CHAPITHE VII L'ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCFORT
27 février 18o2.
Nos lecteurs se souvienneiil peut-être que, daus les six articles précédents, nous avons suivi le mouvement révolutionnaire allemand jusqu'aux deux victoires populaires : le 13 mars, à Vienne, et le 18 mars, à Berlin. Nous avons vu s'établir, en Autriche comme en Prusse, des Gouvernements constitutionnels el proclamer les principes libéraux, ou principes de la classe moyenne, qui devaient diriger toute la politique future. La seule dilîérence qu'(Ui puisse constater entre ces deux grands centres d'action consiste en ceci : en Prusse la bourgeoisie libérale, dans la personne de MM. (^amphausen et Hansemann, s'est empan'e directement des rênes du Gouvernement, tandis qu'en Autriche, où la bourgeoisie avait une éducalion politique beaucoup moins avancée, la bureaucratie libérale prit l'altaire en main et déclara vouloir exercer le pouvoir à sa pUice. Nous avons vu ensuite comment les partis el les classes de la société, qui avaient été jusqu'à |)résent nuis
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dans loiir opposition à l'ancion Gonvernomonl, so sont séparés les nus dos antres après la vicloirc. ou mémo j)ondanl la Inlto, cl comment cette même bourgeoisie (jui, senle, a prolité (In snccès, s'est [onrn('e immédiatement contre ses alliés d'hier, a adopté nne attitude hostile envers tonte classe on tout parti d'un caractère [)lns avancé et a conclu une alliance avec les éléments vaincus, féodaux et bureaucratiques. Il était, (^n elVet. évident, dés le commencement du drame révolutionnaire, que la bourgeoisie libérale ne pouvait résister aux partis féodaux et arisloci'atiques — vaincus, mais non anéantis — qu'en s'appuyant sur le parti populaire et sur les partis extrêmes, et que, pour résister au torrent de ces luasses plus avancées, il lui fallait, dans la même mesure, le concours de la noblesse féodale et de la bureaucratie. Ainsi il était assez clair que, ni en Autriche ni en Prusse, la bourgeoisie ne possédait une force suftisante pour garder le pouvoir et pour adapter les institutions à ses besoins et à ses idées propres. Le ministère de la bourgeoisie libérale n'était qu'un point d'arrêt, d'où, suivant la tournure des circonstances, le pays pouvait soit arriver à l'étape |)lus avancée du républicanisme unitaire, soit retonjbei- dans l'ancien l'égime cW'l'ico-féodal et bni-eaucratique. Quoi qu'il en soit, le combat décisif était encore à livrer; les événements de nnu's n'avaient fait {ju'engager la lulle.
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Comme l'Autriche et la Prusse dirigeaient l'Allemagne, toute victoire décisive de la Révolution à Vienne ou à Berlin devait être décisive pour l'Allemagne entière. Et en effet, les événements de mars 1848 dans ces deux villes ont décidé du sort des affaires allemandes. Il aurait été, par conséquent, superflu de parler des mouvements qui ont eu lieu dans les Etals plus petits, et nous aurions pu nous borner aux affaires autrichiennes et prussiennes, si les petits Etats n'avaient fait naître une institution dont l'existence même a été la preuve la plus frappante de la situation anoi'male de 1" Allemagne, et du caractère incomplet de la dernière Révolution, — inslilution si anormale, si ridicule par sa situation même, et cependant si pénétrée de sa propre importance que l'histoire n'en présente probablement pas d'autre exemple. Cette institution était ce qu'on a appelé VAs.se?)ib/ée nationale allemande de Francfort-sur-Mein.
