DE LA GUERRE
J'étais arrivé à Berlin quelques mois après le dénouement diplomatique du conflit marocain. Je savais déjà que la convention du 4 novembre 1911 avait causé une profonde déception en Allemagne. Mais quel était l'état des esprits ? Restaient-ils surexcités, surchauffés par les incidents de l'été précédent ? Ou bien tendaient-ils à se refroidir insensiblement et à reprendre leur température normale de mauvaise humeur à l'égard des voisins de l'ouest et le degré d'aigreur habituel, qui caractérisait depuis huit ans les relations franco-allçmandes? Je résolus de commencer à ce sujet une enquête qui dura assez longtemps.
Auprès de qui me serais-je renseigné tout d'abord, si ce n'est auprès du monde des affaires, puisqu'il passe à tort ou à raison pour indiquer,
comme un baromètre très sensible, les oscillations de l'opinion publique ? J'étais recommandé à plusieurs grands banquiers de Berlin. De plus notre consul général, M. F. de Mendelssohn, co-directeur d'une des maisons les plus anciennes et les plus estimées de la capitale allemande, mit un aimable empressement à me faire rencontrer chez lui plusieurs personnalités intéressantes du haut commerce et de la haute banque. Tous ces Messieurs me parurent des partisans convaincus de la paix. La même note pacifique résonnait dans leurs discours. D'après eux, la tranquillité européenne n'avait été à aucun moment sérieusement menacée pendant la crise d'Agadir. Quel que fût le jugement que l'on dût porter plus tard sur l'œuvre diplomatique de M. de Kiderlen, il était trop tôt pour en apprécier avec équité les désavantages ou les profits. L'Allemagne laborieuse voulait vivre en bons termes avec la France ; la paix était nécessaire aux affaires et la finance allemande, en particulier, avait tout intérêt au maintien de ses fructueuses relations avec la finance française.
Au bout de quelques mois, j'acquis l'impression que ces pacifistes personnifiaient alors — en 1912, -T- l'opinion la plus commune, la plus répandue, mais la moins bruyante, l'opinion de la majorité.
Par majorité il faut entendre, non pas celle des classes dirigeantes, mais celle de la nation prise dans son entier. La plus grande partie de la population en effet, la masse des ouvriers de l'industrie
l'état des esprits 173
affiliés aux syndicats socialistes ou chrétiens, les petits artisans démocrates des villes, les paysans des régions agricoles, aimaient par instinct autant que par raison la paix qui les faisait vivre et prospérer. Ils redoutaient la guerre, parce qu'elle représentait le chômage, la perte certaine de salaires, l'inconnu tout au moins. Personne ne craignait en Allemagne les autres misères qui font cortège à la guerre, l'invasion du territoire, la dévastation ou la famine, car personne, parmi les prolétaires comme parmi les bourgeois, ne doutait de la victoire. Toutefois, dans cette nation travailleuse, le rêve général n'était pas de faire des conquêtes, mais de continuer à gagner de l'argent et à s'enrichir. Les témoignages que j'ai recueillis de la bouche de quelques-uns des plus humbles artisans de la prospérité nationale concordaient tous sur ce point.
Parmi les partisans de la paix, il me semble qu'on pouvait ranger encore, en remontant l'échelle sociale, la majorité des patrons de la grande et de la petite industrie et les commerçants en gros aussi bien que les détaillants. Les industriels qui travaillaient avec des capitaux empruntés,— ils sont légion en Allemagne, — avaient besoin de crédit, donc de tranquillité ; toute crise extérieure, ayant comme contre-coup un arrêt dans les affaires, les aurait mis en difficulté de faire face à leurs échéances et, en se prolongeant, elle aurait menacé de les ruiner. Les chefs des grandes entre*
prises qui étaient leurs propres banquiers entrevoyaient dans une guerre une diminution temporaire de leurs profits, vraisemblablement même une interruption de leurs relations avec les pays d'outre-mer. Ce serait méconnaître leur perspicacité que de croire qu'ils ont tous partagé les illusions du gouvernement impérial au sujet de l 'indifférence de l'Angleterre et de son complet détachement des conflits européens. Des préoccupations toutes contraires ont dû hanter l'esprit entreprenant des grands armateurs de Hambourg et de Brème autant que celui des directeurs de la Deutsche Bank et de la Disconto, toujours occupés à élaborer de nouveaux projets. Le soin qu'ils prenaient de rassurer leurs amis de Londres sur les desseins pacifiques de la politique allemande nous est la preuve du prix qu'ils attachaient, sinon à la paix européenne, au moins à la paix des mers.
Dans la société berlinoise elle-même, au plus haut degré de la hiérarchie des classes, restée très solide malgré les assauts que lui livraient les nouveaux enrichis, j'ai rencontré des pacifistes sincères. La vieille noblesse allemande, inscrite au livre d'or de l'almanach de Gotha, plus cosmopolite que les hobereaux de province, cultivant volontiers des relations de famille avec les aristocraties étrangères, ne m'a point paru nourrir de haine contre les Français ou les Anglais. Cette haine vigoureuse était plutôt propre aux classes bourgeoises, jalousie de parvenus de la richesse
l'état des esprits 175
contre les possesseurs d'anciennes fortunes. Mais les sentiments personnels de quelques Altesses Sérénissimes ne comptaient guère dans la balance, d'autant plus que ces grands seigneurs, courtisans et non conseillers de Sa Majesté Impériale, approbateurs de tous ses actes, n'avaient pour Elle que des révérences et des flatteries.
JI
La minorité belliqueuse, plus remuante et plus agissante, comprenait d abord le parti, dont j'ai parlé au chapitre m. Mais à côté des Allemands militants, il y en avait de plus tièdes ; à côté des pangermanistes et des disciples de von der Goltz et de Bernhardi, il y avait des esprits philosophes, qui voyaient venir la guerre comme un mal inévitable, comme une crise fatale, nécessaire à la santé et au développement de l'Empire. Les nuances parmi eux étaient aussi variées que les couleurs du prisme.
Chez les nobles de l'Allemagne du sud, par exemple, les traditions militaires de leurs familles restaient imprégnées de regrets séparatistes et d'une certaine hostilité envers la Prusse. De même dans la noblesse du Hanovre, noblesse pauvre (à part quelques grandes fortunes territoriales), adonnée au métier des armes et toujours fidèle au souvenir des bienfaits de la dynastie anglaise
qu'elle opposait à la parcimonie des Hohenzollern. Dans les provinces rhénanes, l'ancien voisinage de la France avait laissé une empreinte encore visible sur les classes supérieures où la culture française n'éveillait pas les mêmes sentiments de mépris et de haine qu'au nord et à l'est de l'Empire. Pour tous ces aristocrates une nouvelle guerre, c'est-àdire de nouvelles victoires, signifiait le triomphe plus complet de l'hégémonie prussienne et l'étouffement de l'autonomie des autres Etats. Si leurs cœurs de soldats -battaient à l'évocation de la patrie allemande devenant plus puissante, leurs yeux de provinciaux voyaient sans plaisir s'épaissir l'ombre où irait s'ensevelir ce qui leur restait d'un passé encore cher.
