants.

Au Reichstag, pendant dix-sept ans, de 1890 à 1907, le centre a posé ses conditions, dicté même sa volonté, pour laisser passer les projets de loi qui présentaient un intérêt vital aux yeux du gouvernement. Battu par le Bloc de M. de Bùlow, il a pris sa revanche deux ans après, en faisant échouer la réforme financière du chancelier. Le centre, s'il n'était plus depuis lors le maître absolu

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du scrutin, restait toujours pour le gouvernement un allié douteux et dans les batailles importantes sa défection pouvait déplacer la victoire.

On ne saurait nier qu'il existe entre lui et le parti catholique belge de très grandes affinités. Tous deux ont le même idéal, luttent avec la même énergie, afin de préserver la conscience des fidèles de l'envahissement des doctrines avancées et des ravages de la libre pensée. Les succès électoraux des cléricaux belges étaient célébrés par les journaux du centre avec autant d'enthousiasme que les leurs. La Belgique, dévouée en grande majorité aux mêmes croyances que les catholiques allemands, aurait pu s'attendre à quelque sympathie de leur part, quand son territoire a été lâchement violé. Aucun cri de pitié ou de commisération chrétienne n'a jailli cependant du cœur des députés du centre, après l'attentat accompli par leur Empereur protestant ; aucune intercession n'est venue de leur côté en faveur de nos populations violentées ; aucune protestation contre le meurtre de nos prêtres ni contre la destruction de nos vieilles églises, où beaucoup d'entre eux s'étaient pieusement agenouillés, lorsqu ils venaient nous visiter. S'ils ont parlé de la Belgique, c'a été pour en proposer l'annexion, comme l'a fait le député Erzberger, un de leurs principaux leaders, dans une déclaration enregistrée avec empressement par toute la presse allemande. Or ce bon catholique n'invoquait, pour justifier son

odieuse suggestion, d'autre droit que le droit brutal de la conquête, d'autre intérêt que celui qu'aurait l'Empire allemand à posséder la Flandre maritime avec lé beau port de l'Escaut, convoitises dissimulées sous les fausses accusations dont il s'efforçait, comme ses confrères protestants, d'entacher l'héroïque résistance des Belges.

Le parti libéral se divise en deux fractions, ainsi qu'il arrive dans la plupart des autres pays : les nationaux libéraux ou modérés et les démocrates progressistes ou ultra-libéraux. Leurs forces sont à peu près égales au Reichstag. Les premiers représentent plutôt l'industrie, les seconds le commerce, tous deux la bourgeoisie monarchiste, opposé à l'ingérence du pouvoir religieux, quel que soit son nom confessionnel.

Les nationaux libéraux ont eu un passé brillant, lorsqu'ils formaient le noyau solide de la majorité qui, dans les premières années de l'Empire, votait fidèlement les projets de loi de Bismarck. Malgré quelques accès de mauvaise humeur et de bouderie, leurs votes ont continué d'être acquis aux lois d'intérêt national et à la politique mondiale, à l'extension des armements et aux dépenses coloniales. On pourrait s'imaginer qu'une certaine communauté d'opinions, un égal penchant pour un

régime laïque qui enlèverait au clergé la direction morale de l'enseignement, une antipathie pareille à l'égard des influences aristocratiques, leur auraient fait considérer d'un œil moins hostile un gouvernement libéral, tel que celui de la République française : on serait tenté de croire qu'ils auraient essayé quelquefois de jeter un pont sur le fossé de haine qui séparait les deux pays. Ils ont au contraire travaillé à l'élargir. Jamais les défiances germaniques au sujet des désirs de revanche des républicains français n'ont été plus excitées que par les discours du leader national libéral, M. Bassermann, sur la politique étrangère où il était un des orateurs les plus écoutés. Ses exposés constituaient des réquisitoires aussi injustes que malveillants contre une nation qu'il n'avait pas pris la peine d'étudier ou qu'il n'avait vue qu'à travers les lunettes d'un germanisme exacerbé. Aussi la guerre a-t-elle dû combler les vœux de M. Bassermann et de ses amis.

