‹ L'Allemagne de M. de BismarckChapitre 27 sur 32 · PIETRI · texte numérisé non relu

PIETRI

Oui, vous l'êtes, Sire, et vous le prouverez quand vous voudrez.

NAPOLÉON

Que penses-tu, mon hardi faucon? Ton œil brille 1

Pietri propose un plan de défense. Traduire devant un tribunal toute la bande de taupes qui minent Tempire. Cela fera du tumulte dans le pays ; on répandra quelques imbéciles dans les rues; et cela sera un motif suffisant...

Cette façon de dompter le peuple, en écrasant une émeute factice, épouvante un peu Napoléon III, qui demande le repos, le repos. Mais Rouher arrive avec de mauvaises nouvelles. L'empereur n'a que deux choses à faire : briser le peuple ou déclarer la guerre à la Prusse. Napoléon déclare qu'il ne veut pas la guerre. C'est donc le plan Pietri qui doit être adopté. Ici revient le nom du mystérieux Bernhard Sutro, ami de Tolain et de Varlin j qui dans la liste des personnages est qualifié : fabricant. Il s'agit de s'emparer de ce Bernhard Sutro, c'est-à-dire de le gagner à Tempire, et c'est la belle comtesse Testres, une amie de l'empereur, qui sera chargée de cette délicate mission. Sutro est marié et il adore sa femme. Là-dessus, arrivée de l'impératrice Eugénie amenant à l'empereur un jésuite retour de Rome, le père Saint-Maurice, dont le rôle consiste à soutenir l'impératrice, et à persuader à l'empereur récalcitrant qu'il doit faire la guerre à la Prusse. Une rivalité entre l'impératrice et la comtesse Testres, née dans le Tarn, est clairement indiquée. La comtesse Testres tient tète à l'im-

pératrice, en face de l'empereur, et par amour pour lui elle consent à tenter la séduction de Sutro. Elle séduit Sutro, qui tombe à ses pieds, en plein palais de Saint- Gloud. Rentrée de Pietri, qui annonce à Sutro que Tempereur va venir lui parler. Sutro commence à deviner qu'on veut lui faire jouer un rôle équivoque, et qu'au fond on espère tout simplement obtenir de lui qu'il trahisse ses amis politiques, Tolain et Varlin. Quand l'empereur entre, Sutro lui reproche durement de lui avoir envoyé cette femme (la comtesse Testres) pour l'enjôler. Là-dessus le rideau tombe, et le premier acte est fini.

Le second acte se passe à Boulogne-sur-Seine, dans la maison que le fabricant Bernhard Sutro habite avec sa femme Désirée et sa mère Anna. Sutro reçoit chez lui les chefs des ouvriers, Tolain et Varlin; Pietri arrive, escorté d'un commissaire de police. Il fait arrêter Sutro, fait saisir ses clefs, sa correspondance, ses papiers. Mais ici le drame se corse. Au moment où Désirée, la femme de Sutro, se jette éperdue entre son mari et le commissaire de police, Pietri, qui joue dans cette pièce le rôle de Thomme au manteau couleur de muraille, dit à la malheureuse: t Si vous voulez sauver votre mari, trouvez-vous ce soir à onze heures sur le pont. » Quel pont? Nous le saurons au troisième acte. Et comme M"* Sutro ne comprend pas, Pietri s'explique : t Vous êtes belle; votre corps est doux comme la fleur du pécher; votre chevelure d'un noir bleu ressemble à la vapeur qui flotte dans la montagne. Vous avez plu à

Tempereur. Cédez-lui, et vous sauvez votre mari. > — c Ah ! qui me sauvera? s'écrie la pauvre femme. » A quoi Pietri, en parfait traître de tragédie, répond: € A onze heures... sur le pont. * — « Non, je ne puis pas, s'écrie Désirée. » Et le rideau tombe.

Le troisième acte est peut-être le plus curieux des cinq. Il se passe à Saint*Gloud : la nuit est tombée ; on voit les bosquets du parc éclairés. Sutro a été arrêté. Rouher conseille à l'empereur de le mettre en liberté, c Notre plan n'est pas mûr; il faut relâcher le prisonnier. » Entre Bazaine qui demande la guerre, avec ces paroles textuelles : c Mon épée demande à entrer en danse. »

— Vous me répondez de vos troupes, maréchal? lui dit Napoléon.