La grande bourgeoisie libérale s'est toujours piquée d'avoir un patriotisme aussi ombrageux que celui de l'aristocratie terrienne. Ses représentants au Reichstag ont voté, comme je l'ai dit, aussi régulièrement que les conservateurs toutes les lois militaires. Ce n'est pas à elle qu'il fallait demander, surtout après Agadir, de travailler à un rapprochement avec la France. Et pourtant nombre de bourgeois millionnaires devaient, me semblet— il, être portés, par leurs intérêts personnels dans des entreprises de finance et d'industrie, à désirer le maintien de la paix. En pareille matière on ne peut rien affirmer. Est-il possible, au contraire, que ces têtes froides, ces calculateurs de sens rassis, aient partagé l'opinion suivant laquelle la
l'état des esprits 477
richesse allemande, sous le coup de fouet de la victoire, allait faire instantanément un nouveau bond prodigieux et les produits de la maind'œuvre nationale s'emparer de tous les marchés du monde? Je les crois, quant à moi, trop intelligents pour avoir nourri l'espoir d'étouffer la concurrence anglaise et américaine autrement que par des efforts persévérants.
En revanche les fabricants qui fournissaient à l'Empire ses canons et ses fusils, les navires de ses escadres, les plaques de ses cuirassés, l'équipement de ses soldats, ne pouvaient apercevoir qu'en se frottant les mains les signes avant-coureurs d'une nouvelle guerre, car son premier effet serait de décupler l'activité de leurs usines. D'autres chefs d'industrie s'obstinaient à considérer tous les Français comme des révolutionnaires, dangereux modèles pour la classe ouvrière allemande. Leur aversion pour le régime républicain s'augmentait de la crainte des grèves, dont ces mauvais voisins donnaient l'exemple. En dépit des barrières formidables érigées par l'Etat le plus monarchique du monde, ils conservaient l'appréhension du souffle d'émancipation et de liberté qui pouvait à la longue traverser les Vosges, pour troubler l'esprit discipliné des travailleurs germaniques.
11 serait très exagéré d'affirmer que les adeptes des professions libérales aient été en grande majorité des partisans d'une nouvelle lutte européenne. Il y avait certainement dans leurs rangs des
natures pacifiques et beaucoup de praticiens, absorbés par leur clientèle ou par leurs études, qui ne se souciaient pas de la politique. Mais toute la haute culture allemande, toutes les intelligences développées par une instruction intensive, étaient sorties du même moule, celui des écoles supérieures et des universités, foyers incandescents de patriotisme. Or presque tous les jeunes gens d'un bout a l'autre de l'Empire ont été mis pendant leurs études en présence de ce dilemme que Bernhardi a résumé à ses lecteurs dans ces trois mots : « Weltmacht oder Niedergang ». Puissance mondiale ou bien déchéance ! Entre étudiants des universités et même entre élèves des gymnases d'âpres questions étaient agitées : celles de savoir si l'ère des grandes guerres était close ; si l'Allemagne, armée, comme le Siegfried de ses légendes, dune épée invincible, n'était pas entrée trop tard dans la lice, quand la lutte pour le partage du monde avait pris fin ; si elle devait en conséquence se contenter lâchement de son médiocre lot ou bien provoquer à de nouveaux combats les détenteurs des dépouilles opimes. Questions poignantes et qui le devenaient encore plus, à mesure que les années s'écoulaient, sans amener de changement dans la situation respective des grandes puissances.
La littérature allemande, suggestionnée par la lecture de Tolstoï, des maîtres Scandinaves et des écrivains français, s'adonnait avec passion à la
l'état des esprits 179
peinture des misères sociales. Portée à une critique, parfois amère, des classes privilégiées, elle n'a jamais, que je sache, fait entendre de protestations contre la guerre et les abus de la force. De frappantes silhouettes d'officiers, de mordantes satires de leurs vices et des cruautés de la discipline prussienne, à la bonne heure ! Elle y excellait ; nous en avons vu traduites en français et représentées avec succès sur des scènes parisiennes. Mais les dramaturges et les romanciers célèbres en Allemagne n'ont pas élevé la voix en faveur de la paix et du désarmement. Leurs plumes égratignaient, souvent jusqu'au sang, des types individuels ; elles respectaient toujours, elles exaltaient même l'armée, institution intangible, colonne inébranlable de l'union germanique, instrument de sa grandeur à venir.
Les professeurs des universités, pris en bloc, étaient un des éléments les plus fougueux de la nation. Non seulement ils échauffaient par leurs leçons le cerveau de la jeunesse livrée à leur enseignement et le marquaient d'une empreinte nationaliste ineffaçable, mais ils ne se gênaient pas pour critiquer la politique, trop timide à leur gré, du gouvernement impérial. J'ai eu entre les mains des lettres de savants de province où la convention de novembre était stigmatisée comme une honte et le nom de M. de Kiderlen voué au mépris de tous les Germains. L'un d'eux écrivait : « Pareil séance dale ne se reproduira pas. L'Allemagne intelli-
« gente et consciente de sa force ne supportera u plus le règlement pacifique d'un incident du « même genre. »
Quoi qu'il en soit, les partisans résolus de la guerre, — et de quelle guerre s'agissait-il, si ce n'est de celle avec la France, l'adversaire dont le nom revenait sans cesse dans la presse et dans la littérature patriotique ? — formaient, à ce qu'il m'a paru, une assez petite minorité au milieu de la nation. C'est l'impression que je conserve obstinément du séjour que j'ai fait à Berlin et de mes excursions dans les provinces, riches ou pauvres, de l'Empire. Quand j'évoque l'image de cette population paisible, marchant pendant la semaine à ses affaires d'une allure toujours régulière, ou attablée confortablement le dimanche dans les cafés en plein air devant le verre de bière national, je ne retrouve en mes souvenirs que des faces placides, où ne se lisaient aucune passion violente, aucune pensée hostile aux étrangers, pas même le souci fiévreux de la lutte pour l'existence, que m'a révélé parfois ailleurs le spectacle de la foule humaine.