Longtemps les démocrates progressistes, ennemis de l'extension du militarisme, votèrent contre toute aggravation des charges militaires. Ce fut le triomphe de la diplomatie du Prince de Biilow d'amener ces représentants intransigeants des classes moyennes à changer de front et à venir grossir les rangs des conservateurs et des nationaux libéraux, pour former une majorité gouvernementale et militariste. A partir de cette époque, les progressistes restèrent les soutiens dociles de

l'augmentation des effectifs. Qu'ils l'aient été d'abord dans l'intérêt de la défense nationale, cela paraît évident, mais ils n'ont pas pu se méprendre sur le caractère agressif des dépenses militaires de 1913 et en ont accepté d'avance toutes les conséquences, parce qu'ils étaient ralliés, eux aussi, aux idées d'expansion mondiale et coloniale. Elles flottaient dans l'atmosphère du Reichstag, comme dans l'air que tout le monde politique respirait alors à Berlin.

En 1884, le parti socialiste comptait, en chiffres ronds, 550 000 électeurs; en 1912, il en a eu 4 250 000 sur un total de près de 12 millions pour toute l'étendue de l'Empire. En 1884, le parti était représenté au Reichstag par 24 députés, en 1912 par 110 sur 397. Ces chiffres démontrent, avec l'éloquence qui n'appartient qu'à eux, les progrès faits par le socialisme en Allemagne.

Tous les hommes d'Etat allemands le considéraient comme un grand danger et, à l'exemple de l'Empereur, ils proclamaient trop haut leurs craintes dans leurs discours et dans leurs écrits. A quoi bon crier au feu, comme si la maison brûlait, alors qu'en réalité elle n'était menacée d'aucun incendie? Pourquoi cet affolement qui nous paraît un peu ridicule aujourd'hui? La science politique aile-

mande avait employé sans succès contre la contagion socialiste tous les remèdes, depuis le régime de répression de Bismarck jusqu'à la politique de réformes sociales de Posadowsky, mais au fond le microbe de la sociale démocratie n'avait rien de mortel. Le Prince de Bùlow exprime l'opinion dans son livre que le péril deviendrait sérieux si le socialisme, après avoir ravagé le prolétariat, s'introduisait dans la classe moyenne, rempart des institutions existantes. En fait il y avait déjà pénétré profondément et c'est parmi les intellectuels de la petite bourgeoisie qu'il recrutait ses chefs. J'ai entendu prophétiser à Berlin que l'Empire serait perdu le jour où la propagande socialiste se glisserait dans l'armée à travers les mailles de fer de la discipline prussienne. Mais la moitié peut-être des jeunes soldats étaient affiliés au socialisme ; se sont-ils moins bravement battus à cause de cela? Cette peur exagérée ou plutôt ce dépit ressenti par l'Empereur ne venait-il pas de l'attitude impertinente des députés socialistes et de leur refus de pousser au Reichstag le « Hoch ! » traditionnel en son honneur, simple gaminerie d'écoliers?

Il ne fallait pas être un très grand clerc pour s'apercevoir que la sociale démocratie avait évolué et qu'elle allait se transformant de jour en jour, depuis les temps héroïques où, malgré la menace de la prison, elle avait osé déclarer la guerre à la société capitaliste et au régime impérial. La gêné-

ration des vétérans révolutionnaires, les Liebknecht, les Bebel et les Engels, avait disparu. Elle était remplacée par des opportunistes ou révisionnistes, des Franck, des Bernstein, des Heine, des Sudekum. Le changement fut surtout visible, après que le dernier apôtre de l'évangile marxiste, Bebel, étouffé par une maladie de cœur, eut dû abandonner la tribune du Reichstag et la direction du parti. C'est lui qui en avait été le patient organisateur, en tirant un merveilleux profit de l'esprit de discipline particulier au caractère allemand. La doctrine des héritiers de cet éloquent batailleur était restée en apparence celle de Karl Marx : lutte des classes, conquête du pouvoir politique pour faire la révolution sociale et établir la propriété collective des instruments de production. Mais leur programme appliqué visait des réformes plus pratiques, surtout en matière de garanties pour les ouvriers contre les patrons, de taxes et d'impôts. La sociale démocratie était devenue une opulente bourgeoise, possédant un fonds de caisse de 100 millions, régnant sur de multiples et puissants svndicats et sur 4 216 comités locaux, distribuant des subsides non seulement à ses nombreux enfants, mais encore aux étrangers, à condition qu'ils acceptassent ses directions. Avec de pareils moyens d'action, la lutte contre le patronat richissime n'avait rien d'inégal et la propagande marchait d'une allure accélérée. Aucun procédé révolutionnaire, pas de grève générale, d'at-

taque à la personne sacro-sainte de l'Empereur. La tactique employée consistait à pénétrer de plus en plus dans la vie parlementaire, non pas pour faire une opposition stérile au gouvernement, mais pour se servir de la tribune sonore du Reichstag, en vue de la diffusion des idées socialistes. La marche ascendante et ininterrompue de la sociale démocratie, ses gains extraordinaires à chaque renouvellement du Parlement autorisaient ses dirigeants à concevoir les plus vastes espérances. Ils se voyaient dans un avenir peu éloigné à la tête de la majorité parlementaire et alors le gouvernement impérial serait bien obligé de composer avec eux.

