L.« rëvolation die 1949 à Berlin
l**^ décembre 1883.
Dans son numéro d'octobre, la Revue allemande publie de très intéressants souvenirs de l'année 1848, de M. Bitter.
L^année 1848 a marqué dans Thistoire politique de TAllemagne. C'est alors que, pour la première fois, les bons bourgeois de Berlin, si dociles et si débonnaires jusqu'alors, osèrent se mutiner. Pour la première fois on vit, dans la capitale de la Prusse, des ouvriers tenir tète à des régiments prussiens. Toute TAllemagne en feu : émeutes à Munich, révoltes dans le Wurtemberg, révoltes à Bade. Le roi était cerné dans son palais. On sait encore fort peu de choses sur cette curieuse époque. Il y a en Allemagne beaucoup de mémoires intéressants qui dorment du sommeil des princesses dans les contes de fées^ sans qu'aucun prince Charmant songe à les réveiller. Aussi ne connaît-on guère de l'Allemagne que l'histoire ofBcielle, tout au plus l'histoire officieuse. L'Allemagne moderne n'a pas encore eu son Michelet. Quand Taura-t-elle ? En attendant l'histoire raisonnée, voici un fragment d'histoire anecdotique qui m'a paru curieux. L'auteur a évidemment écrit d'après des souvenirs. Par moments, le récit m'a rappelé le bel épisode de la prise des Tuileries dans VÉducation sentimentale, de Flaubert. Le style du narrateur est net et précis, souvent éloquent dans sa simplicité. J*ai trouvé dans ces souvenirs des
qualité^ de style qu'on rencontre rarement chez les écrivains allemands, même chez les plus célèbres.
Souvenirs de 1848
Le chemin de fer de la Basse Silésie, qui va de Francfort-sur-rOder à Berlin, n'était praticable, au mois de mars 1848, que jusqu'à G6penick. De Rummelsbui^ jusqu'aux environs de la capitale, les rails étaient enlevés.
Sur tous les points d'arrêt, une animation fiévreuse. Les nouvelles de Berlin manquaient* absolument. On lisait sur les visages de toutes les personnes rassemblées dans les gares une expression de sourde colère.
De Côpenick jusqu'à Berlin, il fallait aller en voiture à travers un sable profond, des fondrières, des chemins défoncés. On mettait, pour faire ce chemin, à peu près la moitié du temps qu'il fallait pour le voyage tout entier de Francfort à Berlin.
Les minutes paraissaient des heures aux voyageurs assis dans les voitures. Parmi eux se trouvait le conseiller du gouvernement Albert, que le lecteur accompagnera avec moi jusqu'à Berlin, où l'envoyait un ordre pressant du président du gouvernement à Francfort.
Le cocher qui le menait lui racontait que^ lorsqu'il avait quitté Berlin à trois heures, le combat dans les rues n'était pas encore terminé. Avant midi, la lutte avait été chaude ; sur beaucoup de points, le peuple était resté maître de la place.
Tout à coup il se tut.
€ Gela doit aller toujours mal, cria-t-il au voyageur assfsdans sa voiture. Entendez-vous la fusillade? »
Albert écouta, et distingua en effet le crépitement lointain de la fusillade, tantôt des coups distincts, tantôt des salves.
c C'est comme la nuit passée, dit le cocher. Seulement, les canons se taisent. »
Lentement la voiture se rapprocha de la ville. Elle s'arrêta enfin devant une des portes. L'employé de la douane fit avec un calme parfait les questions habituelles : € Pas d'objets à déclarer ? » Cette tranquillité étonna Albert.
— Comment ça va-t-il dans la ville ?
— Bien.
— Mais la fusillade ?
— C*est en signe de joie ! Berlin est illuminé ! Quelle surprise! En vérité, la ville était illuminée.
Hais les faubourgs, sous la lumière des lampions qui brûlaient aux fenêtres apparaissaient suspects» désolés,, abandonnés.