Gomment se fait-il que cette même nation ait bondi tout entière à l'appel de son Empereur et se soit ruée avec enthousiasme sur ses ennemis ? Cest qu'elle croyait avoir été provoquée ; elle s'ima-
l'état des esprits 181
ginait que les frontières, la prospérité, l'existence même de l'Empire étaient en danger. Bourgeois, ouvriers socialistes ou paysans, tous étaient persuadés qu'ils défendaient leur patrie contre l'attaque du tzarisme uni à la Gaule belliqueuse et à la perfide Albion ; que la guerre avait été voulue, préparée, machinée par les puissances de la Triple Entente, obéissant à une basse jalousie ou à une haine héréditaire.
Le grand art du gouvernement impérial fut de présenter ainsi la crise austro-serbe à la crédulité allemande et de rester lui-même à ses yeux le gardien irréprochable de la paix. Nous possédons un document officiel, qui est la preuve de cette présentation savante des événements : le livre blanc, déposé par le chancelier sur le bureau du Reichstag dès le 3 août.
Avez-vous réfléchi à cette date? Le surlendemain de l'expiration de l'ultimatum adressé à la Russie, le livre blanc était déjà achevé, composé de rapports et de télégrammes soigneusement choisis, précédé d'un long mémoire explicatif où les faits étaient habilement dénaturés, imprimé, distribué aux membres du Parlement et livré au public, tout cela en vingt-quatre heures. Quel tour de force invraisemblable, si ce travail long et minutieux s'est accompli en ce court laps de temps ! Mais ce prodige cesse de nous stupéfier, si, comme on peut le croire, le plaidoyer officiel a été rédigé à l'avance, pendant que les pourparlers duraient encore et tandis que le gouvernement impérial
escomptait le refus du gouvernement russe d'obéir à sa sommation pour pouvoir lui déclarer la guerre. On voit par là que les sentiments personnels du Chancelier et de M. de Jagow, s'ils inclinaient vers une solution amiable du conflit, ne les ont pas empêchés, par ordre supérieur, de tout préparer dans leurs bureaux, en vue de donner le change à l'opinion allemande et à celle des neutres.
Le livre blanc, à chaque page, s'attache à rejeter la responsabilité de la catastrophe sur la Russie, leitmotiv monotone de cette symphonie diplomatique. Sur les propositions et les efforts conciliants des cabinets de la Triple Entente nulle clarté n'est répandue, mais le rôle pacifique de l'Allemagne est mis au premier plan et le droit de faire justice d'un crime individuel sur un peuple tout entier est revendiqué pour l'Autriche-Hongrie, comme la chose la plus naturelle du monde. Les précautions militaires de la Russie et de la France sont antidatées, dénoncées comme des préparatifs de guerre contre l'Allemagne. Le livre blanc contient cependant un télégramme du 29 juillet, en contradiction avec la thèse qu'il défend, et où Guillaume II a bien l'air de se moquer de son frère, le Tzar : il conseille à la Russie de persévérer, en présence de la guerre austro-serbe, dans son rôle de spectatrice et il affirme, après cela, qu'une entente directe entre Saint-Pétersbourg et Vienne est possible et désirable. Une entente sur quoi, quand la Serbie ne sera plus qu'une proie livrée à la rage des
l'état des esprits 183
soldats austro-hongrois? Toujours docile aux affirmations de l'autorité, le public allemand a accepté ainsi que paroles d'évangile les assertions les plus osées de la Wilhelmstrasse.
Dire qu'il a été très surpris de l'ouverture des hostilités serait aller trop loin. Ce n'est pas en vain qu'on avait, l'année précédente, mis en éveil son patriotisme par le rappel véhément des souvenirs de la guerre de l'indépendance ; ce n'est pas pour le laisser croire au maintien de la paix qu'on l'avait accablé de charges militaires ; ce n'est pas impunément enfin que Guillaume II, dès son avènement, s'était posé dans ses harangues sur un ton belliqueux en soutien de la tranquillité européenne. Quand il parlait de la paix, sa main paraissait prête à tirer son sabre et il engageait ses sujets, en prévision d'agressions ou d'insultes, — à quoi personne en Europe ne songeait, — à tenir leurs canons en bon état et leurs baïonnettes affilées. Métaphores oratoires, dira-t-on. Mauvais système en tout cas pour entretenir l'amitié de son peuple avec ses voisins, de lui représenter sans cesse ces derniers comme méditant une attaque contre le germanisme et retenus seulement par la crainte salutaire de ses armes.
On nous assure, en d'excellents écrits, que la catastrophe était inévitable, parce que les vieilles passions meurtrières sommeillaient toujours dans le cœur des Germains. Religion de la valeur, amour de la guerre, ardeur au combat, ces vertus viriles
184 l'allemagne avant la guerbe
étaient restées l'apanage de la race des guerriers, descendants d'Arminius, petits-fils des Goths, des Vandales et des Burgondes. On est remonté jusqu'à Odin pour chercher l'explication des batailles actuelles. Tout de même, au cours des siècles derniers, l'Allemagne a fait moins de guerres étrangères que la France, comme l'a remarqué justement dans son livre le prince de Bùlow ; le Français s'est montré plus batailleur que l'Allemand. On omet aussi de compter les longues périodes de dépression et d'affaissement, qui ont précédé et suivi les luttes religieuses et les guerres de Frédéric II. Mme de Staël voyait clair sans doute dans lame allemande contemporaine, lorsqu'elle y découvrait un fonds de sensibilité, d'idéalisme et de rêverie, tandis que la France d'alors frémissait d'un enthousiasme révolutionnaire. Après 1813, ce sentimentalisme démodé s'est évaporé, comme un songe, au réveil d'une nouvelle Allemagne. Mais c'est surtout à la suite des victoires de la Prusse qu'une ardeur belliqueuse, soigneusement excitée par toute une école de professeurs d'héroïsme, s'est insinuée dans les veines d'une partie de la nation allemande. Quand la lutte a commencé, la jeunesse formée à leur enseignement, a donné l'exemple à ses compagnons d'armes. On a vu à la tête d'assauts furieux, en France et en Belgique, de jeunes soldats, se tenant par le bras, s'avancer en chantant sous le feu des mitrailleuses, les yeux perdus dans un rêve de gloire et de sacrifice. , . ,
l'état des esprits 185
Auprès de ce spectacle qui n'était pas sans grandeur, il y en a eu d'autres qui n'avaient pas le même caractère. La guerre a réveillé en beaucoup d'âmes allemandes, âmes d'officiers et de soldats, les instincts pillards de leurs ancêtres. Dévaliser le pays envahi, vider maisons et châteaux de la cave au grenier, organiser des convois de butin à destination de l'Allemagne, voilà l'envers des combats d'aujourd'hui. De cet atavisme, persistant comme une tare originelle, il n'y a vraiment pas lieu d'être fier.