Leur conduite à l'annonce de la déclaration de guerre, qu'ils n'avaient rien fait pour prévenir, causa au dehors une profonde stupéfaction. Les moins indignés n'étaient pas les adeptes du socialisme à l'étranger, habitués à révérer comme des oracles leurs confrères allemands. Ceux-ci ne régnaient-ils pas sans conteste dans tous les congrès internationaux, où ils imposaient leurs théories et leurs décisions avec cet esprit intransigeant et dominateur, aussi remarquable chez eux que dans les classes capitalistes qu'ils combattaient? On avait bien tort, du reste, de s'étonner ou de s'indigner. Avant d'être socialistes, les députés au Reichstag sont allemands, comme leurs électeurs, et convaincus déjà sur les bancs de l'école de la supériorité de leur race. De plus, pour les masses

ouvrières d'outre-Rhin la guerre, — une guerre courte et victorieuse qui ne faisait pas de doute, — était une bonne affaire, autant que pour le patronat. Elle favoriserait l'invasion des produits de l'industrie allemande dans les pays vaincus, elle vaudrait à l'Empire de riches colonies, elle assurerait l'hégémonie définitive du parti ouvrier germanique sur le socialisme international. Rappelez-vous que les disciples et héritiers de Marx avaient toujours fait la sourde oreille à l'invitation des compagnons étrangers de répondre à une déclaration de guerre par une grève générale î Rappelez-vous qu'accusés au Reichstag par leurs adversaires de manquer de patriotisme, ils répondaient que tous les socialistes allemands prendraient le fusil, comme les bourgeois, si l'Allemagne était attaquée !

Une convient donc pas d'être surpris que la députation socialiste , au lieu de protester contre la guerre , ait voté à l'unanimité, le 4 août, les crédits militaires demandés par le chancelier ni qu'elle ait accepté, les yeux fermés, les affirmations du gouvernement relatives à une agression de la Russie et delà France. Malgré quelques refus individuels, elle continuera d'accorder les milliards nécessaires, de même que ses électeurs, enrégimentés sous l'étendard impérial, continueront d'arroser de leur sang de prolétaires tous les champs de bataille, pour faire triompher l'impérialisme et l'aristocratie prussienne. Mais létonnement nous fut permis,

quand nous lûmes les déclarations faites à Stuttgard l'hiver dernier par l'un des plus notables députés socialistes, M. Wolfgang Heine. Elles marquent une orientation nouvelle du parti, son ralliement à l'Empire et à ses grandes institutions centralisatrices, la monarchie et l'armée, qui sont les pièces de résistance de la puissante armature germanique. Les écrivains conservateurs nous avaient appris que le gouffre, creusé dès l'origine entre la royauté et la sociale démocratie, était impossible à combler. Le gouvernement impérial ne désarmerait pas, tant que son ennemie n'aurait pas capitulé en faisant adhésion à la monarchie et à l'ordre de choses qu'elle personnifie. Eh bien ! le miracle est accompli et c'est la guerre qui Ta opéré. La sociale démocratie cessera de miner les fondations dynastiques et militaires de l'Etat : elle s'est proclamée impérialiste.

Le miracle sera-t-il de longue durée et le vieux démon révolutionnaire ne s'emparera- t-il plus de l'âme de la nouvelle convertie? Attendons le retour de la paix. Il semble bien que l'accord entre les deux anciens adversaires repose sur une équivoque. Pour prix de son concours pendant la lutte européenne, le socialisme exigera des concessions consistant en réformes politiques, qui nécessiteraient une modification de la constitution impériale et de celle de l'Etat prussien ; l'octroi du suffrage universel à la Prusse est le moins qu'il puisse demander. Alors viendra pour l'Empereur autocrate le quart

d'heure de Rabelais. Supposez que Guillaume II, amoindri par une guerre décevante, n'ait pas la force de résister aux revendications du prolétariat germanique. La puissance passerait de ses mains affaiblies dans celles d'un Reichstag plein d'ardeur et dévoré d'ambition. Que si, malgré l'échec de ses projets aventureux, il repoussait les demandes populaires, quel conflit serait à prévoir entre un César diminué et un parti grossi- de tous les mécomptes, de tous les deuils, de toutes les ruines que la guerre aura entassés ! La victoire pourrait seule sceller, — et pour combien de temps, au moyen de quel compromis? — la réconciliation de deux rivaux tels que l'autocratie et le socialisme. La défaite ou seulement une paix infructueuse aurait un long retentissement sur la situation intérieure et sur la paix civile de l'Allemagne.