BAZAINE

Elles obéiront.

NAPOLÉON

Vous en êtes sûr?

BAZAINE

Comme de moinnème.

NAPOLEON

Ne parlez pas selon votre espoir, mais d'après votre conviction intime. Déjà une fois vous avez renversé un trêne et conduit un empereur au bourreau.

BAZAINE

Sire, j*ai fait à Mexico ce que vous m*ordonniez.

NAPOLÉON (amèraoMnt).

Oui, vraiment!

BAZAINE

Doift-je raconter ce que raconte chaque pierre de Querelaro?

NAPOLEON

Non, laissons le passé! QuUm porte le Mexique quand la France est en jeu.

Le duc de Gramont arrive avec des dépèches de Paris. C'est la paix ou la guerre, à la volonté de Tempereur. Bazaine insiste pour la guerre : c Oui, la guerre ! la guerre avec la Prusse ! »

NAPOLÉON

La Prusse I toujours la Prusse I Donnez-moi un gage de la victoire !

L'empereur sort. La scène IV du troisième acte est une conversation entre Bazaine et le duc de Gramont. Bazaine lui dit : t Avouez que vous haïssez la Prusse. Bismarck vous a traité de (il n'ose dire le mot).» Gramont: t Dites, dites... il m'a traité d'âne. Mais qu'importe! il verra qu'un àne sait frapper comme un ours. •

BAZAINE

Paixl voilà rimpératricel

L'impératrice entre, précédée de quelques dames d'honneur. Pietri paraît, accompagnant une dame voilée. Le jésuite Saint-Maurice, dont nous avons fait la connaissance au premier acte et qui est le mauvais génie de la France, reparaît avec l'impératrice, et fait en scène une longue prière où il invoque Dieu, et l'Église qu'il s'agit de sauver en même temps qu'on sauvera la France. Puis arrive Bernhard Sutro, prisonnier, qu'on amène devant l'empereur. Sutro lui dit : t Vous êtes

hardi, — Sire, de rester ainsi seul avec moi ; je sais que j'exposerais ma vie, mais \g pourrais vous faire mourir avec moi !» A ce moment, onze heures sonnent. N'oublions pas les paroles mystérieuses de Pietri au second acte : c A onze heures, sur le pont ! »

— Onze heures! personne ne vient! dit l'empereur. Des soldats entrent. Il va faire conduire Bernhard Sutro en prison, et lui demande s'il n'a pas quelque comiïiission pour sa femme. En ce moment entre un valet de chambre qui prévient l'empereur que quelqu'un veut lui parler. Ce seul mot change tout. C'est un coup de théâtre. Napoléon dit à Sutro : t Vous êtes libre ! »

Le troisième acte est divisé en deux parties. C'est la fin de la première. La seconde partie se passe, comme au second acte, dans la maison de Sutro à Boulogne. La viejjUe mère de Sutro, Anna, veille en compagnie d'une servante ; elle désespère de revoir son fils. Tout à coup il revient : c Mère ! mère ! je suis libre ! mais je ne sais pas comment \» Il va le savoir. Sa femme revient ; elle n'ose plus approcher de son mari. Ici se place une scène déchirante et vraiment tragique où le malheureux devine peu à peu la vérité; il a peur de deviner, il se traite lui-même de misérable : c Comment avoir une pareille pensée ! Soupçonner sa femme ! > Mais la malheureuse Désirée a besoin d'avouer sa honte. Son mari la maudit. Sa belle-mère s'écarte d'elle. Elle tombe morte, et la mère dit à son fils désespéré : t II faut que tu vives ; tu as des devoirs à remplir! »