Encore si la guerre n'avait fait qu'allumer ces basses convoitises ! Elle est allée hélas ! remuer dans la fange humaine des armées ennemies la cruauté ancestrale qui s'y tenait tapie. Le haut commandement à Berlin savait à qui il s'adressait, quand il recommandait aux chefs de corps de se montrer implacables et ceux-ci n'ignoraient pas, de leur côté, que leurs ordres seraient ponctuellement obéis. Douze siècles de christianisme, de longues années de paix, les progrès de l'instruction et les bienfaits de la civilisation, rien n'a pu détruire dans le soldat teuton ce goût du sang, qui a reparu, en maintes occasions, ainsi qu'une tache indélébile.
L'idéologie guerrière des professeurs d'universités et l'influence qu'elle a eue sur des générations d'étudiants mériteraient une étude spéciale. D'où provient cette haine inapaisée de la France chez des contemporains des victoires de 1870 et chez leurs disciples ? Elle serait plus compréhensible de la part de vaincus. Et pourquoi ces intellectuels détestent-ils autant l'Angleterre? Ce n'est pas assez de dire qu'à leur gré la France n'a pas été suffisamment affaiblie, il y a quarante-cinq ans, et qu'ils abominent les Anglais, comme les détenteurs d'un empire colonial qui leur fait envie. Il faut chercher l'origine et la permanence de ces sentiments haineux dans l'enseignement de l'histoire, tel qu'il est donné dans les universités, sous l'impulsion de l'école historique prussienne, depuis Niebuhr, Ranke, Mommsen, Sybel, jusqu'à Treitschke, Giesebrecht, Hausser, Droysen, Lamprecht et Delbrùck. Si de simples professeurs des écoles secondaires et des gymnases apprennent aux enfants à haïr des races étrangères, qu'ils dépeignent comme des ennemies ou des rivales, c'est là un fait des plus regrettables, mais le même excès de patriotisme aveugle n'a-t-il pas été observé malheureusement en d'autres contrées ? Ce qui est particulier aux universités allemandes, c'est la façon dont les
l'état des esprits 187
maîtres de la critique historique y ont enseigné pour une fin déterminée l'histoire de leur pays et celle de l'Europe.
L'école prussienne écrit l'histoire de l'Allemagne, comme si elle était le développement d'une seule idée, l'évolution d'un mouvement qui, naissant avec le moyen âge, se prolonge jusqu'à l'unité germanique réalisée par Bismarck et, partant du premier empereur germain, Gharlemagne, aboutit aux rois de Prusse, les empereurs actuels. L'empire des Hohenzollern n'est pas, d'après cette thèse, une création nouvelle, mais une nouvelle phase de la domination originaire. Après le partage de l'héritage de Gharlemagne, une première reconstitution de son empire a été l'œuvre de la dynastie othonienne, continuée par les Henri au milieu de leurs querelles avec le Saint-Siège, portée à son apogée par les Hohenstaufen. Pendant trois siècles et demi de luttes presque incessantes l'Allemagne a dominé en Europe et régi près d'un tiers de l'ancien empire romain. Frédéric Barberousse, le plus populaire de ces vieux Césars, a régné sur la Germanie, le royaume d'Arles et l'Italie, avant de périr en essayant d'ajouter à ses couronnes celle des rois de Jérusalem. Cette Allemagne du passé doit, d'après les historiens prussiens, revivre dans celle de l'avenir.
Mais il leur faut expliquer le déclin prolongé qui a succédé, comme une longue nuit, à cette période éclatante. Rien de plus facile. Ils nous montrent
les Allemands absorbés dès la fin du moyen âge dans la poursuite d'un idéal spirituel et religieux, uniquement préoccupés de sauver la liberté de penser et l'interprétation de l'Evangile de la tyrannie de l'Eglise. Le but sublime poursuivi par la Réforme luthérienne n'a pu être atteint, sans provoquer des luttes intestines qui ont épuisé pour longtemps la sève germanique, tandis que le sceptre impérial vacillait entre les mains débiles des Habsbourg. Cette absorption de la première des nations de l'Europe dans la solution de la question religieuse et dans l'affermissement de son empire spirituel sur les ruines de la superstition romaine a permis à d'autres nations, l'Espagne, la France et l'Angleterre, de se disputer, pendant ce temps, l'empire temporel du monde. L'école prussienne nous laisse entendre que l'Allemagne a manqué ainsi sa destinée. La recherche du plus noble idéal l'a empêchée durant des siècles de remplir son rôle et son devoir civilisateurs. Sans la Réformation, qui constitue tout de même pour elle un titre inappréciable à la reconnaissance du genre humain, sa puissance s'étendrait à présent du Pas-de-Calais au Bosphore et de la Baltique à la Méditerranée. Ajoutons-y de vastes colonies, car les navigateurs allemands ne se seraient pas laissé devancer par d'autres dans l'exploration et la conquête du nouveau monde.
Mais enfin la mission divine de continuer l'œuvre de Charlemagne et des premiers Césars électifs a
l'état des esprits 189
été dévolue à une nouvelle dynastie prédestinée. Une succession de grands princes de la maison de Hohenzollern a refait patiemment le travail historique que le temps avait détruit. En réunissant les tronçons épars du corps germanique, en lui rendant la vie et l'unité, elle lui a restitué toute sa vigueur. Le voici de nouveau maître de sa destinée, libre de poursuivre sa marche irrésistible.
Il ne serait pas difficile de battre en brèche la solidité de cette conception scientifique, dont un des objectifs est de revendiquer des régions, séparées de l'Allemagne depuis des centaines d'années, pour la seule raison qu'elles ont été jadis des fiefs de la couronne impériale. L'empire des Hohenstaufen comprenait des races incompatibles et impossibles à unifier. Colosse d'argile, il s'est effondré et brisé en morceaux. Le pouvoir des empereurs a dépéri en Allemagne même, étouffé par la croissance parasite de principautés féodales et de républiques municipales, alors qu'autour de lui se constituaient en Europe des nationalités fortes et homogènes. La thèse prussienne oublie avec intention que des pays, autrefois rattachés au Saint- Empire, ayant su conquérir et mener, bien avant la Réforme, une existence indépendante, comme les provinces des Pays-Bas, ont gardé depuis lors des idiomes et des institutions propres qui n'étaient ni la langue ni les coutumes de la Germanie. D'autres, tels que les deux Bourgogne ou royaume d'Arles, n'ont conservé aucune trace de leur réunion éphémère à l'agglomération germanique.