Aux approches de la gare de la Basse-Silésie, Albert fut obligé de descendre de voiture ; à cause des barricades, les voitures ne pouvaient pas passer. Partout,, jusqu'au milieu de la ville, le même spectacle : une illumination muette, donnant une impression de rêve; et là*bas, au centre de la ville, la fusillade qui continuait.
Le palais de la princesse de Liegnitz, la seconde
femme de Frédéric-Guillaume III était illumioé. Le voyageur rencontra là deux hommes armés, qui paraissaient être des bourgeois.
L'un d*eux ciia: c Tout pour la liberté et pour la patrie ! Rien pour le roi ! i Était-ce là ce qui causait tant de joie dans la ville ? Était-ce pour cela qu'on avait illuminé? Â la lueur des lampions, Albert examina le visage de cet enthousiaste de la liberté. Des yeux perçants, un collier de barbe noire ; des traits bouleversés par une passion sauvage : tout cela fit sur lui une impression pénible. Il lui semblait reconnaître cet homme. Les mots qu'il avait criés n'auraient pas été prononcés impunément quelques jours auparavant. Devant le palais du prince de Prusse, très éclairé, se tenait un groupe d'hommes. On avait écrit sur la porte à la craie c Propriété nationale i. Au milieu des hommes, on apercevait un drapeau noir, rouge et jaune.
Un cri s'éleva du groupe: t O.i s'en servira pour bourrer le canon ! A bas le drapeau ! > Un hourra d'approbation accueillit ces paroles.
Sous les Tilleuls, presque personne ; une illumination brillante, comme dans un conte de fées ; un silence de cimetière planait sur la longue allée. Dans les intervalles de deux à six maisons, on avait placé des bassins et des plats, avec une inscription : c Pour les blessés dans le combat. > Bassins et plats étaient remplis de pièces de monnaie. Les rares passants y déposaient leur obole. Près de la Wilhelmstrass, un homme' mis correctement prit le conseiller par le bras.
c N'oubliez pas, dans le tumulte de ce glorieux jour, la grandeur et la beauté de la nature Regardez donc réclipse de la lune ! >
En effet, la clarté brillante de la lune était obscurcie en ce moment par une sorte de voile sombre. Mais le ciel s'étendait étincelant d'étoiles au-dessus de la capitale de la Prusse aux mains de la Révolution, aussi clair . qu'aux temps joyeux et paisibles où il éclairait la ville fidèle.
Albert arriva à la rue de Leipzig. Il avait ainsi parcouru d'un bout à l'autre la ville, où on livrait un si rude assaut à la puissante monarchie allemande. Il n'avait entendu aucun murmure de joie. On eût dit la superficie d'une eau tranquille, sur laquelle le moindt*e souffle d'air pouvait faire courir tout à coup des vagues tumultueuses. C'était Tépuisement qui succède à une série de jours agités.
Il entra chez des parents qui le reçurent avec joie, et leur accueil chaleureux lui réjouit le cœur. Il se serait reposé volontiers près de la sœur de sa mère^ en compagnie d'une jeune fille semblable à une rose fraîche ; mais il avait une mission à remplir. C'était un homme qui savait ce qu'il devait à ses chefs, au service de son roi. La tâche dont il s'était chargé n'était pas sans difficultés. Il était environ onze heures et demie du soir, et personne ne pouvait lui indiquer où se trouvait le ministre de l'intérieur vers lequel on l'avait envoyé. Il résolut d'aller trouver le ministre de la guerre, pour lequel il avait aussi une commission. Le portier essaya de l'arrêter en lui
faisant observer que le ministre venait de se retirer pours3 reposer. Mais Albert répliqua qu*il devait être introduit à rinstant même, et la porte s'ouvrit. Les dépèches furent transmises ; et quelques minutes après, le chasseur vint dire qu*il recevrait une réponse le Iendemain,le roi devant être consulté. Malgré cette réponse, Albert se fit annoncer. Le ministre von Rohr, âgé d'environ soixante-dix ans, le reçut au lit. Près de son lit, était le lit vide de sa jeune et belle femme. Le ministi*e dit qu'il regrettait de ne pouvoir prendre une décision à l'instant même.