Depuis la fondation de l'Empire, les chanceliers ont dû gouverner au Reichstag avec des majorités de coalition. Ce système avait des avantages et des inconvénients plus grands encore : des avantages, en ce que le gouvernement n'était lié à la politique d'aucun parti ; des inconvénients, parce que, pour faire voter des projets de loi auxquels il attachait de l'importance, il se voyait obligé à des mar-

chandages continuels avec les partis et les groupes.

Bismarck s'était appuyé d'abord sur les nationaux libéraux qui étaient les plus nombreux dans les premières assemblées ; avec eux il fît campagne contre Rome. Mécontent des libéraux, décimés eux-mêmes aux élections qui suivirent la dissolution du Reichstag après les attentats contre l'empereur Guillaume Ier, il se rapprocha des partis conservateurs, protestant et catholique. Le second ayant fait échec, avec les progressistes, à la loi dite du septennat militaire, le chancelier en vue des élections de 1887 forma le célèbre cartel, composé des conservateurs et des nationaux libéraux. Ce fut le premier essai de ce mariage de raison de deux principes de gouvernement opposés, l'immobilité et le progrès, qui n'eut pas en Allemagne plus de durée qu'ailleurs.

Vingt ans après, le Prince de Bûlow, acculé aux mêmes difficultés et toujours forcé de compter avec le centre, se heurta à son refus obstiné d'accorder les crédits nécessaires pour l'augmentation des troupes coloniales. Il crut faire un coup de maître en rassemblant contre le centre et les socialistes une majorité, constituée cette fois par les conservateurs, les nationaux libéraux et les progressistes, groupement baptisé du nom français de Bloc. Les élections de 1907 lui donnèrent une victoire éphémère sur les socialistes seulement, car le centre sortit indemne de l'épreuve électorale. Mais l'attelage à trois que le chancelier s'imaginait pouvoir

mener d'une main sûre était trop hétérogène pour rester longtemps réuni. Le cheval de droite fut le premier à ruer dans les traits et s'échappa, afin de rejoindre son camarade d'écurie, le centre, qui l'appelait sur les prairies de l'opposition. Conservateurs protestants et catholiques formèrent alors un nouveau bloc, bleu et noir, contre la réforme financière du gouvernement. Le Prince de Bùlow avait absolument besoin de faire triompher son projet au Reichstag, seul moyen de s'imposer comme l'homme indispensable à l'Empereur, dont il avait perdu l'amitié et encouru la rancune dans l'affaire de l'interview du Daily Telegraph. Il posa donc la question de cabinet, comme un simple ministre parlementaire, et menaça de se retirer si sa réforme n'était pas votée. Obligé, après son échec, de tenir sa parole, il présenta sa démission au souverain qui se fit un plaisir de l'accepter.

Si le centre a été jusqu'à présent au Reichstag le facteur le plus capable de modifier, suivant ses convenances, la majorité des votants, le parti qui a possédé le plus d'influence sur l'orientation de la politique intérieure du gouvernement est le parti conservateur. L'étude de l'histoire de l'Allemagne depuis le renvoi de Bismarck nous apprend qu'un chancelier ne peut pas se maintenir longtemps au pouvoir contre le gré des agrariens, quoiqu'ils soient moins nombreux que d'autres groupements au Parlement impérial. Gaprivi et Bùlow l'ont

expérimenté, chacun à son tour. Le premier avait lésé les intérêts des propriétaires de Test par ses concessions aux Etats étrangers, en abaissant les droits d'entrée sur les céréales, afin d'être à même de conclure avec eux des traités de commerce avantageux au développement de l'industrie nationale. Le second avait tenté de faire supporter aux agrariens une part proportionnelle des charges de sa réforme financière, principe équitable, appuyé par tous les éléments libéraux.