Après les victoires populaires de Vienne et de Berlin, il était évident qu'il devait exister une assemblée représentant toute l'Allemagne. Aussi ce corps fut-il élu et réuni à Francfort, à côté de l'ancienne Diète fédérale. On s'attendait à voir l'Assemblée nationale allemande mettre en discussion toutes les questions et agir comme autorité législative suprême dans toute la confédération germanique. Mais, d'autre part, la Diète qui l'avait convoquée n'avait, en aucune façon, fixé ses attributions. Personne ne savait si ses décrets
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devaient avoir force de loi ou s'ils devaient être soumis à la sanction de la Diète ou des Gouvernements particuliers. Au milieu de cette perplexité, si l'Assemblée avait possédé la moindre énergie, elle aurait immédiatement dissous et renvoyé la Diète, corps qui. pour Timpopulurité, n'avait pas d'égal en Allemagne et l'aurait remplacée par un Gouvernement fédéral choisi dans son propre sein. L'Asscmbit-e se serait déclarée être la seule expression légale de la volonté souveraine du peuple allemand et aurait ainsi donné une validité légale à chacun de ses décrets. Elle aurait (\n surtout se préoccuper d'avoir, dans le pays, une force armée organisée, suflisanle pour briser toute opposition de la part des Gouvernements. Et tout cela, durant la première période de la Révolution, était facile, très facile. Mais c'aurait été attendre beaucoup trop d'uue Assemblée composée, dans sa majorité, d'avocats libéraux et de professeurs doctrinaires. Assemblée qui, tout en prétendant être la Heur môme de Tintelligence et de la science allemande, n'était, en réalité, qu'une scène oiides caractères politiques vieux et usés exhibaient aux yeux d(^ toute l'Allemagne leurs ridicules involontaires et leur impuissance à penser et à agir. Dès le premier jour de son existence, cette Assembh'M^ de vieilles femmes témoignait plus de peur du moindre mouvement populaire que de tous les complots ré.ictionnaires de tous les (iouvernements allemands pris ensemble. Elle délibérait
SOUS les yeux de la Diète ; elle avait presque sollicite la sanclion de la Diète pour ses décrets ; ses premières résolutions devaient, en effet, être promulguées par cette odieuse institution. Au lieu d'ai'lirnier sa propre souveraineté, elle évitait soigneusement toute discussion sur un sujet si dangereux. Au lieu de s'entourer d'une force populaire, elle passa à l'ordre du jour sur tous les empiétements violents commis par les Gouvei'uements. Mayence, sous ses yeux mêmes, a été mis en état de siège, sa population désarmée et l'Assemblée nationale n'a pas bougé ! Plus tard, elle a élu l'arcbiduc Jean d'Autriche régent d'Allemagne et déclaré que toutes ses décisions auraient force de loi; mais, à ce moment, la nomination de l'archiduc Jean à sa nouvelle dignité s'était faite, du consentement de tous les Gouvernements, non par l'Assemblée, mais par la Diète ; quant à la force légale des décrets de l'Assemblée, ce point n'a jamais été reconnu par les grands (jouvernements, ni imposé par l'Assemblée : la question est restée en suspens. C'est ainsi que nous avons eu le spectacle étrange d'une Assemblée qui prétendait être le seul représentant d'une nation grande et souveraine, mais qui ne possédait ni la volonté ni la force nécessaires pour faire admettre ses prétentions. Les débats de cette Assemblée sans aucun résultat pratique ne possédaient pas même de valeur théorique : ce n'était que la répétition des lieux communs les plus ordi-
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iiaires empruntés à des écoles philosophiques et juridiques smannées; toute phrase dite ou plutôt bredouillée dans cette Assembh'e avait été mille fois impriaiée longtemps auparavant, et se trouvait mille fois mieux à sa place.
Ainsi, la prétendue nouvelle autorité centrale de l'Allemagne a laissé tout dans Télat oii elle lavait trouvé. Loin de réaliser l'unité du pays, réclamée depuis si longtemps, elle n"a pas dépossédé le plus insignifiant des princes qui la gouvernaient; elle n'a pas resserré les liens entre les provinces séparées; elle n'a pas fait un seul pas en avant dans la voie de la suppression des barrières de douanes, qui séparaient le Hanovre de la Prusse et cette dernière de l'Autriche; elle n'a même pas fait la plus petite tentative pour abolir les péages odieux qui empêchaient partout la navigation sur les rivières de la Prusse. Mais moins cette Assemblée agissait plus elle faisait de bruit. Elle créa sur le papier la Hotte allemande; elle annexa la Pologne et la Silésic; elle permit à l'Autriche allemande d'entreprendre une guerre contre l'Italie, tout en interdisant aux Italiens de suivre les Autrichiens en Allemagne, dans l'asile quelle leur assurait ; elle acclama trois fois, et une fois encore, la République française, et elle reçut les ambassades hongroises qui, certainement, sont revenues chez elles avec des idées sur l'Allemagne plus confuses que celles avec lesquelles elles étaient arrivées.
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Au commencement de la Révolution, cette Assemblée était l'épouvantail de tous les Gouvernements allemands. Ils s'attendaient de sa part à une action dictatoriale et révolutionnaire, résultant du manque de limitation dans lequel on avait jugé nécessaire de laisser sa compétence. Aussi ce"s Gouvernements créèrent-ils tout un vaste système d'intrigues, dans le but d'affaiblir l'influence de ce corps si menaçant ; mais ils eurent plus de chance que d'esprit, car l'Assemblée a accompli la tâche des Gouvernements mieux qu'ils n'auraient pu le l'aire eux-mêmes. Parmi ces intrigues, l'une des plus saillantes était la convocation d'Assemblées législatives locales ; non seulement les Etats plus petits convoquèrent leurs Législatures, mais la Prusse et l'Autriche réunirent également des Assemblées constituantes. Dans toutes ces Assemblées, de même qu'à la Chambre des représentants de Francfort, la classe moyenne libérale ou ses alliés, — les avocats libéraux et les bureaucrates,
— étaient en majorité, et partout la marche des affaires se trouva être à peu près la même. La seule différence était que l'Assemblée nationale allemande était le Parlement d'un pays imaginaire
— puisqu'elle avait décliné la lâche de créer sa première condition d'existence, c'est-à-dire une Allemagne unifiée — ; elle discutait des mesures imaginaires, qui ne devaientjamais recevoird'application de la part d'un Gouvernement imaginaire de sa propre création, et elle adoptait des résolutions