Albert répliqua qu'il était obligé de remettre entre ses mains toute la responsabilité, le gouvernement ne pouvant rester responsable. On souhaitait que les soldats qui se trouvaient au siège du gouvernement ne fussent pas obligés de prendre les armes, afin qu'une émeute, si elle éclatait, ne devint pas une affaire grave; une émeute en ce moment était possible. — Le ministre réfléchit.
— Certes, je voudrais répondre au désir du gouvernement. Mais encore ne puis-je le faire sans avoir consulté le ministre de l'intérieur.
— Qui est ministre en ce moment?
— Pour l'instant, nous n'en avons pas. Le comte Arnim est ministre-président, le comte Schwerin, ministre des cultes. Voilà pour l'instant mes seuls collègues.
— Alors, je vais aller trouver le comte Arnim.
— Allez, je souscrirai à ce qu'il décidera. Nous avons eu ici des jours tristes et difficiles. La monarchie absolue est morte. Qui sait ce qu'il adviendra avec une mo-
narchie constitutionnelle. L'armée a fait des prodiges de docilité, de bravoure, de fidélité.
Les plus vieux gardiens de Tempire n'auraient pas mieux fait. Sans hésiter, les soldats ont pris, sous les balles de Tennemi, les barricades et les postes périlleux. Mais ils sont démoralisés depuis la journée d'hier — oui, démoralisés. Après ces preuves éclatantes de courage et d'intrépidité, on n'aurait pas dû renvoyer les troupes dans les casernes; on n'aurait pas dû leur faire quitter le terrain qu'elles avaient conquis. Si le roi voulait céder à ceux qui lui conseillaient cela, il aurait dû tout au moins faire sortir les troupes de la ville. Mais les soldats n'auraient peut-être pas obéi à cet ordre de retraite. Dans toutes les rues, sur toutes les places, on prêche maintenant le communisme^ la révolte, la République. Les émissaires étrangers remuent les basses classes. Dans quelques jours, le combat peut recommencer; Dieu seul peut savoir où cela nous conduira. Je crains tout ce qu'il y a de pire. Moi-même je ne garderai pas longtemps la place que j*ai ; je devrai la céder à d'autres. Adieu ; faites dans votre ressort ce que vous pourrez pour sauver la patrie de l'anarchie et du despotisme de la populace.
— Je crains d'être obligé de vous déranger encore, si j'arrive à parler au comte Arnim.
— Tant que j'aurai des forces, je serai prêt à toute heure. Ne craignez pas de troubler mon somme.
Il était environ une heure du matin. Les lampions de l'illumination étaient éteints; la pleine lune brillait maintenant, claire, au-dessus des rues désertes. Albert
s'en alla à la place de Paris où était situé Thôtel da comte Ârnim. Mais le ministre venait de faire dire à Tin** stant même qu'il passerait toute la nuit au château.
Albert se rendit au château.
Là, quel changement de décor ! Une partie de l'escalier et tous les appartements qu'Albert traversait étaient bondés de soldats dormant sous les armes — un vrai bivouac; la salle des Suisses dans toute sa longueur était si pleine d'hommes qu'il eut de la peine à la traverser. II s*était trompé de chemin. Ce n'était pas par là qu'on allait aux appartements du roi, où le ministre se trouvait sans doute. Il revint sur ses pas. Deux citoyens l'escortèrent jusque sous le portail, par où l'on sort sur la place du château. Ils montèrent avec lui un escalier et le laissèrent seul. Il ouvrit une porte qui se trouvait devant lui. Dans une petite chambre était assis un laquais portant la livrée royale; il était à moitié endormi. Albert eut beaucoup de peine à l'éveiller. Il se trouvait dans les appartements royaux, tout près de la chambre à coucher du roi. A la fin le laquais se réveilla. Mais il ne pouvait quitter son poste. Après bien des pourparlers, il se décida pourtant à se mettre avec Albert à la recherche du chasseur du ministre, et le conduisit dans les appartements privés où il le laissa un instant seul. En ce moment^ un ennemi résolu, se trouvant à la place d'Albert, pouvait tout oser. Personne pour veiller sur le repos du roi. Toutes ces salles magnifiques étaient remplies de soldats armés, dormant sur les tapis précieux. Les grands appartements
étaient à peine éclairés par quelques lampes; au milieu, des officiers endormis sur des matelas. L'un d'eux, voyant un visage étranger, se souleva sur son lit, puis retomba.