Mais un chancelier soutenu par les conservateurs, peut braver, comme on l'a vu, l'opinion publique et l'opposition du Reichstag. Ce fut le cas de M. de Bethmann-Hollweg dans la discussion de l'affaire de Saverne où il avait défendu, sans beaucoup d'éloquence du reste, le droit intangible de l'armée de se faire elle-même justice. Il supporta philosophiquement un vote de blâme accablant et répondit avec sérénité à la majorité que son vote ne l'atteignait pas, parce qu'il n'était responsable de ses actes que vis-à-vis de l'Empereur et non vis-à-vis du Parlement. S'il se savait aussi invulnérable, c'est qu'il était en communion de sentiments avec les junkers et tous les Prussiens réactionnaires, d'une intransigeance farouche, dès qu'on osait toucher aux privilèges de l'armée.

Cette royauté occulte que les chefs du parti conservateur s'arrogeaient dans les coulisses de la scène politique a reçu, il y a deux ans, une atteinte

d'autant plus sensible qu'elle les blessait dans leurs intérêts les plus chers. Jusqu'alors ils avaient réussi à préserver la propriété immobilière et surtout sa transmission par héritage des impositions nouvelles, nécessitées par l'augmentation des dépenses de l'Etat. Mais voilà que la couverture financière de la loi militaire de 1913, dont j'ai parlé au chapitre précédent, a été votée par une coalition du centre, des socialistes et des partis libéraux, non d'après le projet du gouvernement, mais avec des remaniements qui grevaient la richesse foncière comme les autres. Le contre-coup qu'a eu ce vote sur les événements récents m'oblige à entrer dans quelques développements, pour exposer le mécanisme de la partie financière de cette loi importante.

« Il faut, dit le rapport officiel et secret allemand, publié au livre jaune de 1914 et daté du 19 mars 1913, au lendemain du dépôt de la loi militaire, mener les affaires de telle façon que, sous la pesante impression d'armements puissants, de sacrifices considérables et d'une situation politique tendue, un déchaînement soit considéré comme une délivrance, parce qu'après lui viendraient des décades de paix et de prospérité, comme après 1870. »

Les nouvelles charges financières étaient en effet

bien lourdes, même pour un peuple qui s'enrichissait à vue d'œil comme le peuple allemand. Les dépenses, occasionnées par la loi militaire, étaient de deux sortes : celles qui, une fois faites, ne devaient pas se renouveler, onze cents millions de francs environ, s'échelonnant sur trois ans, et les dépenses annuelles permanentes, évaluées à 491 millions pour les premières années, à 232 millions et demi pour les suivantes à partir de 1915.

Où trouver ces sommes énormes dans un pays surchargé d'impôts ? Il ne restait dans la caisse de l'Empire que 100 millions de recettes des années précédentes. Le chancelier ne pouvait songer à de nouvelles taxes de consommation ; il avait, d'ailleurs, les mains liées au Reichstag par le vote d'une proposition de MM. Bassermann et Erzberger, présentée l'année précédente, qui mettait le gouvernement dans l'obligation de déposer avant le 31 mars 1913 un projet d'impôt sur la possession, autrement dit sur la fortune. « Mais un impôt « général d'Empire sur la possession, déclara au « cours de la discussion le secrétaire d'Etat à la « Trésorerie, M. Kuhn, eût porté atteinte à la sou- « veraineté financière des Etats confédérés et le « gouvernement impérial ne pouvait pas entrer « dans cette voie, sans léser le caractère fédératif « de l'Empire. » N'oubliez pas que la Prusse aurait été blessée la première, étant le plus important des États confédérés, par un coup porté à son indépendance fiscale.

Un emprunt intérieur d'un milliard de marks n'était pas réalisable, vu la situation du marché où les emprunts les plus avantageux des villes allemandes parvenaient péniblement à se placer. Impossible, d'autre part, de s'adresser à l'épargne étrangère, qui n'aurait pas prêté un centime pour l'augmentation des armements de l'Allemagne, considérés déjà comme très inquiétants.

Le secrétaire d'Etat crut se tirer d'affaire, en soumettant à l'approbation du Reichstag toute une gerbe de mesures financières des plus variées.