Au surplus la caractéristique de cette déformation voulue des événements et des évolutions historiques n'est pas son aspect fantaisiste, mais le but même qu'ont cherché à atteindre ses auteurs. En éclairant le passé d'une lumière factice, combinée d'après les vues d'un patriotisme exalté, ils se sont moins préoccupés de faire œuvre scientifique que de façonner des générations pour les luttes à venir. Le plan qu'ils ont suivi était d'échauffer les sentiments nationalistes, faciles à émouvoir, de la jeunesse universitaire par la résurrection prophétisée d'une grande époque disparue, de lui faire considérer comme insuffisantes les conquêtes d'hier en vue de préparer celles de demain, de lui persuader enfin que la voie triomphale, suivie au siècle dernier, n'avait pas été parcourue jusqu'au bout et qu'elle devait conduire à des victoires plus complètes. L'école prussienne ne pouvait réussir dans sa tâche qu'en désignant en même temps à la haine de ses élèves les nations rivales qu'il était nécessaire d'abattre, afin de faire place à l'Allemagne qu'elle rêvait.
Le plus remarquable représentant de cette école a été Henri de Treitschke, l'hagiographe des Hohenzollern. Depuis le commencement de la guerre, on s'occupe beaucoup de lui en Angleterre
l'état des esprits 191
et en France ; on s'est même mis à le lire. On cherche à pénétrer dans ses livres d'histoire et de politique sa pensée ardente, qui a contribué jusqu'à un certain point à l'éclosion de la lutte présente. En les lisant, on reste frappé de leur valeur littéraire ; on est surpris de l'abondance de la documentation et des recherches ; on est forcé d'admirer le soin minutieux, avec lequel ce véritable artiste peint un portrait historique dans tous ses détails. Mais c'est principalement par une éloquence entraînante, provenant sans doute de son sang slave, qu'il a exercé son empire sur la pensée allemande, qu'il a passionné ses auditoires d'étudiants et de gens de toutes les classes de la société. Pendant les vingt dernières années de sa vie, où il professa avec éclat l'histoire moderne à l'Université de Berlin, Treitschke a vu se réaliser un de ses désirs les plus chers, qui était d'être l'éducateur des jeunes générations.
Gomme il était entré dans le professorat et dans la politique pendant la crise des duchés (Slesvig- Holstein), au moment où l'Allemagne souffrait les douleurs du dur enfantement de l'unification nationale, son admiration est allée tout droit dès cette époque aux Hohenzollern et à Bismarck. Il comparait avec mépris à la claire volonté de Guillaume Ier et de son ministre l'incurable médiocrité des petits souverains allemands, laquelle, d'après lui, constituait entre eux une ressemblance de famille alarmante. La grandeur de la Prusse, la gloire d'une
nation qui est en même temps une armée et la mission providentielle des Hohenzollern, dynastie sans rivale, à qui aucune autre ne peut être comparée, ces articles de foi forment le credo que cet apôtre de la politique bismarckienne a prêché à ses compatriotes. L'histoire de l'Allemagne retracée par sa plume aboutit à une Germanie unie sous la suprématie de la Prusse. De la glorification de l'unité allemande opérée par lépée des Hohenzollern l'écrivain prophète s'élève, par une progression naturelle, à la vision d'une Allemagne qui deviendra la première puissance du monde, une fois que son pavillon de guerre aura traversé victorieusement les mers. Quelles limites assigner alors à la domination d'une pareille nation ? Treitschke, en faisant apparaître ces éblouissantes perspectives à l'imagination de ses auditeurs et de ses lecteurs, a été probablement le véritable père de la Weltpolitik, dont Guillaume II et le prince de Biïlow ne seraient que les pères adoptifs.
Vous trouverez, dans ses ouvrages tous les lieux communs, chers aux écrivains militaires allemands, sur la nécessité et la moralité de la guerre. Il la célèbre comme la mère nourricière des sentiments héroïques et pour lui le résultat des batailles est le jugement de Dieu. Mais il se distingue, sans parler de la supériorité du talent, des autres historiens qui ont exalté le rôle de la Prusse, par son aversion forcenée pour l'Angleterre. L'orgueil et la jalousie de ce Saxon, devenu Prussien de cœur et
l'état des .esprits 193
d'âme, ne peuvent pas admettre qu'elle possède le cinquième du globe habitable. Une pareille étendue de puissance lui paraît injustifiée, hors de proportion avec la force réelle de la nation britannique, nation de marchands, qui n'a pas acquis son empire par son courage ou son génie particulier, mais par sa duplicité et son hypocrisie, aidées de la bêtise des autres peuples. Quoi d'étonnant à ce qu'on l'accuse en Angleterre d'avoir miné le terrain de l'entente amicale existant autrefois entre les Anglo-Saxons et les Germains et préparé l'explosion de haine qui, trois ans après sa mort, a disloqué leurs relations, dès le début de la guerre des Boers ?
Tout près de Treitschke et de ses élèves, dont le plus en vedette en ce moment est Bernhardi, des critiques pénétrants rangent volontiers, en tant qu'inspirateurs des événements actuels, les philosophes allemands du xixe siècle, les poètes mêmes et jusqu'aux musiciens, dont l'influence posthume s'exerce sur l'Allemagne d'à présent. Ils s'évertuent à montrer ces représentants du génie tudesque comme les premiers auteurs, conscients ou non, des malheurs dont pâtissent aujourd'hui l'Europe et en particulier l'humanité latine ; ils dénoncent le culte enthousiaste que leur rend leur
patrie comme une des causes du vertige d'ambition et d'orgueil qui s'est emparé de leurs admirateurs.
Parce qu'il s'imagine avoir possédé dans Kant, Fichte, Hegel, Schelling, Schopenhauer, Nietzche, les plus grands penseurs, dans Gœthe et Schiller les plus grands poètes, dans Beethoven, Schumann, Bach, Wagner, les plus grands musiciens, parce qu'il se considère comme le premier dans toutes les branches du savoir et de la science, le peuple allemand se croit une race supérieure, prédestinée à maîtriser réellement l'univers, comme il prétend régner déjà, par le rayonnement de ses maîtres, sur le monde intellectuel. Peuple de penseurs, de poètes et de héros, chantent à ses oreilles ses écrivains et ses thuriféraires, peuple d'une supériorité incontestable, tu dois remplir l'avenir des floraisons inépuisables de ta culture . Gela signifie en termes clairs que la puissance matérielle doit accompagner l'autorité spirituelle ; la tête et le bras, l'intelligence et la force de l'Allemagne doivent régir désormais les autres nations et leur infliger l'empreinte indestructible de la kultur allemande.
D'autres esprits chercheurs, en déchiffrant le livre apocalyptique de Nietzche, se sont étonnés d'y lire des prophéties sybillinés qui s'appliquent étrangement à la campagne menée par les soldats du kaiser et aux sentiments qui paraissent remplir leurs âmes impitoyables. Inauguration de l'ère des
l'état des esprits 195
grandes guerres, apparition de la superbe bête de proie blonde, glorification du mal, mépris de la pitié, tout ce à quoi nous assistons épouvantés était déjà contenu dans les prédictions de Zarathoustra. Ils en infèrent, non seulement que Nietzsche était un grand prophète, mais que la cruelle philosophie de cet halluciné, que guettait la folie, inspire les actes de l' Allemagne, intoxiquée par ses divagations.