C'était là les chambres de Frédéric- Guillaume IV qui, quelques jours encore auparavant, pouvait dire: c Je remets ma vie avec confiance entre les mains de chacun de mes sujets. »
On fut longtemps avant de trouver le ministre. Albert fut renvoyé à un autre laquais, qui lui fit traverser une longue série de chambres et de salles, où les troupes bivouaquaient. Il arriva enfin à la chambre dans laquelle dormait le chasseur du comte Arnim.
Pendant ce voyage, le laquais lui raconta que, pendant le combat, Tinquiétude avait été grande au château ; on avait craint un bouleversement universel. Le roi avait été profondément secoué ; il était très abattu. Des scènes horribles s'étaient passées. Il osait à peine raconter ce qui s'était passé dans le château : on avait apporté les cadavres des gens morts en combattant, et on avait forcé le roi et les princes à les saluer.
Pendant que le laquais racontait ces détails, ils avaient passé tous les deux par-dessus des corps de soldats endormis. Ils eurent de la peine à réveiller le chasseur du ministre qui ne comprenait pas pourquoi on voulait éveiller son maître à cette heure de la nuit. Il alla enfin trouver le ministre, et Albert fut introduit quelques minutes après. Il aperçut dans une grande chambre le comte Arnim qui s'était jeté sur un lit. Le comte salua Albert
qu'il connaissait : c Je ne puis qu'approuver les résolutions du gouvernement, lui dit-il ; je vais écrire tout de suite. 1 Mais écrire au lit n'était pas facile. Albert le pria de dicter. Le laquais apporta un encrier avec de l'encre bleue et une plume. Il n'y avait pas de table. Albert fut obligé d'écrire sur ses genoux. Il demanda au ministre, quand la dictée fut finie, quelle devait être la suscription de la lettre. Le comte répondit : Écrivez : Pour le ministre de Vinlérieur. Je n'ai pas pris de ministère spécial. Le roi m'a chargé de former un nouveau cabinet. Que pense-t-on dans le pays du système constitutionnel?
Albert répondit, qu*à sa connaissance, on considérait en ce moment ce système comme la seule forme de gouvernement pouvant donner quelques garanties de repos et d'avenir.
Mais il fallait donner des droits bien réels, complets.
— Pensez-vous, dit le ministre, que le soulèvement s*apaisera, si l'on voit que le gouvernement est parfaitement décidé à garantir les libertés nécessaires?
— Certainement, on l'espère. Mais quelques personnes pensent pourtant que des excès plus grands encore sont à prévoir. Le désordre a pénétré dans les esprits.
Le ministre répliqua : « Oui, tout a été présenté au roi à l'improviste. M. de Bodelschwingh (le président chef de cabinet) s'est retiré. Il trouve que le système constitutionnel contraste trop avec ses principes, ses convictions, toute sa vie. Il a répété au roi à plusieurs reprises qu'il n'est pas l'homme des circonstances présentes. Je
pense autrement que lui là-dessus. Les circonstances changent les choses. Le gouvernement constitutionnel est maintenant inévitable. Mon avis est qu'il faut s*y soumettre. Le roi n'a pas Tintention de résister. Je ferai moi-même de mon mieux. Notre devoir sera de prévoir les circonstances, et de ne pas nous laisser surprendre par elles.
Albert se retira en remerciant. II enjamba des corps de soldats endormis, sortit, et trouva le laquais plongé de nouveau dans un profond sommeil. Les soldats-citoyens le saluèrent poliment quand il sortit. La ville était comme morte; seul, un détachement parcourait la rue de Leipzig en marquant le pas. Il était trois heures^ quand il arriva chez le ministre de la guerre, pour lui remettre l'ordre à exécuter.