En vue de couvrir les dépenses permanentes, il proposait d'abord quelques expédients, puis un relèvement du taux des contributions matriculaires payées par les Etats confédérés, sur le dos de qui était ainsi rejetée une nouvelle part des dépenses de l'Empire. Enfin, pour dégager le gouvernement de la promesse faite en 1912 au Reichstag et relative à l'impôt sur la possession, M. Kùhn déposa un projet de loi établissant un impôt sur l'accroissement de la fortune dans les Etats confédérés qui n'auraient pas possédé eux-mêmes en 1916 un impôt de cette nature et dont les ressources ne suffisaient pas à couvrir l'augmentation qu'on leur demandait de leurs contributions matriculaires/

En vue de subvenir aux dépenses non renouvelables, le projet gouvernemental imaginait, — ce fut sa pensée vraiment originale, — une taxe extra* ordinaire sur la fortune et le revenu, à verser en deux ans. Cette taxe, le « Wehrbeitrag », était

une véritable contribution extraordinaire de guerre, frappée sur les capitalistes en pleine paix, alors qu'aucun orage n'assombrissait le ciel de l'Allemagne, une contribution levée sur le patriotisme des classes aisées, un appel pressant au sentiment national, à quoi le gouvernement était persuadé que celui-ci répondrait avec enthousiasme. Les fortunes étaient imposées jusqu'à la limite très basse de 10 000 marks et les revenus à partir de la limite très haute de 50 000.

Le projet du secrétaire d'Etat fut froidement accueilli, dans la discussion en première lecture, par les éléments libéraux. Il devint bientôt de toute évidence que le vote de la couverture financière, que le chancelier voulait obtenir au plus tard en juillet, n'aurait pas lieu, s'il ne se résignait pas à de profondes modifications. M. de Bethmann- Hollweg, pressé d'aboutir, reconnut que les propositions du gouvernement n'étaient pas immuables.

La commission du budget tailla aussitôt dans le vif. Pour la taxe extraordinaire, elle recula la limite des fortunes imposables à 50 000 marks avec un revenu inférieur à 2 000 marks et, en rendant la taxe progressive, elle imposa les revenus supérieurs à 5 000 marks et dépassant de 1 000 marks le revenu type correspondant à 5 °/0 du capital. Pour l'évaluation des biens immobiliers, elle conserva le procédé de la capitalisation fictive, en multipliant les revenus par 25, au lieu de 20, coef-

fîcient proposé par le gouvernement et jugé trop favorable aux propriétaires agrariens. Les Princes furent astreints, comme de simples citoyens, à la taxe extraordinaire ; l'assurance, donnée par les familles princières de leur contribution volontaire à cette imposition patriotique, ne fut pas considérée comme suffisante. Mais la commission en excepta les biens de mainmorte contre l'avis des libéraux. La taxe dut être perçue en trois termes : le premier un mois après la fixation des sommes imposables, arrêtées au 31 décembre 1913, le deuxième en 1915, le dernier au 15 février 1916.

Un grand nombre de contribuables allaient avoir à payer en deux ans pour ce Wehrbeitrag des sommes égales ou supérieures à un tiers de leurs revenus. Sacrifice très supportable pour les industriels, les banquiers, les sociétés commerciales et autres, qui possédaient des capitaux en réserve. Mais un propriétaire terrien, vivant de son revenu, serait obligé de réduire son train d'existence ou d'emprunter en hypothéquant son bien, comme le modeste rentier de vendre ou de mettre en gage une partie de ses valeurs.

Pour les dépenses permanentes la commission rejeta l'augmentation des contributions matriculaires proposée par le gouvernement, sous prétexte que l'Empire ne devait pas demander l'aumône aux Etats confédérés. Elle accepta, au contraire, le principe de l'impôt sur l'accroissement de la fortune

avec des modifications de détails. Elle en exempta les familles princières, mais non les sociétés.

En deuxième et troisième lectures, le Reichstag adopta les conclusions de sa commission et le 30 juin, à la date désirée par le gouvernement, la loi de couverture financière fut votée, comme je l'ai dit plus haut, par une majorité imposante, composée des partis libéraux et socialiste auxquels s'était joint le centre, les conservateurs étant les principaux opposants.

C'était une grande victoire des éléments les plus avancés, progressistes et socialistes. Le centre et les nationaux libéraux se rallièrent à eux, en se persuadant qu'il était impossible de faire revivre la proposition Bassermann-Erzberger. En fait le Reichstag suivait une route voisine de celle que les auteurs de cette proposition avaient recommandée. Le nouvel impôt sur l'accroissement de la fortune était, d'autre part, le premier pas dans une voie où les libéraux et les socialistes n'avaient cessé de pousser le gouvernement, l'introduction sur une vaste échelle des impôts directs parmi les ressources de l'Empire, tandis que leur produit restait, d'après la tradition bismarckienne, presque exclusivement réservé aux Etats confédérés. Les socialistes auraient voulu davantage : faire peser tout le poids de cette charge sur les classes privilégiées.