Conclusions trop systématiques, oserais-je dire. Il est incontestable que les leçons de ses historiens et de ses philosophes, le génie de ses poètes et de ses musiciens, ont contribué à surexciter l'orgueil allemand, à lui donner une foi aveugle dans la prétendue mission civilisatrice de sa race, à créer cet état d'âme frénétique et dangereux que nous voyons se maintenir en marge de la guerre, après en avoir précédé la déclaration. Bien probable aussi est l'effet qu'aura cette exaltation sur la durée de la lutte. Elle soutiendra, si on la laisse faire, l'élite intellectuelle serrée autour de l'Empereur jusqu'à l'épuisement de tout le sang vigoureux de la nation, jusqu'à la victoire ou l'impuissance finale. Gardons-nous cependant d'ériger en système absolu, d'étendre à tout un peuple les rêves extravagants de quelques classes et de leur attribuer une influence exagérée sur les événements d'hier et d'aujourd'hui.
Bien que les deux tiers environ des citoyens de l'Empire habitent les centres urbains, le nombre de
ceux qui ont fréquenté les universités et les écoles supérieures représente une faible minorité sur une masse de 67 millions. J'admets que cette minorité dirige cette masse, comme le cerveau fait mouvoir tout l'organisme humain ; je veux bien qu'elle ait entraîné à sa suite sans grands efforts, quand l'heure fatale a sonné, les meneurs socialistes qui, tout contaminés qu'ils étaient par les idées impérialistes, n'auraient pas eux-mêmes déclaré la guerre à leurs frères, les travailleurs étrangers. Encore faut-il que les passions guerrières, fruit de l'enseignement historique et de la vanité scientifique, aient rencontré le sourire approbateur et encourageant de l'autorité supérieure, du pouvoir politique incarné dans un seul homme. Si le gouvernement impérial et son chef suprême avaient voulu sincèrement la paix, le mouvement sorti des écoles et des universités, qui poussait à des conflits internationaux, aurait pu être enrayé à temps, endigué, ou forcé d'obliquer sur une voie pacifique du même pas discipliné dont marche l'armée prussienne. Guillaume II n'était pas homme à se laisser imposer par des pangermanistes civils une guerre étrangère, comme avait fait en 1877 Alexandre II sous la pression du panslavisme. En résistant, l'Empereur aurait perdu toute popularité, me répondra-t-on. Gela serait vrai, si les clameurs de la rue, les seules qui feraient impression sur un souverain aussi volontaire avaient été à aucun moment belliqueuses; mais les masses populaires restaient
l'état des esprits 197
pacifiques ou indifférentes. Les rêves de suprématie mondiale, nés dans des cervelles de professeurs et de savants, se seraient dispersés aux quatre vents ou épanchés dans le fatras d'écrits indigestes. L'Empereur a toujours commandé en maître. Il était toujours le monarque, pénétré de ses droits, qui avait écrit sur le livre d'or de l'hôtel de ville de Munich cette maxime orgueilleuse : « Suprema lex régis voluntas esto ! »
Je crois donc beaucoup plus exact de dire d'une manière générale, que les écrivains, les artistes, les savants, les signataires du fameux manifeste des 93, auxquels on fait trop d'honneur en en parlant encore aujourd'hui, tous ceux enfin qui ont exploité suivant des vues ambitieuses les gloires historiques et intellectuelles, ainsi que la grande renommée scientifique de l'Allemagne, n'ont été que les auxiliaires et les complices de la politique impériale.
L'accroissement incessant de la population de l'Empire exigeait un agrandissement du territoire trop restreint où étouffaient ses habitants, l'annexion de colonies de peuplement, l'ouverture de nouveaux exutoires pour écouler cette vitalité excessive. C'est là, prétendent quelques économistes, une loi biologique et en même temps une
des causes fatales de la guerre. L'Allemagne surpeuplée devait tôt ou tard déborder de ses frontières. Encore une légende qu'on peut détruire par des faits.
La population augmentait, il est vrai, de plus de 800 000 individus chaque année. Mais l'émigration, remède habituel des Etats pléthoriques, avait été réduite depuis quinze ans à un chiffre de plus en plus maigre. Le nombre moyen des émigrants allemands, dans l'espace de cinq années compris entre 1908 et 1913, a été de 23 312 par an, les trois quarts à destination des Etats-Unis. Pendant la même période, le nombre moyen des émigrants étrangers passant par les ports allemands s'est élevé annuellement à 215 314! Les progrès extraordinaires de l'industrie, qui avait besoin chaque année d'un appoint plus considérable de bras, expliquent la réduction et presque l'arrêt de l'émigration. L'Allemand, trouvant facilement à gagner son pain chez lui et même à y vivre à son aise, n'avait plus de motifs pour s'expatrier.
L'industrialisme à outrance de l'Allemagne a eu une autre conséquence que celle de tarir les sources de l'émigration. Il a dépeuplé les campagnes. En 1912 l'agriculture n'employait plus que 28,6 pour cent de la population. C'est pourquoi elle était obligée de faire appel à une main-d'œuvre étrangère plus abondante et moins coûteuse. Chaque année, sans le concours de 6 à 700 000 ouvriers agricoles, venus de Pologne, de Lithuanie
LETAT DES ESPRITS 199
et de Russie, les champs du Brandebourg- et de la Prusse tant occidentale qu'orientale seraient restés en friche et les hobereaux des marches de Test n'auraient pu ni couper ni engranger leurs moissons. Nous voilà loin d'un excès de population et d'une race affamée, obligée de se jeter sur les campagnes plus fertiles de ses voisins, comme les peuplades germaniques se sont précipitées jadis sur l'appât irrésistible du monde romain.
Avec la prospérité amenée par le développement colossal de l'industrie est apparu un phénomène qui se produit à des degrés divers chez les nations parvenues à la richesse ou simplement à une honnête aisance : la diminution de la natalité. L'Allemagne croyait, bien à tort, être à l'abri de ce fléau. Il n'y a plus guère que les races pauvres qui continuent de pulluler. La science et l'hygiène allemandes ont réussi à compenser momentanément par la diminution de la mortalité, surtout infantile, la perte causée par la diminution des naissances. Mais leur décroissance saccentuant d'année en année, principalement dans les villes, comme le constatent les statistiques depuis 1906, finira par influer sérieusement sur l'augmentation de la population et la fera descendre, selon toute vraisemblance, au niveau normal auquel se maintient celle des autres nations industrielles.