Le quatrième acte pourrait s'appeler sur une affiche

de mélodrame : la Revanche du mari — ou la Revanche de Sutro. — Nous voyons Sutro à Saint- ClouJ; il est fon de rage ; il entre le revolver au poing. La comtesse Testres, le démon du Tarn, est là; il tire sur elle et la ' blesse. Napoléon tire son épée, se jette entre Sutro et la comtesse. Sutro lui arrache son épée. Pietri fait emporter la comtesse blessée. On arrête Sutro. Et Napoléon, resté seul, fait un long monologue, comme tout bon personnage de tragédie doit en faire : c Le coupable, c'est moi ! je suis le seul coupable ! » Rouher arrive avec des papiers^ puis successivement Pietri, Bazaine, Timpératrice. Pietri annonce que Sutro a un successeur qui soulève le peuple. Mauvaise nouvelle! Le plan Pietri a manqué. En même temps, Bazaine annonce qu^un esprit de révolte circule parmi les troupes; elles sont excitées, aigries. L'impératrice entre pendant qu'il parle. En la voyant il ajoute : c La guerre seule peut contenir les troupes. »

ROUHBB.

Vous aussi, Bazaine!

L*IMPéRATaiCB.

La guerre sauvera tout, Thonneur et le trône I

A ces mots entre Anna, la mère de Sutro. Elle vient demander à Tempereur lui-même si son fils est vivant ou mort. On lui répond qu*il est mort. Alors, folle de douleur, elle maudit Napoléon et Tempire dans une longue imprécation. — Saint-Maurice, le jésuite, reparait encore avec des officiers français, et l'empereur

s'écrie; t Eh bien! soit, la guerre! et une guene effroyable comme le tonnerre! ».

La pièce pourrait finir la. Le cinquième acte, sauf quelques paroles très curieuses et qui complètent la figure de Napoléon III dans la tragédie, est presque purement épisodique.

Le théâtre représente un plateau près de Sedan, entre les villages Balan et Fond-de-Givonne. Napoléon parait avec le général Ducrot (tous les deux à cheval), le général Faure et la suite. Le général Faure fait observer à l'empereur, qui est descendu de cheval, que les obus pleuvent autour de lui, qu'il doit prendre garde. Mais l'empereur veut se faire tuer; il ne songe pas à sauver sa vie. Arrive un colonel blessé, qui, apercevant l'empereur, lui dit :

— César, les morts to saluent.

DUCROT (è l'empereur).

Vite, Sire, à cheval!

NAPOLÉON

Arrière! Je suis encore empereur! Français, voici ma poitrine! Tuez-moi! Ah! voas n'osez pas! Alors suivez-moi.

Le « Je suis encore empereur ! » répond évidemment au : « Suis-je encore empereur? », du premier acte. C'est évidemment la conclusion de la pièce et le mot destiné à rester dans l'esprit du spectateur ou du lecteur. L'auteur, dans une longue note à la fin de la brochure, déclare en propres termes que le poète a le droit de s'affranchir de l'histoire, qu'il fait œuvre de poète et non œuvre d'his-

torien; — dans cette scène pourtant il a voulu rester fidèle à la légende historique, sinon à l'histoire. A dis-' tance, où demeure la vérité : dans la légende ou dans l'histoire?

La dernière scène montre des soldats français conduits par un colonel, arrivant en face de soldats allemands menés par un colonel allemand. Tandis que les Français s^écrient : c Nous sommes victorieux! » les soldats allemands refusent de céder le terrain ; et le rideau tombe une dernière fois sur des hurrahs et un chœur final.

Voilà cette étrange pièce, qui sera lue, discutée, et que peut-être, plus tard, on verra sur la scène.

Le jour où un directeur de théâtre (il y en a de si hardis en Amérique où on parle beaucoup Tallemand) s^aviserait de jouer le Sedan de H. Hart, TAUemagne ferait peut-être bien d'intervenir, par voie officieuse ou diplomatique, pour faire ajourner la première représentation.

En 1824, Stendhal esquissant une tragédie sur Napoléon P', disait : c Voilà évidemment une belle tragédie. Il ne manque plus que cinquante ans d'intervalle et du génie» » Le génie, M. Hart l'a peut-être. Mais il a oublié que rimpératrice Eugénie, H. Tolain et l' ex-maréchal Bazaine sont vivants. Il a oublié qu'il n'y a pas encore un intervalle de cinquante années entre la bataille de Sedan et sa tragédie.

Page 1