Le vote du Reichstag constituait en définitive une sorte de violation du pacte fédéral et une mainmise du Parlement impérial sur les privilèges des

États particuliers ; il marquait un acheminement vers l'unification absolue de l'Empire au moyen de procédés fiscaux. Aussi cet empiétement du pouvoir central ne fut-il accepté qu'en murmurant par la Saxe et les États du sud, dont les délégués' au Bundesrat durent s'incliner devant la raison d'État invoquée par le gouvernement et ratifier ce qu'il prétendait être une mesure de salut public. On peut dire que l'indépendance financière des États confédérés a cessé depuis ce jour d'exister.

La colère des conservateurs s'exhala dans les colonnes de leurs journaux et dans les discours de leurs chefs. Leurs représentants au Reichstag, cramponnés au projet du gouvernement, avaient repoussé désespérément le nouvel impôt sur l'accroissement de la fortune, parce qu'il portait atteinte à l'autonomie des États particuliers, en réalité parce qu'en frappant l'augmentation de la richesse provenant, soit de sa plus-value, soit de successions en ligne directe, il ne respectait pas leur situation, privilégiée jusque-là, de propriétaires agrariens.

Le parti conservateur allait-il accepter cette défaite, sans essayer d'avoir sa revanche? L'aristocratie qui le mène avait appuyé tous les coûteux projets de grossissement des effectifs militaires, pour assurer dans une prochaine guerre la victoire

de l'Allemagne; elle était punie par où elle avait péché. Désormais les propriétaires agrariens subiraient le sort commun à tous les contribuables et ne pourraient plus consacrer la totalité de leurs ressources disponibles à améliorer leurs cultures, dans l'âpre lutte qu'ils soutiennent avec une remarquable énergie contre un sol ingrat. Leur déroute était due à la multiplication des voix socialistes, à la place conquise au Reichstag par la sociale démocratie, dont la force d'attraction entraînait les démocrates chrétiens du centre et les libéraux les plus avancés. Fallait-il se soumettre à la prédominance de la gauche ou réagir contre elle, en essayant d'endiguer une fois pour toutes le flot socialiste, sinon il finirait par ronger les fondations les plus solides de la monarchie?

Pensez aux sentiments qui unissent le parti conservateur à l'aristocratie militaire et n'en font qu'une seule tête ; à l'empire qu'il a toujours possédé sur le gouvernement impérial, dont les chanceliers se disaient, comme le prince de Bûlow, des conservateurs de race et de tradition ; réfléchissez à son influence sur l'entourage de l'Empereur; rappelez-vous l'esprit de domination de ses chefs, dirigés par des mobiles très divers, patriotisme prussien, intérêts de caste, intérêts matériels ; rapprochez enfin la date du vote de la loi financière de celle de la déclaration de guerre à la Russie, vous arriverez à cette conclusion que le parti des hobereaux a mis ce court intervalle à profit pour

agir énergiquement sur Fesprit du souverain et le décider à hâter les événements.

L'enthousiasme assez factice, avec lequel on avait salué dans les salons de Berlin l'apparition de la contribution extraordinaire, était tombé après le vote du Reichstag, comme un feu de paille, et les fronts se rembrunissaient à l'approche de la première échéance. Les sacrifices de plus en plus onéreux, exigés pour l'armée et la marine et qui pesaient maintenant sur toutes les épaules, faisaient désirer ardemment un terme à la progression constante des armements et des impôts. Le soulagement de ce dur fardeau, on ne l'entrevoyait plus qu'après une guerre. « Que son déchaînement soit considéré comme une délivrance ! » dit le rapport secret que j'ai déjà cité. C'était bien là le sentiment qui s'infiltrait dans toute l'Allemagne. Le lendemain du premier jour de la mobilisation générale, je m'étonnais, en causant avec le ministre de Bavière, que les manifestations belliqueuses eussent été la veille au soir plus bruyantes à Munich qu'à Berlin : « Que voulez-vous ? me répondit-il. Nous sommes « écrasés d'impositions ordinaires et extraordi- « naires. Le moment semble favorable ; la France « et la Russie ne sont pas prêtes. Le peuple bava- « rois se dit que la guerre vaut mieux que la pro- « longation d'une situation intolérable. »