11 n'y a là rien d'inquiétant en somme pour l'avenir de l'Allemagne. Toutefois son industrialisme, qui est la cause première de cet affaiblisse-
ment du pouvoir prolifique de la race, a été vu de mauvais œil par des hommes de gouvernement. Ils se sont préoccupés de la santé des mâles et de la fécondité des femelles pour des motifs d'ordre militaire. Les ouvriers des villes et des centres d'industrie fournissent une moyenne d'inscrits aptes au service moindre que celle des campagnes ; raison de plus pour encourager l'agriculture. On aperçoit la préoccupation de la guerre dans tous les calculs des hommes politiques allemands.
Quant au gouvernement impérial, son souci le plus apparent n'était pas de chercher des territoires pour les peupler d'émigrants, mais de conserver à la mère patrie ses fils déjà expatriés. Chez ceux qui avaient quitté le sol paternel depuis longtemps, allant s'éparpiller et se fondre dans d'autres races, il s'appliquait à réveiller le sentiment national. Rassembler les forces éparses du germanisme par des liens cachés, tendus à travers les mers, comme les câbles invisibles d'un courant électrique, et les rattacher à l'Empire, telle est l'intention certaine* de l'œuvre législative accomplie par le Reichstag en 1913 et telle aussi la tâche prescrite aux agents impériaux diplomatiques et consulaires.
La loi sur la nationalité du 1er juin 1870 stipulait que la nationalité allemande se perdrait par un séjour ininterrompu de dix ans à l'étranger. La loi du 22 juillet 1913, fondée sur le principe du jus sanguinis et non plus du jus loti, a supprimé cette déchéance. Bien plus, elle permet à un Allemand
l'état des esprits 201
de se faire naturaliser dans un autre pays, sans perdre sa nationalité d'origine. 11 est des cas où l'acquisition d'une autre patrie est provoquée par des raisons d'intérêt pécuniaire. Cette acquisition est considérée par la nouvelle législation comme une naturalisation fictive, dont l'intéressé n'a pas à se préoccuper, du moment qu'il entend au fond de son cœur rester Allemand et qu'il a obtenu de l'autorité compétente de son Etat d'origine l'autorisation écrite de conserver sa nationalité, sur l'avis conforme du consul d'Allemagne (art. 25). Enfin, la nationalité d'Empire peut désormais être conférée aux anciens Allemands ainsi qu'à leurs descendants, même s'ils ne sont pas établis sur un territoire allemand (art. 33, n° 2).
En fortifiant par ces mesures les centres d'influence du germanisme partout où ils existaient déjà, aux Etats-Unis et dans l'Amérique latine, en Extrême-Orient comme en Turquie, le gouvernement impérial ne songeait pas seulement à procurer ainsi des marchés plus largement ouverts aux produits nationaux. Il agissait dans un but aussi politique que commercial. Par la constitution de ces colonies d'un nouveau genre au milieu de nations étrangères, il s'efforçait de dresser, en face de l'empire colonial britannique, objet constant de sa jalousie, un autre empire d'outre-mer purement germanique. L'aigle impérial voulait désormais faire éclore des aiglons allemands de tous les œufs qu'il avait déposés dans des nids étrangers.
J'arrive enfin aux causes économiques de la guerre. J'ai le regret d'avouer que je ne puis pas partager l'opinion d'écrivains très distingués qui considèrent ces causes comme les plus importantes et les plus claires. L'Allemagne, d'après eux, se serait décidée à faire la guerre, — à la Russie et à la France, notez-le bien, car il n'était pas question d'autres adversaires avant l'invasion de la Belgique, — pour assurer à son industrie des débouchés indispensables et conjurer une crise économique imminente.
Inutile de reproduire ici des chiffres contenus dans toutes les statistiques, afin de constater une fois de plus l'énorme développement de l'industrie allemande pendant les quarante-quatre années de paix qui se sont écoulées depuis le traité de Francfort. Comme toutes les croissances trop hâtives, ce développement avait des points faibles et inquiétants ; il ne présentait pas l'apparence d'une santé parfaite. Une crise subite, une maladie violente pouvaient produire dans un organisme aussi grandissant des désordres funestes. Trop d'entreprises se fondaient avec l'argent des banques. Les grandes sociétés financières et industrielles enflaient leur capital d'actions et d'obligations dans des proportions telles qu'un ralentissement de Ja
l'état ces esprits 203
production risquait de susprendre le paiement des dividendes. Les deux tiers de la population vivaient du produit des usines et des fabriques. Supposez un arrêt de leur activité, accompagné de longs chômages, combien de ménages d'ouvriers auraient manqué de pain ! Par quels cris de détresse se serait traduite la misère populaire ! Le devoir impérieux du gouvernement était donc non seulement de veiller à tenir ouverts les débouchés de l'industrie nationale, mais de la mettre à même d'en acquérir de nouveaux. Déjà des faillites menaçantes avaient été pour lui un avertissement significatif. La surproduction conduit inévitablement à l'emploi de moyens extrêmes pour l'empêcher de se congestionner et de ces moyens les seuls infaillibles étaient la guerre, l'envahissement par la violence des marchés étrangers, l'écrasement des concurrences qui disputaient au travail allemand le monopole dont il avait besoin. — Voilà, imparfaitement résumée, la thèse qu'on soutient en faveur de l'importance prépondérante des causes économiques.
Si de l'industrie nous passons à la grande culture, organisée en Prusse comme une opération industrielle, nous voyons que sa prospérité factice dépendait en grande partie du renouvellement du traité de commerce avec la Russie ; ce traité, conclu à une époque critique, après la guerre russo-japonaise, permettait aux grands propriétaires prussiens, grâce à des primes d'exportation déguisées, d'envoyer leurs blés et leurs seigles jusqu'en Fin-
lande, tandis que la production agricole russe n'entrait en Allemagne qu'après la vente de la récolte allemande.
Eh bien ! à mon sentiment, c'eût été un fort mauvais calcul, pour conquérir le marché français, de commencer par ruiner la France, résultat le plus certain d'une guerre victorieuse. Avant mon départ de Berlin, j'ai ouï parler déjà d'une indemnité de trente milliards pour le moins à exiger de la République vaincue. On ne voulait pas retomber dans l'erreur financière de Bismarck, qui s'est mordu les doigts après 1871, de n'en avoir demandé que cinq. A cette rançon énorme, il aurait fallu ajouter les sommes immenses que la guerre coûterait à la France, la ruine des départements envahis, les destructions opérées par les vainqueurs, tout le bilan sinistre d'un désastre. Avec quoi les vaincus auraient-ils payé les produits dont l'industrie allemande voulait inonder leur pays? Le pouvoir d'achat de la France après le retour de la paix eût été réduit au minimum, au strict nécessaire. Il ne suffit pas de dire que la guerre devait procurer à l'Allemagne de nouveaux débouchés; il fallait encore que ces débouchés conservassent des facultés d'absorption et une vitalité considérables. On ne les aurait pas trouvés dans une contrée épuisée à mort par son adversaire. — J'ai peine à croire à la nécessité de conquérir dans des conditions pareilles le marché français.