A cette lassitude, exploitée par le parti militaire pour l'accélération de ses projets, venait peut-être s'ajouter dans l'esprit des conservateurs un calcul

politique qu'il n'est pas malaisé de deviner. Une guerre victorieuse était l'unique moyen d'arrêter l'Empire sur la pente démocratique où il glissait et, pour les partis modérés, de ressaisir la maîtrise au Reichstag. Tout pourrait être permis en Allemagne au souverain vainqueur, décoré aux yeux de ses sujets et de ses confédérés d'une auréole de gloire éblouissante. N'était-ce pas après des guerres heureuses que Bismarck avait triomphé des dernières résistances des séparatistes? Mais le grand homme avait commis la faute, expiée durement par ses successeurs, de faire élire le Reichstag au suffrage universel. Peu à peu le vote populaire menaçait d'engendrer un monstre, un Parlement informe où la majorité serait conduite parle parti de la révolution sociale. Les conservateurs avaient réussi à empêcher, malgré la promesse faite par l'Empereur, une réforme électorale pour la Chambre des députés de Prusse. Est-ce trop présumer de la hardiesse de leurs chefs que de leur prêter le dessein de pousser Guillaume II, après la victoire, à réformer la constitution de 1871 dans un sens réactionnaire ?

Un pays, de qui la faiblesse n'a inspiré aucun respect au gouvernement impérial, avait prouvé qu'il était possible d'imposer un balancier régulateur aux mouvements précipités du suffrage universel par la représentation des minorités, le vote obligatoire et le suffrage plural. En Allemagne une réforme s'inspirant de ces moyens ou tout autre

frein, qui aurait enrayé fortement la machine électorale, eût été facile à appliquer à la constitution dans un moment propice. La grande majorité de la nation germanique, gavée d'ambitions satisfaites, ayant devant les yeux un long avenir de suprématie mondiale et de prospérité économique sans bornes, n'aurait opposé aucune résistance sur le terrain constitutionnel au Hohenzollern, rentré de l'étranger en triomphateur.

Ce n'est là, j'en conviens, qu'une hypothèse ; elle n'a rien d'invraisemblable pour qui connaît l'esprit combatif du conservatisme prussien.

Mais toute médaille a son revers, même celle frappée d'avance à l'effigie de Guillaume II, Empereur d'Europe. Que l'Allemagne sorte humiliée et affaiblie pour longtemps d'une lutte où les chances de succès les mieux calculées auront été détruites par l'imprévu, l'échafaudage de ses rêves de grandeur devra s'écrouler. En demandant des comptes à la folle confiance de ses gouvernants, si l'on écarte la possibilité d'une révolution, pour laquelle ce pays de l'obéissance innée a peu de penchant, le peuple allemand ne réclamera-t-il pas une limitation de la puissance impériale sous la forme du régime parlementaire, de la vraie liberté politique? En 1913, le comte de Schwerin-Lowitz, président de la Chambre des députés de Prusse, disait en province, à un meeting du parti conservateur, que les Prussiens, accoutumés depuis des siècles à se sentir gouvernés par la main de fer de leurs rois, satis-

faits de leurs excellents fonctionnaires, ne s'accommoderaient jamais de l'instabilité administrative inhérente au régime parlementaire. Et d'abord la vraie Prusse n'est qu'une partie restreinte de l'Allemagne. Si, d'un autre côté, le parlementarisme, comme toute chose humaine, a ses défauts, plus apparents ou plus sensibles suivant les races qui en font usage, ces imperfections, si grandes soient-elles, semblent minimes, quand on les compare aux calamités d'une guerre européenne, provoquée par l'humeur, l'ambition ou la mauvaise politique d'un autocrate. Peu d'hommes auront fait plus de mal que Guillaume II au principe monarchique, dont il se croyait le chevalier et le défenseur. Le roi des Belges heureusement a montré, en face de ce César d'un autre âge, qu'un roi vraiment moderne peut personnifier l'âme admirable de son peuple, résolu à combattre jusqu'à la mort pour rester indépendant.

Dans les pays à institutions parlementaires, le souverain doit compter avant tout avec les sentiments de la masse de la population et avec une opinion publique plus active, plus puissante et plus éclairée. Une guerre mondiale de rapines et de conquêtes eût été si impopulaire en France et en Angleterre, n'en déplaise aux plumitifs germaniques, que le gouvernement de l'un ou de l'autre de ces pays de liberté n'en aurait jamais pris l'initiative. Les Allemands, délivrés des entraves de leur constitution actuelle, gouvernés non plus par

des fonctionnaires, mais par des ministres responsables et sortis du suffrage populaire, reviendraient d'eux-mêmes, j'en ai l'espoir, à un idéal de progrès par la paix.

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