Industrialiser la France après sa défaite, y créer
l'état des esprits 205
des usines et des fabriques sous la direction d'ingénieurs et de contremaîtres allemands, y transporter les méthodes de travail, les perfectionnements et l'organisation qui font merveille de l'autre côté des Vosges, mettre intensivement en valeur les richesses de ce beau sol, c'est aussi un projet que j'ai entendu prêter aux grands industriels d'outre-Rhin. Comment donc ! Ils auraient réveillé ainsi une ancienne rivalité qu'ils avaient presque réussi à écarter de leur chemin ! Au moment où l'industrie allemande souffrait de surproduction et de pléthore, ils lui auraient suscité une concurrente, favorisée, sous bien des rapports, par des avantages naturels et exceptionnels ! En vérité, il m'est impossible de les juger capables de commettre une pareille faute. Mais je conviens volontiers qu'ils ont pu espérer de remplacer la France dévas- ^ tée et ruinée sur les marchés étrangers où elle occupait une place considérable. Projet, du reste, difficile à exécuter en ce qui concerne les produits spéciaux à l'industrie française.
La Russie battue eût été obligée vraisemblablement de signer un nouveau traité de commerce, plus profitable encore que le précédent à l'agriculture et à l'industrie allemandes. Je doute cependant que, dans le grand empire appauvri, celles-ci eussent trouvé une situation meilleure que celle dont elles jouissaient avant la guerre et les nouveaux débouchés qu'elles réclamaient. Est-il bien sûr également que les ouvriers agricoles slaves
auraient repris en aussi grand nombre le chemin du pays de leurs vainqueurs, pour leur prêter le concours indispensable de leurs bras? Il ne faut pas faire trop bon marché des rancunes et des haines que laissera derrière elle la guerre dévastatrice, conduite d'après les méthodes de l'état-major de Berlin. Je ne puis pas me persuader, d'ailleurs, que des causes économiques aient eu la moindre influence sur l'attaque préméditée par cet étatmajor contre la Russie.
L'Allemagne depuis vingt-cinq ans était possédée du désir d'avoir de grandes colonies. Les territoires assez étendus qu'elle détenait en Afrique, loin de les satisfaire, n'avaient fait qu'exciter ses appétits. Un vaste empire continental, sans un domaine colonial adéquat, ne correspondait pas au plan idéal qu'échafaudaient les architectes de sa grandeur future. La conception d'un empire doté de riches colonies leur était inspirée avant tout par l'exemple de l'Angleterre; mais, comme il n'y avait plus de place libre sous le soleil africain, ils rêvaient de créer, avec les dépouilles de la France, du Portugal et de la Belgique, une Allemagne noire qui deviendrait la servante et l'esclave de leur blonde Germanie.
En ce qui regarde les colonies, il est certain, je l'admets, que des motifs économiques sont venus se superposer aux ambitions de conquête du gouvernement impérial. Sur le terrain colonial j'aperçois très distinctement leur action. Les in-
l'état des esprits 207
dustriels voulaient posséder en Afrique, au lieu d'aller les chercher dans des ports étrangers, les matières premières dont ils manquaient, phosphates, minerais, caoutchouc, et le reste. Ils n'étaient pas indifférents non plus au mirage du marché que leur offrait FAfrique française, Algérie et Tunisie (sans parler du Maroc), où la France importait annuellement des produits dune valeur de cinq à six cents millions. Pour supplanter d'un seul coup son commerce dans cette magnifique région, déjà toute colonisée, il n'y avait de possible qu'une expropriation par la force. L'Indo- Chine au contraire ne paraissait pas tenter l'avidité allemande, peut-être à cause du péril jaune, dont l'évocation était une des douces manies de l'Empereur, un de ses thèmes favoris de conversation.
Mais, d'autre part, la situation de l'industrie allemande, si aventurée qu'elle parût à des yeux plus expérimentés que les miens, ne réclamait nullement l'emploi d'un remède aussi héroïque qu'une guerre européenne. Que feraient les Etats-Unis, — vous l'êtes-vous demandé? — eux qui ont été les éducateurs industriels de l'Allemagne, en cas de surproduction de leurs fontes, de leurs aciers, et de rétrécissement de leurs débouchés nécessaires? Ils laisseraient leurs trusts dégorger le marché, écouler l'excès des produits, sacrifier les usines inutiles, épurer la situation, mais ils ne déclareraient la guerre à aucune nation. La concurrence écono-
mique est à tous les degrés une guerre pacifique ; elle cause aussi des ruines, qui du moins ne sont pas irréparables. Une accumulation de victoires sanglantes ne délivrerait pas l'industrie allemande du cauchemar continuel de la lutte pour l'existence ; elles ne la rendraient pas maîtresse paisible et incontestée du marché mondial. La prospérité commerciale et industrielle d'une nation est toujours menacée par les progrès des autres, par le relâchement de ses propres facteurs et par des circonstances inattendues.
La guerre sans pitié que nous font les soldats du kaiser est surtout, à mon humble avis, une guerre politique. Les causes économiques, en se greffant sur la cause principale, n'ont joué qu'un rôle accessoire. Les projets, conçus à Berlin, apparaissent aujourd'hui avec une clarté telle quelle perce tous les nuages qui obscurcissaient notre vue. Que voulait-on, en précipitant deux millions d'hommes sur la France, tandis que les armées russes seraient tenues en échec et qu'on procéderait à l'exécution de la Serbie? Ecraser d'abord définitivement la Puissance militaire qui faisait obstacle à l'impérialisme allemand ; rejeter la Russie hors des affaires européennes ; livrer à l'Allemagne tout le littoral de la mer du Nord ; faire d'elle une Puissance méditerranéenne par l'annexion de l'Afrique française ; dissoudre les alliances balkaniques et détruire les espérances slaves ; donner à l'Autriche-Hongrie la ^utelle
l'état des esprits 209
et la police de la péninsule des Balkans ; dominer enfin sans conteste à Gonstantinople et en Turquie jusqu'au golfe Persique. La mise en valeur de l'Afrique centrale, à cause des grands capitaux qu'elle nécessitait, était une œuvre économique de longue haleine, réservée pour un prochain avenir, comme l'achèvement et l'exploitation du chemin de fer de Bagdad. Quelques batailles décisives devaient suffire pour asservir l'Europe continentale, fonder sur ce « Mittel Europâischer Staatenverband»,dont parlent ouvertement aujourd'hui les intellectuels germaniques, l'hégémonie politique de l'Allemagne, en laissant l'Angleterre isolée et facile à réduire dans une campagne ultérieure.